‹ Un mari pacifiqueChapitre 6 sur 11 · AGRÉABLE POUR DANIEL · texte numérisé non relu

AGRÉABLE POUR DANIEL

j>our]uoi, en la suivant clans la chambre de a niiurrice, une chambre étroite, remplie par un lit, un berceau, une armoire ouverte en désordre, de petites cuvettes, des éponges, le tout exhalant une tiède odeur animale. Gérard était assis tout au fond d'un fauteuil. Il passait pour aimer son papa, qui en était fier. Il agitait, en le voyant, ses petits bras tout d'une pièce, et sa bouche de prélat débordait tranquillement d'un inoffensif petit vomissement de lait. La nourrice le présentait à Daniel, qui n'osait pas le refuser, et l'embrassait timidement sur son petit crâne, doux comme une grosse ])omme de terre chaude.

D'autres fois,, c'était Berthe qui le prenait dans ses bras, et Daniel qui faisait : « Atzoum ! Atzoum ! » pour l'amuser. Gérard riait alors de toutes ses gencives, en silence, sérieusement, sans rire des yeux... Et, tout à coup, voilà que ça se gâtait et qu'il ouvrait une bouche énorme, d'où ne sortait qu'au bout d'un instant un cri mince et prolongé.

Du moment qu'il cessait d'être plaisant, on l'abandonnait avec empressement à la nourrice, une sorte de petit soldat effaré habillé en femme, qui semblait n'avoir pas de cheveux sous son bonnet. Elle ne disait rien à personne.eile n'avait pas l'air d'entendre les ordres qu'on lui donnait et les compliments qu'on lui prodiguait pour la rendre aimable. Mais elle écrivait, comme une Sévigné, des lettres à n'en plus finir, sur du papier quadrillé qu'elle rapportait, dans des pochettes, à chacune de ses sorties.

Cependant l'enfant profitait. Il augmentait de trois cents grammes par semaine, et le graphique de son poids, insriit sur une pancarte, était U 'm tracé très satisfaisant.

Ces prescriptions bien modernes ont, entre autres avantages, celui d'augmenter, si pos.sible, la vigilance des jeunes mères, en donnant à l'élevage des enfants tout l'attrait d'un jeu, et d'un sujet de conversation fertile. Ces ainsi que l'amour maternel, indépendamment de la puissance que lui donne l'instinct naturel, acquiert en plus, dans les classes aisées, la vitalité ■d'une vertu à la mode.

Quand on avait obtenu de Gérard le geste vague de bras qui, d'après de réc.ntes conventions, signifiait : Bonsoir ! on allait se mettre à table. Il y avait à ces repas le même nombre de plats que dans les autres maisons. La viande était de bonne qualité. La cuisinière savait son affaire. Et, pourtant, l''ensemble n'avait pas l'air sérieux. Ce n'était pas un repas. Les chaises étaient dures. La grande table carrée, avec deux couverts, offrait l'aspect d'<in désert. Le service de faïence semblait avoir été prêté. Quant au buffet tout neuf, de noyer sculpté, il était là comme chez le tapissier ; il faisait un stage ; s'il recelai»derrière ses battants divers ustensiles de ménage, c'était évidemment à titre provisoire.

En somme, aucun des objets mobiliers de l'appartement n'avait encore effectué sa soumission à un propriétaire aussi jeune.

Après le dîner, Daniel se rendait dans le cabinet de toilette, et s'étendait sur un divan en compagnie d'un livre de droit, sans lequel il n'eût point osé dormir. Berthe prenait un pliant ou une chaise basse, et sortait autour d'elle de grands tiroirs pleins de vieux rubans. Puis elle se livrait à des occupations de rangement, d'assemblage, de faufilage, qu'il fallait renoncer à comiprendre.

Un soir, en rentrant, Daniel annonça qu'Eric Esmant viendrait après le dîner. Il avait dû tellement s'ennuyer lors de sa première visite que Daniel n'osait plus l'inviter une seconde fois. Ils avaient continué à revenir ensemble de l'Ecole de droit. Eric l'accompagnait jusqu'à sa porte. Ce jour-là, ils avaient fait les cent pas devant la maison, sans se résoudre à se séparer. A la fin, Eric avait dit : « Il faut rentrer. C'est ennuyeux de se quitter. » Daniel lui avait alors proposé de revenir le soir, et le jeune homme avait accepté avec empressement.

Ils continuèrent, le' soir, la conversation commencée, et Berthe y prit part avec un intérêt qui surprit agréablement Daniel. Elle parlait à Esmant .sur un ton particulier, un peu soumis, intimidé, comme un joueur novice qui ne lâche que le plus tard possible le pion qu'il avance sur l'échi-

quier, prêt à recommencer et à dire : « Je me suis trompé », si l'on juge le coup maladroit. Elle écoutait parler Eric sans le quitter du regard, en l'approuvant de hochements de tête à peine perceptibles. Et elle écoutait aussi son mari avec une . attentic^n inaccoutumée, comme si elle honorait en lui l'ami d'Eric Esmant.

Au moment oui Eric s'en allait, il vint à Berthe une excellente idée : on pourrait le faire inviter au bal des Alfreda. Ce fut entendu, malgré la résistance de Daniel, qui craignait que son ami ne se plût pas dans ce monde-là.

