UN BANC DU BOULEVARD
mène voir un homme péliifié! Comme c'était amusant... une figure qui ressemblait à de la terre! quel joli spectacle !...
— Madame, c'est très-curieux ; j'étais bien aisetle savoir comment nous serons quand nous deviendrons péUiOcs.
— J'espère bien que je ne le serai jamais 1
— Cela m'a encore coûté vingt sous pour nous deux !
— Il aurait bien mieux valu m'acheler des gâteaux, mais vous devenez si rat!...
— Et vous si gourmande!...
Les deux époux ont cessé de parler; un moment de silence règne; il est interrompu par le bruit d'un baiser qui se donne de l'autre côté du banc. Madame Glupin fait un bond comme si elle venait d'être élec- Irisée, mais son mari se retourne avec colère, en s' écriant :
— Par exemple, c'est trop fort! se donner des baisers sur la voie publique!... Est-ce que l'autorité soufl're cela?...
Alors le moiîsieur qui venait d'embrasser sa connaissance se retourne aussi, se lève môme à demi, et dit d'un ton menaçant à M. Glupin :
— De quoi vous mêlez-vous? je vous trouve encore plaisant de venir me menacer de l'autorité... Vous Oies un vieux serin, une vieille bête! tâchez de vous taire ou je vous cogne!
Le provincial baisse le nez et se recule en marronnant :
— Monsieur... dans le Perche, on n'a pas l'habitude de s'embrasser devant le monde... voilà pourquoi...
— Rctournez-y dans le Perche ; vous êtes bien fait pour être perché sur une branche, vous!
Madame Glupin dit tout bas à son mari :
— C'est bien fait! cela vous apprendra à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas ; quand on vient pour la première fois dans une ville, ce n'est pas pour faire la leçon aux habitants. Vous dites qu'on ne s'embrasse pas devant le monde à Nogent-lc-Rotrou, vous mentez! Toutes les fois que mon cousin me rencontre dans la rue, il commence par m'embrasser...
M. Ghipin se lève avec colère, en disant :
— Venez, madame, allons nous rej)oser ailleurs; mais, demain, nous repartirons pour ma ville natale; j'en ai bien assez de Paris... et de ce qu'y coule la bière !
La grosse Octavie suit son mari, en murmurant :
— Quel joli voyage d'agrément ! . . . n'avoir vu qu'un homme pétriliél...
Peu de temps après le couple amoureux a aussi quitté le banc, sur lequel alors il ne reste plus que l'individu qui a toujours l'air de dormir.
Une dame ne larde pas à Tenir s'as?eoir sur îe banc; elle a soin de se placer du côté opposé à riiomme qui dort et fort loin de lui. C'est une femnie qui a passé la quarantaine, une bourgeoise; ce n'est ni une lorelle, ni une griselle, ni une ouvrière, ni une femme à la mode, c'est ou ce doit être tout simplement la femme d'un modeste employé.
A peine est-elle assise qu'elle tire sa montre de sa ceinture, regarde l'heure, puis murmure :
— Neuf heures et quart... Je suis exacte... bien exacte; il ne l'est pas, lui... et cependant c'est toujours le monsieur qui devrait arriver le premier
enfin, il a peut-être des bottes qui le gênent !
Cinq minutes s'écoulent ; celle dame ne cesse de
regardera droite, à gaiiclic, devant et derrière elle... puis elle tape ses pieds sur le biluu:e d'une f^çon qui annonce qu'elle commence à s'impatienter, en njurninrant de nouveau :
— Neuf heures vingt... Ah ! je n'aime pas qu'on mefassG attendre, moi i est-ce qu'il compte me faire droguer longtemps comme cela?. .
Ce mot droguer vous annonce que cette dame n'est pas positivement une marquise, et, cependant, il ne faudrait pas jurer qu'elle ne va pas dans le beau monde, parce que, lorsqu'une dame s'impatiente, lorsqu'elle croit que son amant la trohit, dans son dépit, elle se sert quelquefois de termes qu'elle rougirait d'employer de sang-froid, cela s'est vu.
Quelques minuies s'écoulent encore, deux jeunes filles, deux griscttes cette fois, viennent s'asseoir sur le banc, du côté opposé à cette dame qui attend. Les jeunes filles sont en petits bonnets et mangent de la galette; elles sont venues en riant, elles s'asseyent en riant, elles mangent ctî riant et causent de même :
— Elle est bonne...
— Oh ! oui, elle est bonne... c'est de chez le père Coupe-Toujoiu's...
"-- Ah 1 ah ! je croyais qu'il avait fait fortune celui-là, et qu'il avait quitté?
— Oui, mais ça ne fait rien, celui qui le reiuphicc prend le même nom... Les marchands^ de galette, vois-tu, c'est comme dans les grandes familles, dont le nom ne s'éteint jamais I
— Ah! ahl cm' clic est bétel... moi, ce que j'aime surtout dans la galette, c'est le milieu... la mie, ça étouffe un peu, mais c'est bien bon?
— Dis (Jonc, Ciiarles va venir, n'csl-ce pas?
— Oui, dès qu'il aura (crmé le magasin...
— Il nous payera de la bière, j'espère...
— Jloi, j'aimerais mieux du punch I
— Tu n'es pas dégoûtée... moi aussi j'aimerais mieux du punch, mais ses moyens ne lui permettent pas de telles dépenses ; sais- lu si son ami Jules viendra avec lui?...
— Cette bêtise!... à coup sûr il viendra... puisqu'il en tient pour toi... Te plaît-il?
— Ah ! comme ci comme ça... Je le crois encore dans les panés celui-là. ..L'autrcsoir, je lui dis : «Ah ! que je mangerais bien de la brioche!...» Il me quitte; je dis: Bon! il va me régaler... ma chère, il m'en apporte une d'un sou ! , . .
— Ali! ah ! ;.h!... ça promet !
— Je lui ai dit : «Moîisieur Jules, il ne fallait pas vous diran;.;cr pour ça, et, d' ailleurs, je serais désolée de vous induire en dépenses!;) II n'a pas vu que je me moquais de lui, il m'a répondu: « .Mademoiselle, la galanterie est Uion élément ! »
— De la galanterie d'un sou !... Merci, Charles est I lus généreux, il n'a rien, mais il me donne tout ce qu'il a... Dieu, que j'ai soif !...
— Moi, ^u!es m'amuse parce qu'il me fait des (li;':n.-:ons... il UiVi: a fait une où il me compare à
une rose, sur l'air ûe la Famille de ropoth'icoire..,
— AI) ! ah !... sur cet air-là, c'est à une seringue qu'il aurait dû te comparer...
— Ah! ah! une seringue... ma chère, c'est passé de mode, on ne s'en sert plus!... à présent on a des c.lysopompes! c'est bien mieux porté... ah lah ! ah !
— Mesdemoiselles, faites donc attention... vous vous jetez sur moi... voilà déjà deux fois que vous me cornez!...
— Julia, prends donc garde de toucher madame ! Tu vois bien que madame a de l'humeur.. . -Elle a mal aux dents sans doute,..
— Jladame, il y a un dentiste ici près, à la porte Saint-Denis... il arrache les dents sans y toucher.
— Mesdemoiselles, je -vous engage à ne point vous moquer de moi... je ne le soufiVirais pas, je vous en préviens !
— Tiens, madame se fàclio pnrce que-no;i? avons cru qu'elle avait mal aux dents!... c'est pas gentil !
— Tais-toi donc, Marie, tu ne vois pas que madame attend monsieur son époux, qui est allé lui chercher une conlremarquc pour voir le drame qu'on joue à laGaîté!... mais il n'a trouvé que des parterres, et c est trop cher...
La dame répond avec colère :
— Taisez-vous, péronnelles I quand la personne que j'attends sera arrivée, elle vous parlera 1...
SCENES DU I0n\.
— Alî ! est-ce que c'est la géant que madame attend?... je serais bien contente de le voir.
