‹ Un mari pacifiqueChapitre 7 sur 11 · X'V TENANT PLUS, IL PRIT SON CHAPEAU ET DESCENDIT LES QUATRE ÉTAGES · texte numérisé non relu

X'V TENANT PLUS, IL PRIT SON CHAPEAU ET DESCENDIT LES QUATRE ÉTAGES

■étaient garnies d'objets poudreux, semblaient avoir été désertés même par les marihands. Dans une galerie latérale, il aperçut une toute petite femme en chapeau marron. Elle venait de son côté. Il s'arrêta à une devanture de paniers il'osier, à l'espoir (ju'elle s'y arrêterait au.ssi et lui dirait quelque chose. ÎNIais elle passa sans rien dire auprès de lui et ne stationna que vingt ou trente pas plus loin, devant un magasin de coquillages.

Daniel se dit alors avec dépit qu'elle était stupide de faire ainsi des manières. Elle n'avait qu'un mot à dire pour qu'il la suivît. Mais non .. Comme il avait Fair de courir après, elle se gardait de faire des avances.

Enfin, comme il s'était arrêté une autre fois, devant de tristes vases de grès, il sentit qu'elle revenait sut ses pas, et qu'elle s'arrêtait à ses côtés. Le cœur de Danie' battait. Il avait maintenant une grande tentation de la suivre. Mais pourquoi ne parlait-elle pas?

Elle parla enfin ; elle murmura des mots indistincts. Il lui sembla qu'elle disait : « Viens-tu? » Alors, il n'eut plus aucun désir de la suivre... Il l'aurait cependant accompagnée, par faiblesse, quand il s'aperçut qu'il était sept heures m'oins cinq et qu'il n'avait plus que le temps de rentrer chez lui pour dîner. Il s'en alla d'un pas rapide, sans se retourner.

En arrivant chez lui, il trouva toute sa famille installée dans le pietit salon, il ne vit pas Berthe, et n'osa pas demander si elle était rentrée. Il fit, sans avoir l'air, le tour de l'appartement, puis revint s'asseoir au salon, où l'oncle Emile célébrait encore l'excellence de ses combinaisons pour leur installation dans le Midi.

— Xous étions servis à une petite table à part, à côté de la table d'hôte. C'était gai comme à la grande table et l'on avait l'avantage d'avoir des petits plats à soi. Et je te garantis que, tous les matins, le chef ne manquait pas de venir me demander qu'est ce que monsieur désirait pour son déjeuner. Dis un peu, Amélie, la chambre que tu avais? Pas du flafla et des tentures. Une chambre à deux fenêtres, la plais belle cle

rhôtel. Et nous étions à dix minutes de la mer.

— Le seul ennui, dit Amélie, c'est que la rue était un peu étroite.

— C'était une rue, dit l'oncle Emile.

— Et le jeu, tu n'en parles pas?' dit M. Henry.

— J'y ai été une fois, dit Emile.

J'ai été leur porter ma [vièce de cent sous. Mais je te garantis qu'ils ne m'ont plus revu.

— Allons! allons! dit M. Henry. Tu leur as bien laissé plus de cent sous?

— Tu l'écoutés ? dit Amélie. Il ne va pas se vanter de ce qu'il a perdu.

L'heure s'avançait. Daniel quitta le salon et vint dans l'antichambre ouvrij- tout doucement la porte d'entrée. Au bout d'un instant, il entendit la porte d'en bas s'ébrouer d'une façon retentissante. Mais la porte vitréf Ile l'escalier ne s'ouvrit pas. C'était- sans doute, une personne pour l'escalier du fond.

N'y tenant plus, il prit son chapeau et descendit les quatre étages. Il allait faire un tour de cinq minutes dans le quartier; il y avait des chances pour qu'elle fût revenue au bout de ce temps-là. Il contourna un ou deux îlots de maisons, s'arrêtant un instant devant les boutiques, pour allonger le temps et augmenter ses chances. Il rentra enfin rue Caumartin et demanda négligemment au concierge :

— Savez-vous si ma femme est rentrée?

— - C'est que j'arrive, dit le concierge. Augustine !' cria-t-il à sa femme, qui était dans sa petite cuisine, as-tu vu rentrer la jeune M'"'" Henry?

— Je ne l'ai pas vue monter, dit la concierge au bout d'un instant.

Elle apparut à la porte de la cuisine en essuvant ses mains à son tablier bleu. Et Daniel se figura qu'elle le regardait méchamment.

Il regagna la rue. Il était huit heures moins dix. Jamais elle ne restait dehors si tard. « C'est fini, se disait-il... Allons! elle est partie! Ils sont partis ensemble! » Est-ce qu'il allait falloir les rechercher, leur courir aorès? Et comment raconter

cela à ses parents, qui attendaient là-haut ?

Il s'était posté au coin de la rue Auber, pour voir arriver les voitures. Le soir était doux. Il y avait très peu de monde dans la rue. Les gens étaient dans les maisons, où ils dînaient paisiblement, Daniel voyait arri- \er de face les fiacres découverts. Une plume blanche, derrière un cocher, lui donna un frisson. Berthe avait up chapeau blanc, mais l'avait-elle mis ce jour-là {X)ur sortir ? Ln voiture se rapprocha, et il aperçut une dame inconnue, au visage froid.

Comine il revenait chez lui, machinalement, il vit, arrêtée de^■ant sa maison, une voiture, venue d'il ne savait où, et qu'il n'avait pas vue passer. Le cocher comptait sa monnaie.

Il arriva jusqu'à la loge, et demanda si ce n'était pas sa femme qui venait de rentrer.

— , Madame monte à l'instant, dit la «oncierge.

11 se sentit défaillir de joie. Il arriva dans l'escalier. L'ascenseur, qui portait Berthe, s'élevait bienheureusement vers le ciel.

Daniel monta lentement 1 '^escalier.

Berthe était au salon, en train d'embrasser tout le monde, et de s'excuser.

— Daniel était inquiet, dit M™^ Henry en touchant les cheveux mouillés de son fils. Il s'est mis dans un bel état.