Depuis son mariage, les bals où Daniel avait assisté l'avaient toujours ennuyé ; car il avait constaté que son nouvel état d'homme marié n'augmentait pas son prestige. Il semblait encore plus dédaigné cpi "auparavant, soit dans les salles de bal, cîi les jeunes filles le traitaient comme une quantité négligeable, soit autour des tables de poker, où les joueurs précis, audacieux, qui battaient et donnaient les cartes avec des gestes sûrs, le prenaient quelquefois à témoin pour un coup contesté, mais le lâchaient tout de suite, ne reconnaissant pas pour un des leurs ce jeune homme hésitant et d'une incorppétence visible. Il avaitencore la ressource, comme au temps de son télibat, de poser des questions paternelles au petit garç<in de douze ans. orné d'une cravate bleu clair, qui veille jusqu'à minuit par faveur spéciale, et qui se tient dans l'embrasure d'une porte en écartant .ses doigts gantés. Mais il ne pouvait s'éterniser en sa compagnie.

Il fallait aussi surveiller Berthe, l'empêcher de boire froid après une val'se, ne pas s'approcher d'elle si elle s'amusait, ne pas la délaisser si elle ne s'amusait pas. Et, à la sortie, elle n'était pas commode, quand le vestiaire ne se retrouvait pas tout de suite.

Le bal des Alfreda, grâce à la présence d'Eric, fut très agréable pour Daniel.

D'abord Eric et Berthe causèrent ensemble toute la soirée.

Daniel était très content d'avoir amené dans ce monde d'affaires un ami d'élite. Il lui semblait que son ami et lui, et même

sa femme, puisque Esmant l'adoptait, formaient parmi tous ces gens un groupe distingué, bien à part.

Il préférait qu' Esmant causât avec Berthe qu'avec lui. Il n'était disposé à jouir (le son ami, ce soir-là, qu'à titre honorifique. Car la conversation avec Eric était toujours un peu fatigante. Il fallait s'observer, ne pas lâcher tout à coup une de c^s bêtises inattendues qui, brusquement, ruinent un homme dans l'esprit de son interlocu'.cur.

Il les laissa souper ensemble à une table éloignée de la sienne. Lui alla s'as.seoir bien tranquillement entre deux vieilles dames, qu'il connaissait un peu, qui n'attendaient de lui aucun effort de conversation brillante, et à qui il se contenta de veiser gracieusement à boire, chaque fois qu'il avait soif. En grand appétit, il mangea beaucoup. Des tziganes jouaient. Il se sentait heureux. Un convive en quittant sa place ouvrit une brèche par laquelle il aperçut, à l'autre bout du salon, Eric et sa femme, qui causaient d'une façon animée... C'était peut-être dangereux. Mais la valse des violons faisait tourner dans l'air et dans les lumières une ronde de fées joyeuses qui piétinaient les soucis d'avenir. Si vraiment c'était dangereux, on verrait plus tard. — Il serait toujours ttmps...

Le petit ennui d'intervenir, si Danîel y eût même songé, avait le grave inconvénient d'être actuel. Mieux valait courir l'aléa d'un gros péril à lointaine échéance.

— Eh bien? ^demanda-t-il à Berthe dans la voiture, comment le trouves-tu?

Elle fépondit :

— Très gentil... C'est vraiment un garçon d'une intelligence supérieure.

Elle ajouta, ce qui amusa Daniel :

— Tu sais? Je crois qu'il est amouretLx de moi !

— Tu es jolie comme tout, lui dit Daniel en l'embrassant.

A cette heure-là, on pouvait l'embrasser sans craindre de la décoiffer.

— Je veux, dit-il avec fougue, t'enibrasser toute la nuit.

Le fait est qu'une fois rentré il fut très tendre pendant quelques minutes.

Premières alarmes

Danifl devait .sortir, ce dimanche-là, avec sa femme et le petit Gérard. 11 avait reçu le matin un pardessus neuf de chez le tailleur de M. Voraud. Il avait espi'ré nue le tailleur le transformerait magiquement an un homme élégant. Or, l'étoffe grisèeige, qui, sur le petit morceau d'échantillon, semblait d'un ton original, un peu trop hardi peut-être, lui parut, quand il la vit .-iur toute la largeur du pardessus, banale et triste. Sa foi, cependant, ne l'abandonna pas encore, et il se dit que le vêtement, endossé, aurait un aspect tout autre.

Il ne s'occupait pas beaucoup de sa toilette, depuis qu'il n'avait plus de cour à faire; mais, dès qu'il se mettait à y penser, il était d'un méticuleux sans égal. Pour que le tout fût à l'avenant, il alla s'acheter le matin un chapeau neuf, chez le chapelier de M. "Voraud. Il s'efforçait, ce faisant, de ne pas soniï,er à toutes ses déreptions anciennes, à tous les haut-de-forme de son passé qui, pendant l'instani furtif de l'essayage, avaient l'air de chapeaux de clubman, et qui, dès qu'il arrivait chez lui, ou qu'il se voyait inopinément, saas chercher une pose, dans la glace d'une boutique, lui donnaient l'aspect d'un médecin de petite ville, qui fait des visites à bas prix.

