LE RENDEZ-VOUS
Quand on se promène dans une ville quelconque, capitale ou inférieure, et qu'autour de soi on ne découvre que des figures calmes, des promeneurs somnolents, des boutiques silencieuses, des vendeurs méthodiques, des acheteurs méticuleux, on se demande où se cachent les passions humaines et les représentants des péchés mortels ?
Alors, aussi, on est tenté de brûler le Misanthrope et les Maximes de La Rochefoucault, et de donner raison aux épitaphes universelles, qui, dans tous les cimetières, annoncent aux vivants les innombrables vertus de tous les morts.
Toutefois, l'œil d'un observateur exercé saisit, par intervalles, dans ce flux et reflux de foule vertueuse et sereine, un visage dévasté } ar quel({ue orage intérieur, et dont l'expression se détache, avec un vigoureux relief, sur le calme plat du tableau des villes.
Quand on assiste au passage de ce météore en frac, on peut s'aflirmer que bientôt éclatera, dans quelque coin inconnu, flanqué de quatre murs, un drame domestrjue, dont le dénouement, selon l'adresse ou l'imprévoyance des acteurs, àoit s'ensevelir dans la nuit d'un mystère éternel, ou rebondir au grand jour des tribunaux ou sur les pages historiques du romoD,
Par bonheur pour les historiens, ces passages de météores humains sont rares; c'est ce qui donne quelque intérêt aux narrations.
Si chaque homme portait un Vésuve en miniature, à la place du cœur, toutes les maisons de ville et de campague retentiraient d'un drame de passion, et on ne lirait d'autre roman que celui qu'on ferait chez soi.
Estimous-nous heureux, ô nous tous, d'assister à une absence presque totale de passions humaines et de péchés capitaux, et faisons des livres avec les exceptions pour amuser les gens heureux.
Le jour que Gyprien de ^layran traversa Pans, dans son immense diagonale, depuis la gare du chemin d'Orléans, jusqu'à la gare du Nord, il ne rencontra pas un seul visage en harmonie d'expression avec le sien, et ne vit que quelques centaines de mille passants, occupés de leurs affaires, et allant ou venant pour dire ce qu'ils avaient dit la veille, et ce qu'ils rediraient le lendemain.
Par une réflexion subite, notre jeune voyageur envia le sort de cette population bourgeoise, dont chaque individu représentait un intérêt de famille, et n'avait pas du tout l'air de songer à troubler le ménage d'un ami ou d'un voisin.
11 est vrai que Gyprien n'était encore qu'un nouvel initié dans les mystères des passions, qu'un néophyte dans la secte parisienne des séducteurs désœuvrés.
Il continua de se trouver seul de sa profession, dans la colonie de voyagi.^urs qui étalaient leurs faces riantes aux vagons du chemin du Nord, et sur le paquebot de Boulogne à Douvres.
— J'étais pourtant, se cht-il, j'étais fait, moi aussi, à l'image de tous ces hommes avant la terrible nuit de mon château! Probablement ils sont heureux, puisqu'ils sourient atout, et moi je ne souris à rien!
Malgré ces réflexions tristes, notre jeune voyageur.
en mettant le pied sur le môle de Douvres, sentit tout son être se renouveler; il avait trop son^jé à sa femme jusqu'à ce moment, et cet importun souvenir venait de s'évaporer dans l'atmosphère française à la frontière maritime.
L'étendart de la citadelle de Douvres rappela tout de suite au voyageur la douce et divine image de Greenwich et de Richmond.
Il demanda le domestique Stephen à l'office de Ship-Hotel, et Stephen parut.
C'était un garçon au maintien stupide, un amas de chair humaine habillée en laquais, une cinquième roue de berline, une machine de locomotion, sans vapeur.
— Voilà un étrange messager d'amour ! pensa d6 Mayran.
— Au reste, ajouta-t-il après réflexion, c'est bien le garçon qu'il faut à ces sortes d'entreprises; la matière ambulante suffit ; l'esprit compromettrait.
Oh! les femmes savent toujours ce qu'elles font quand elles choisissent nn messager !
— Étes-vous prêt? demanda Cyprien au domestique.