- Je me dépêche de faire servir, dit Bt^rthe qui alla ôter son chapeau.

Daniel marchait de long en large, à grands pas, très soulagé.

— Je suis sûre que tu la croyais déjà perdue, ta petite femme? dit la tante Amélie.

— Il n'aime pas qu'on se fasse attendre, dit ^M™^ Henrv. C'est tout à fait le caractère de son père.

Un peu agacé, il alla voir si Berthe revenait. Et, comme elle quittait sa chambre, son chapeau enlevé, il eut l'idée de regarder . la bourse de la jeune femme, qu'elle avait laissée sur la cheminée. Il y vit un billet de cinquante francs. Il se souvint qu'en sortant elle lui avait montré ce billet, en disant qu'elle n'avait pas d'autre monnaie pour

prendre une voiture. Mais il n'avait pas de monnaie lui-même, et n'avait pu lui en donner. Qui donc lui avait prêté de l'argent pour payer son fiacre ?

Voilà qu'au milieu de sa joie son esprit inquisiteur décou\Tait ce nouveau sujet d'ennui, et l'obligeait à en avoir le cœur net. Il revint dans le salon, s'approcha de Berthe, qui rangeait des fleurs dans un vase, et lui dit à demi-voix, et en riant, pour ne pas soulever de discussion devant la famille :

— Hé! hé! la petite femme! Qui est-ce qui lui a. payé sa voiture?

— Qu'est-ce que tu chantes? dit Berthe.

— Tu n'avais pas de monnaie en sortant, dit rapidement Daniel, et tu as toujours ton billet de cinquante francs.

Elle rangea des fleurs, sans répondre tout de suite, d'un air très calme-

Enfin, elle le regarda en face, et lui dit :

— C'est la modiste qui m'a prêté de la monnaie.

Puis elle ajouta :

— C'est bientôt fini, ces enquêtes?

On passa à table. L'oncle Emile racontait l'histoire d'un tableau qu'il avait acheté cent cinquante francs- et qu'un monsieur, un professeur d'anglais qu'il connaissait du café, un garçon qui avait visité tous les musées, avait estimé hors de prix.

— Qu'est-ce que ça représente? dit M. Henry.

— Le sujet n'a pas d'importance pour la valeur, dit l'oncle Emile. C'est des choses insignifiantes. Des petits bœufs, une petite ferme, avec une montagne derrière. Mais c'est fait !

— Et c'est signé ?

-- Si c'est signé! dit Emile. En toutes lettres. Van... Van quelque chose... Un nom hollandais.

Daniel, ayant fini son potage, regarda Berthe qui mangeait sans rien dire. Il se répéta : « Elle me trompe ! Elle me trompe ! » Mais il s'étonnait de ne pas être malheureux. Il faisait bon dans cette salle à manger. Il avait grand appétit. Son oncle était gai et sympathique. Et, en somme, Berthe était là.

La vérité

Daniel et Berthe restèrent à Paris assez tard dans l'été. On irait à la mer, au mois d'août. M. Voraud avait réussi à vendre sa T)r(;priété de Bernainvilliers, et cette transaction avait été pour Daniel une occasion nouvelle d'admirer la force et le sang-froid de son beau-père. Depuis qu'on avait construit un hôpital à côté du jardin, Bernainvilliers semblait invendable. Et quand ce mo^nsieur et cette dame belges, à qui on avait proposé !a villa, vinrent trouver M. Voraud à la l)anque, Daniel ne comprit pas comment son beau-père ne leur signalait pas tout de suite, lui-même- la présence de l'hôpital. puisqu'ils l'apprendraient tôt ou tard, et qu'il valait mieux, sans doute, prévenir les objections. Quand M. Voraud, 'sans rien leur dire, les laissa aller à Bernainvilliers, Daniel jugea la partie perdue. Tout le monde. là-bas, leur parlerait de l'hôpital, et ils se dégoûteraient fatalement de l'acijuisition. Et, de fait, quand ils revinrent au bureau, ils semblaient accomplir cette démarche plutôt par acquit de conscience, parce qu'il était poli de rendre une réponse. Mais, au fond, ;\I. Voraud ne le jugea pas ainsi. Il sentit, .sans doute- que toutes les histoires qu'on leur avait racontées là-bas n'nvaient fait qu'augmenter leurs regrets de ne pouvoir acquérir une villa si plaisnnte. Il ne leur parla tou-

jours pas de l'hôpital et, quand ils y vinrent. timidement, il haussa doucement les, épaules et souffla entre ses lèvres un petit souffleléger qui, à leur grand soulagement, renvers.i cette objection formidable. Il se garda bien de diminuer un centime sur ses premières conditions, ne retint pas ces gens, parut joressé d'.' \aquer à d'autres occupations, toiiî en laissant échapper des allusions distraites et indifférentes à des offres qu'il avait reçues pour la propriété, et leur donna L'impression inquiétante d'un grand brasseur d'affaires, que cette petite opération n'intéressait point, et qui était parfaitement capable, pendant qu'ils perdaient leur temps à se tâter, de vendre sa propriété entre deux portes, dans un c]v ces nombreux et importants cabinets de la banque Voraud. Il les reconduisait, comme par hasard, parce que c'était son chemin pour aller ailleurs, quand ils se hâtèrent de n'\-enir à In table-bureau pour donner leur signature.

La famille d'Eric Esmant était déjà partie à la campagne, dans le Nord, depuis le commencement de juin. Eric devait l'accom pagner, mais il s'attardait à Paris d'uiu façon un peu irritante, et s'y trouvait encore dans les premiers jours de juillet. Il avait toujours à proposer, le dimanche, des parties de campagne. Il avait été pris poiu' la nature d'un goût subit, immédiatement partagé par Berthe. Daniel ne trouvait pas ch;ique fois de bonnes raisons pour refuser. Et c'est ainsi qu'il se laissa emmener paresseu-

stiinent à Chevreuse, à Fontainebleau, aux étangs lie Commelles. Eric ne manquait pas de venir déjeuner chez eux. Ils prenaient le train de bonne heure, et Dani^^d était d'autaiit plus maussade qu'il n'aimait pas se remuer après manger. Il boudait généralement à faller, en chemin de fer. Pendant une bonne partie de la promenade à pi'jd dans la campagne, il laissait Eric et Berth.^ causer ensemble à vingt pas devant lui. Quamd on f.nsait halte pour goûter, content d'être assis trt las un peu d'être de mauvaise humeur, il découvrait des raisons magnanimes poiu" se rapprocher d'Eric, qui n'était peut-être pas fâché, lui non plus, de trouver un nouvel interlocuteur.