En dépit de ces précéflents détestablesil espéra encore un miracle, et se dépêcha

d'aller s'habiller, le déjeuner fini, pour voir l'effet de l'ensemble. Il lui sembLa que son pardessus allait bien par devant. Il vint le soumettre à l'œil clairvoyant de Berthe : » Tourne-toi. » Elle dit, après un instant qui sembla long : « Il ne va pas par derrière. » Puis elle ajouta cette phrase, qui affecta Daniel plus que tout le reste, parce qu'elle lui faisait prévoir des discussions et des luttes : « Tu ne peux pas l'accepter. »

« Je vais toujours le mettre cet aprèsmidi, dit-il, puisque je n'en ai pas d'autre. »

Elle remarqua que son chapeau était beaucoup plus luisant qu'à l'ordinaire : « Ah! tu as aussi un chapeau neuf? ditelle... Pourquoi des bords si larges? »

Comme elle ne paraissait pas bien sûre de son opinion, il riposta avec autorité : 0 C'est comme ça qu'on les porte. »

Il attendit qu'elle fût prête, en faisant les cent })as dans la salle à manger. La nourrice l'y rejoignit bientôt. Coiffée d'un ruban énorme, elle portait dans ses bras un Gérard somptueux, mystérieux, presque indistinct, orné d'un chapeau blane à plumes, et qui dissimulait sous un voile les traits de son visage, bien peu caractéristiiiue cependant.

a Nounou! cria Berthe. Descendez avec le petit et promenez-le en face, au soleil. Il a ■ op chaud ici, sous sa pelisse ! » Elle put ainsi elle-même s'attarder à sa toilette, sans •qu'un remords de sollicitude maternelle vînt la gêner et la presser.

Quand elle fut habillée, elle appela Daniel sous un prétexte quelconque, à seule

Ils descendirent l'avenue

FRIEDL.-^iND.

Un Mnri Pacifique

fin, sans doute, de recueillir sur sa roUe neoive une impression qu'elle ne voulait pas lui dt-mander directement. ]\lais il ne pensa pas à lui en p>arler.

Daniel voulait bien dire des choses aimables à sa femme. 11 ne voulait pas les chercher. Il n<- consentait à les proférer que si eJles jaillissaient de lui, sous le choc d'un enthousiasme impérieux.

Ce n'était pas que la joie dautrui ne fût agréable à Daniel. Mais il la cultivait mal, en n'écoutant que ses propres caprices. Pendant des jours il laissait se sécher cette plante précieuse, quitte à l'arroser outre mesure, à la noyer de louanges, aussitôt que cela lui disait.

En descendant, Daniel dit à Berthe :

— Nous allons chez maman.

Il ajouta timidement :

— Je lui ai promis hier que nou-s lui amènerions le petit.

-- Eh bien, je te réponds, dit Berthe avec véhémence, que ce petit ira prendre l'air aux Champs-Elysées. Je n'ai pas en^'ie qu'il attrape froid en sortant !

Daniel suffoqua d'indignation. Rien ne l'exaspérait comme ce manque de complaisance'de Berthe, quand il s'agissait de faire plaisir à sa mère. Il dit brusquement : « Au revoir. Tu peux t'en aller te promener toute .seule avec le petit. Moi, je vais de mon ^ôté. »

Il continua cependant à marcher à côté d'el'e. Elle se décida heureusement à dire :

« Je veux bien aller chez ta mère, si nous n'y restons qu'un instant. »

Ravi, étonné qu'elle eût cédé et même un peu confus, il n'osa pas marquer trop d'empressement, et appeler tout de suite une voiture. Quand on est parti pour une bouderie sérieuse, il est difficile de s'arrêter court. Une Urbaine vide suivait lentement le trottoir, en quête d'un client, et il suffit, heureusement, d'un tout petit geste pour la retenir. Berthe s'instaMa au fond avec la nounou, et le chef de famille s'assit sur le ^trafxjntin, assez peu confortablement, car il avait ses jambes près de la nourrice, et évitait comme le feu de lui toucher les genoux. Il avait au moins cette consolation de

froisser irrémédiablement le pardessus neuf, qu'il ne pourrait plus rendre au tailleur.

C'était un jjeu ennuyeux que Berthe eût cédé, car Daniei avait ainsi a son compte la responsabilité du chaud et froid que ne manquerait pas d'attraper Gérard. Aussi, en arrivant chez sa mère, s'écria-t-il assez brusquement (ju'ils ne faisaient cju'entrer et sortir, et s'impatienta parce que Mme Henry s'obstinait à offrir de la bière à la nourrice, tandis que M. Henry obtenait un grand succès auprès de Gérard, qui nageait vers Lui, à bras éjoerdus, et acCTOchait ses petits doigts à sa barbe frisée. On allait partir, quand Mme Henry cherche dans ses tiroirs une montre en argent, qu'elle donna à la nourrice. Nouinou lui dit : « Merci, madame », sans plaisir, comme à son ordinaire. Ni M"^ Voraud, avec une chaîne d'or, ni la tante Amélie avec sa bourse à mailles d'argent, ni l'arrière-grand'mère, avec des épingles à boules pour le bonnet, n'avaient réussi à égayer ce visage ahuri, qui ne savait pas sourire

On reprit la voiture jusqu'à la place de la Concorde. Berthe n'osait encore conduire Géiard dans l'avenue du Bois, où l'air était un peu vif. On lui fit faire, ajler et retour, le trajet de la Concorde au Rond- Point. Des messieurs, aussi propres que possible, étaient venus là pour montrer, sous la soie des dimanches, la personne qui avait consenti à partager leur couche, et, dans de petites voitures, ou sur des bras mercenaires, ou dans des uniformes de pensions, tous les enfants qui en avaient résulté. On ramena ensuite la nourrice jusqu'à la Madeleine, où se trouvait une traversée' dangereuse. Puis on la quitta, sur l'autre trottoir, avec force recommandations.