— Mais non, Julia, ce doit être le tambour-major de la garde nationale, on dit qu'il enlève une table avec sa mâchoire, comme cet Arcidede l'Hippodrome, et avec un homme sur la table sur laquelle il touche du piano !...
La dame ne répond plus, elle s'aperçoit qu'elle n'aura pas le dernier , elle se contente dk 'dire entre ses dents :
-r Le polisson!... le trrâtre î qui m'expose à entendre de ces choses-là... Ah ! il me le payera !... il me le payera!... i! est jdusde la demie. J'ai bien envie de m'en aller... non, ces insolentes seraient trop contentes!... Mais où est-il ce coureur d'Alexandre?...
Les deux grisettes continuaient à chuchoter et à rire, lorsque enfin passe un monsieur très-petit, qui se dandine en marchant et tient sa canne sur. son épaule comme si c'était un fusil. Ce petit homme va passer devant le bnnc sans s'arrêter, lorsque la dame qui attendait s'écrie :
— Eh bien, Alexandre, où allez-vous donc? à quoi pensez-vous? Comment! vous savez. que je vous ai donné rendez-vous ici et vous" ne m'y cherchez pas?
— Ah! pardon, chère amie, pardon !... mais je croyais que vous m'aviez dit : tout près du ]>ûulevard Saint-Denisj..
UN MARi DONT OA SE ÎÎOQ'uE.
— Eh bien, il me sciiinic (jue nous n'en sommes pas loin...
— Dis donc, Julia, ce n'est pas Alexandre le Grand qu'elle attendait celle dame... en voilà un qui n'a pas bien poussé...
— Il n'aura pas été assez arrosé.
— Vous ne savez pas, Alexandre, à quoi vous m'avez exposée en me faisant altendrc ain; i ! . . . j'ai été insultée, injuriée par ces fillasses qui sont derrière moi ! . . .
— Qu'est-ce que c'est? entends-tu, Marie? Je crois que celte dame nous appelle fillisses !... Ah ! mais prenez garde que nous ne vous donnions votre paquet, vieille folle !
— Ah ! elles ont dit : vieille folle î . . . Alc^:ap.dro, vous l'entendez? onm'oulrage, on insulte volrcCésarine... et vous restez Là?... vous ne dites rien?...
— Venez, fésarinc, venez, allons-nous-en... Je n'aime pas les scènes dans la rue.
La dame se lève brusquement et repousse le petit monsieur, qui lui offre son bras, en s'écriant :
— LaissÈz-moi, monsieur, laissez-moi, je n'ai pas besoin du bras d'un homme qui ne ?ait pas me défendre quand on m'insulte.
— Mou Dieu, Césarinc, vous vous disputez avec tout le monde, vous avez sans cesse des querelles ; avec vous il faudrait toujours se battre !
— Taisez-vous, vous êtes un petit plat.
Et cette dame s'éloigne vivement, suivie de son
Alexandre qui lui emboîte le pas, tandis que les deux jeunes filles lui crient :
— Césarine! achetez donc des échasses à votre Alexandre!.., il ne pourra jamais vous raltrnper.
Ces ucmoiselics riaient encore de la scène qui venait de se passer, lorsque deux jeunes gens accourent près d'elles. L'un lient une grosse part de frangipane enveloppée dans du papier, qu'il présente aux deux amies en leur disant :
— Tenez, mesdcmoiselîos, c'est tout chaud.
— Ah ! qu'il esl gentil ce Charles !,..
— Et vous, monsieur Jules, qu'est-ce que vous nous offrez?
— Mesdemoiselle?... je vous offre mon hommage...
— Merci, mais nous aimerions mjeux autre c-nose, nous mourons de soif...
— Eh bien, entrons à l'Eldorado... dit le jeune homme qui a donné de la frangipane ; nous entendrons chanter en buvant...
— Ah! oui, mais c'est qu'il faut renouveler, murmure l'autre, et ça revient cher !...
— Mais, non, on ne renouvelle plus maintenant...
— Alors, allons à l'Eldorado.
Les jeunes filles se R-veut, les deux couples se donnent le bras et s'éloignent en sautillant. plutôt qu'en marchant, et il ne reste plus, encore une fois sur le banc, que l'homme qui a toujours l'air de dormir.
26 UN MAP.I DO?iT ON SE MOQUE.
UN NOUVEAU DÉBARQUé
Deux jeunes gens viennent sur le banc remplacer les deux jeunes filles ti rieuses.
L'un de ces jeunes gens a vingt-quatre ans, il est assez bien de figure, mais ses yeu\ nous ont une mobilité continuelle qui ne permet guère de lire dans son regard et encore moins dans sa pensée ; ses cheveux noirs sont très en désordie, il est facile de voir que ce jeune homme a peu de soin de sa personne ; son teint est pâle, son air tantôt arrogant, tantôt blagueur. Il est d'une taille au-dessus de la moyenne, mais sa tournure a par trop d'abandon. Sa mise est assez à la mode, et, cependant, il i ègiie dans toute sa personne un laisser-aller qui nuit beaucoup à son élégance.
Celui qui l'accompagie a vingt ans et demi et en paraît à peine seize ; sans être très-joli garçon, ses grands yeux bleus ont du charme : ils sont très-doux et annoncent une extrême timidité, car il les tient souvent baissés; son teint est blanc, mais il rougit dès qu'on le regarde fixement ; ses cheveux sont châtains, mais ne sont pas peignés avec soin; son front haut semble promettre quebjue chose ; erifin, sa voix est douce comme celle d'une femme... quand une femme n'a point la voix criarde!.., ce qui détruit alors tout le charme d'un joli visage.
Celui-ci est mis convenablement, bien que sa toilette sente un peu la province ; son pantalon est trop étroit, son paletot trop court des manches, son chapeau trop haut de forme, tout cela lui donne l'air d'un écolier, mais cependant l'ensemble lui est favorable, parce que ce jeune homme a l'air aussi honnête que modeste, et la modestie devient si rare chez les jeunes g'.Mis, qu'on est tout étonné quand on en rencontre chez l'un d'eux.
L'aîné de ces messieurs se jette sur le banc, en disant:
— Reposons-nous ici... Ouf I ça fatigue, le billard, d'ailleurs c'est par ici que passe mon omnibus, celui qui me mènera à la lour Saint-Jacques oiî j'ai affaire ce soir...
— Il est donc permis de s'asseoir sur ce banc ? dit l'autre jeune homme en se plaçant près de son ami.
— Comment! si c'est permis !... ces bancs ne sont 15 que pour ça... Mais j'oubliais, mon pauvre Adolphe, que tu arrives de Br ives-la-Gaillarde et que tu ne connais encore rien à Paris!...
— Oh ! rien du tout ! je suis arrivé à trois heures et demie par le chemin-di; fer...
— Et je t'ai rencontré à quatre heures ! Sais-tu que c'est bien heureux pour toi! tu ne savais de quel côté tourner... tu regardais à droite, à gauche... lu avais l'ijir Ibrl embarrassé... où comptais-tu donc aher?
— Chez ma marraine, madame Laurcnline B.aunoir, qui demeure rue de Rivoh; j'ai son adresse dans ma poche, et j'allais demander mon chemin...
— Et où étais -tu descendu?
— Dame! à la gare... Je m'étais enquis d'un hôtel ; un monsieur, bien honnête, un eomuiissionnaire médaillé, m'avait conduit rue de Chabrol, dans un petit hôtel modeste, presque à l'entrée de la rue... j'y ai laissé ma malle qui contient mon linge, nies effets... car j'ai l;eaucoup d'eirets ! entre autres un iiabit noir suj/erfin pour me parer...
— Fi dnnc! on ne porte plus d'habits à Paris ! c'est ganache I...
— Ah ! qu'est-ce qu'on porte donc quand on veut se mettre en toilette?