En semaine, Eric venait de temps en temps dîner le soir, (^uand il \enait trop som-ent, Daniel s'en agaçait, et ne se gênait pas pour montrer son agacement, abusant impunément du droit d'être impoli avec l'ami de sa femme. D'autre part, quand il restait quelque temps sans venir, DanieL s'en alarmait. S'il ne venait pas, c'était donc qu'ils se vo valent ailleurs.

Eric arrivait parfois à l'improviste. 11 disait : « Je viens vous surprendre ! » Son parti pris d'enjouement ne se déconcertait pas de l'accueil plutôt froid du maître de la maison. Et, (ts jours là. il ap]>ortait un gâteau qui n'apaisait pas Daniel. Celui-ci regardait cette pâtisserie d'un œil hostile. Et <iuand on le sen-ait au dessert, s'il n'osait pa.s en refuser, il en mangeait sans plaisir. Pour rien au monde, il n'en eût repris deux fois.

C'étaient ces attentions d'Eric qui avivaient la jalousie de Daniel. En temps ordinaire, elle ne le quittait pas ; mais elle le laissait tranquille. Des soupçons apprivoisés dormaient en lui tout le long du jour. Il était temi)s qu'un fauve nouveau, plus sauvage, vînt réveiller la ménagerie.

Un midi de juillet, comme à son ordinaire, Daniel s'était mis à table avant Berthe, qui ne sortait pas de son cabinet de toilette. Il lui avait dit, à différentes reprises, à •travers la porte : « Tu sais que c'est servi. » Elle répondait : « Je viens. » Puis^ elle avait fmi par dire : « Commence toujours. » Daniel, après avoir mangé sa part d'omelette-

fut ennuyé de voir la part de Berthe refroidir sur le plat. En attendant la suite du repas, il se bourrait l'estomac avec tout le pain.

Berthe avait fini par arriver, en maintenant d'une main ses cheveux, et de l'autre un j)eignoir de molleton mal fermé. Daniel avait fait des observatioais. Mais, de très bonne humeur, elle s'était assise, avait boutonné sa robe de chambre, enfoncé un large "j^eigne dans ses cheveux. Puis elle avait déclaré, avec une mine de dégoût, qu'elle n'avait pas faim.

Le déjeuner manquait toujours de cordialité. Depuis l'arrivée de la nourrice, les plats de viande étaient moins petits ; mais, soit défaut de persévérance ou d'autorité, le jeune ménage n'avait pu obtenir de la cuisinière qu'elle voulût chauffer les assiettes. Elle les chauffait parfois cependant, par lubie, sans ])révenir personne, de sorte qu'on s'y brûlait fortement les doigts.

Berthe mangeait peu ou beaucoup- sans faire attention. Comme elle n'aimait pas le fromage, elle laissait Daniel se fâcher tout seul, les fois où la cuisinière avait oul)lié d'en'acheter. Et elle se contentait de dire : « Quand il y en a, tu n'en prends pas. » Daniel frappait la table de son poing et s'écriait qu'il devait toujours y avoir du fromage.

Elle n'était gourmande que de fruits.

Elle profitait de l'inattention de Daniel pour manger des quantités de cerises. Et quand elle avait fini, elle lui montrait tous .ses noyaux, pour qu'il se mît en colère et lui criât : « Tant pis pour toi ! Si tu es mal^ade, te te soigneras toute seule. » Puis, elle jetait sa serviette sur la table, et disait : « Allons voir le petit. »

Ils arrivaient auprès du petit et ilis le regardaient dormir dans son berceau, malgré celte croyance de la famille Henry qu'il ne faut pas regarder un enfant qui dort. A force de le regarder, ils le réveillaient. Gérard soulevait ses petits bras raides et les promenait sur son visage; puis, il ouvrait les yeux en souriant. Car il se réveillait toujours avec un sourire ; sa réputation était déjà faite sur ce point dans la famille.

Comme !a nourrice n'en finissait pas de manger, Berthe s'amusait à lever elle-même Je petit et commençait à le laver. Ce qui cxasj)éraii Xounou, tlont le mutisme habituel augmentait encore de dureté.

Ce jour-lài Berthe dit à Daniel, quand le petit se fut réveillé : « Sonne Nounou. Voilà près de trois quarts d'heure quelle est à table. » Quand Xounou arriva, elle lui demanda, se repentant un peu de ra\oir dérangée : a Vous avez fini, Xounou ? » Nounou répondit : « Je n'aurais pas fini que ce serait la même chose, puisque madame a besoin de moi. » Tout de même, le contact des autres domestiques l'avait enhardie, et il lui arrivait de parler quelquefois, pour dire une insolence.

Berthe, moins irritable qu'à son ordinaire, .haussa les épaules, sans être vue de la nourrice, et murmura à Daniel : « Croistu? » Puis elle dit doucement : « Tl faut que vous sortiez de bonne heure. Il ne fait pas trop chaud. Vous irez jusqu'aux Cîiamps-Elysées. » Daniel "demanda : « Tu ne sors pas avec le petit? » Elle répondit : « Xon, je sors seule. » Et elle s'en alla dans sa chambre.

Préoccupé, il la suivit : « Où vas-tu? » demanda-t-il d'un ton dégagé.

Elle répondit : « Ça te regarde? 11 faut, maintenant, que je te rende compte de tous les pas que je fais ? »

Tl ne se fâcha pas, comme il eût fait d'ordinaire. Le besoin de savoir lui donnait de la patience.

— Tu peux bien^ dit-il, répondre à ma que.stion. C'est une question naturelle. Je te demande où tu vas.