Les deux époux, très allégés, reprirent le chemin des Champs-Elysées. Berthe, qui ne voulait pas donner le bras à Daniel, marchait très vite. Et il avait toutes les peines du monde à se maintenir à sa hauteur, à cause de l'encombrement. Il craignait toujours qu'on ne la crût seule et qu'on ne lui dît des insolences, qu'il serait forcé de relever.

Un peu essoufflé, il proposa de s'arrêter au Rond-Point, pour goûter. Mais Berthe

répondit vivement quelle voulait aller jusqu'à L'Arc de Triomphe.

Il fallut aborder, à la même allure rapide, la montée assez longue qui termine les Champs-Elysées. Jadis, quand Daniel se promenait le dimanche avec un ami, son plaisir était gâté par l'idée qu'il existait aumonré une joie supérieure. Et il se croyait alors, dans un rêve, montant l'élégante avenue, en compagnie de sa bien-aimée.

Et voici qu'il enviait maintenant deux jeunes gens de vingt ans qui passaient, deux amis, libres, animés, dont les visages heuleux riaient, à l'unisson, de la même plaisanterie.

Alême un monsieur seul, assez âgé, qui marchait à pas lents, les mains dans les poches de son pardessus, lui parut jouir d'une tranquillité admirable.

Daniel n'avait pourtant, à ce moment-là, pour être mécontent de son sort, aucune raison précise. Aussi la Providence, qui n'aime pas que nous nous plaignions de tristesses vagues, s'empressa-t-elle de lui envoyer un sujet d'ennui bien déterminé.

Dans la pâbi-^serie à la mode, très encombrée de dames qui goûtaient, il aperçut, assis à une table, son ami Eric Esmant.

Voilà donc pourquoi Berthe n'avait pas voulu goûter au Rond- Point. Voilà pourquoi sans doute elle K^raignait tant de s'attarder en conduisant le petit chez y^me jjenry : il y avait un rendez-vous arrangé entre elle et Eric Esmant.

Les maladroits ! Pourquoi avaient-ils fait cela?

Eric même avait rougi. Berthe s'était écriée : « Tiens ! » Elle avait feint la surprise. Mais elle n'avait pas dit : o Quelle rencontre ! » ou : « Quel heureux hasard ! » Elle n'avait pas osé aller jusqu'aux paroles mensongères.

Daniel toucha faiblement la main que lui tendait son ami. Tous trois s'assirent, après avoir choisi des gâteaux. Eric fit apporter des verres de malaga. Daniel ne prononçait pas une parole. Les deux autres échangeaient à peine quelques mots, qui ne se répondaient pas très bien. Quand Eric voulut payer, Daniel s'écria : « C'est à moi ! »

avec une autorité si brutale que l'autre le laissa faire.

Eric, quand on se leva, proposa, d'un air embarrassé, de marcher quelques pas dans l'avenue du Bois.

Daniel répondit : « Nous avons une visite à faire avant de rentrer. »

(( Il n'est que cinq heures, dit Berthe. Et ma tante, chez qui nous allons, ne sera pas encore chez elle. »

Elle prit le bras de Daniel, ce qui ne lui arrivait jamais, et s'écria, avec un entrain forcé : « Marchons ! Profitons du beau temps ! Ça me fera du bien ! »

Dans l'avenue du Bois- ils se tenaient encore par le bras, mollement, sans oser se lâcher. Enfin, Berthe eut l'idée de se moucher, et de quitter Daniel. Un groupement nouveau s'organisa, plus en harmonie avec les tendances actuelles des individus. Berthe et Eric marchèrent à côté l'im de l'autre. Daniel était sur la même ligne, mais à l'écart, comnie éliminé.

Il paraissait plongé dans des méditations, très élevées sans doute. Il avait l'air d être très loin. Parfois même il fredonnait entre ses dents.

Il se disait : « Il est venu la voir vendredi à son jour. Et ils ont arrangé un rendez-vous à mon insu... A mon insu ! »

On se cachait de lui maintenant, comme jadis, quand il venait voir Berthe, il se •cachait de M"'^ Voraud. On. le trompait.

Mais il n'avait pas la force de supporter longtemps un ennui. Il cherchait bien vite le moyen de prendre son parti des événements. Après tout, ce rendez -vous dans cette pâtisserie n'était pas très grave. Malheureusement, Eric eut le tort de dire • a J'ai eu ime bonne idée de venir goûter là. J'avais comme le pressentiment que je vous y rencontrerais. » Pourquoi ce luxe d'explications mensongères ?

Il se trouva qu'un ami d'Eric les croisa, avec qui le jeune homme resta à causer quelques instants. Daniel et Berthe continuèrent leur route. Au bout de vingt pas, Berthe s'arrêta.

— Attendons ton ami, dit-elle.

— Mais non, dit Daniel. Il nous rattrapera bien.

Berthe ne lK)ugea pas. Et il dut attendre aussi.