Celui-ci répondit, en arrondissant sa large bouche, en forme d'O, avec une longue aspiration gutturale ; ce qui veut dire oui dans la langue muette des domestiques anglais.
— En voiture, et partons, ajouta Cyprien.
Le domestique s'empara du porte-manteau du voyageur, le déposa dans la berline, monta sur le siège du cocher, et, au dernier ordre reçu, il lança ses chevaux sur la route de Rochester.
On fît une halte très-courte à Cantorbéry, le temps de dîner. En voyage, quel que soit l'état du cœur, on dîne toujours.
Quand Cyprien se remit en route, la nuit couvrait
de ses premières ombres les tours gothiques de la cathédrale où révoque Thomas fut égorgé.
La voiture filait cinq lieues à l'heure, il était impossible de saisir au vol quelques aspects de la campagne; les masses d'arbres disparaissaient confusément, comme à la lisière d'un chemin de fer.
Sur le pays du romancier Lewis, Cyprien se rappela, dans cette circonstance, la course nocturne où la voiture de la Nonne sanglante fut emportée à travers précipices et ravins.
Puisque le cocher lance son attelage avec cette vitesse, pensait de Mayran, c'est qu'il obéit à un ordre; et notre jeune séducteur fredonna joyeusement cette phrase naïve d'Hérold, dans Zampa:
A son impatience
La belle ne peut résister.
Oui, doublez encore vos élans, chevaux de noble sang d'Albion, race d'hippogriffes, fils des coursiers du Fingal ! s'écriait-il dans son âme.
Franchissez les torrents et les abîmes, comme les oiseaux, vos frères de l'air ! Emportez-moi aux pieds de cette femme, qui est reine de cette île par la beauté; chaque minute gagnée est un siècle de bonheur ajouté à la vie de mon amour.
Llmpatience extrême verse une brume dans le cerveau, et nous enlève la perception de l'espace parcouru et de? lieures écoulées.
Quand la voiture s'arrêta, notre jeune voyageur n'aurait su préciser au juste la distance qu'il venait de franchir. Seulement, à l'horizon du Nord, une large bande, dessinée comme une frange lumineuse au bas d'un ciel très-noir^ indiquait que Londres n'était pas loin.
U4 UN MATIIAGE DE PAUTSé'
Celte ville énorme, tout éclairée par un firmament de gaz, se révèle ainsi la nuit aux voyagLurs, à, une grande distance, et prêtt^auciel une illumination que le ciel ne lui rendra jamais.
De Mayran entendit le grincement de la grille-, et au mùme instant le cocher ouvrit la portière, se découvrit avec un respect gauche, et désigna du doigt, au fond d'une cour, un" grande porte entr'ouvcrte, qui laissait échapper un maigre rayon de lumière intérieure sur les marches du perron.
Ohéissant à une pensée de générosité, la première de sa vie d'égoïste, Cyprien allait ouvrir son gras portefeuille pour en extraire un billet de cinq livres et le donner au domestique.
Mais il se contenta d'avoir eu cette pensée généreuse, et, comme le cocher ne demanda rien, il ne donna rien, pas même un de ces merci éconoaiiques qu'il prodiguait à Ugolo. Il est vrai qu'un gentilhomme ne remercie jamais un domestique sur le sol libre de l'Angleterre. Cyprien fit une double économie cette fois.
Il ne remarqua, dans les ténèbres, que très-confusé-nent la façade de la maison; il franchit la cour dun pas leste^ poussa la porte avec précaution, et entra dans un vestibule, humide comme une caverne, et sombrement éclairé par une lampe aux abois.
Un appel inarticulé, mais d'une mélo.lie inefflible; descendit de l'escalier et fit tressaillir le jeune homme ; il leva les yeux et aperçut une main charmante -jui complétait l'appel par le signal; en deux bonds il supprima l'escalier.
La céleste femme n'attendit pas Cyprien; elle courut se réfugier dans une chambre, se juta dans un fa.uteuil et se voila le visage avec ses mains. , Au même instant, Cyprien tomba devant ses genoux et déclama une énorme quantité de ces phrases dé-
UN SrÀÏÏIAGE X.Z PAiits; 4i5
cousues, que les amants comprennent, mais que les lecteurs ne comprendraient pas.