— Un paletot, un dorsay, une redingote... Mon tailleur te dira tout cela, je te le doiinoiai, il est un
peu cher, mais il habille comme un ange et on le paye quand on veut... ce qui a bien son charme!
— Enfin, c'est égal, j'ai toujours un bel habit noir et puis un manteau et une bonne redingote à la propiiétaire... Qu'est-ce que tu as à rire, Augustin?
— C'est de ce qui l'orme ta garde-robe ; il faudra changer tout cela, mon ami... n'aurais-tu pas aussi des chem/ises à jabot par hasard?
— Non, mais j'en ai de brodées et des cravates brodées aussi.
— Bon ! il ne té manque plus que des culottes courtes et des souliers à boucles... Ah 1 mon pauvre garçon, tu as bien des choses à apprendre à Paris, mais c'est toujours par la toilette qu'il faut commencer, parce que c'est sur sa mise que l'on juge quelqu'un.
— A.h ! c'est sur la mise que l'on juge si les personnes sont honnêtes ?
— Honnêtes... c'est autre chose !... mais si l'on a l'habiiude du monde, si l'on est répandu dans la société.
— J'ai laissé ma malle à l'hôtel, mais comme jo n'étais pas sûr d'y coucher, parce que ma marraine me logera peut-être, j'ai eu soin de dire à la maîtresse de l'hôtel : «Madame, vous ne donnerez ma malle qu'à la personne qui viendra de la part de monsieur Adolphe Corniiiuet, arrivé ce malin do Erives-la-Gaillardc et qui reste à coucher chez sa marraine ; avec ces indications-là, elle ne peut pas se tromper.
EO UN MAra DO^■T ON SE ÎIOQL'E.
— Est-ce que tu comptes aller chez ta marraine ce soir?
— Oh ! non... voilà qu'il est bientôt dix heures, ce n'est plus une heure pour se présenter, je coucherai ce soir à mon hôîel, et j'irai demain chez, ma marraine, madame Beaunoir.
En ce moment, l'homme qui était toujours resté sur le banc où il avait l'air de dormir, quitte doucement sa place et disparaît, sans que les deux jeunes gens aient fait aucune attention à lui.
— Adolphe, as-tu des allumettes, des chimiques sur toi ?
— Moi, des allumettes? et que veux tu que j'en fasse ?
— Ah ! c'est vrai , j'oublie toujours que tu ne fumes pas... Tu me l'as dit au café ; mais c'est que maintenant c'est une chose si extraordinaire, un homme qui ne fume pas !... que je ne peux pas le croire.
— C'est singulier, mon pauvre grand-oncle me disait souvent : Mon petit Adolphe, il ne faut pas fumer, c'est très-vilain, très-sale ; d'ailleurs c'est de mauvaise compagnie, on ne doit fumer que dans les cabarets I
— Ton oncle radotait, le clier homme n'était plus de notre temps, et s'il avait vécu à Paris, il n'aurait pas dit cela... mais à Brives-la-Gaillarde môme, on doit fumer mainlenimt, à moins qu'on n'y soit resté tout à fait Limousin !
UN NOUVEAU DEDARQUE.
— Damel... on n'y fume pas en société, toujours!
— C'est-à-dire que ton oncle, ce vieux père Corniquct, t' élevait comme le frère Philippe, dans les Contes de la Fontaine, et ne te menait nulle part I Est-ce qu'il ne t'aurait pas dit aussi, toujours comme le frère Philippe, que les femmes sont des oies?
— Les femmes, des oies!... ah! | ar exemple!.., ça n'y ressemble guère ! les femmes sont... des femmes! ça se voit bien !...
— A quoi?
— Mais... parce qu'elles ne sont pas habillées comme nous I
— C'est là toute la différence que tu y trouves? Le jeune Adolphe Corniquet baisse les yeux en
rougissant et se tait. M. Augustin reprend :
— C'esttouteune éducation à faire!... Je parierais que tu n'as pas encore eu de maîtresses I
— Oh! des maîtresses!... ce serait joli... à mon âge!
— Comment! à ton âge! mais tu as vingt ans, je crois?
— Oui, et six mois avec.
— Et, à vingt ans passés, lu n'as pas encore connu l'amour, innocent que tu es !
— L'amour!... oh! je ne me serais pas permis cela!,.. Cependant, chez nous, il y avait la fille de notre voisine en face, mademoiselle Adolphine, que j'aurais bien aimée... si j'avais osé... mais je n'osais
pas, et pourtant elle était bien aimable avec moi: quand on allait promener, elle se mettait à courir, et puis elle me disait de courir après elle, et elle allait toujours dans des endroits touffus, sous des bosquets, dans des taillis... Quand j'arrivais près d'elle, je lui criais de loin : « Je vous vois ! vous êtes là ! » Alors elle me répondait : « Eh bien, venez m'y chercher... est-ce que vous avez peur de m'approcher? » J'allais la chercher... elle me tendait la joue... mais je n'osais pas l'embrasser, et je lui offrais mon bras qu'elle prenait en me disant : « On devrait vous mettre dans une boîte ! » Je n'ai jamais compris ce qu'elle voulait dire par là!
— Parbleu ! elle voulait dire que tu étais un serin de ne point embrasser une demoiselle qui t'en offrait l'occasion.
— Ah! dans une boîte, ça veut dire tout cela!... Une autre fois... c'était un soir... une dame était venue passer la soirée chez mon oncle. C'était madame Guillem.et... Elle est encore très-bien celte dame-là, quoiqu'elle approche delà quarantaine ;... elle aun mari, mais il est prcs([ue toujours en voyage. Alors, le soir, comme celle dame était venue seule, mon oncle me dit : « Adolj)he, lu vas aller reconduire madame Guillemet jusque chez elle.» Très-bien. Je prends mon chapeau et je reconduis cette dame qui, tout le long du chemin, s'appuyait si fort sur moi,; que je lui dis : « Est-ce que vous avez mal au pied?» Et elle me répondit : «Non, ce n'est pas là où ça
us KOUVEAU DEDARQIiE. 33
m'élance!... » Je n'osais pas lui demander où ça lui élançait. Nous arrivons à sa porte; je lui dis bonsoir ; elle s'écrie : «Non, vous allez nionicr vo;is reposer un moment. » Moi, je lui réj.onds que je ne suis pas Taligué du tout. « C'est égal, dit-elle, vous aliez monter ; d'ailleurs, je veux vous faire goûter de mes abricols à l'eau-dc-vie, que j'ai fait moi-môme. » Je cède, d'autant plus que j'aime beaucoup les abricots. Nous montons l'escalier, nous entrons chez cette dam'e; comme elle n'avait pas de domeEtiijues, il n'y avait pas de lumière. C'est égal, nous entrons. Madame Guillemet s'écrie : « Tiens! j'ûi oublié de prendre ma bougie chez le portier ! » Je veux aller la chercher ; elle s'y oppose, en disant : « Ce n'est pas la peine, j'ai ici des chimiques, nous saurons bien allumer. » Elle se meta chercher ses chimiques; mais je no sais pas comment elle cherchait, avec sa main elle empoignait toujours mon paletot; j'étais obligé de lui dire : « Madame, je n'ai jas de chimiques sur moi... vous vous trompez ! » Enfm, elle trouve ses allumettes et nous avons de la lumière. Celte dame se met à son aise; elle ôte son cliapeau, sou cliàlc, son lîchu... elle Ole une foule de choses, puis elle me dit : « Faites comme moi... ne vous gênez pas! » Mais, moi, je n'avais à ôterquc mon chapeau. Enfin madame Guillemet va chercher un grand bocal dans lequel étaient ses abricots à l'eau de-vie; elle m'en donne plusieurs dans une ta^^se. J'ai beau lui dire : « Madame, vous m'en mettez trop, ça va me griser! » elle me répond :