Enfin, (juand Eric les eût rejoints, et, qu'étant revenus tous trois sur leurs pas, ils arrivèrent à l'Etoile, ils s'arrêtèrent. Eric leur tendit la noain. Il rentrait chez lui, an Trocadéro.

— M. Esmant devrait venir dîner avec nous, dit Berthe.

Daniel, sans rien dire, fit de la tête un peste faible, qui pouvait être d'approbation.

— Je suis venu deux fois la semaine dernière, dit Eric. Je crains d'abuser...

— Vous êtes fou, dit Berthe. Abuser !

— Et puis, ce soir, dit Eric, après avoir attendu un instant une protestation de Daniel, je me souviens que je ne suis pas libre et que nous avons du monde à la maison... Mais j'ai le temps de faire quelques pas. Je vais vous accompagner jusqu'au faubourg Saint-Honoré.

Ils descendirent l'avenue Friedland.

Daniel se disait qu'ils allaient rentrer tout seuls, que la soirée serait lourde et douloureuse d'ennui, que Berthe « ferait la tête ».

Eric, qui a\-ait promis de les qudtter au coin du faubourg Saint-Honoré, ne les quitta pas encore à cet endroit et continua de faire route avec eux le long du boulevard Haussmann. .. A Saint- Augustin, il s'arrêta çlécitlément...

Mais Daniel' avait pris une. résolution.

— Allons.! dit-il d'un air magnanime, vemez dîner avec nous !

— Venez 1 dit Berthe. Vous allez rentrer tous les deux à la maison, j^endant que je vais prendre une voiture, et expédier ma visite à ma tante.

Eric prit le bras de Daniel. Il lui parla avec animation de quelques sujets attraxants. Il était vraiment très séduisant quand il s'y mettait. Et Daniel, regrettant déjà sa froideur de tout à l'heure, se demandait par quelle amabilité il pourrait l'effacer.

Incidents

— Il y a au moins trois jours que nous n'avons vu le bel Eric? dit un .soir Daniel, étendu sur le canapé du cabinet de toilette.

tandis que sa femme, assise sur une petite chaise basse, ajustait des rubans sur une forme de chapeau.

Berthe, qui n'avait rien dit depuis le dîner, répondit d'un air indifférent, après pvoir paru réfléchir un instant, les yeux au plafond :

— En effet. Trois jours... Dt-puis lundi.

— Hé! hé: Il te lâche, dit Daniel.

— On dirait.

— Est-<:e qu'il .serait moins amoureux de toi ?

— Qui sait?

Daniel se leva, et brusquement, romme pour la surprendre, mais toujours en souriant :

— Et toi? Est-ce que tu es amoureuse de lui?

— Tu es bête, dit Berthe, en continuant son tra\"ail.

— - Tu ueux bien mt- l'avouer, dit Daniel. On n'est pas maîtiv de ses sentiments. Je ne t'en voudrai pas... Je suis sûr (jue tu es amoureuse de lui ?

— Je le trouve très gentil, dit Berthe. J'aime bien causer avec lui.

-- Avec ça que tu n'es pas contente quand il vient?

— Si Je suis contente, dit Berthe.

C'est un ami charmant.

Daniel se promettait de parler le moins possible d'Eric. Il s'était fait ce raisomiement ingénu quil ne fallait ^tas lui donner d'importance. Mais il revenait toujours à ce sujtt de con\ersation7 parce qu'il était sûr d'intéresser Berthe en lui parlant d'Eric, parce qu'on résiste difficilement au plaisir d'intéresser les gens, quelque danger qui puisse en résulter.

— Oui, reprit-il, c'est vraiment un garçon bien gentil, et d'une intelligence tout à fait remarquable... Par exemple, en fait de femmes, ajoula-t-il. il a une de ces naïvetés '. Il a rencontrtî dans sa vie une petite grue ])ar-(i par- là. Au point de vue femmes, c'est un gosstr.

— Il m'a raconté, dit Berthe, qu'il avait vHi un<j maîtresse pendant deux ans, une actrice.

— Une petite grue, dit Daniel... Je la ■connais. Il y a plusieurs élèves de l'Ecole qui sont allés avec elle.

Un soir qu"Eri<- Esmant devait dîner chez eux, Daniel rentra un peu plus tôt que de coutume, vers sept heures un quart, en revenant de chez sa mère, qu'il étaif allé

voir comme tous les jours. Il eut l'idée de regarder- de la rue, si son ami était arri^"é : mais les fenêtres du salon, au quatrième, étaient .sombres. Il monta chez lui, ouvrit la porte, et la referma fortement. Puis, en regardant machinalement à terre, il' aperçut une raie de lumière au bas de la porte du salon. Il entra, et vit sa femme et Eric, a.ssis trop loin l'un de l'autre. Berthe s'écria : Bonjour ! un peu haut. Eric lui tendit la main, en le regardant trop en face, avec des yeux qui ne voulaient pas avoir l'air de fuir.

— On dit qu'il y a... une trentaine de morts, et autant de blessés, dnt Eric à Berthe.

— C'est effrayant, dit Berthe.

Comme c'était visible qu'ils disaient

des choses quelconques, pour ne pas paraître interrompre une conversation commencée ! Daniel fut blessé de ces subterfuges.

Il s'assit en silence, comme un invité, sans retirer son pardessus.

— Est-ce qu'on dîne bientôt? demandat-il au bout d'uh instant.