— Je vais chez Mme Dumorel, rendre une visite de condoléances, puisque nous n'avons été ni l'un ni l'autre à l'enterrement.

Il s'en alla dans l'antichambre, fit quelques pas en rêvant, puis il revint, et dit, d'un ton qu'il trouvait aisé :

J'ai bien envie d'aller avec toi chez M'"*' Dumorel, puisque je n'ai pas été à l'enterrement.

Il n'avait aucune intention d'v aller. Il

disait cela pour tàter le terram. Mais elle se fticha.

— De quoi ça aura-t-il l'air? Toi qui ne fais jamais de visites !

— C'est mon affaire, dit-il. J'y vais avec toi.

— Je te préviens que je serai prête dans un instant, et (|ue je n'ai pas le temps de t'attendre.

Elle pensait bien que, selon son habitude, i! traînerait longtemps a s'habiller. Mais il s'habilla rapidement, frémissant à l'idée qu'elle serait prête avant lui, et arriva au bout (le cinq minutes dans le cabinet de toilette, avec sa redingote neuve et son chapeau haut de forme. Il vit qu'elle n"a\ait pas mis son corsage et qu'il avait encore du temps de reste pour chercher, dans un tiroir en désordre, deux gants qui ne fussent pas de la même main.

Quand elle fut prête, elle sortit^ et il sortit derrière elle, Dans la rue, il appela un fiacre.

— Ce n'est pas pour moi, dit-elle, que tu appelles une voiture? Il fait beau temps. Je vais à pied.

Il dut faire signe au cocher de s'en aller. Le cocher tourna bride, après l'avoir regardé avec mépris.

Elle marchait d'un pas pressé, sans s'occuper de lui. Tl la regardait a la dérobée, et il lui sembla qu'elle fronçait un peu les sourcils, comme pour se retenir de pleurer.

Elle dit tout à coup :

— Je suis fatiguée. Prenons une voiture.

Il pensa : « Elle est pressée et craint de s'attarder. »

Il appela une Victoria, et y monta avec elle. Dans la voiture, il l'examina encore. Elle regardait devant elle, fixement. Il lui sembla qu'elle souffrait beaucoup. Et il eut d'autant plus pitié d'elle qu'il était luimême malheureux.

Oh ! qu'il eût consenti à la laisser aller tranquillement- où elle aurait voulu ! Mais il avait besoin de savoir. Et puis il se disait : « C'est peut-être la première fois

sÂ^N^^.^^S

Il laissait Eric et Berthe causer ensemble.

qu'elle va le retrouver. Et il faut que j'empC^che cela. »

On leur fit une réception très aimable chez les Uuniorel et on parut tenir un grand compte à Daiiiel de cet acte de civilité. Ils s'assirent quelques instants. Le père Dumorel était enterré depuis cinq ou six jours. Aussi admettait-on déjà tous les sujets de conversation : théâtre, con<"erts et projets de villégiature, pourvu qu'ils fussent évoqués d'up ton mt^ancolique. Et mêm<' ov. riait un peu ]iarfois, quand l'occasion s'en trouvait, d'un rire languissant.

Berthe se leva et prit congé. Ni elle ni Daniel n'avaient eu be.soin de p^rltv.

Conune il s'apprêtait à remonter dans leur voiture, Berthe dit à Daniel :

— Tu as ["intention de m'accompagner ?

je m'en vais à pied jusqu'au Louvre.

Il répondit :

— Je n'ai rien à faire. Je vais avec toi

— Alors, je rentre, dit-elle en montant en voiture...

Il donna d'une voix faible leur adresse au cocher. Puis il s'assit à côté d'elle. Il ne pensait même pas à retirer ses gants comme il faisait toujours après une visite. Il a\a:t h.'ite d'être chez lui ])our sa\oir ce qui se dirait et ce qui se passerait. Il aMaif v avoir du nouveau. Le cocher, ralentissant :uix carrefours, poussant sa bête quand il y avait un peu de champ, les emmenait le long des rues, comme n'importe quels clients. Et arrivé dans la rue Caumartin, il semblait hésiter et chercher le nimiéro de cette mai.son si importante, et que Daniel connaissait si bien.

Berthe, pendant que Daniel réglait la voiture, entra dans la maison, et évita de prendre l'ascen.seur. Elle ne \oulait jias attendre Daniel. D'autre part, elle ne jxmvait pas non plus faire monter l'ascenseur

sans l'attendre. Il ne fallait rien faire- dans un moment aussi grave, qui pût ressembler à une espièglerie.

Elle arri\a dans sa chambre, ôia son chapeau, et s'étendit sur sa chaise longue. Daniel alla voir le petit, et demanila distraitement à la nourrice : « Vou> êtes rentrée, Nounou ? » Puis il revint auprès de Herthe et s'assit à côté d'elle.

— Ecoute, dit-il, en l-ui ])renant la main.

Elle eut comme une crise de pleurs.

— Je te déteste! dit-elle. Je te dét-.-ste !

Elle pleurait. Elle lui semblait sans force, à sa merci. Elle ne pourrait rien lui ca(iher. Il eut peur d'en profiter, de savoir quelque chose. Mais il parla tout de même.

— Tu es sa maîtresse? demanda-t-il.

Elle Uf répondit rien, et pleura de plus

belle.

C'était un aveu. Mais il avait déjà été si près de la vérité, qui lui avait toujours échappé, qu'il lui fallait désormais un aveu formel, que rien ne jiourrait plus rétracter...

— Ecoute. Dis-moi que tu es sa maîtresse. Je t'en prie. Que je sache... Fais oui a\-ec ta tête. Es-tu sa maîtresse??

Elle réi^ondit faiblement : « Oui. »

Daniel répéta : « Oui? oui? » Puis il .'-e mit à pleurer en la regardant. Et, comme elJe le regardait et i)leurait aussi, il pensa que, cette fois, c'était pour lui qu'elle pleurait. Il lui sembla qu'eMe était flésormais plus séparée de lui, mais qu'elle lui était moins étrangère. Il poussa des sanglots plus forts et plus enfantins. C'est de cette façon-là qu'ils se parlaient, et qu'ils se disaient grossièrement, avec des sanglots, de bonnes choses douloureuses.