La belle Katrina laissa tomber ses mains sur les mains de Cyprien, et le regardant avec des yeux humides de tendresse :
— C'est donc bien vrai, lui dit-elle, vous êtes venu, vous m'avez obéi, vous quittez la France pour moi! vous, si charmant, si jeune, si spirituel, si beau, vous vous arrachez à vos délices de Paris dont vous êtes l'idole, pour me suivre dans des pays inconnus, où je n'aurai rien, hélas ! rien à vous offrir, comme compensation de ce que vous avez perdu !
— Oh! ne blasphémez pas contre vous! dit de Mayran exalté; ange du bonheur, divine femme, je paierai de ma vie un lendemain de votre amour. Non, vous ne savez pas de quel abime de désespoir votre grâce m'a retiré, pour m'élever au dessus des heureux du monde. Suivez vos inspirations, céleste femme, traversez les continents et les ffieis, soyez l'étoile de mes voyages, je vous suivrai partout et toujours, tant que votre beauté rayonnera sur mon chemin.
— Qu'il est beau en parlant comme cela ! — dit la jeune femme, en régularisant, avec ses doigts, le désordre de la chevelure de Gyprien. — Voyons, maintenant, il faut parler raison
— Oui, parlons raison, interrompit Gyprien.
— Taisez-vous donc, Monsieur — poursuivit en riant Katrina; — laissez-moi achever... Seriez-vous bien aise que mon mari vînt nous surprendre ici en
criminelle conversation? Oh! mon ami comme
vous êtes devenu pâle tout à coup!... Est-ce que vous allez vous trouver mal, comme une petite femme, pour une plaisanterie?... Allons, :\Ionsieur, reprenez donc vos belles couleurs...
— C'est que — dit Gyprien en s'efforc mt de sou-
i\G TJN MARIAGE DE PAKIS.
rire et de parler avec assurance — c'est que vous 311 'avez rappelé une terrible histoire... une histoire dont le meilleur de mes amis a été le héros... C'était ahsolument comme ici... Il était à genoux^ lui... le mari entra.., et l'autre fut étranglé.
— iMais il y en a mille d'histoires dans ce genre, mon ami, dit Katrina en riant. — Mais cela n'empêchera jamais rien... A propos^ avez-vous des armes sur vous ?
— Non... à quoi bon des armes?
— A rien du tout, mon ami, c'est juste. Les armes ne servent qu'à se faire tuer... Hélas! cela me fait songer — ajouta Katrina en soupirant — qu'il m'a été impossible d'emporter mes bijoux, et un charmant petit poignard, avec des incrustations de pierreries. . . Ce sont de précieuses ressources dans l'occasion, et
— Que dites-vous là, mon ange? interrompit Cyprien en prenant son porte-feuille; — nous avons là de quoi vivre en nababs toute notre vie, nous et nos enfants.
— Vous êtes vraiment un homme adorable, mon beau libérateur! dit Katrina, en serrant les mains de Cyprien, avec l'énergie de la reconnaissance. — Que TOUS êtes grand et généreux, mon noble ami! et qu'elle est heureuse la femme que vous honorez de votre amour !
Cyprien, toujours à genoux devant son idole, dévorait de ses regards le visage de la jeune femme, lorsqu'il vit soudainement éclater sur ce visage une surprise d'effroi au dessus de toute faculté descriptive de Ijlume ou de pinceau.
Katrina poussa un cri aigu et sourd, fit un sourire de Bedlaw, et allongea convulsivement son bras vers le fond de la chambre, comme pour désigner quelque subite et épouvantable apparition.
Le jeune homme bondit sur ses pieds, et se ro-
UN MARIAGE DE TARlS; 117
tourna/ en suivant la direclion du doigt de Katrina.
Un Anglais de stature colossale, et nu jusqu'à la ceinture, attachait des ,/?gards de vampire sur la femme, et envoyait des sourires de démon à Cyprien.
