‹ Un mariage de ParisChapitre 9 sur 40 · CYPRIEN DE MAYRAN · texte numérisé non relu

CYPRIEN DE MAYRAN

On saura plus tard si cette lettre pouvait rencontrer quelques difficultés sérieuses chez les époux Lewing.

Sans nous préoccuper momentanément de cette question, nous arriverons au résultat, qui fut conforme aux vœux du jeune Français.

Star and Garter, à Richmond, est à coup sûr une des plus sensuelles hôtelleries du monde anglais.

Elle domine, au midi, une campagne immense, qui est à la fois une prairie, un haras et un parc ; ce serait un paysage incoiiiparahle si notre soleil daignait l'honorer de ses regards.

rN MARIAGE DE TARIS. 89

Cette auberge jouit d'une spécialité assez curieuse : dès qu'uu riche mariage a reçu la bénédiction, dans un temple de Londres, les jeunes époux donnent à leurs familles un §ongé d'un mois, et vont savourer leur lune de miel, dans un appartement garni à Staî' and Garter.

Parfois, les voyageurs célibataires, attirés vers ce lieu de délices par la juste célébrité de sa table, de ses vins et de ses prix fabuleux, n'y trouvent pas un coin d'asile. Tout l'édifice a été nuptialement env-^hi par de nombreux byménées; chaque chambrv. est éclairée par des rayons de miel; et, à chaque balcon, une persienne transparente voile quelque ligure qui inédite sur la désolante brièveté des mois, dans le calendrier de Richmond.

Cyprien de Mayran trouva heureusement Star and Garter dans une éclipse totale de lunes de miel, soit que cet usage tant critiqué par le Punch, pâle reflet du Charivari, tombe aujourd'hui en dédain, soit que le célibat se propage trop à Londres, dans la classe riche, à cause de Vincome-tax.

A quatre heures du soir, une calèche découverte, où se balançait une ombrelle rose, se leva, du milieu d'un massif d'arbres, au bas de la côte de Richmond. Cyprien devina, aux battements de son cœur égoïste, que cette calèche lui apportait une vie nouvelle et un premier amour.

Dans ces occasions. Je cœur a une seconde vue qui ne régare pas. C'était bien mistress Lewing avec son mari et le baron.

La calèche s'arrêta devant l'hôtellerie de V Étoile et la Jarretière, et trois domestiques vêtus comme de jeunes lords, et en chaussures de bal, sortirent pour prendre les ordres de M. Lewing.

— J'ai commandé le diner pour six heures, dit Cyprien aux domestiques, et en saluant ses nouveaux

amis ; si Madame veut se reposer un instant, j'ai retenu la grande salle du kiosque.

— Moi me reposer ! dit Katrina en fermant son ombrelle, — je me repose bien assez, dans ma cellule de Regent-Circus ! Si les convenances qu'il faut garder, même à la campagne, ne me retenaient pas, je folâtrerais volontiers, là-bas, sur cette vaste pelouse, comme un enfant. Oh ! que j'aime ce paysage !... Savez- vous. Monsieur de Mayran, que nous avons failli refuser votre invitation !

— Oui, nous avons failli refuser, dit Lewing, d'un air grave : ah ! ah ! les affaires ! ces diables d'affaires ! je préside une commission industrielle qui s'assemble aujourd'hui, dans la salle de bal de King-William- Street. — JVi demandé le renvoi de notre séance à demain.

— On n'est pas plus aimable, mon cher monsieur Lewiug, — dit Cyprien, avec des serrements de mains, à l'anglaise, qui se prolongèrent à l'infini.

M. Lewing fit signe à son cocher de se retirer et d'attendre, et dit à Cyprien :

— La promenade est délicieuse dans le vallon, de l'autre côté, sous l'hôtellerie. C'est sauvage comme un défilé des Apennins et charmant comme un jardin anglais. On peut y atli nlre l'heure du dîner, à l'ombre, et sans trop nous éloigner d'ici.

De Mayran fit un sigce d'adhésion, et l'adroit séducteur profita d'une reprise d'entretien indP'rtriel, renoué entre Lewing et le baron, pour offrir son bras à l'adorable femnni, héroïne de ce grand jour.

Le mari, selon l'usage des maris en péril; ^rit les devants^ et à la vivacité de ses gestes, on devinait qu'il avait déjà, par habilade, complètement oublié sa femme, et qu'il planait, dans les hautes sphères de la spéculation mercantile, à six mille m très au dessus des stéiiles débats de la jalousie et de l'amour.

