I. V II
t avec toute la violence de la passion : que je vous aime, que ma vie est à vous, que ma fortune est dans vos mains !
— Du calme! du calme! monsieur de Mayran, interrompit Xatrina, en regardant autour d'elle ; vous m'avez prouT^ votre amour avant de le déclarer, cela suffit...
— Non, Madame, cela ne suffit pas... vous êtes malheureuse, je suis malheureux ; vous souffrez, je souffre comme vous; la vie est amère pour nous deux; eh bien ! un seul mot de vous peut changer notre commun destin; demain guérira toutes les blessures, aujourd'hui, si vous voulez.
La jeune femme fut agitée d'un mouvement convulsif, comme si une brise froide eût glissé tout à coup sur ses bras nus, après la chaleur du jour.
C'est le moment d'achever une défaite, pensa de Mayran.
— Madame, poursuivit-il, vous méritez d'être adorée à genoux par un roi, et vous êtes l'esclave d'un marchand. Vous prodiguez tous les trésors de votre jeunesse et de votre beauté à un homme qui vous humilie de ses dédains et profane votre divinité. Ayez donc le courage de descendre de ce piédestal, où vous ne recevez, au lieu de l'encens, que l'insulte domestique ; osez briser ces absurdes chaînes que les hommes rivent aux pieds des femmes, et que les femmes subissent par lâcheté d'habitude. Placez en moi votre confiance : je suis jeune, riche et plein d'amour mettez votre main dans la mienne en forme de contrat, et suivez-moi sur la terre que vous choisirez. Ma vie est avons.
En parlant ainsi, le jeune homme s'était élerô véritablement à la hauteur de la passion qu'il dépeignait. 11 est vrai que la femmi; qui déterminait cette subite explosion d'amour était en ce moment plus
adorable que jamais, car la cii'coiistance donnait, sans doute, à son visage une expression nouvelle, qui ajoutait un charme à son divin éclat.
Le silence de Cyprien sollicitait une réponse avec plus d'éloquence que sa parole. Madame Lemng bégaya quelques mots inintdligibk'S, à cause de sa vive émotion, <.'t parvint toatifois à prononcer cette phrase:
— .Montons à Richmond ; rejoignons ces messieurs, il le faut... J'ai besoin dj réfléchir... on n'impro\ise pas ses résolutions extrêmes... Ce soir, avant de nous séparer, vous serez instruit... Maintenant, parlons d'autre chose jusqu'à Richmond, je vous en prie, monsieur de Mayran^ il le faut pour donner du calme à ma réflexion.
Ty
EN PROTINGE
En supprimant, selon notre usage, les détails intermédiaires, qui sont les broussailles de la narration, nous retrouverons, quelques jours après la scène à la source de la Tamise, Cyprien de Mayran assis devant un guéridon, dans une modeste chambre de Thôtel de Castilîe, à Paris.
La lettre qu'il tient à deux mains, et à laquelle il sourit amomvus.^ment, suffira pour expliquer le voyage de notre héros d'amour, et nous sauvera l'ennui des froides transitions. Or, cette lettre disait :
Londres, septembre 18io.
« Vous avez voulu recevoir une lettre de moi, à
« Paris, et je fais selon vos vœux, quoique cette exi- « gence puisse me laisser croire que vous doutez de a mes résolutions.
c( Mes résolutions sont inébranlables.
« Vous m'avez offert généreusement de m'arracher « à ce tombeau domestique, où je m'essaye à la mort c( depuis le second mois de mon mariage ; mon cœur « et mon devoir ont combattu bien longtemps ; mais ({ un devoir qui tue cesse d'être un devoir, et le cœur c( triomphe bientôt dans cette lutte.
« Je vous ai dit que deux personnes de ma famille c( ont fait une plantation dans la belle colonie du (( Port-Noial, terre hollandaise, sur la côte orientale « de l'Afrique.
« C'est là que je veux vous suivre comme mon iia bérateur, en attendant de vous donner un nom plus a doux. C'est là, aussi, que j'aurais voulu vivre avec a vous, comme les heureux colons de ce pays, en de- « mandant notre pain à un sol toujours fertile, et « notre toit aux voûtes toujours vertes et toujours a tièdes de ce jardin du tropique. Vous êtes né dans « le luxe, et vous n'avez pas le courage des privations, « vous voulez, dites-vous, emporter une partie de « votre fortune à travers l'Océan, et la placer sur la c( banque de Cap-Town,
« Dieu me garde de contrarier des intentions géné- « reuses qui vous sont venues, sans doute, par amour « pour moi. Je regrette cependant les jours que vous a allez perdre à Paris, dans le but prosaïque de faire a de l'argent.