34 UN MARI DOrsT ON SE MOQUE.
«N'ayez donc pas peur, ça vous donnera du nerf, de l'audace, et vous Vous en trouverez bien. » Moi, j'avale les abricots avec le jus... qui était très fort. Pendant ce temps-là, madame Guillemet continuait de se mettre à son aise, et voilà que tout à coup elle s'écrie: «Ali! j'ai perdu ma jarretière! » Aussiîôt je me mets à cherchera terre ; en elfet, je trouve une belle jarrclière en velours rouge. Je lui dis : « Madame, la voilà! — Eh bien, remeltez-la-moi ! » répond-elle en s'asseyant sur un canapé; « moi, ça me gêne de me baisser. » Ah! dame ! j'avoue que je me sentis tout troublé, j'étais embarrassé... je ne savais comment m'y prendre !... Cependant cette ilame me tendciit sa jambe gauche, en me disant : « Je la mets au-dessus du genou. » Je tremblais comme la feuille, enfin je pris mon parti ; j'attachai la jarretière et je cherchai vivement mon chapeau, en disant à celte dame : «Il faut que je me sauve, car mon oncle sera inquiet si je suis longtemps sans revenir. » Alors madame Guillenict se leva aussi el me jeta mon chapeau au nez, en s'écriant : « Fichez-moi le camp, petit jobard! c'était bien la peine que je vous donnasse de mes abricots!.,. » Et elle avait l'air très en colère... pourquoi cela? je lui avais cependant remis sa jarretière presque sans la toucher.
— Ah! mon pauvre ami!... est-il possible de se conduire aussi bétoment ! Tu méritais bien le nom de jobard que cette dame t'a donné... tu lui avais fait une grande impolitesse!
UN NOUVEAU DÉCARQUB. 35
— Comment! puisque je te dis que je lui avais à peine touché le genou.
— Il me semble que lorsque j'habitais à Brives-la- Gaillarde, les jeunes gens n'y étaient pas si niais que cela... il est vrai qu'il y a déjà cinq ans que j'ai quitté le pays... j'avais dix-huit ans, j'étais encore assez bêle près des dames, mais pas autant que toi, cependant. Aujourd'hui, je ne suis plus le même... Ah! vive Paris pour former un homme!...
— La bonne de mon oncle m'a dit qu'on s'y déformait aussi quelquefois!
— I']st-ce qu'il faut écouter les radotages d'une bonne!... Que c'est ennuyant de ne poiut avoir de chimiques!... Ahl voilà mon affaire!...
Un monsieur passait, un cigare alhim.é à sa bouche; le j' une Augustin s'est levé précipitamment; il a couru à ce monsieur, puis, sans mèine le saluer, murmure :
— Du feu, s'il vous plaît 1
Le passant ôte son cigare de sa bouche, en secoue la cendre, l'aspire, puis le présente à Augustin qui y allume le cigare qu'il avait mis à sa bouche, puis revient se placer à côté du nouveau débarqué, qui l'a rciiardé faire avec élonnemcnt et lui ùit :
— Tu connaissais donc ce monsieur?
— Moi, pas du tout! m.ais il n'est pas besoin de connaître les gens pour leur demander du feu, et c'est une chose qui ne se refuse jamais ; l'individu le mieux mis tendra sur-hvchan)p son cigare à l'ouvrier
rr\ MAiiî i:o:;t on pe îirQrE.
en hiousc qui viendra lui présenter sa pipe : ceci est de l'égalité, l'égalité du feu ; c'est à la mode de fumer qu'on la doit, et je crois bien que c'est la seule qui se verra dans le monde, vu que l'égalilé est une chimère qui ne peut jamais exister parmi les hommes, parce qu'un imbécile ne vaudra jamais un homme de génie, un paresseux n'égalera pas un travailleur, et un bon sujet vaudra toujours miicux qu'un mauvais... Allez donc me mettre tous ces gens-là au même niveau, donnez-leur à chacun la même fortune, le même bien-être , au bout de l'année, le paresseux et le mauvais sujet n'auront plus le sou, l'imbécile sera resté incapable de rien faire et les aulrcs seront parvenus. Yoilcà ce que c'est que l'égalité... Mais pour du feu... oh! personne ne s'en refuse... il est vrai que cela ne coûte rien.
Adolphe Corniquet écoutait son ami en ouvrant de grands yeux et de grandes oreilles; je crois môme qu'il ouvrait aussi un peu la bouche, ce qui n'est pas un signe d'esprit. 11 s'écrie au bout d'un moment :
— Comme lu parles bien à présent, Augustin Péchard ! Qu'est-ce que tu fais donc à Paris, pour y être devenu si savant?
— Mon cher ami, je ne suis pas savant du lor.l!... je suis ici employé dans une maison de commerce... je m'amuse le plus que je peux dans les moments que j'ai de libres; malheureusement, pour s'amuser, il faut toujours de l'argent... Sans argent à Paris...
Ulf NOUVEAU DÉBARQUÉ. 37
comme partout, au reste, on fait triste figure, et parfois je suis à court!...
— Toi!... Mais ta mère est riche, ctpendarit! la mère Bécliard a du bien là-bas , cIIl; doit l'envoyer del'argent, à toi, son (ils unique!
— Parbleu! à coup sûr, elle m'en envoie; sans cela je serais joli garçon, je ferais une belle ligure avec les douze ou quinze cents francs (jue je g:tgne ici!...
— Quinze cents francs! mais cela me seni!tle énorme, à moi ! Comment! un jeune homme tout seul n'est pas riche à Paris avec quinze cents IV.incs?
— Non, s'il veut bien se mettre, porter des bottines vernies et des gants, il lui resteia à peine de quoi boire de l'eau et se nourrir de pommes de terre frites I
— Diable!... et moi qui n'ai en tout, de ce qui m'est revenu de la succession de mon vieil oncle, cjue quatorze cent vingt-cinq francs... je n'en aurai donc pas pour une année?...
— Non, à moins de vivre comme un rat; mais tu viens probablement faire (juelque chose à Paris?
— Je viens voir ma marraine, parce que, quelque temps avant de mourir, mon bon oncle m'a dit : «Njicisse, quand je n'y serai plus, il ne te restera pas grand'chose, vu (jue pres([ue tout mon avoir était en viager; eh bien, mon ami, il te faudra aller à Paris, voir ta marraine, madame Laurenline Beaimoir; je te Lisse une lettre pour elle qui, de son côté, t'aime
beaucoup; elle m'a souvent écrit pour me demander de tes nouvelles. Elle ajoutait : « Si mon filleul a en- « vie de venir à Paris s'y établir, envoyez-le-moi, je « le pousserai ! » Il faudra donc te rendre près d'elle en arrivant à Paris. » Voilà ce que m'a dit mon oncle; et j'allais lui obéir quand je t'ai rencontré dans la rue... J'allais me rendre chez ma marraine, qui doit me pousser, mais tu m'as dit : «Tiens donc dîner avec moi, c'est moi qui régale ! » Et j'étais si content de rencontrer tout de suite ici un ancien camarade du pays, que naturellement j'ai accspié. Nous avons très-bien dîné... seulement tu m'as fait beaucoup boire... je n'y suis pas habitué... ça m'a un peu étourdi...
— Bah ! tu as une bonne tétel tu as bien supporté les abricots de madame Guillemet...
— J'ai payé le dîner, parce que tu n'avais pas d'argent sur toi... C'était un peu cher : douze francs cinquante...
— Ce n'est jamais trop cher quand on dîne bien...
— D'ailleurs, tu me rendras cela, puisque c'est loi qui régalais.
— Sans doute, c'est convenu.
— Après le dîner, tu m'as mené au café ; tu as encore voulu me régaler de café, liqueurs, gloria... et c'est moi qui ai payé... Nous en avons eu pour quarante-deux sous...
— C'est bien, c'est bien... je m'en rapporte à toi.
— Ensuite tu as voulu me faire jouer au billard,
mais comme je n'y sais pas jouer du tout, tu t'es mis à faire la partie avec un de tes amis que lu as rencontré là... Vous avez joué un bol de punch et des cigares... Dieu! en avez-vous fumé de ces cigares!... on ne se voyait pas dans ce café. . . je me croyais dans des nuages...