Résolutions

Quant il eut bien pleuré auprès de sa femme, et qu"il sentit un peu de fatigue d'être .î genoux, Daniel se leva et marcha de long en large, lentement. Il s'aperçut dans la glace. Dès qu'il se voyait dans une glace, il était perdu. Ses bons sentiments faisaient place à de belles attitudes.

Il avait les ])aupières rougies, et, dans .ses yeux noirs^ une tristesse assez profonde. Ces yeux, en s "examinant dans la glace, changèrent leur reflet d'yeux tristes en un reflet d'yeux curieux, et Daniel, pour leur rendre leur expression première, dut y ramener un peu de tristesse artificielle. Il rel)rit sa marche à travers la chambre, à grands pas, les mains engagées dans ses bretelles. II lui suffisait de marcher ainsi jiendant un moment pour se sentir animé d'une mrde énergie, qui n'attendait qu'une décision quelconque pour l'exécuter.

Depuis que son infortune conjugale était bien établie, sa vanité n'en sentait plus la blessure. Il ne lui semblait pas qu'il fût un mari trompé comme les autres: les circonstances étaient spéciales. Jadis, quand il était au lycée, ses mauvaises places n'avaient pas, comme celles des autres élèves, un caractère infamant. Elles pouvaient être fréquentes : elle étaient toujours exceptionnelles.

Daniel se consolait de ses ennuis, parce

qu'ils lui paraissaient d'une espèce rare, presque unique, jusqu'au jour où il s'en consolait d'une autre façon, en s'apercevant qu'ils étaient très répandus.

Il craignait fortement de voir diminuer son prestige- mais il ne s'avouait jamais qu'il était diminué, une fois le fait accompli. C'était une constatation trop pénible.

En somme, deux personnes seulement, sa femme et son ami, étaient au courant de son aventure.

Il verrait Eric. Ils auraient ensemble une explication, qu'il attendait désormais sans aucune gêne, et même avec une certaine impatience. Eric n'était pas un homme violent. Et, d'ailleurs, si une solution violente devait intervenir, l'initiative n'en serait permise qu'au mari. Or, Daniel était également très rassuré sur la douceur de ses propres sentiments. Il n'était pas un barbare, un homme des cavernes. Il appar tenait à une époque et à un pays civilisés, où tous les différends peuvent se traiter à l'amiable.

C'était une satisfaction de penser que, dans cette entrevue, il présiderait, en quelque sorte : ce serait à lui de diriger la conversation, puisqu'il avait affaire à un interlocuteur dont le tort était manifeste. L'occasion semblait belle pour faire preuve d'indépendance d'esprit et de magnanimité.

Mais quelle solution pourrait-il, sinon imposer, du moins proposer? Il était facile de prier Eric de ne plus revenir à la maison. Mais Berthe l'aimait. Et qu'advi-^n-

Il faut que tu l'épouses.

drait-i! de cette mesure de rigueur ? Il regarda sa femme. Elle était toujours étendue sur sa chaise longue, la tête sur son bras rv'plit'. Tout à l'heure, pour pleurer plus à l'aise, elle avait retiré son chapeau, ouvert -un corsage et son corset. Elle avait les yeux à demi clos, et comme une raie de nacre sous la paupière. C'est ainsi qu'elle dormait d'habitude. Daniel la regarda. Parfois, elle ouvrait les yeux tout grands, et les iixait droit devant elle, sans voir Daniel, aussi loin de lui que si elle eût dormi. Il vit ses sourcils un peu froncés et se dit que rien ne changerait, ne détournerait, ne briseiait les idées de cette petite tête.

Il pensa qu'il pourrait divorcer et lais- .ser Berthe épouser Eric. Cette solution pacifique lui plut; il feignit de la croire réalisable. Mais il prévovait toutes les diffiailtés, l'opposition des parents d'Eric. Et que (liraient ses parents à lui? Et tout cela n'était rien encore. Il pensait qu'Eric n'aimait pas Berthe.

Cette idée lui était très douloureuse. Il détestait que Berthe eût de la peine. Il n'avait aucun plaisir à être vengé de .son dédain. En amour on n'aime à être vengé que par soi-même.

Il s'approcha de Berthe, s'assit sur le bord de la chaise longue :

— Ecoute-moi, dit-il d'un ton décidé.

Il faut que tu l'épouses. '

Elle l'écoutait complaisamment, sans joie. EMe non plus n'avait pas l'air d'y croire.

— ."Voyons... Crois-tu qu'il t'aime assez peur t'épouser?

— S'il m'aime! dit-elle en levant les yeux au cieb comme si c'eût été un blasphème d'en douter.

Cette confiance fit mal à Daniel. Plus i' y pensait, plus il croyait Eric incapable d'un amour sincère.

— Je vais lui écrire, dit-il. Je lui donnerai un rendez-vous pour ce soir.

Il écrivit ce petit bleu : « Trou\czvous ce soir, au Grand-Café, à neuf heures. J'ai quel'jue chose d'urgent à vous dire. » Sur le jx)int de signer, il pensa qu'il ne pouvait mettre lii : cordialement, ni : junitiés, et qu'Eric serait troublé par l'ab- .sence de cette formule. C'était bien son droit de lui faire passer un mauvais moment. Alais il n'avait aucun plaisir à tourmenter les gens, tant l'inquiétude lui était insupportable. Au-dessus de son nom, il griffonna quelques traits indécis, qui n'engageaient à rien, et qui pouvaient vouloir dire : à vous.

Il revint auprès de Berthe. et tous deux parlèrent du divorce prochain. Berthe pensait, elle aussi, que les parents d'Eric feraient des difficultés.

— Et ce qui ne sera pas commode, dit Daniel- c'est île l'annoncer chez moi.

Il déclara, non sans émotion, qu'il lui laisserait le petit.

— Je viendrai vous \'oir quand \'0us serez mariés, dit-il encore.