« Les jours de la jeunesse sont plus précieux que a l'or ; on regagne de l'or, on ne regagne pas des jours.
c( Ceci est bien convenu; à dater du 20 de ce mois, a une chaise de poste, conduite par un domestique (( dévoué, seiA en permanence, à votre disposition, c( sous le hangai' de Shqj-IIotel. à Douvres,
UN MARIAGE DE l'ARIS. 101
« Vous n*aurez qu'à demander Stephen. Écrivez lo c nom pour ne pas roiiblier.
« Stephen vous conduira lestement à ma maison a de campagne, entre Chatam et Roclicster, où moa c mari me permet de passer la fin de Tautomne, pour a surveiller sa récolte et ses fermiers. Nous irons de « là, sans perdre une heure, au port de Southampton, a où les vaisseaux en partance ne manquent jamais. a —Adieu.
« Celle qui n*a pas besoin de signer, »
De Mayran^ dès son arrivée à Paris, se mit en devoir de réaliser une partie de sa fortune en billets de la banque anglaise, ayant cours sur le moindre écueil des océans ; son notaire se chargea de cette importante opération, et promit d'aller vite en besogne.
— Ne me ménagez pas les pertes, lui avait dit l'impatient Gyprien; dès que vous trouverez à vendre, au dessous de la valeur de l'immeuble et au comptant^ ne marchandez point,, vendez.
Libre de ces soucis, de Mayran, qui ne cherchait qu'une occasion de diminuei les heures séculaires, eut une idée assez étrange, au premier abord^ et qui étonne moins, après réâexion.
A la veille de quitter pour toujours Paris et la France, il voulut connaître quel genre d'existence menait sa coupable femme dans la retraite qu'elle s'était choisie.
Ugolo, après avoir écrit deux lettres à son maître^ avait brusquement interrompu sa correspondance, et Gyprien s'expliquait cet abandon dans un sens fort naturel. Ugolo, disait-il, ressemble, par son organisation étourdie^ à ces chiens de chasse qui suivent successi- ,vement plusieurs maîtres avec un égal dévouement et la même fidélité. Il était donc impossible de découvrir Ugolo dans Paris , et de lui demander de nouveaux
i02 tlN MARIAGE DE TARIS.
renseignements sur Lucile : c.^la, d'ailleurs, n'aurait jamais valu une visite clandestine à la petite ville de **% peu éloignée de la capitale depuis le chemin de fer de Tours.
Cette idée en suggéra une autre à Gy^.rien, car une idée a toujours une fille dans le cerveau le plus rebelle à la fécondité.
En pensant à sa femme, de ^layran tourna son souvenir vers cet odieux Rodolphe Jeffery, si justement châtié sur les trophées de son crime : le matin du jour de son déjiart, il se rendit donc au cimetière, et demanda aux bureaux de Tadministralion de cette ville des morts, la rue et le numéro de la famille Jefitry.
Un commis funèbre ouvrit un énorme registre alphab 'tique, et dit d'une voix sépulcrale : Le tombeau de la famille Jeffery est à cinq mètres derrière la chapelle, et à côté du jardin de la famille Cliton.
L'automne arrivait avec ses tristesses, ses brumes grises et ses feuilles jaunes; le vent pleurait aux angles de tous les tombeaux, et dispersait les fleurs desséchées sur les marbres. Le sol humide semblait avoir gardé, à sa surface, ce lleuve de larmes que la ville des vivants a fait couler sur la ville des morts.
Dans cette atmosphère de deuil, la haine s'éteint par degrés rapides, et toutes les folles et joyeuses pensées que le plus orgueilleux: apporte du monde, tombent une à une, flétries comme les feuilles des arbres vcisins.
De iS. jyran arriva au lieu indiqué, avec une disposition d'esprit toute nouvelle pour sa nature froide et égoïste. Au fond des cœurs les plus glacés, il y a toujours u::e étincelle sourde, qui échauffe les artères dans certaines occasions.