— Tu t'habitueras à la fumée I
— Enfin, tu as perdu le punch...
— Oui, je ne comprends pas comment celas'est fait, car je suis beaucoup plus fort que celui avec lequel je jouais; mais il y a des jours où rien ne vous réussit... j'ai manqué des carambolages sûrs!... des carambolages que je fais ordinairement les yeux fermés...
— Avec les frais de billard, les cigares elle punch, il y en a eu pour neuf francs et cinq sous, que j'ai payés...
— Mais le punch était fameux, hein ! Tu n'avais jamais bu de si bon punch à Brives-la-Gaillarde? .
— Je l'ai trouvé un peu fort, mais il était bon. Au total, ça fait vingt-trois francs et dix- sept sous dont tu m'as régalé... et que j'ai payés pour toi...
— Assez! mon ami, assez... je n'ai pas besoin de tous ces détails... une autre fois je payerai pour toi. Entre amis, voilà comme on agit... ne parlons plus de celte bagatelle. Conuais-tu ta marraine?
— Non; je ne l'ai pas vue depuis le jour de mon baptême, et je t'avouerai que je ne la reconnaîtrais pas.
4"t UN MARI DONT ON SE MOQUE.
— Ah ! ah ! je le crois ! mais elle aurait pu aller le voir ciicz ton oncle.
— Elle n'y est pas venue...
— Ce doit cire une femme déjà mûre, car enfin tu as vingt ans ?
— Mais il paraît que, quand elle a été marraine de moi, elle était toute jeune, elle avait huit ans à peu près.
— Alors c'est différent... C'est maintenant une femme de vingt-huit ans !... si elle est jolie, tu feras fort bien de te laisser pousser par elle...
— Dame I je ne suis venu à Paris que pour ça 1
— Et que fait-elle, cr-tie belle marrnine?
— Elle a un commerce... mais je ne sais pas de quoi... au reste, j'ai son adresse dans ma poche.
— Et un mari... a-t-clle un mari?
— Ah 1 je n'en sais rien !
— N'importe, il faudra lui chanter comme Chérubin à la comtesse Âlmaviva :
J'avais une marraine (Que mon cœur, que mon cœur a de peine I)
— Je ne connais pas cette chanson-là !
— Comment ! tu ne connais pas le Mariage de riijaro?... Ah! voilà mon omnibus... adieu, Adol- [;lie... Tu as mon adresse, viens me voir...
— Quand te Irouve-t-on ?
— Jamais! c'est égal, viens toujours... toi, remonte
l.N NOUVEAU DLCAUQUE.
par là, tu trouveras ta rue de Chabrol à gauche, près de l'embarcadère... au revoir !
Le jeune Augustin Brcchard monte sur l'impériale d'un omnibus qui passait, Adolphe le regarde s'éloigner en se disant :
— Il me dil d'aller le voir... et il n'y est jamais... comment donc pourrai-je le renconlrerI...En attendant, relournons à mon hôlcl, car je ne veux pas m'attarder le soir dans une ville que je fte connais pas encore.
Le nouveau débarqué monte le boulevard de Strasbourg, il demande plusieurs fois sa rue, de peur de se tromper, enfin y arrive el reconnaît bientôt l'hôtel où il est déjà venu, il entre, et la maîtresse de la maison pousse un cri de surprise en l'apercevant:
— Quoi! vous voilà, monsieur?... Vous avez donc changé d'idée?
— Comment! de quelle idée voulez-vous que j'aie changé, madame?
— Est-ce qu(^ vous venez coucher ici, maintenant ?
— Oui, madnme. Est-ce qu'il est trop tard?... et n'aurioz-vous p!us de cliamiires?
— OIi ! pardonnez-moi, li.onsieur, mais alors pourquoi avez-vous envoyé chercher votre malle en me faisant dire que vous couchiez chez voire marraine?
— Moi, madame? je n'ai point envoyé chercher ma malle et je ne vous ai rien fait dire 1
— Ah ! par exemple 1 mais on vient de venir, il y a tout au plus un petit quart d'heure, un homme en blouse, une espèce de commissionnaire, il est venu de votre part.
— Chercher ma malle ?
— Oui, monsieur.
— Et vous l'avez donnée?
— Sans doute, monsieur, puisqu'on m'a bien dit exactement les paroles convenues par vous : Je viens de la part de M. Adolphe Corniquet, qui est arrivé ce matin deBrives-la-Gaillarde, il veut avoir sa malle parce qu'il couche chez sa marraine...
— On vous a dit cela ?
— Comme je viens de vous le répéter I
— Ah! c'est un peu fortl...
— Jeannette!... François!... venez ici... descendez tout de suite !
La servante et le domestique de l'hôtel accourent. La maîtresse leur fait répéter ce dont ils ont été témoins : tous deux ont vu l'honnne qui s'est présenté pour retirer la malle, tous deux ont entendu les paroles sur lesquelles on pouvait la livrer.
— Monsieur, dit l'hôtesse au pauvre voyageur, qui est consterné, la faute ne saurait venir de chez moi, car j'étais seule dans cette chambre quand vous m'avez dit sur quelles paroles je pourrais rendre votre malle , c'est donc de vous que la faute est venue ;
VOUS aurez commis l'imprudence de parler de cela devant du monde, dans un restaurant ou dans un café... rappelez-vous bien.
— Mais, madame, je me rappelle fort bien que je n'en ai pas soufflé mot ni en dînant, ni au café I
— Cependant, monsieur, pour me rapporter ces paroles, dites à moi seule, il faut bien que vous les ayez dites devant d'autres, c'est impossible autrement, sans quoi ce serait m' accuser d'avoir, moimême, abusé de votre confiance, et je ne puis pas souffrir cela, monsieur !
— Mon Dieu, madame, je ne vous accuse pas... je ne mets pas en doute votre probité.
— En ce cas, monsieur, tâchez de mieux vous rappeler où vous avez été ce soir.
— Après avoir dîné et été au café, avec mon ami Augustin...
— Quel est cet ami Augustin?
— 0 madame, c'est un camarade de pension, il est du même pays que moi, et ne m'a quitté que tout à l'heure pour monter sur l'omnibus qui va à la tour Saint-Jacques.
— Mais en sortant du café, monsieur, vous n'avez été nulle part ?
— Non, nous nous sommes assis sur un banc de bois sur le boulevard de Strasbourg.
— Et y avait-il du monde sur ce banc quand vous y avez pris place?
— Non, madame... Ah ! si, une seule personne, un homme qui était endormi...
— Un homme endormi ; comment était-il mis cet homme?
— Ma foi, je n'y ai pas fait attention; je crois pouitant qu'il était en blouse.
— Et là, monsieur, sur ce banc, vous n'avez pas causé de votre malle... de la recommandation que vous m'aviez faite ?
— Ah 1 si en effet, je me rappelle... j'ai même dit à Augustin les précautions que j'avais prises pour que vous ne donnassiez pas ma malle à des voleurs...
— Et vous avez répété là ces paroles qu'il fallait me dire?
— Oui... je les ai dites à Au «Justin...
— Et quand vous avez quitté le banc, l'homme endormi y était il encore?
— Attendez... que je me rappelle... non... j'étais tout seul quand Augustin est monté en omnibus, il n'y avait \)\u& que moi sur le banc...
— Ne cherchons pas plus loin, monsieur, c'est 1 homme qui faisait semblant de dormir qui a retenu vos paroles et qui s'est hâlé de venir ici demander votre malle...
— 11 serait possible!... cet homme était donc un voleur ?
— Il n'y a pas de doutes, monsieur I Est-ce qu'il y avait de l'argent dans votre malle?
