ADOLPHE COMMIS CHEZ SA MARHAINE, G
Le vieux Pulois admire l'écriture du filleul et dit:
— C'est parfaitement net... on croirait que c'est lithographie.
— C'est de la bâtarde ! murmure Puceron en se pinçant la bouche.
— Je ne sais pas si cela s'appelle de la bâtarde I dit Laurentine, mais je vous souhaiterais, monsieur Puceron, d'écrire aussi bien que cela !
— Madame, chacun a son genre.
— Maintenant Adolphe, prenez ce livre de comptes, je vois que je puis vous le confier, vous les mettrez tous au net.
Chacun retourne à sa besogne. M. Puceron a la bouche close, il ne regarde plus du côté d'Adol[ihe, mais il se met à tailler son crayon et le casse trois fois de suite. A six heures moins quelques minutes, il prend son chapeau et disparaît, car il ne mangeait pas chez sa patronne, tandis que le vieux commis avait le dîner compris dans ses appointements; le papa Putois étant célibataire, c'était pour lui une grande douceur de ne point être obligé de manger chez un traiteur. Mais aussi, après le dîner, il retournait travailler à son bureau jusqu'à huit heures et demie.
A six heures précises, Margelle vient annoncer que le dîner est servi.
— Allons, messieurs, venez, dit Laurentine en quittant son cabinet.
Adolphe se sent tout embarrassé ; il a très-faim, mais il a encore plus peur. Cependant, il se décide à suivre M. Putois. Sa marraine le fait placer en face d'elle, en lui disant :
— Ce sera votre place tous les jours, mon filleul, aujourd'hui nous sommes entre nous. Assez souvent j'ai quelques personnes à diner, mais lors même que j'aurai du monde, il faudra toujours vous mettre à votre même place. Maintenant, ne craignez pas de satisfaire votre appétit ; à votre âge on mange bien !
— Oh I oui, ma marraine.
— Il faut faire honneur à la cuisine de Margotte.
Adolphe s'incline et mange lout ce dont la belle veuve couvre son assiette. Pendant le diner, le papa Putois ne s'occupait que de manger, et toute sa conversation se bornait à:
— C'est fort bon... c'est délicieux... je vous en demanderai encore.
Laurentine espérait que la compagnie de son filleul jetterait un peu de gaieté et d'animation pendant le dîner, mais en vain elle essaye de faire causer Adolphe, celui-ci ne répond que par monosyllabes, en tenant toujours ses regards attachés sur son assiette. « Je crois que mon filleul aime mieux manger que parler, se dit la veuve; décidément, il n'est pas fort dans la conversation!,., mais il écrit et calcule trèsbien, c'est toujours quelque chose. »
Après le dîner, Adolj)l)e v^iul se remettre à son
ADOLPIiC COMMIS CilEZ SA MAIIRA!:;E. C»
bureau ainsi que le fait le père Putois, mais Laurcntine lui dit :
— Nous n'avons pas, pour le moment, Je besogno pressée, vous pouvez aller, mon ami, un peu vtius promener dans Paris que vous ne connaissez pas; seulement ne rentrez pas tard et retenez bien l'adresse de la maison, car on peut se perdre dans Paris...
— Orna marraine, j'ai une langue... je demanderais mon cbcmin !
« S'il aune langue, il ne l'use guère I» scditLaurentine en remontant à son appartement.
Adolphe sort, se promène longtemps, admire les boutiques et surtout les cafés, dont rélégaucc, le luxe le jettent dans l'admiration ; il y en a quelquesuns surtout qui lui semblent si splendides, qu'il se dit :
— Je n'oserais jamais entrer là-dedans avec des bottes crottées. Et pourtant, en regardant quel(|ue temps à travers les vitres, il s'aper(;oit que même dans les beaux cafés la société est infiniment mêlée. Il regrette de n'avoir pas Augustin pour lui servir de guide, mais bientôt il se souvient des paroles de sa marraine et pense qu'il vaut peut-être mieux pour lui (jue son ami ne lui ait pas donnéson adresse.
Adolphe est rentre à dix heures ; en montant à :-a chambre, il rencontre Margotte qui montait aussi à la sienne, il lui dit :
— Mademoiselle Margotte, est-ce que ma marraine est couchée?
— Oh ! pas encore... mais madame m'a dit qu'elle n'avait plus besoin de moi et je vais taper de l'œil...
— Mademoiselle, est-ce que je ne dois pas, avant de me coucher, aller souhaiter le bonsoir à ma marraine, afin qu'elle sache que je suis rentré?
Li bonne part d'un gros éclat de rire, en s'écria nt :
— Ah I ben... à votre âge... êtes-vous simple!... est-ce que vous n'êtes pas assez grand pour vous coucher quand ça vous fait plaisir?... N'ayez pas peur, vous ne serez pas grondé pour ça...
— Alors... bonsoir mademoiselle Margotte...
— Bonsoir, monsieur... ne faites pas de mauvais rêves... et ne ronflez pas surtout !
Margotte est rentrée chez elle en se disant : « Il ne ressemble pas au petit Puceron, ce jeune hommelà!... L'autre est un peu trop farceur... mais celui-ci a l'air bien engourdi. »
Laurentine déjeunait dans son appartement et ne descendait qu'après dans ses bureaux. Elle demande à son filleul comment il a employé sa soirée, et celui-ci répond qu'il s'est promené.
— Vous pourrez aller, de temps à autre, au spectacle, reprend Laurentine, je vous y engage même ; le spectacle est le délassement le plus convenable cl souvent le plus utile à un jeune homme ; le théâtre n'est pas toujours l'école des mœurs, mais au moins il est toujours celle de la mode, des usages du monde.