— Quand est-ce que tu en parleras chez toi ? ?

— D'ici quelques jours, dit Daniel.

— - Je ne suis pas non plus très pressée, dit BeTthe, d'annoncer ça à mes parents.

— Il sera temps la semaine prochaine.

— Si ça pouxait s'arranger ! dit Berthe avec un soupir, ce serait vraiment bien.

— Ça s'airrangera, dit Daniel. Sois tranquille.

Il y avait bien longtemps qu'ils n'avaient causé aussi gentiment. On sonna. Ils prêtèrent l'oreille.

— C'est maman, dit Berthe au bout d'un instant. Quelle scie!

L'entrevue

Quand M"^® Voraud entra dans la chambre, elle vit que Berthe avait les yeux rouges. Elle eut un regard sé\ère pour Daniel, qui se sentit le cœur gros de cette injustice.

Elle leur annonça qu'elle dînerait avec eux. M. Voraud dînant aux Champs-Elysées, Y>om- une affaire industrielle, avec des Anglais.

C'était à neuf heures que Daniel devait rencontrer Eric au Grand-Café. Il était six heures à peine. Comment occuper le temps jusqu'au dîner? Tl était fatigué, se sentait mal aux jambes. Il chercha un coin pour dormir. T-a fenêtre du salon était ouverte T>e temps s'était gâté. Tl avait plu. T-a fraîcheur des averses d"'été entrait par la croisée. Daniel regarda un instant dehors. Le ciel était tout noir d'autres pluies imminentes. Dans la ruci des fiacres désœuvrés, la capote luisante d'eau, s'en allaient à un petit trot mou sur le sol clapotant. Daniel ferma la fenêtre; il chercha un meuble pour s'v étendre. Le canay)é, couvert d'une housse, était occupé par des paquets de rideaux. D^s fauteuils anglais tendaient sans cordialité leurs bras maigres. Daniel retrouva enfin, derrière le piano, une vieille chaise d'étoffe, lourde et basse, qu'on avait mise là pour remplir un coin. Tl s'y installa

et se laissa noyer par le sommeil, doucement.

Quand il se réveilla, avec la honte d'un homme dans la force de ITige qui s'est endormi pendant le jour, les é\énements nouveaux se présentèrent à sa mémoire. Il les accueillit en bâillant. Puis il se demanda tout à coup si Berthe, par besoin de parler, n'aurait pas tout dit déjà à sa mère. Il se rendit, un peu gêné- dans la chambre.

— Crois-tu.^ disant Berthe à M™^ Voraud. Elle a le toupet de me compter quinze piè<'es de soiitache pour ma rol^e taiUeur ! Comment ça peut-il être possible?

— Tu sais que ça en prend beaucoup. ' Tu as fléjà cinq raies dans le bas de ta jupe, qui ne manque pas d'ampleur.

— Je veux bien, dit Berthe. Mais quinze pièces !

— Je t'avais prévenue, dit M'"^ "Voraud. Tu t'es émerveillée quand elle t'a dit son prix de façon. Tl était à prévoir qu'elle se rat'trapernit sur les fournitures. Combien est-ce qu'elle te compte la pièce?

— Cinq cinquante.

— Ca n'est pas donné, dit M'*® 'Voraud. De la soutache comme ça, on en a facilement pour quatre francs dans les grands magasins.

— Oui, dit Berthe, mais il faut courir. Et quand on a trouvé quelque chose qui vous plaît, ça ne va pa,s avec la robe. C'est quelquefois toute ime histoire pour réas sortir.

— Pour ce que tu as à faire! dit

M'"" Voraud. Si tu gagnes une cinquantaine de francs sur les fournitures, ça vaut aussi la peine de se donner un peu de mal... Allons ! Je vais voir le petit avant qu'on se mette à table... Tu sais qu'il n'est pas loin de huit heures 1

— Il faut se dépêcher, dit Daniel. J'ai un rendez-vous à neuf heures.

M"'" Voraud était sortie de la chambre. « Hé l)icn ! dit Daniel à Beathe, en souriant, elle en est à cent lieues, (,'a ne sera pas commode de la mettre au courant. »

Hcrthe fit une moue cjui \oulait dire quelque chose comme : « Fichtre non! » Elle regarda Daniel en souriant aussi. Il y avait un secret entre eux, qui les rapprochait.

A table, M^^^ Voraud parla de la villétiiature pr«-haine. Il était question de Dieppe, et d'un joli chalet qu'on leur avait signalé sur la route de Pourvîlle. Daniel pensait à ces projets que le divorce allait bouleverser...

— 11 faudra, dit M""' Voraud, que ton mari vienne de temps en temps pas.ser quelques jours à la liaufjue, afin que papa puisse venir un peu la-bas profiter de la mer. En tous cas, le dimanche, ils \iendront tous les deux... Vous ferez bien. Daniel, de prévenir vos parents, s'ils ont l'idée d'y aller aussi, avec votre oncle et \otre tante. La saison est déjà très avancée pour louer.

— Je les préviendrai, dit Daniel, après un coup d'œil à Berthe.

Il faudrait leur parler, auparavant, d'une chose plus grave...

Comme il se levait pour partir. M""' Vi> raud le retint. Elle avait aiiporté un gâteau \ienn()is, dont il dut prendre un large morceau. Jamais elle ne s'ét;iit montrée si aimable^ et jamais on n'avait si bien dîné. Comme il commençait à faire nuit, on alluma. Tout de même, il aMait être obligé de porter le trouble dans cette vie de famille, qui ne lui avait jamais semblé si paisible et si gaie..

T! prit congé de M"'*" Voraud. Berthe le conduisait dans l'antichambre.

— Qu'est-ce que tu vas lui dire? demanda-t elle curieusement.

— Je ne sais pas... Nous causerons.

Au moment lIc quitter sa femme, il ne l'embrassa pas comme les soirs passés. Il lui donna une poignée de main de ^rand ami. une poignée de main haute et solennelle, comme s'en donnent les ]X'tits garçons et les petites fille.s, dans les squares.