Katrina s'élança de son fauteuil, poussa un cri lugubre, se débattit contre l'obsession d'une crise nerveuse, et tomba sans connaissance; du moins tout cela ressemblait à la vérité.
Le jeune homme allait se précipiter sur elle, pour lui prodiguer des secours, lorsque l'Anglais fît trois pas, et le repoussant d'un bras d'athlète, il enleva Katrina évanouie, souffla sur la lampe, et fermant la porte à triple tour, il laissa Cyprien dans une profonde obscurité.
L'homme qui résiste à un pareil coup de foudre et ne tombe pas, la face contre terre, a des lames de bronze sur son épiderme, ou des couches de glace dans son cerveau.
De Mayran resta debout, et l'œil fixé sur le côté de la chambre où Katrina et son gigantesque ravisseur Tenaient de disparaître. Doué d'une de ces stoïques organisations qui ne connaissent ni l'extrême courage, ni l'extrême peur, il garda quelque temps, dans les ténèbres, sa pose d'immobilité, pour prêter l'oreille aux bruits extérieurs, et entendre, au milieu du silence de la nuit, une plainte, un cri, un appel qui pouvaient le mettre sur la trace d'une conjecture, et le fixer, au moins vaguement, sur cette horrible situation.
La maison garda son mystère; le jeune homme resta environné de ténèbres et de silence, comme s'il eût été enseveli vivant dans une de ces chambres tumulaires que les quatre murs d'une pyramide enveloppant de tous côtés.
Il fit quelques pas à tâtons vers le côté où il supposait qu'il y avait des fenêtres ; mais ses doigts^» aui
M8 TIN MATIIAGE DE PAnTS;
effleuraient avec précaulion tous les corps solides^ ne rencontrèrent pas ce qu'ils cherchaient.
Il est vrai que le malheureux prisonnier, après avoir sondé les ténèbres en tous les sens, perdit bientôt tous ses points de recomiaissince, et il éprouva les angoisses du naufragé qui roule au fond de l'abîme, et retient son dernier souffle pour prolonger sa lutte avec Focéan.
Les accidents malheureux que Cyprien subissait depuis deux mois avaient commencé, dans son caractère, un travail d'épuration morale, dont il ressentit les premiers effets en cette occasion.
Ainsi, loin de trembler sur son sort et d'établir des conjectures désolantes sur l'avenir très-prochain qui lui était réservé, il concentra toutes ses pensées sur la jeune femme, si brutalement arrachée à son amour.
Sans doute, pensa-t-il, Katrina, dominée par sa passion, aura négligé ces mesures de prudence qui font le salut de deux amants. Ne pouvant agir seule, elle se sera confiée à quelque vile créature subalterne, qui aura tendu sous ses pieds et sous les miens, un piège infernal. Quelle sécurité y a-t-il en ce pays? Aucune. L'ordre règne dans les rues des villes; mais le brigandage triomphe, entre quatre murs, sous l'inviolabilité de la maison et la prot'jction de la loi. Toute porte fermée peut receler un crime, et cette porte il est défendu à la justice extérieure de l'ouvrir. Respect au crime clandesliu! Guerre au crime public!... Pauvre jeune femme!
Et il n'ajouta pas un seul mot de compassion sur son propre sort.
C'est alors qu'il s'avoua, en frémissant de jalousie, tout Tamonr qu'il portait k cette femme; et il sentit brûler sur son front les racines de ses cheveux, et se fendre les artères de son cou, en songeant aux scènes
u:,' îrATiTACT; de tatiis. ii9
de brutalité révoltante qui s*accompli<:?aienl en ce moment sous quelque voûte de repaire, où la victime appelait en vain un défenseur.
Aucune issue, aucun rayon, aucm '^l conducteur pour diriger les pas et la volonté de ce jeune homme dans ce labyrinthe de ténèbres : il ne lui restait pas même cet espoir qui ranima le courage de l'artiste égaré sous les voûtes des catacombes de Saint-Sébastien ; en retrouvant la lumière du soleil ou des étoiles, Cyprien ne pouvait rencontrer que le visage d'un bandit et la pointe d'un poignard.