Ces deux noms, Rodolphe JeflcTy, gravés sur un marbre horizontal, ne produisireut donc j-as, dans l'àme du visiteur^ Teffet attendu. Cyprif n croisa les
bras, inclina mélancoliquement la tête et murmura ces mots à voix basse :
— Pauvre jeune homme! le crime ne venait pas de lui, et il est couché là comme un assassin exécuté par le bourreau !
La première larme mouilla la paupière de Cyprien de Mayran.
Il est vrai de dire que ce bon mouvement ne fut pas de longue durée; ne soyons pas trop exigeants envers les mauvais naturels, et sachons-leur gré de ce qu'ils nous donnent de bon, comme un à-compte de ce qulls peuvent ensuite payer plus largement. ^*>-
Cyprien reprit à la porte du cimetière son orgueil, ses haines, ses amours, ses passions, ses folies, comme s'il les eût déposés là, en entrant au bureau, sous la garde d'un billet numéroté; il courut à son hôtel, quitta son élégant costume de ville, et se métamorphosa complètement, à l'aide dune toilette bourgeoise, achetée par pièces, au hasard de l'étalage, et qui le faisait ressembler à un jeune provincial chassé de Paris pour crime de lèse bon goût et de rébellion contre la royauté absolue de la mode.
Cette transformation était nécessaire pour éviter toute sensation délatrice dans la petite ville de ''''*, dont les dandys préludent encore timidement aujourd'hui aux modes de 1835.
De Mayran descendit à l'hôtel des Quatre-Natimis, lequel passe sa vie à attendre des voyageurs, et reçoit une subvention municipale comme un théâtre privé de public, mais reconnu nécessaire pour l'honneur de la ville.
L'aubergiste, peu habitué aux phénomènes, se méfia de ses yeux, en voyant poindre un viyageur dans rimmuaîble désjrt de son vestibule, et s'approcha, comme dit Pline, pour examiner le phénomène de près.
iO-4 UN MARIAGE DE TARIS.
Un commissionnaire, chargé d'un porte-m.anteau, \int c'claircir suLitcment les doutes de Taubergiste. C/était hien un voyageur.
— Monsieur TauLergiste^ dit Cyprien, avez-vous une chambre à me donner et cinq minutes à perdre avec moi.
La joie étouffa la parole dans le gosier de Paubergiste ; il ne put répondre que par deux gestes d'affirmation.
— Vous devinez probablement ce que je viens faire dans votre pays? — dit Cyprien, en prenant possession de la chambre n° i, réservée depuis 1830 aux princes, qui n'y sont jamais venus.
— Mais... il me semble... Oui... Je ne devine pas, répondit l'aubergiste.
— D'abord, je viens dépenser de l'argent, poursuivit Cyprien ; j'espère que cela ne vous incommodera pas.
L'aubergiste s'agita dans un éclat de rire foudroyant.
— Ensuite, continua Cyprien, je viens pour autre chose que je vous dirai, si vous avez cette vertu commune à tous les aubergistes, et qu'on appelle la discrétion.
— Oh ! Monsieur, quant à la discrétion, dit l'aubergiste, vous pouvez y compter, je suis veuf.
— Alors, mon brave homme, je ne crains rien avec vous... Je viens pour enrichir votre pays; je viens faire des études sur le chemin de fer qui vous est promis depuis quatorze ans.
— Voilà une nouvelle ! dit l'aubergiste en croisant ses bras.
— Attendez, interrompit Cyprien; si cett''^ nouvelle se propage trop vite, tous les propriétaires ruraux du voisinage vont me tomber sur les bras, escortés de trois députés ministi?riels et de mille pétitions... j'ai besoin de repos et d'isolement pour quelques jours;
il faut que j'étudie la carte du pays, et si j*ai besoin de renseignements, je m'adresserai à vous seul.
— C'est bien de l'bonneur, — dit l'aubergiste avec une figure radieuse ; — je connais le pays; j'ensuis fils depuis cinquante ans, et mon père soixante et dix. Ainsi, vous ne pouviez mieux vous adresser. Seulement, comme j'ai quelques hectares à vendre du côté de Saint-Dizier, bon terrain, pas marécageux, si vous pouvez c'est justement la route et un député...
