‹ Un mari pacifiqueChapitre 4 sur 11 · IL AVAIT RETROUVÉ DES CAMARADES DE LYCÉE · texte numérisé non relu

IL AVAIT RETROUVÉ DES CAMARADES DE LYCÉE

le visage intelligent ou la mise élégante l'awfient attiré, il ne trouva plus aucun intérêt à suivre les cours et se persuada facilement que d'autres études que celle du droit sollicitaient son attention. Pour lui, un milieu n"a\ait plus d'attrait dès qu'il y avait produit tous ses effets.

Il avait retrouvé à l'Ecole, ou dans les enxirons de la Sorbonne, un certain nombre de camarades de lycée : Mantana, dont le regard moqueur n'avait pas changé et dont le visage était plus astucieux encore et plus coupant, avec ses favoris plats. C'était aussi Gabriel, un grand jeune homme languissant, qui avait toujours eu sous le menton une sorte d'édredon blond. Baucard, avec qui il se souvenait d'avoir joué très jeune, à dix ans, n'avait plus rien de sa vivacité et de son enjouement puérils, et, après a,voir été un enfant de taille moyenne, était devenu un tout petit homme.

Un seul de tous ceux-là l'étonna.

Cétait Eric Esmant. Ils avaient passé une année ensemble dans la même division de quatrième, sans s'être, d'ailleurs, adressé une seule fois la parole. Mais Daniel, dès qu'il le vit, reconnut tout de suite ses grands yeux noirs, à fleur de tête. Eric Esmant, avec son chapeau mou, ses cheveux un peu longs, sa barbe légère et bouclée, son mac-farlane bien coupé, dont il relevait le collet, offrait l'aspect d'un bohème-dandy, d'un artiste de luxe. Il habitait dans sa famille, auprès du Trocadéro.

La première fois qu'ils .se retrouvèrent, ils revinrent ensemble du cours. Ils parlèrent de leurs livres de prédilection. Ils avaient les mêmes goûts. Mais Daniel n'avait pas lu Adolphe, ni Dominique. Il les acheta sans retard et n'eut aucune peine à les admirer.

Un juge impartial eût estiiné qu'Eric Esmant était un garçon assez cultivé, assez fin et d'une intelligence peut-être remarquable. Cette estimation n'était pas suffisante pour Daniel. Son nouvel ami lui semblait un jeune homme hors <Upair, vraiment unique, qui avait raison en tout.

La vie de Daniel était, en effet, partagée entre des aspirations de grandeur et un besoin de paresse. Il lui fallait des amis admirables, pour sa gloire et pour se fier paresseusement à eux. Il eût été trop fatigant i>our lui de les juger ou de les mettre en suspicion. Il ne connaissait que la confiance illimitée ou la défiance absolue. Il s'abandonnait ou s'enfuyait, mais n'osait jamais regarder les gens dans lesyeux et se défendre.

Dès qu'il eut rencontré Eric, le paresseux Daniel accepta donc avec délices la consigne de l'admirer. Il admira ses théories philosophiques, ses appréciations littéraires, sa façon de dire des \-ers, son mépris des femmes, son costume. Ainsi ses cravates noires, au large nœud tombant, lui parurent très longtemps d'une étoffe introuvable et il fut un peu déçu quand il apprit qu'Eric les achetait au Louvre. •

Il passa bientôt tous ses après-midi avec son ami et souffrait de ne pas le voir le soir. Berthe et lui, en ce moment, ne sortaient presque pas, de peur qu'en leur absence la nourrice ne couchât l'enfant avec elle et ne l'écrasât.

Daniel résolut d'inviter son ami à venir passer une soirée à la maison. Il fut entendu qu'on n'en parlerait pas à M"* Henry ni à M"® Voraud, car toutes deux avaient conseillé à Daniel de ne pas recevoir de jeunes gens chez lui.

Daniel ne répondait rien à de tels avis; mais, en. lui-même, il ne les admettait pas. Il ne lui suffisait pas de n'être pas. trompé par sa femme. Il voulait avoir toute la gloire de ne pas l'être et opurir tous les risques possibles. Il fallait que sa femme eût li'entier mérite d'une fidélité difficile.