— Je crois qu'il n'est pas encore l'heure. Mais je vais voir- ajouta-t-elle avec une complisance inaccoutumée. Tu as faim ?

— Assez, dit Daniel.

Il n'avait d'ailleurs pas faim.

Il resta seul a\ec Eric qui se promenait, les mains derrière le dos, en sifflant entre ses dents, extraordinairement à .son aise.

Daniel se décida à demander :

— Y a-t-il longtemps que vous êtes arrivé?

— Un quart d'heure à peine, dit Eric.

Même s'il ne mentait pas, calculait Daniel, ils étaient restés dans l'obscurité plus de dix minutes.

— Excusez-moi, dit-il au bout d'un instant. Je vais retirer mon pardessus.

Il alla machinalement voir le petit, qui n'avait jamais été d'aussi bonne humeur et prodiguait ses soyrires silencieux.

Daniel le prit dans ses bras, lui fit : Atzoum! Atzouni: C'était devenu un rite. Mais il taisait cela sans y i>enser. Puis, tout à coup, il eut pour l'enfant un élan de tendresse, et le promena, en lui appuyant la joue contre la sienne. Gérard, étonné, ne cria pas.

Berthe arriva dans la chambre.

— Est-il gentil ? dit-elle. Tl n*a pas poussé un cri depuis ce matin.

— Embrasse-le- dit brusquement Daniel, ix)ur voir si elle avait la conscience tranquille.

Elle l'embrassa très gentiment et très tranchement.

— Elle ne l'embras.serait pas ainsi, pensa-t-il, rasséréné.

Pourquoi se forgeait-i! des idées? La lumière du salon n'étak allumée que depuis i^eu? Mais ils étaient peut-être auparavant sur la cour, dans la chaml)re du petit.

La semaine suivante, conmîe ils attendaient encore une fois Eric à dîner, il se promit de rentrer de lx>nne heure. C'est à ces moments-là qu'il était malheureux de sa jalousie, quand elle le poussait à contrarier des rendez-vous, quand une voix despotique lui disait arbitrairement, pour l'effrayer, qu'un événement irréparable se pas- .'«3rait, s'il n'était là pour l'empêcher. Ce dont il souffrait tnujoairs le plus, c'était de la nécessité d'agir.

Pourtant, ce jour-là, il dut s'attarder chez sa mère, où l'oncle Emile et la tante Amélie, retour de Nice, venaient d'arriver pour dîner. La tante Amélie était restée très longtemps dans le Midi ; ce qui, chez les Henry- passait pour une rare élégance. Ce voyage de luxe avait rapporté à l'onde Emile quelques billets de mille francs. Il avait installé sa femme à Nice, dans un hôtel, pas un hôtel d'Anglais, mais un hôtel de \-oyageurs de commerce, où l'on mangeait « je ne te dis que ça ». Et lui, pouf se promener, avait rayonné daas tout le Var et les Alpes-Maritimes, en plaçant aux bijoutiers de petits diamants et des bracelets d'or.

Il n'était pas loin de huit heures quand Daniel rentra chez lui. I>es fenêtres du sa-

lon n'étaient pas éclairées. Berthe accourut, au bruit de la porte.

— Tu es seul? dit-elle.

— Mais oui... je suis en retard. Eric est là?

— Non, dit-elle d'une voix altérée... Je croyais, ajouta-t-elle, que tu l'avais rencontré et que vous re\'eniez ensemble. Je ne sais ce que ça veut dire.

Il alla dans le cabinet de toilette, se déchausser. Elle l'y suivit. Il remarqua <]u*elle prêtait l'oreille aux bruits, des voitures. Elle ouvrit un tiroir, chercha des rubans d'une main nerveuse, les remit à leur place, et referma violemment le tiroir. Elle jx/ussa un cri, et porta le doigt à ses dents.

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Je me suis pincée. Ce n'est rien, ditelle.

— Mets vite ton doigt dans l'eau chaude, dit Daniel... ou dans l'eau froide.

Elle trempa .son doigt dans l'eau. Il s'assit- prit un journal et feignit de lire.

— C'est tout de même curieux qu'il n'ait [)as prévenu, dit-il au bout d'un instant.

La bonne ouvrit la porte.

— Madame, est-ce qu'on ^^eut servir?

— Attendez, dit Daniel.

Berthe s'assit sur un fauteuil, en face de lui, le visage étrangement indifférent et sérieux.

Il lui raconta, pour dire quelque chos'.-'. qu'il \enait de chez ^NI™*^ Henry, et qu'il a\-ait vu son oncle et sa tante. Elle lui répondait, sans l'écouter, avec de {petits ha:hements de tête complaisants.

--- Te crois que l'ascenseur vient de s'arrêter à la porte, dit-il.

Il sortit jusque dans l'antichambre ; puis il revint en disant :

— Ce n'est pas ici.

Berthe se leva et alla contre la \itre, où elle appuva son front. Au bout d'un instant, il s'approcha d'elle, et vit qu'elle pleurait. Il fut s.i ému lui-même que les L'armes lui vmrent aux yeux.

Berthe se leva et alla contre la

VITRE ou elle appuya SON FRONT.

— Qu'est-ce que tu as? lui dit-il.

Qu'est-œ que tu as?

Elle prit un air su[)pliant.

— Rien, dit-elle. Je suis énervée... J'ai été comme ça toute la journée... Je suis agacée. Ce n'est rien.