UN mautage de paris. 01

En ce momont, Cyprien était superbe d'orgueil et de séduction : il causait, eu forme d'escarmouche, avec la belle Katrina, et ses yeux, toujours levés vers la cime des arbres, permettaient à la jeune femme de contempler, à son aise, les charmes invincibles de son brillant cavalier : il se laissa ainsi admirer, pendant le premier quart d'heure d'entretien, et lorsqu'il se fut persuadé qu'aucun des gracieux détails de toute sa personne n'avait échappé à madame Lewing , il s'oc^ cupa d'elle avec les délicates attentions de l'amoureux passionné.

M. Lewing parlait toujours avec le baron à une distance qui laissait toute liberté aux embûches de la séduction, ce qui faisait naître dans la pensée de Cyprien mille épigrammes inédites contre la stupidité aveugle des maris.

Après les préludes oiseux, une de ces phrases qui changent la direction d'un entretien s'éctfappa comme involontairement des lèvres cerises de madame Lewing. — Si j'aime Richmond, dit-elle avec un soupir, c'est par reconnaissance; je lui dois tous mes souvenirs de bonheur.

— Madame, dit Cyprien avec un intérêt plein d'émotion. — Comment ! à votre âge, avec votre fortune et votre beauté, déjà vous vous résignez à n'être heureuse que dans vos souvenirs ?

Katrina baissa les yeux et se mit à repousser, avec la peinte de ses pieds charmants, les feuilles sèches tombées sur le gazon du parc.

— Cela est pourtant ainsi — dit-elle après une longue réflexion, et comme si cet aveu lui eût coûté un grand effort.

— Oh / Madame — dit Cyprien avec un accent de désespoir naturellement noté, il ne faut donc que trois mots et un soupir pour porter le découragement dans l'âme» et arracher des larmes à la source du

9^ tJN MATITAGE DE PARIS.

cœur! Tout jeune lioiume, à ma place, serait comme moi, navré de douleur, en entendant dire ou penser à lapins belle des femmes : je ne suis pas heureuse !... Car voilà, je crois, ce que signifient votre parole et votre soupir.

— Vous n'avez aucune erreur à rectifier dans votre opinion du moment — dit la jeune Anglaise d'une voix pleine d'émotion. — Au reste, ajouta-t-elle avec une légèreté forcée, presque toutes les femmes peuvent dire la même chose au premier confident discret que le hasard leur envoie; et vous-même. Monsieur, si vous vous mariez im jour, vous donnerez peut-être à votre femme le commun prétexte de redire à quelqu'un ce que je vous dis en ce moment.

Cette apostrophe inattendue , et tirée à brûle-pourpoint, bouleversa le jeune amoureux, et le lança d'au bond, de l'autre côté de l'Océan, sur cette terre de France, où vivait une femme criminelle, et qui s'excusait, sans doute, de ses fautes, en les rejetant sur l'odieuse conduite de son mari.

Une autre réflexion effaça bientôt la première, dans la pensée de Cyprien de Mayran.

— Au moins, se dit-il, madame Lewing me prouve, en me parlant ainsi, qu'elle me croit libre, et dans toute l'indépendance du célibat.

— Madame, dit-il après une interruption fort courte, je sais qu'il y a des femmes malheureuses, et la légende de ces martyres de l'homme remplirait les trois lignes de l'arc-en-ciel; mais, à vous parler avec franchise, je n'aurais jamais placé dans ma légende mistress Katrina Lewing, cette fleur de V Angleterre; cette perle de l'Océan, comme dit votre antique chanson.

— Il y a vraiment des plaintes qui nous échappent, et que nous devrions retenir! — dit Katnna en frappant la terre du pied; — mais la parole, souvent, est

vive comme la pensée... Heureiisemeut^ celui qui m'écoute est un gentilhomme, et il saura oublier domain ce que j'ai dit aujourd'hui.

De INIayran s'inclina respectueusement et élargit la main qui était libre, sur son cœur, comme pour faire un serment muet.

^ladame Lewing parut touchée de cette pantomime, et répondit dans la même langue, par un de ces regards qui sont la préface mystérieuse d'un avenir d'amour.

Cet heureux début aurait pu effaroucher un jeune écolier candide, et provoquer chez lui de vagues soupçons ; mais notre beau Gyprien n'était pas homme à s'éjtonner d'une victoire trop prompte, et son amourpropre le disposait sans cesse à s'appliquer, en toute rencontre, le fameux bulletin de victoire que Jules César a résumé en trois mots latins.