Ces graves événements de leur vie devenaient un peu {)uérils. Ils avaient dépensé en une fois leur disponible d'émotion. Il fallait reconstituer une [)rovision nou\-e]I<^

Cependant, en api)rcx:hant du Grand- Café, où peut-être Eric se trouvait déjà,, Daniel se sentit de nou\eau un peu secoué.

Il traversa la salle d'entrée et gagna la galerie du fond, oi^i ils s'étaient souvent déjà donné rendez-vous. Il n'y avait là que des joueurs de billard et des consommateurs isolés, de vieux messieurs, des officiers en retraite moustachus et pleins fl'autorité, devant leur docile petit verre.

Il était neuf heures cinq. Eric ne tarderait pas. Que faudrait-il lui dire ?

C'était comme lorsque M. Voraud le chargeait d'une démarche d'affaires. Il n'avait jamais une énergie d'esprit suffisante pour préparer ce qu'il allait dire. D'ailleurs, i! ne disait jamais bien les phrases préparées. Il préférait se fier à l'inspiration du moment. Il valait mieux, cette fois encore' s'en remettre au hasard loyal qui ferait parler son cœur.

Pourtant, il essaya de penser à ce qu'il dirait. Mais, au bout d'un instant, son attention se déroba et s'esquiva jusqu'à un objet où elle s'attacherait sans contrainte. Il regarda des gens jouer au billard.

Un des joueurs, un grand jeune homme blond, frisé comme Antinous- tentait les coups les plus aventureux, des « rétros » pleins d'audace. A chaque coup manqué, et il les manquait tous, il faisait un geste de dépit, comme s'il eût été victime d'une fatalité extraordinaire. Son adversaire un vieillard osseux, à la barlie grise mal fournie, n'en finissait pas de viser minutieusement.

Ln Mari Pacifique

et d'ajuster son coup; puis, la bille mise en mouvement, il la suivait des yeux, avec une grimace douloureuse, jusqu'au moment où le coup était manqué; alors, il se résignait soudain. Comme Daniel les regardait, il dut passer à leurs yeux pour un tin connaisseur. Car c'était de son côté que le jeune homme frisé jetait un coup d'œil, pour le prendre à témoin de sa malechance.

Daniel vit qu'il était neuf heures vingt et pensa de nouveau à Eric. Pourquoi n'arrivait-il pas? Peut-être n'était-il pas rentré chez lui. Du moment que l'entrevue était décidée, Daniel eût été navré d'un ajournement.

— Je l'attendrai, pensa-t-il, jusqu'à neuf heures trente-cinq.

Il avait tout son temps à lui. Mais c'était un peu humiliant, dans sa position, d'attendre si longtemps.

Cependant le jeune homme frisé- ayant placé sa queue de billard verticalement audessus, essayait, à la terreur générale, un ambitieux « massé ». Le massé ne réussit pas, mais le tapis ne fut pas crevé. La galerie en fut quitte pour la peur ou pour une fausse joie. Daniel se mit à imaginer des coups de billar'd. Il pensait que, s'il travaillait ce jeu, il: pourrait y devenir très fort et étonner les gens dans les villes d'eaux, et leur proposant des parties d'un air timide, et en les battant ensuite à plate couture.

L'arrivée d'Eric interrompit ces rêves de gloire. Il l'aperçut inopinément dans la salle fl'entrée, regardant à droite et à gauche. Enfin, leurs yeiix se rencontrèrent; Eric se dirigea vers lui. Il souriait d'un sourire nn peu artificiel. Daniel, très ému tout à coup, lui fit voir un visage plus sérieux. Eric cessa de sourire.

Il tendit la main à Daniel, qui y posa une main insensible.

— Excusez-moi, dit-il. Il était neuf heures passées quand j'ai reçu votre télégramme.

— Je l'avais pourtant fait mettre à six heures, dit Daniel, d'un ton quelconque.

■ — Eh bien, mon cher- je l'ai reçu à neuf. Vous m'avouerez que c'est scandaleux, ajouta-t-il avec une animation forcée. Ça

devrait mettre tout au plus une heure et demie. L'autre jour, reprit-il en s'asseyant à côté de Daniel, ils m'ont déjà fait ce coup-là, avec une dépêche qui m'est parvenue trois heures en retard... Un café, dit-il au garçon qui s*approciiait.

Daniel suivait sans rien dire les billes du billard. Ils gardèrent le silence. La pensée de Daniel s'échappait encore, se sauvait n'importe où, dans la campagne.

11 eut une vision de prés, de ruisseau tranquille, de danses champêtres. Mais il fallait revenir au Grand-Café, à cette table, et parler. On ne pouvait s'éterniser ainsi.

Il passa la main sur son front et, d'une voix légèrement altérée :

— Vous ne vous doutez pas de la raison qui m'a fait vous écrire?

Eric fit un geste évasif.

— J'ai eu avec ma femme, dit Daniel, une conversation... grave.. Elle m'a avoué des choses... Tout. Elle m'a tout dit...

Eric garda le silence. Daniel: avait craint un instant qu'il ne crût à un piège, au procédé légendaire du mari qui plaide le faux pour apprendre La vérité. Mais l'autre avait bien senti qu'il disait vrai. Il ne répondit rien, et cessa d'élargir, avec une petite cuiller, une petite mare de café qui tachait la table.

— Voilà, dit Daniel... Alors je vous ai écrit de venir ici pour savoir ce que vous comptez faire.

— C'est à vous qu'il faut demander cela, dit Eric en relevant la tête.

Cela fut dit d'un ton froid qui blessa Daniel. Il était arrivé là sans haine- au bord du pardon. Pourquoi méconnaître ainsi ses bonnes pensées? Il se sentit pour la première fois gonflé d'une rancune, d'un sentiment hardi, et prêt à répondre une parole dure. Mais il ne trouva rien de précis à dire immédiatement et sa rancune eut le temps de passer. Il lui resta la satisfaction de se sentir supérieur à Eric, qui ne l'avait pas compris.