IN NOL'VFAU rÉCAnQUÉ. 45
— Non, licureusemont, mes effets seulement ; j'ai tout mon argent sur moi en hillets et en or... au moins on ne me le volera pas, celui-là...
— Ah! monsieur, ne vous avise/ pas de dire qne vous avez beaucoup d'argent sur vous, car vous vous feriez encore voler !
— Voler sur moi... ah ! je les en défie.
— Vous ne vous doutez pas combien les voleurs sont ru?és !
— Ainsi, c'est fini de ma pauvre malle?
— Monsieur, il faudra aller faire votie dcclriralion au commissaiie, j'irai avec vous et je donnerai le signalement exact de l'homme qui est venu demander votre malle... Voulez-vous y aller tout de suite, monsieur?
— Madame, jo suis bien fati.;ué, j'aimerais mieux me coucher ; est-ce qu'il ne sera plus temps d'y aller demain ?
— Pardonnez-moi, monsieur; demain matin aloi s... Ah ! je suis bien désolée de ce qui vous arrive I
— Et moi aussi, madame, mais il faut bienpiendre son parti... et j'ai si envie de dormir...
— François, conduisez monsieur au numéro 8... monsieur ne veut rien prendre?
— Non, madame, j'ai bien assez pris coiinne ccl;i aujourd'hui... mon ami m'a r'gaié toute la journée... Ah I comme l'argent va à Pari-... llonsoir, madame.
— Uonsoir, moi;sii.ur; à demain.
Adolphe Corniquet suit le domestique et se hâte de se coucher.
Maintenant, lecteur, je vous entends me dire : « Mais vous avez commencé cet ouvrage par nous l'aire l'éloge des bancs de bois établis sur les boulevards, en nous disant que vous ne compreniez pas la susceptibilité de ceux qui avaient peur de se compromettre en s'y asseyant ; vous avez même ajouté que vous aimiez mieux vous frôler contre la blouse d'un ouvrier que contre l'habit musqué qui déguise souvent un filou, et, maintenant, vous faites voler ce pauvre Adolphe par un individu en blouse, assis sur un banc, derrière lui! »
Permettez, il y a toujours des exceptions ! Je n'ai jamais prétendu vous dire que la blouse ne couvrait que des gens vertueux et honnêtes! si je vous l'avais dit, d'ailleurs, vous ne m'auriez pas cru, et vous auriez eu raison.
Adulplie a dormi comme on dort a vingt ans, quand on n'est pas amoureux et qu'on se porte bien. En se levant, il voudrait mettre du linge blanc et faire un peu de toilette, afin de ne point se présenter chez sa marraine avec son costume de voyage, mais c'est alors seulement qu'il se souvient qu'il a été volé et ne possède plus, pour tout vêtcmimt, que ceux qu'il portait sur lui la veille ; force lui est donc de s'en contenter. Pour se consoler de son malheur, il se dit encore:
— Comme c'est heureux que j'aie gardé tout mon argent sur moil... on me l'aurait pris avec ma malle.
Puis il se rappelle qu'il doit aller chez le commis-
saire avec son hôtesse; il se hâte d'achever de s'habiller, se brosse longtemps afin de tàclier de perdre son aspect de voyageur et va trouver son hôtesse, qui lui dit :
— Allons-nous chez le commissaire, monsieur ?
— Sans doute, ne me l'avez-vous pas conseillé hier, madame?
— Certainement! par exemple, je doute bien qu'il vous fasse retrouver ce q-j'on vous a volé !
— Alors ce n'est donc pas la peine d'y aller?
— Oh! pardonnez-moi... si ça ne l'ait pas de bien, cela ne peut pas faire de mal... D'ailleurs, je dois me mettre en règle.
On se rend chez le commissaire. Adolphe conte ce qui lui est arrivé ; l'hôlesse ce que lui a dit l'humme qui est venu chercher la malle. Le commissaire demande des détails sur ce que renfermait la malle, et veut savoir si, parmi les effets d'iiabillcments, il n'y en a pas qui puisse être reconnais.-able.
Après s'être gratté le front, Adolphe s'ccrie :
— Ah ! parmi mes gilels. il y en avait un qui était fort original, et que je ne mettais presque jamais, mais je le conservais parce qu'il m'avait été donné par mon oncle. Il est en poil de chèvre à larges raies bleues et oranges et parsemé de petites étoiles rouges... mon oncle prétendait que c'était une étoffe de i'erse, mais, quand je le meltais, tout le monde riait en me regardant.
— Fort bien, moiiiieur, ce gilet-là pourra peut-
être nous aieliie sur la trace de votre voleur. Revenez dans une ([uinzaine de jours, nous vous dirons û nous avons découvert quelque chose.
En sortant de chez le commissaire, Adolphe entre déjeuner dans un café, parce qu'il ne veut pas arriver à jeun chez sa marraine. Puis il regarde de nouveau l'adresse de madame Laurentine Beaunoir et se dit ;
— Maintenant, allons rue de Rivoli... voir cette marraine que je ne connais pas et qui doit me pousser... Comment va-t-elle me recevoir ?... je ne sais pourquoi je me sens tout tremblant pour me jirésenler à celte Jame... Cependant, puisqu'elle avait écrit à mon oncle : « Envoyez-moi mon filleul, » c'est (ju'elle n'a pas l'intention de me mettre à la porte... elleavingt-huitans...ce n'est pas une vieille fennne... il me semble que j'aurais préféré que ce fût une vieille femme, j'en aurais eu moins peurl... mais peur ou non, il faut y aller.
Laurentine, marraine de Corni(juet, est veuve depuis quatre ans, deiM. Beaunoir, qu'elle avait épousé lorsqu'elle n'avait encore que dix-neuf ans. L'amour n'avait été pour rien dans ce mariage, Laurentine avait tout simplement obéi à ses parents. Cependant, M. Beaunoir était un beau gartjon, mais lrèù-\i;nitcux, très-infatué de sa personne, et persuadé d'avance que celle qu'il voudrait bien épouser, serait trop heureuse de l'avoir pour iuari, il ne s'était pas donné la peine de cherclicr à lui plaire.
Do telles unions seul uibcz cuumjunes, et l'on Sdit
quelle en est souvent la suite ; les énoux vivent ensemble très-froidement; le mari court la prétantaine, quelquefois la femme en fait autant. Ici, cependant, le mari seul s'était dérangé; Laurentine, fidèle à ses devoirs, veillait sur son ménage et s'occupait activement de son commerce, que M. Beaunoir négligeait totalement pour ne songer qu'cà ses plaisirs. Au bout de cinq ans de mariage, ce monsieur était mort énervé, épuisé par suite de ses folies et laissant sa maison de commission dans un fort mauvais état; mais alors, au lieu de perdre courage, la jeune veuve avait redoublé d'efforts, de travail pour reconquérir la confiance, le crédit que Ton ne voulait plus accorder à son mari ; elle y était parvenue et, deux ans après la mort de celui-ci, la maison de commission tenue par Laurentine faisait de fort bonnes affaires et n'avait plus un seul créancier.
On doit penser, d'après cela, que la jeune veuve était une maîtresse femme, sacbaiit counnander et se faire obéir. Son abord répondait à lidée que l'on pouvait se faire de son caractère : Laurentine était grande, fort bien f;iite, un peu brur.o de peau, mais pourvue d'une paire d'yeux noirs pleins de feu, dont l'expression était babituellcment sévère. Ses cheveux noirs étaient longs et abondants, son front haut, sa bouche un peu giande et ses dents fort belles, mais comme elle souriait rarement, on voyait peu ce dont une autre femme n'aurait pas manqué de tirer avantage. Eu général, son aspect
était froid, sérieux, et sa parole brève n'invitait pas à la causerie.
Vous connaissez maintenantlamarraine d'Adolphe. Sa maison de commission occupait deux commis, l'un : M. Putois, âgé de soixante ans, homme exact, arrivant toujours à son bureau à neuf heures, et ne bougeant plus de sa place jusqu'à cinq; mais incapable de faire autre chose que de tenir son grandlivre, ses comptes courants, et n'ayant été au spectacle que quatre fois depuis qu'il est au monde. En revanche, très-fort à la pêche et au domino.