La qualité de beau joueur est une de celles que le prochain .loue en nous le plus volontiers. Daniel, en amour commeen affaires, aimait les tâches périlleuses, qui augmentent, comme à Fontenoy, la gloire du triomphe et préparent une excuse à la défaite.

Il avait aussi cette idée que le pire danger avec les femmes est de paraître jaloux

ei d'augmenter ainsi l'attrait du fruit défendu.

Enfin, quand il n'avait plus rien à dire sur Berthe, il ajoutait : « C'est une enfant. »

Cependant Daniel s effrayait beaucoup à la perspective de cette soirée. Comment Eric allait-il trouver son intérieur, et quelle impression aurait-il de Berthe.''

Elle mit, ce soir-là, un peignoir bleu pâle que Daniel n'osa trouver bien. Il n'osa pas non plus en conseiller un autre. Il recommanda à la jeune femme de ne pas parler de son enfant, crainte d'ennuyer leur invité II s'était procuré une boîte de cigarettes égyptiennes. Il en avait retiré deux ou trois, pour qu'elle parût entamée et l'avait posée négligemment sur un coin de la table. Jamais Eric ne trouverait le thé convenable. Il prenait chez lui du thé spécial, un mélange. Et puis, est-ce que la bonne allait encore servir, comme toujours, avec son air méprisant.

Eric fut en retard d'un quart d'heure, et Daniel eut l'impression affreuse, — et peut-être l'espoir — qu'il n'allait pas venir. Vers neuf heures et demie, on entendit sonner. Daniel, qui était déjà au salon, depuis un instant, a\'ec Berthe. se leva nerveusement. Cette imbécile de bonne n'ouvrait pas.

Enfin, sans trop de heurt, Eric fut installé dans le salon. Il avait sa cravate noire l^mbante, une jaquette bien ajustée. Daniel' prit note de la nuance claire de ses gants.

— Mon mari ne fait que parler de vous, monsieur. Il vous .porte dans son cœur. Vous êtes un dieu pour lui.

Cette phrase choqua Daniel. Eric la trouverait sûrement de mauvais goût. On s'im'gine toujours qu'un ami considérable est au-dessus des louanges.

Eric, cependant, s'était incliné sans répondre... Evidemment, ce n'était pas parce qu"il ne trouvait rien à dire.

La conversation ne s'engageait que par escarmouches. Daniel en souffrait. Aussi fut-il très heureux quand, malgré ses recommandations, Berthe se mit à parler du petit enfant, qui était enrhumé ; ce qui était bien ennuyeux, car il n'y avait pas moyen de .sortir pour aller chez le photographe :

— J'ai l'intention, dit Berthe, de lui faire faire sa photographie tous les trois mois. C'est charmant, plus tard, de retrouver cela...

Oh ! que Daniel trouvait ces idées communes, sans intérêt! Tout ce qu'elle disait devait sembler bien ridicule à Eric...

(Etait-ce bien différent cependant de ce qu'elle lui avait dit à lui-même, dix-huit mois auparavant, et qui l'avait tant charmé ?)

Quand on servit le thé, Daniel s'excusa. La cuisinière le faiisait n'importe comment. Il devait être exécrable. Eric sut au moins, grâce à tous ces détails, qu'il ne fallait pas le trouver excellent. Il répondit :

— Mais non, mais non. Il n'est pas si mauvais que cela, je vous' assure...

Enfin, vers onze heures, il se leva, emportant, sans nul doute, une impression déplorable. Ni Daniel ni Berthe n'osèrent le retenir.

— Maintenant que vous sav'ez le chemin... lui dit Berthe.

— Eh bien? demanda avidement Daniel, quand la porte se fut refermée.

— Il est bien, dit Berthe d'un ton indulgent. Mais, franchement, je ne vois pas ce qu'il a d'extraordinaire!

« Elle ne voit pas », pensa Daniel.

« Comment pourrait-elle voir? »

— Il m'a amusée, ajouta Berthe, parce qu'il paraissait gêné et parce qu'il me regardait tout le temps à la dérobée.

Lui gêné ! se dit Daniel avec un sourire de pitié... Elle s'imaginait qu'elle l'avait

vu

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