La bonne ap{)arut à la porte.

— Maclnme, il est la demie. Et nounou n'a pas mangé.

— Va à table, je t en prie, dit Berthe à Daniel. Moi je vais me coucher. Je n'ai pas faim.

— Viens manger quelque chose.

Non, non. Ne me force pas. Je n'ai

pas faim.

Il alla s'asseoir tout seul à table. Quelque chose de grave^ qu'il ne distinguait pas bien, avait tout renversé dans sa vie. Il mangea son potage. Puis il s'en alla voir si Berthe était couchée. Il la trouva pleurant dans son lit.

Il se pencha et lui dit à voix basse :

— Tu l'aimes?

— ]\Iais non, dit-elle en sanglotant nerveusement. Mais non... Laisse-moi. Sois bien gentil. Lais.se-moi.

Il rentra dans la salle à manger, où la femme de chambre lui dit : « J'ai mis une aile de p>oulet de côté pour madame. »

Il mangea quelques bouchées et repoussa son assiette."

Qu'était-il arrivé ? Pourquoi Esmant n'était-il pas venu? Fallait-il souhaiter qu'il revînt ?

Berthe, dans son lit, s'était retournée du côté du mur, et il voyait son dos et ses cheveux. L'avait-elle trompé, trompé tout à fait? Il n'y croyait pas. Elle était là, près de lui, toujours la même, toute pareille. Il s'en alla en fermant la porte, pour le cas où elle dormirait.

Comme il traversait l'antichambre, il entendit un coup de sonnette. Il ouvrit la {K>rte à Eric Esmant.

— Je vous fais toutes mes excuses^ dit le jeune homme, très es.soufflé. J'ai été pris de l'autre côté de l'eau, chez ma sœur, qui était malade. Pas de téléphone pour vous prévenir. Un petit bleu serait arrivé après moi.

Il le fit entrer dans le salon, Berthe n'avait pas dû entendre la sonnette. Elle était là -bas- inquiète encore...

Il alla dans sa chambre, fit mine d'être venu chercher quelque chose sur la cheminée, et dit négligemment :

— Eric est là. *

Il ne regarda pas Berthe, pour ne pas voir de la joie dans ses yeux.

— Tu lui diras, dit-elle, que je suis couchée. Et cjue je regrette de ne pas le voiir, dit-el le encore d'un air pincé. Il n'avait qu'à venir plus tôt.

Il revint près d'Eric.

— Ma femme \-ous prie de l'excuser.

Elle est couchée. Ce n'est pas grave, s'em- I)ressa-t-il d'ajouter.

Ils causèrent de choses et d'autres.

Au bout d'un instant, Berthe, dans un joli peignoir bleu pâle, apparut à la porte du salon.

— Bonjour, monsieur, dit-elle à Eric, d'un air poli et indifférenti comme à une personne à qui on ne fait pas l'honneur d'une rancime.

-- J'ai toutes mes excuses à vous faire, madame, reprit Eric. Ma sœur était .souffrante. J'ai dû attendre chez elle l.'arrivée du médecin... Ils n'ont pas le téléphone.

— Vous êtes tout excusé, dit sèchement Berthe.

Pour lui non plus, elle n'était pas toujours commode.

— Mon petit Daniel, dit-elle à son mari avec une grande gentillesse, veux-tu sonner pour qu'on m'apporte mon châle de laine.

On finit cependant par causer gaiement de toi-ites sortes de choses.

Puis Berthe dit tout à coup :

— J'ai faim.

— Je t'ai gardé du poulet, dit Daniel.

On fit apporter ce qui restait du poulet. Elle mangea de lx)n appétit. Et comme Eric la regardait manger, on devina quMl n'avait pas dîné, on le lui fit avouer et on le força à j>rendre un morceau de poulet. On apporta du fromage, et, dans des boîtes de fer-blanc, des réser\'es de petits gâteaux. Daniel, qui

n'avait dîné qu'à moitié, se'sentit, lui aussi en appétit» et prit part à ce festin.

Eric s'en alla à onze heures et promit de revenir le lendemam.

Daniel resta dans le salon à lire. Tl aimait m"eux ne pas se trouver tout de suite avec Berthe.

(^>uand elle fut couchée, il se déshabilla rapidement et vint se coucher auprès d'elle.

— Tu ne m'as pas trompé? dit-il.

Il n'était pas, à oe moment-là, comme à d'autres m<Hnents, tourmenté par le besoin de savoir. Tl avait l'âme un peu lasse. II ne croyait pas qu'elle Peut trompé. Il avait surtout peur d'y croire. Il posait la question doucement, pour qu'elle eût été posée, et pour obtenir une réponse satisfaisante.

— Tu es fou? dit-elle.

Il la prit dans ses bras et l'embrassa tendrement.

C'eût été bien, si ça s'était arrêté là. Par

malheur, ça se gâta. II la tint trop longtemps dans ses bras, et voulut l'embrasser autrement.

Quand ces idées-là lui venaient, il était toujours trop tard pour leur résister.

— Je t'en prie, lui dit-elle. Laisse-moi. Je suis fatiguée.

II la laissa, non sans un geste de mauvaise humeur. Et, lui tournant le dos, il vint s'allonger sur le bord du lit. Il y avait une veilleuse sur la cheminée. Berthe n'aimait pas dormir dans l'obscurité.