Le second commis est un petit jeune homme de dix-huit ans qui n'aurait pas la taille pour être soldat; en revanche, sa figure forte, carrée, est celle d'un gaillard robuste, et ses cheveux abondants qu'il porte toujours fort longs, donnent à sa tète un aspect de porc-épic; mais son nez, assez petit, est tellement retroussé, que l'on en voit presque le fond, ce qui n'a rien de séduisant. Tout cela n'empêche par le jeune Puceron de se croire fort joli garçon, de se moquer de tout le monde et de chercher sans cesse à jouer quelques tours à ses amis et connaissances.
Il y a ensuite un garçon emballeur qui est souvent employé par la maison. Puis, enfui, la bonne, qui fiiit le ménage et la cuisine, grosse réjouie de vingtquatre ans, que M. Puceron tâche de pincer toutes les fois qu'elle passe près de lui. Les bureaux sont au rez-de-chaussée ; la veuve a son appartement à l'entresol.
Laurentine était dans ses bureaux, près de se' deux commis, lorsque Margolte, sa bonne, vient \m dire qu'un jeune homme demande à lui parler.
— Eh bien, qu'il entre ce jeune homme, répom; Laurentine, tout en continuant de parcourir son livre de caisse.
— Madame, c'est que ce monsieur n'ose pas... I! veut d'abord savoir si cela ne vous dérangera pas de le recevoir en ce moment.
— Qu'est-ce que cela f-ignilie? est-ce que ce monsieur me prend pour un ministre ou un directeur di' llicâlre? est-ce que je ne suis p,is toujours visible, moi?... Allons, MargoUe, je n'aime pas toutes ces cérémonies ! .. . fais entrer ce monsieur, ou mets-le à la porte, que cela finisse.
Margotte s'en va, et le petit Puceron sourit, en murmurant :
— Il paraît que cet individu prend madame pour une comète qui n'est pas toujours visible à l'œil nu.
Au bout d'un moment, Adolphe Coiniqiiet, tenaul à la main sa lettre de créance, entre dans la pièce comme un criminel que l'on pousserait devant ses jui.^cs. Il l'ait alors une si drôle de figun^, tout en marchant les yeux baissés, que le jeunePuceron se courbo sur son pupitre pour étouffer son envie de rire, touî en disant à voix basse :
— Oh I ces manches! oh! ce pantalon!,., nou!' avons tro[> lésiné sur l'étoffe.
Cependant Adolphe qui s'avance, toujours les yeu.N
LNE MATTP.ESSE FEMME 53
liaissés, s'arrête devant le bureau où travaille le vieux Putois, en balbulianl :
— Est-ce à madame Laurentine Beaunoir que j'ai l'honneur de pailirï
Alors le petit Puceron part d'un éclat de rire homcrique; la maîtresse de la mai.^on ne peut el!emôme s'empêcher de sourire, tandis que le vieux commis, relevani la tête, répond d'un air indécis :
— Je ne crois pas, monsieur.
— Que me voulez-vous, monsieur? demande la veuve en élevant la voix ; c'est moi qui suis madame Ceaunoir.
Adolphe se décide alors à lever les yeux, marche vers la personne qui vient de lui parler, la regarde un instant, puis rebaisse bien vite ses regards vers la terre, en murmurant :
— Alors vous êtes ma marraine... je suis votre filleul Adolphe Corniquet.
— Comment ! c'est vous qui êtes mon filleul?
— Oui, madame... c'est moi qui suis le filleul de ma marraine...
— Il est le filleul de sa marraine!... murmure le pelit Puceron en S' renversant sur sa chaise; ah! comme il en a lien l'air!...
Mais uii regard sévère de Laurentine fait cesser les ricanements du petit comniis; puis elle va tendre la main à Adolphe, en lui disant :
— Vous pensez bien que je ne vous aurais pas reconnu, ne vous ayant pas vu depuis votre baptême I
— Oh! ni moi non plus, nna marraine ; maisToilà une lettre que feu mon bon oncle m'a laissée pour vous...
— Oh! je n'en ai pas besoin pour vous croire...
— C'est égal, prencz-la toujours, pour que vous soy-ez sûre que je suis bien Adolphe Corniquet...
— Adolphe !... mais c'est le nom de Laurent que je vous avais donné, moi?
— Ah ! oui ; mais mon oncle n'aimait pas ce nomlà, parce qu'il disait qu'on avait mis mon patron sur le gril... Voilà pourquoi il m'appelait toujours Adolphe... ce qui n'empêche pas que je sois un Corniquet.
M. Puceron ne peut s'empêcher de dire entre ses dents :
— Corniquet... Corniquet... qui est cornu!... ça va de source.
— Allons, voilà qui est entendu, je vous appellerai Adolphe, puisque ce prénom plaisait mieux à votre oncle. Et, diles-moi, vous arrivez, n'est-ce pas?...
— Non, ma marraine ; je suis arrivé d'hier... dans la journée.
— Et pourquoi n'ctes-vous pas venu tout de suite ici?
— Ma marraine... c'est que, en descendant du chemin de fer, j'ai fait la rencontre d'un de mes anciens camarades du pays... Auguslin Bréchard, que je n'avais pas vu depuis cinq ans... Il était bien content de me revoir... moi aussi; il m'a fait tout plein
d'amitiés... il a youIu absolument m'emmener dîner avec lui...
— Augustin Biéchard!... j'en ai entendu parler lie ce jeune homme... c'est, dit-on, un assez mauvais fc;ujcll...
— Il dit qu'il est très-répandu dans le monde et qu'il y voit ce qu'il y a de mieux...
— Reste à savoir dans quel monde. Ensuite, après dîner, qu'avez-vous fait?
— Ma marraine, nous avons été au café ; Augustin a joué au billard, nous avons pris de la bière, du punch...
— Qu'est-ce qui a payé tout cela?
— Ma marraine, c'est Augustin qui m'a régalé... mais c'est moi qui ai tout payé... parce qu'il n'avait pas d'argent sur lui...
— Je l'aurais parié... Monsieur Puceron, tâchez donc de vous tenir tranquille et de vous occuper de votre ouvrage!... Enfin, Adolphe, vous avez quitté ce M. Augustin?...
— Oui, ma marraine; mais comme il était alors dix heures du soir, j'ai pensé qu'il était trop tard pour me présenter chez vous, et je suis ailé coucher dans un petit hôtel, rue de Chabrol, où j'étais descendu en arrivant.
— Fort bien. Où sont vos bagages?
— Mes bagages?
— Sans doute; votre malle, votre sac de nuit, vos effets, enfin. Vous les avez probablement laissés à
voire hô'el, je vais les envoyer chercher par l'cm halleur. Le numéro de l'hôtel?
— Oh I ce n'est pas la peine, ma marraine, on ne les y trouverait pas... on m'a tout volé !...
— Yolé!... coniniont? vous êtes airivé d'hier à Pari?, et l'éjà on vous a volé tous vos effets!... Com nient cela se fait-ii? parlez, expliquez-vous donc!
Adolphe raco!)le ce qui lui est ariivé la veille, e' comment, par son imprudence, un voleur a pu se faire remettre la malle (ju'il avait laissée à son hôîel.
Laurentine a écouté ce récit avec attention ; elle a souvent froncé le sourcil, et lorsque Adolphe a fnii, elle lui dit d'un ton sévère :
— Mon cher filleul, vous avez mal déhuté à Paris, et SI vous avez été volé, c'est de votre faute : d'abord, en arrivant, vous deviez sur-le-champ vous rendre ici, au lieu d'aller passer la journée à courir les cafés avec ce M. Augustin... qui s'est fait régaler par vous et ne vous a pas régale... Vous apjirécierez plus tard ces soi-disant amis, qui sont charmants avec vous quand vous avez de l'argent, et vous tournent le dos quand vous êtes à soc; ils ne sont bons qu'à vous faire faire des sottises. Et votre argent, est-ce qu'on vous l'a pris avec votre malle?