La voix de madame Lewing avait subi deux transpositions en vingt-quatre heures : la première était ime mélopée naturelle et enfantine; la seconde, un roucoulement plaintif; et en ce moment, cette voix, habile sur toutes les gammes, se timbrait d'une modulation sentimentale qui s'unissait, par une harmonie exquise, au murmure des feuilles et aux chants aériens des bois de Riclimond.

C'est sous ce thème varié qu'elle plaça les paroles suivantes :

— Oh ! oui, j'ai eu quelques beaux jours ici... bien

peu, hélas !... tout ce qu'un mois peut en donner

J'avais seize ans; je sortais'du pensionnat anglais de madame Holwell, rue Cassette, à Paris; je trouvai tout à coup trois choses qui étaient le rêve de ma jeunesse : mon Angleterre, ma famille et mon mariage... Nous vînmes à Richmoiid, lui et moi, sans aucune suite de domestiques ou d'amis, pour n'olTenser personne avec la fête de notre bonheur. Notre univers

94 UN :\rAT\TArrE te païïis.

était co parc; au deliovs, il n'y avait rien; Londres n'existait plus; cette féconde nature ne se parait que pour nous d'arbres, de fontaines et de fleurs, et jamais nos regards, toujours confondus ensemble, ne se ref tournèrent un seul instant vers un monde oublié.

La jeune femme déploya son mouchoir de batiste, et essuya un principe de larmes qui menaçaient de se répandre avec les derniers mots.

De Mayran faillit s'émouvoir à cette touchante scène ; mais la merveilleuse beauté de madame Lewing changea soudainement la nature d'une émotion trop bourgeoise, et l'amour sensuel reprit tous ses droits.

Le jeune homme saisit une main blanche qui venait de se délivrer de son gant, et la serra sans rencontrer trop de résistance.

— Madame, dit-il ensuite, vous avez déposé vos inquiétudes dans un cœur qui sait les comprendre , et je ne demanderais rien aux délices du ciel si je me croyais digne de vous consoler.

— Les hommes ! les hommes ! dit Katrina en tordant son joli bras, et en agitant son éventail dans la direction des épaules de M. Lewing. Oh! s'ils ressemblent tous à celui-là, il faudrait qu'un bill, porté aux deux Chambres, supprimât le mariage sur le territoire anglais!

— Hélas ! Madame, dit Cyprien en levant his yeux au ciel, les hommes se ressemblent presque tou>, c'est l'opinion des observateurs de tout pays... Chez vous, Addison; chez nous, La Rochefoucault, sont, sur- ce point, d'une entente tout à fait cordiale... les hommes sont nécessaires pourtant

— Brisons-là pour aujourd'hui, monsieur de Mayran, dit Katrina; les voilà tous deux qui reviennent sur leurs pas. Changeons, je vous en prie, de ton et de visage. Lewing devinerait ce que nous avons dit.

— Soyi ztraufiuille, .Madame, je suis plus diplomate en galanterie que lord Gupido Falmerston.

ex mautage de parts. 9S

En causant ainsi, ils étaient arrivés au dernier gradin de la rampe qui conduit ù la source liMiioraire de la Tamise, et Lewing, arrêté devant un massif de hautes herbes marécageuses, dit en riant à Cyprien :

— Mop cher Monsieur, vous avez aujourd'hui du malheur; je viens de découvrir de Teau dans l'urne de la Tamise, et voici un batelier qui nous offre le plaisir d'une promenade en gontloL^ avant diner.

Eu effet, il y toujours, sur ce rivage sans ruisseau, mi batelier inamovible, en costume de marin sérieux, qui fait asseoir dans sa barque, pour une dt^mi-couronne, les époux novices du gynécée de Richmond, et leur prouve qu'ils se promènent sur Teau ai agitant ses rames dans un lit d'herbes, arrosées à grands frais par les descendants de Pope, qui habitent un cottage voisin, et qui soutiennent ainsi l'honneur de la Tamise aux yeux des étrangers.

Il faut dire, pour justifier le noble orgueil des neyeux de Pope, que ce grand poëte à illustré la naïade oxigène de la Tamise, dans sa fameuse clianson à boire : 7 love you httle stream. C'est uu chef-d'œuvre qui fait venir leau à la bouche, et n'en donne pas une goutte à la prairie de Richmond.