Eric cependant avait réfléchi de son côté. Car c'est lui qui reprit le premier, sur un ton froid encore, mais légèrement adouci :

"'Hv\%j|iiJii||imnu\vuiiUMnv\v^î^

Il n'y avait la que de?

joueurs de billard.

Un Mari Pacilique

— C est à vous de décider. Je n'ai rien à dire.

— Si vous aimez... Bcrthe, dit Daniel, il faut que vous l'épousiez. Si vous ne l'aimez pas, c est autre chose. Je ne veux pas que, sous un j)réte.\te de réparation, nous adoptioirs... une résolution... dont le résultat serait de la rendre malheureuse. (Ici sa voix trc-mbla ; il s'attendrissait sur sa propre bonté.)

« L'aimez-vous as.sez pour lépouser?

demanda-t-il.

Eric, après un moment de silence, répondit : « Oui », les yeux grands ouverts, comme pour faire voir à Daniel qu'il n'y cachait aucun mensonge.

Daniel ne le crut pas cependant. Il était {>ersuadé que, s'il parlait ainsi, c'était qu'il fallait excuser sa trahison i>ar un amour véritable. Même si Eric a\ait ])u protester de son amour. Daniel ne l'aurait pas cru. Les protestations d'amour n'avaient ixyur lui aucun sens.

Sa première expérience d'amoureux avait été manquée. Maintenant qu'il n'aimait plus, il s'en consolait' en en tirant de l'orgueil et en considérant l'amour comme un*-- duperie. Il lui était insupportable que d'autres pussent éprouver ce sentiment, <lu moment qu'il ne l'éprouvait plus luimême.

Pour qu'Eric et Berthe, jusqu'au moment du flivorce, ne fussent pas tentés de se rencontrer ailleurs que chez lui, il avait

pensé qu il valait mieux autoriser son ami à revenir de temps en temps à la maison comme par le passé. Alais il ne pouvait lui dire cela tout de suite. Il lui en parlerait k' lemdemain, à un rende/ vous qu'ils fixèrent. Pour le :noment, il avait hâte de parler d'autre chose, de n'importe (]Uoi. Sans s'en rendre comj)te, il était heureux de ne pas être fâché avec Eric. Ce n'était plus un ennemi, comme au temps des soupçons.

11 était embarrassant cependant de reprendre une coii\'ersation quelconque. Enfin un nouveau \enu, à l'air exotique, les fit rire tous les deux, d'un rire qu'ils exagérèrerit. Puis ils échangèrent d'une voix un peu agitée quelques réflexions. La con\ersation s'affermit enfin, chacun d'eux écoutant les paroles de l'autre avec beaucoup de complaiisance et d'attention.

Eric reconduisit Daniel à sa porte; c'était son chemin. Ils marchèrent longtemps de long en large avant de se séparer, parce que Daniel ne savait pas s'il fallait se serrer la main. Ils se dirent enfin: « Au revoir », les bras ballants. C'était insoutenable; Daniel avança un peu la main. Mais Eric ne vit pas ce geste et n'avança la main à son tour qu'au moment où Daniel rabaissait la sienne. Et quand la main de Daniel revint, il se trouva que celle d'Eric s'en allait. Daniel finit par laisser la sienne en suspens. La main d'Eric revint définitivement, et leurs doigts s'accrochèrent tant bien que mal.

Réflexions

Berthe- en chemise de nuit et en peignoir, attendait dans son cabinet de toilette !a rentrée de Daniel et le résultat de l'entrevue. Pour occuper le temps, elle a\ait pris le carnet de la cuisinière dont la vérification était toujours en retard de quelques semaines. Elle était en arrêt, quand Daniel arriva, devant un mot illisible, qui ressemblait au mot ficelle, mais qui signifiait certainement autre chose, car il y en avait pour deux francs quatre-vingts.

Daniel avait l'air satisfait et supérieur d'un homme informé. Pourtant il était un peu gêné de parler d'Eric sans que Berthe commençât. Il s'assit en face d'elle et la regarda en souriant. Il souriait beaucoup depuis ces quelques heures. Il lui plaisait de faire preuve d'une grande indépendance d'esprit et de s'occuper des amours de Berthe avec une sollicitude indulgente. Il cherchait toujours ép>erdument à éviter les situations inférieures, et tenait donc à ne pas paraître une vurtime. II était comme ces petits enfants qui cessent de jouer à courir et qui préfèrent regarder la partie quand ils s'aperçoivent que les camarades courent plus vite qu'eux.

— Eh bien? dit-elle enfin.

— Eh bien I Je l 'ai vu.. .Xous avons parlé.

— II devait être ému? demanda-t-elle.

— ...Très ému.

— ...lu as [jarlé du divorce?

— Oui... C'est entendis en principe...

Nous devons nous revoir demain.

— ... Est-ce qu'il a été content?

Daniel hésita, puis finit par dire avec assurance : « Très content. » Puisque ça faisait plaisir à Berthe I Le visage de la jeune femme s'éclaira.

Elle dut penser sans doute que si Daniel avait ainsi hésité à dire ce « Très content », c'était par dépit, pour ne pas lui faire trop plaisir.

— Xous nous reverrons demain, répétat-il. Xous arrêterons des résolutions.

Quelles seraient ces résoluticHis ? Il n'en savait rien encore. Mais il serait toujours temps d'y penser le lendemain. Il était d'ailleurs impatient de revoir Eric, mais ix>ur lui parler de toutes sortes de chosv-s. comme à un ami avec qui on n'est plus fâché. Ils })OU'rraient causer avec plus d'abandon, maintenant r]ue la gêne de la première rencontre était dissipée. Il était f)ersuadé qu'Eric l'aimait beaucoup.

II parlerait du divorce très discrètement. Il avait horreur de proposer aux gens des solutions qu'ils jx>urraient ne pas accepter de bon cœur. Mais il continuait, aux yeux <le Berthe, à croire à la réalisation de ce pjojet. C'était nécessaire à son attitude. C'était la seule façon pour lui de ne pas paraître un mari complaisant.

Cei>endant Berthe s'était déshalnllée.

En chemise de nuit, ses pieds nus dans des mules, elle alla écouter à la porte de l'en-

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