Les yeu.\ grands ouverts, Daniel regardait la triste petite lumière. Il ne lui restait même plus la consolation d'avoir eu une belle attitude. Pourquoi cette tentative honteuse, intempestive, qui avait tout gâté?

Quelle autre attitude de pert'ersité cynique allait-il être obligé de prendre, à ses propres yeux, pour ne pas se donner tort?

Alternatives

Berthe Tavait-elle trompé? Il semblait à Daniel tout à fait déraisonnable d'en douter. C'était l'évidence même. Pourquoi croyait-il stupidement à sa bonne étoile, qui l'aurait préservé de cela?

Et, d'autres fois, il se disait que c'était un cauchemar, un fantôme absurde. Il regardait Berthe aller et venir dans l'appartement, s'occuper du petit Gérard avec sollicitude, parler paisiblement à la nourrice. Etait-ce là le maintien d'une femme adultère ?

Daniel, qui savait cependant combien un remords est désagréable, et se justifiait toujours, n'importe ccmment, de ce qu'il

pouvait avoir à se reprocher, n'ntlniettait pas que son prochain pût se juger awc la même indulgence. Il s'imaginait qu'une temnic adultère- dès qu'elle a commis sa faute, se met d'elle-même, dans son propre esprit, au ban des honnêtes gens, et qu'elle passe son temjjs à souffrir sans relâche.

Il avait pensé quelquefois à demander des explications à Eric. Mais il avait écarté cette idée. Il n'aimait pas les explications, car il trouvait toujours par avance l'argument qu'on lui opj)Oserait, et cet argument était sans réplique. Il lui suffisait de penser à en parler à Eric, pour que son ami ne lui parût plus coupable. Et il craignait alors de risquer une fausse démarche, de se montrer ridiculement jaloux, de se départir de cette attituile d'esprit très élevée que les deux amis avaient adoptée dans la vie.

Cette belle confiance, cependant, ne laissait pas d'être parfois troublée par le besoin pervers de savoir.

— ' On vous verra demain à l'Ecole? dit un soir Eric.

— Non, demain je resterai à la banque. Je fais, en ce moment, un tra\'ail pour M. Voraud.

Et il résolut d'aller tout de même au cours de Droit, pour voir si Eric v serait.

Le lendemain, Berthe sortit vers deux heures. Daniel Lui recommanda de ne pas se mettre en retard. lis avaient, ce soir-là, a dîper 'es parents de Daniel, et l'oncle Emile €t la tante Amélie» dont on continuait à fêter le retour

Daniel, dans la rue Auber, prit l'omnitus de la place Saint Michel. C'était par une légère après-midi de mai. La rue était claire et picpre. Les chevaux trottaient fortement sur le toi, avec bonne humeur. On eût dit qii'ils s'amusaient à trotter en mesure. Daniel, arrivé à la place Saint-Michel, monta doucement le boulevard. TI oubliait peu à peu pourquoi il était venu. Il arriva à l'Ecole, et gagna la i^etite salle froide où se faisait le cours. Il jeta un regard rapide sur les élèves. Eric n'était pas là.

D'abord, Daniel n'attacha aucun sens à cette constatation. Il vit le grand Gavriel, courbé, et qtii prenait des notes. La parole du professeur s'épandait dans l'air, se con-

densait à l'oreille de Gavriel, passait rapidement dans son cerveau, et \enait .surtir au bout du bras, de la longue main osseuse et du bec de la plume, en une petite écriture méthodique et sans fin.

Daniel s'assit à une table. IL écouta pendant (juelques instants la voix du maître, qui traitait avec une pitié victorieuse un économiste, absent, d'ailleurs, et mort depuis cent ans.

Au bout d'un instant- Daniel séveilla d'un rêve et se dit qu'Eric n'était pas là. Lui, qui donnait si rapidement de la vie aux h\pothèses, avait de la peine à s'habituer à la réalité des faits. Quand il eut bien saisi celui-là, i] en imagina tout de suite les conséquences les plus graves. Il se dit que puisque Eric ne .se trouvait pas là. c'est qu'il était avec Berthe.

Il se leva brusquement, prit sa serviette. et (|uitta la salle de cours! Il descendit la rue Soufflot, sans savoir oij il allait. Et, tout d'un COU]), il se vit dans la glace d'une devanture, tout jeune, avec sa serviette sous le bras.

Il n'avait que vingt-trois ans et il était déjà un mari trompé I II lui semblait que ce n'était pas de jeu. L^n mari trompé, selon les chansons et la comédie, était un homme d'un certain âge. A vingt-trois ans, c'était une injure gratuite de la destinée.

Il arriva aux quais en suivant la rue Bonaparte. Des crieurs annonçaient les journaux du soir. Daniel souhaita qu'une grande catastrrtphe fût arrivée chez lui, quelque ruine générale, où s'annihilerait son deuil particulier.

Puis il songea à se plonger dans la débauche, et à tromper sa femme avec n'im porte qui. Cette i<lée lui sourit. Mais où aller?

Il regarda un magasin de modes, rarhé par des rideaux. Etait-ce ou n'était-ce pas un magasin équivoque ?

Puis il .se souvint que» dans un passage où il allait chercher des vieux livres, des femmes oisives se promenaient vers la fin de l'après-midi. Il s'y rendit en pressant le pas.

Le passage comme toujours, semblait inhabité. Les magasins, dont les vitrines

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