Madame Lewing et ses trois compagnons de promenade montèrent en gondole, ainsi que nous avons tous fait, nous pèlerins de France, à cette source de la Tamise, et le batelier, imprimant des efforts con- Yulsifs à sa barque légère, au moyen de deux avirons vivement plongés dans les herbes, et vivement retirés coup sur coup, on arriva bientôt en pleine prairie, où cette navigation herbivore se trouva obstruée par des archipels de joncs et de roseaux.

Le batelier, toujours grave, allait déployer au grand mât sa voile latine, lorsque les passagers, qu'une gaieté folle avait préservés du mal de mer, obligèrent le capitaine à jeter i^'ancre au milieu d'un troupeau

96 TIN MARTAGE DE PAUTS.'

de chèvres qui broutaient le cityse flmri et les saules amers.

— Voici un lieu de repos charmant et un coup d'oeil admirable^ dit la belle Katrina : nous avons à droite cet amphithéâtre d'arbres et de verdure qui monte, par un sentier en spirale, jusqu'à Richmond; à gauche, un magnifique jardin bordé par l'horizon; devant nous, une succession de cottages et de fermes, dont les ruisseaux viennent, par intervalles, arroser la Tamise. Je resterais volontiers ici, à l'ancre, jusqu'à la nuit, pour admirer ce tableau. Qu'en pensezvous, monsieur Lewing?

— Je pense, dit le mari, qu'un excellent dîner nous attend là-haut, et que j'éprouve dans ces parages une faim de naufragé.

— A votre volonté, maître, dit la jeune femme en s'inclinant devant la parole suprême d'un mari ; ordonnez donc au capitaine de mettre à la voile, et de tourner la proue vers le port de Richmond.

— Oh! c'est autre chose, dit Lewing en se levant, je ne m'exposerai pas à subir au retour le tangage et le roulis de cette navigation à sec... Venez, cher baron, prenons les devants pour aller soigner le festin, et recommander le service au land-lord de notre auberge.

A ces mots, Lewing et son ami sautèrent par dessus le bord de la barque, et traversèrent à pied sec le lit de la Tamise, comme les Hébreux traversèrent le Jourdain.

Les maris sont les mêmes partout, pensa Cyprien ; partout ils sont aveugles. Le mariage est comme une ophthalmie universelle, une institution sociale sortie des Quinze-Vingts, sous le règne de Louis IX.

— Ah! je respire! dit Katrina en bonne langue française, aûn de ne pas être comprise du batelier; il n'y a plus d'ombre sur cet admirable tabk-au que Richmond expose devant moi. Croyez-vous, monsieur

de Mayran, que depuis cinq années mon mari ne m'a pas adressé un seul mot de tendresse^ un seul regard d'affection?

— Oui^ Madame, je le crois, parce que je suis depuis longtemps le muet et désolé témoin d'une indifférence qui est un véritable sacrilège.

— Depuis longtemps, avez-vous dit, il me semble?

— J'insiste sur ces mots, et je les répète ; depuis longtemps.

Un sourire divin éclata sur les joues virginales de madame Lewing, et ses lèvres vermeilles s'entr'ouvrirent, sur deux rangs de perles fines, pour laisser échapper un soupir mélodieux.

— Ah ! dit-elle, en attachant ses grands yeux de velours iris sur le jeune homme, quelque chose me disait que je ne me trompais pas... Hélas! lorsqu'on est malheureuse, on ne compte que sur des erreurs... oui, c'est bien vous... je n'en doute plus a présent... je vous reconnaissais de loin, au milieu de tous les gentilshommes de Londres... Vous avez cette grâce parisienne que tous nos dandys n'imiteraient pas... C'est en effet vous... Un noble instinct, commun à ceux de votre nation, vous attirait chaque matin devant la maison où une pauvre femme souffre... Nos regards ne se sont jamais rencontrés... Vous savez combien nos mœurs domestiques sont rigides à Londres ! . . . Une femme n'oserait regarder en face un homme qui ne lui a pas été présenté officiellement!... Nous sommes les esclaves de nos mœurs; mais il nous est permis pourtant, ajouta-t-elle en baissant les yeux, il nous est permis de regarder, dans Regent- Circus, ceux qui ont la délicatesse de ne pas nous regarder.

— Madame, dit Cyprien, exalté de son triomphe infaillible, si nous n'étions pas ici exposés à tous les regards, je me précipiterais à vos pieds; je vous dirais

Page 1