— Tout cela viendra, mon brave homme, interrompit Gyprien; soyez discret comme ce mur qui nous écoute, et je me charge de vos hectares... Voilà tout ce que j'avais à vous dire, monsieur l'aubergiste; de cette manière, vous ne ferez aucune conjecture sur moi, et vous m'oublierez dans vos entretiens avec vos voisins.
L'aubergiste fît un signe d'adhésion, il salua profondément, et comme il allait se retirer, de Mayran le retint, et lui dit d'une voix nonchalante :
— Le chemin de fer sera-t-il bien vu ici, croyezyous?
— Oh ! Monsieur, on n'attend que cela.
— Y a-t-il des maisons assez puissantes ici pour engager des capitaux dans cette spéculation?
— Ah! Monsieur, dit l'aubergiste d'un ton important, le pays n'est pas pauvre, grâces à Dieu, mais il n'est pas riche non plus. Cependant on peut trouver.
— Vous avez, à ma connaissance, dit Cyprien, un industriel fort connu à Paris... un homme de votre taille à peu près... avec une figure... et des...
— Oui, je sais ce que vous voulez dire, M. Chabillard.
— Non. Je connais M. Chabïllard... c'est un autre nom... Attendez, je vais vous le dire... Monsieur...
— M. Barrelier, dit vivement l'aubergiste.
— Je connais aussi M. Barrelier, mais ce n'est pas lui...
— C'est drôle ! vous connaissez tout le pays.
— Oui, mon brave aubergiste, mais j'ai oublié complètement...
— Attendez, j'y suis... c'est M. Cbarvel.
— Justement, M. Gharvel... il a une belle usine dans ce canton?
— Oh! un établissement superbe, dit l'aubergiste, à deux pas d'ici, au bout de la rue des Vignes. Je connais beaucoup M. Cbarvel, parce que sa femme lui avait mis dans la tète de se faire nommer député, et il m'avait demandé ma voix.
— Ah! il est marié, M. Charvelî dit négligemment Cyprien,
— Oh! marié depuis deux ou trois ans. Il a épousé une Parisienne.,, c'est-à-dire une demoiselle élevée à Paris : elle passe tous les dimanches, devant ma porte, pour aller à l'église...
— Tiens ! dans votre pays, mon brave aubergiste, une femme va toute seule à la messe?
— Je n'ai pas dit qu'elle était seule. Monsieur.
— Ah ! il me semblait.
— Elle y va tantôt avec son mari, tantôt avec une jeune dame de ses amies qui loge chez elle depuis quelque temps.
— Une veuve?
— Vous ai-je dit qu'elle était veuve. Monsieur?
— Non, c'est moi qui vous fais cette question, mon cher aubergiste. En voyage, Oii s'ennuie, et on cause un peu de tout, pour tuer 1^ temps.
— Eh bien! — dit laubergiste en riant — puisque vous aimez comme moi la petite causerie, je vous dirai que l'amie de madame Léonie Cliarvel n'est pas veuve, mais c'est tout comme, elle est séparée de son mari.
UN SrAKIAGE DE PARIS. 107
— On dit cela en ville, mon cher aubergiste?
— Et bien d'autres clioses encore, Monsieur...
— Ah ! voyons ; ça m'amuse ces histoires.
— On dit^ iNIonsieur, que le mari est un jeune homme superbe qui avait plus de vingt maîtresses; un homme bâti dans votre genre, mais plus comme il faut qiie vous, excusez. M. Gharvel faisait son portrait lundi, en déjeunant chez moi avec deux maîtres de forges. La femme était folle de son mari, mais tous les jours elle le trouvait avec une nouvelle maîtresse. On ne peut pas vivre comme ça, convenez-en. Monsieur; aussi qu'a-t-elle fait cette malheureuse? Elle a pris sa dot, et elle est v(mue manger ses petites rentes chez son amie, madame Gharvel.
— Vous savez, mou cher aubergiste, dit Cyprien d'un air somnolent, vous savez que dans ces histoires on donne tous les torts au mari, et...
— Oh ! Monsieur, interrompit vivement Taubergiste, ici, la femme n'a pas le moindre tort.
Et comment le savez-vous ?