— Oh! non, ma marraine; bien heureusement j'avais gardé daî.s mon porlo!(!uil!e tout mon héritage... les quatorze cents francs qui me viennent de mon oncle, et j'ai toujours mon portefeuille sur mnj,,.
UNE MAITI'.KSSE FEMME.
— C'est, fort heureux, en effet. Donnez-moi ce portefeuille...
— Le voilà, ma marraine...
— Je prends vos quatorze cents francs, car je pense que vous ne voulez pas n'avoir que la chemise, les bas et le mouchoir que vous portez sur vous; il faut donc que je vous achète tout cela, que je remonte entièrement votre ^arde-robe... mais soyez tranquille, je ne dépenserai pas tout voire argent. J'espère que vous avez confiance en moi?
— Oh! assurément, ma marraine.
— Je vois que vous êtes encore bien enfant, que vous ne sauriez pas agir avec sagesse; c'est donc à moi de veillrr sur vous et de faire en sorte que vous vous conduisiez bien. Avez-vous encore de l'argent sur vous?
— Ma marraine, j'ai encore deux francs et six sous...
— Tenez, voilà vingt francs... c'est bien assez pour un jeune homme d'avoir vingt francs dans sa poche... surtout ne vous laissez plus régaler par des amis qui vous font ensuite payer.
— Je m'en souviendrai, ma marraine.
— Vous io; erez ici ; j'ai là-haut une chambre pour vous coucher. Vous mangerez avec moi. Ensuite vous travaillerez ici... près de ces messieurs... on vous y placera un bureau... Que savez-vous faire?
— Je ne sais pas, ma marraine.
— Comment! vous ne savez pas ce dont vous êtes capable?...
— Je veux dire que je sais écrire... calculer... mais je n'ai appris aucun état...
— Eh! mon Dieu! mon cher filleul, est-ce que vous croyez que je veux faire de vous un emballeur! . .. Enfin, on vous mettra au plus facile... on verra ce que vous pouvez faire... Margolte! Margottel
La grosse réjouie arrive en sautillant, et le petit Puceron lui lance un regard enflammé.
— Margotte , vous allez conduire mon (illeul Adolphe à la chambre que j'ai fait préparer là-haut et qui est à côté de la vôtre, afin qu'il connaisse son logement.
— Oui, madame. Ah! c'est monsieur qui va coucher tout près de moi... Ah! ben, m'sieur, j'espère que vous ne ronflez pas !... c'est qu'il n'y a qu'une mince cloison qui nous séparera... et si vous ronfliez, je vous entendrais trop!...
— Mademoiselle... je... je nesaispassi jeronOe...
— N'écoutez donc pas Margotte... Ah! à propos, Adolphe, est-ce que vous fumez?
— Non, ma marraine, pas encore; mais comme mon ami Auguslin m'a dit que c'était indispensable
à un jeune homme pour avoir bon genre, je vais ap- . prendre, et... |
— Si vous voulez m'étre agréable, au contraire, | vous n'apprendrez pas et ne vous donnerez pas cctic habitude sale elfuncble que Icc Français ne connais-
saicnt point autrefois. Si c'eût été déjà chez vous un goût bien prononcé, vous auriez été libre de fumer. .. mais pas ici. Puisque vous ne l'avez pas encore, croyez-moi, ne vous y adonnez pas, vous vous en trouverez mieux.
— Il suifit, ma marraine. Ohl moi, je n'en avais nulle envie, et, sans Augustin, je n'y aurais jamais songé!
— Je ne pensais pas à l'essentiel! vous n'avez pas déjeuné sans doute, et vous devez avoir faim...
— Pardon, ma marraine, mais j'ai déjeuné... Je ne voulais pas venir chez vous... pour manger tout de suite...
— C'eût été tout naturel cependant. Eh bien, suivez la bonne, et moi je vais sur-le-champ courir pour vous refaire un trousseau.
Adolphe s'incline et suit Margotte que M. Puceron tâche de pincer an passage; mais comme il a mal pris son temps, c'est d'Adolphe qu'il pince le mollet, ce qui est cause que celui-ci se retourne et lui fait un profond salut. Quant à Laurenlinc, elle est déjà remontée chez elle.
Resté seul avec le père Putois, le petit Puceron donne carrière à sa gaieté. Il se balance sur sa chaise en s'écriant :
— Ah! qu'il est bon le Corniquet!... il ne sait pas ce qu'il sait faire! il ne sait jjas s'il ronfle en dormant... il est probable qu'il ne sait pas qu'il mange quand il a la bouche pleine... En voilà un jobard qui
f.O UN MARI DONT ON SE MOQUE.
ne fume pas! et avec lequel je vais av(*ir Je l'agrément!... il gobera loules les blagues que je lui débilerai... 0 brave filleul de ta marraiiio! tu peux tt flatter de n'avoir pas inventé les feux d'artifices!... Papa Putois, avez-vous vu des feux d'artifices?
— Si j'en ai vu!... c'est-à-dire que je n'en manque pas un, toutes les fois qu'il y a une grande fête!...
— Et savez-vous qu'est-ce qui a inventé la poudre? — La poudre?. . . ma foi non. . . Ali ! attendez donc. ..
je ciois qu'on m'a dit que c'étaient les Chinois...
— Mon pa{)a Putois, ce ne sont pas les Chinois, mais je vais vous le dire, moi : celui tjuiainventt la poudre... c'est un coiffeur L»,
ADOLPHE COMMIS fli.Z SA MAKRAINL.
ADOLPHE COMMIS CHEZ SA MARRAINt
En dcsccndanl de sa cliaaibrv^ qu'il a Irnnvé" forl gaio, car, Ijien que dans les mansardes, elle domie sur la rue de Rivoli, Adolphe est iiiskdlé à un bureau que l'on a placé entre celui du vieux et celui du jeune commis.
Laurenlinc se tenait liabiluellemenL dans une [iièce à côté, où élailla caisse, et dont la puiit n'elail presque jamais lérniée, afin que louU-ii Li.-anl ses cuuq)tes elle pûl avoir l'œil sur ses employés.
En attendant le retour de la maîtresse du lo}^is, on a mis sur le pupitre destiné à Adulphe tout ce qui doit se trouver sur un bureau : papier, encre, plumes, canifs, etc.
t2 UN MAni DCNT ON SE MOQUE.
Le petit Puceron s'approche du nouveau venu, en lui disant d'un air narquois :
— Monsieur le filleul, savcz-vous bien tailler le? plumes?
— Mais je crois que oui, monsieur ; du moins, assez bien pour moi.
— Vous devez vous servir de plumes d'oie?
— Certainement, monsieur.
— Je l'aurais parié! Eh bien, faites-moi donc le plaisir de me tailler celle-ci ; mon canif ne vaut plus rien et j'ai mal au doigt.
— Avec plaisir, monsieur.
Et Adolphe prend la plume qu'on lui présente sans remarquer qu'elle est de fer. Il donne dessus deux ou trois coups de canif, puis s'arrête tout surpris de la résistance qu'il éprouve. Pendant ce temps, M. Puceron ricane, tout en disant :
— Eli bien, est-ce que ça ne va pas?... c'est que votre canif ne vaut rien !... allez ferme!...
Mais Adolphe s'arrête au contraire :
— Monsieur, ce n'est pas une plume ordinaire que vous m'avez donnée là... voilà mon canif tout abîmé!... Ah! vous riez... vous avez voulu vous moquer de moi...
— J'ai voulu voir si vous connaissiez les plumes de fer. Comment! monsieur le filleul, vous n'élespas plus avancé que cela dans votre pays? |
— J'ignore si l'on connaît ces plumes-là à Clives- ^