— Parbleu! je le sais, toute la ville le sait. Une femme qui aurait des torts continuerait d'en avoir, surtout quand on a des avantages physiques... Ah! j'avais oublié de vous dire que c'est une femme superbe ; je vous la montrera: dimanche, si vous êtes ici... Eh bien! cette femme, tout le quartier vous l'attestera, mène la via d'une sainte. Elle ne sort quels dimanche, et madame Gharvel ne reçoit personne chez elle, excepté le maire et deux conseillers municipaux qui ont été élus, parce qu'ils étaient vieux et fort laids.
*— Mais que penseriez-vous de moi, mon cher aubergiste, dit Cyprien en riant, si je vous retenais encore ici, pour vous déranger de vos allaires et vous entretenir de choses qui ne me regardent pas?
— Mais^ Monsieur, dit l'aubergiste naïvement^
nous causons toujours comme ça avec les voyageurs, quand Dieu m'en envoie. Que ferait-on dans les petites villes, si on ne s'occupait pas des voisins.
— Me voilà suffisamment instruit, grâce à vous, dit Cyprien. 11 est tard, j'ai besoin de repos, et il faut que je sois sur pied de bonne heure pour commencer Bies explorations.
L'aubergiste salua respectueusement et sortit.
Si cet homme eût été doué du génie de Fobservateur, il aurait remarqué les mille nuances d'émotion qui contractèrent le visage de Cyprien pendant ce colloque si intéressant pour l'un des deux.
La nuit venue, de Mayran sortit de l'auberge et entra dans la rue voisine, laquelle, suivant les indications données, conduisait à l'usine de M. Gharvel.
A cette heure, les quartiers sont déserts et silencieux, dans les petites villes laborieuses.
Toutes les portes étaient fermées sur la longueur de la rue des Vignes; mais, par intervalles, quelques fenêtres de salles basses, ouvertes à la fraîcheur des dernières soirées de la belle saison, laissaient voir des tableaux d'intérieur domestique et des veillées calmes, éclairées par la lampe du soir.
A l'extrémité de la rue, une grande fabrique, dominée par des cimes de peupliers et toute retentissante de chutes d'eau, attira l'attention de Cyprien.
A côté de l'édifice manufacturier s'abaissait une jolie maison bourgeoise, dont les persiennes, au rezde-chaussée, semblaient provoquer les passants à des indiscrétions de curiosité nocturne.
Notre jeune espion appliqua ses ysux entre deux lames vertes, et vit d'abord, confusément et tout à la fois, une veillée de famille, comme on en trouve partout. Hommes et femmes, assis autour d'une table, s'endormaient, les cartes à la main, dans les dialogues Bomnoleals de quelque jeu contemporain de Charles YI.
Une seule feaime ne jouait pas; elle travaillait à un ouvrage de broderie, et, de temps en temps, elle levait la tête et paraissait prendre quelque intérêt an jeu, par complaisance pour les joueurs.
Du premier coup d'oeil, Cyprien li reconnut, quoique sa toilette modeste annonçât plutôt une simple rentière de province qu'une grande dame de Paris.
Le personnel de cette société, en le détaillant figure par figure, aurait rassuré le mari le plus jaloux : il était conforme au signalement que l'aubergiste avait donné.
La parcimonie de Téclairage, fl jau domestique des veillées de province, ne permettait pas de distinguer le jeu de la physionomie sur le visage de Lucile; mais la pose de la tête, l'immobilité du torse et le mouvement symétrique des doigts sur la broderie, annonçaient une grande quiétude intérieure ou une grande résignation.
De Mayran pouvait au moins rapporter de son voyage une idée bien consolante pour son amourpropre : sa femme, après une première faute, arrivait au repentir, et prenait en respect le nom honorable qu'elle portait.
En toute autre occasion, do Mayran aurait suivi cette idée jusqu'au bout, et s'il n'eût pas accordé un pardon, à jamais impossible, il eût donné, du moins, sa seconde larme de compassion à cette femme qui savait se punir si noblement : mais, cette découverte ayant donné à son amour -propre la seule réparation désirable, il ne songea plus qu'à rtcoinmencer une vie nouvelle auprès de ses nouvelles amours, entra Châtain et Rochester.
— 11 y avait deux coupables, dit-il; Tune serepent, et l'autre est mort : rien désormais ne peut donner un nuage à la sérénité de mon bonheur.
Le lendemain, au point du jour^ de Mayran quittait