Ces embûches que dressent de hardis brigands en suspendant une femme, en guise d'anpàt, au bout de leur hameçon, se renouvellent souvent en Angleterre; les étrangers le savent; mais l'expérience, cette Cassandre éternelle, n'éclaire pas mieux les individus que les nations.
Cependant Cyprien abîmé dans ses réflexions, se révoltait à l'idée de faire peser sur cette femme divine une accusation de complicité.
Oui, se disait-il, je sais bien qu'il y en a de ces honteuses créatures, ivres d aie et de porto, de ces syrènes à voix rauque, de ces Circés d'étouffoirs, qui entraînent, la nuit, un homme, dans quelque masure lézardée par la Tamise, et le livrent aux mains des proxénètes hideux de la prostitution; mais ici, ici, il y a deux victimes et pas de trahison de femme! Elle et moi nous sommes tombés dans le même piège de mort. Soupçonner un instant cet ange de douceur, d'amour, d'innocence et de beauté ! Oh ! jamais pareille injura ne souillera mon esprit! Je veux mourir, en lui gardant toute la pureté de mon adoration.
Le jeune prisonnier, pour se distraire des horreurs de sa situation, donnait ainsi toutes ses pensées à une malheureuse femme, victime comme lui d'un at-
d20 UN MARTÀGE DE PARTS.'
tentât^ lorsqu'il entendit assez distinctement grincer les ressorts d'une porte, presque à son côté.
Une voix distincte, quoique très-voilée, prononça ces mots à l'oreille de Cyprien :
— Pas un cri, pas un mouvement, ou vous êtes mort.
Par une de ces illusions, fort naturelles en pareille occurrence, Cyprien crut reconnaître cette voix, sous le déguisement qui la couvrait.
— Celui qui vous parle, poursuivit la même voix, tient un poignard, et ne veut pas vous tuer, si vous êtes docile; mais, malgré sa répugnance à verser le sang de la créature de Dieu, crime sans pardon, làhaut, il vous fera égorger par d'autres, et sur-lechamp, si vous n'obéissez pas à ses ordres. Écoutez, et répondez à voix basse :
— Quelle est la somme que vous avez en billets de banque dans votre portefeuille?
— Douze mille livres sterling.
— Donnez-moi ce portefeuille, tout de suite. Vous pouvez me tuer et me le voler après, si bon
TOUS semble, mais je ne vous le donnerai pas.
— Prenez garde ! dit la voix d'un ton strident, ces ténèbres sont impénétrables; elles défendent mal l'insolence; une arme de mort est dans ma main : vous ne verrez pas l'éclair, vous sentirez la foudre. Je vous donne une minute pour réfléchir, c'est trop.
— Cet argent ne m'appartient pas, répondit le jeune homme; voilà pourquoi je ne puis vous le donner. Prenez-le, vous dis-je, mais je vous dis que je le défendrai.
— Et à qui donc, appartient-il, cet argent? demanda la voiî». d'un ton railleur.
— Il est destiné à une femme qui a tout abandonné pour moi, famille et foi tune, et qui n'a plus que moi au monde pour protecteur.
TJN MARIAGE DE PARtS; 421
— Ah ! c'est ainsi, dit la voix ; eh bien ! ne perdons pas un temps précieux. Donnez-moi la main, retenez votre souffle, marchez avec précaution, et, quelque horrible tableau que vous puissiez voir, gardez le silence le plus profond.
Où donc ai-je entendu cette voix dans ma vie? Telle fut la seule réflexion de Gyprien, à cette heure suprême; et livrant sa main à une main iuvisible, il suivit SQfi mystérieux conducteur.
L0RGI2
Sur le chemin ténébreux, composé de couloirs et de petites chambres, où Gyprien était conduit en aveugle, il éprouva vingt fois la violente tentation de saisir à la gorge son guide, de lui arracher son arme, de le tuer et de voler au secours de madame Lewing; mais il fut vingt fois retenu par la même idée de prudence qui retient un voyageur devant un seul bandit, sur la cime de la montagne de Witerbe. A dix pas dans la forêtj il y a toujours vin^t carabines que le voyageur ne voit pas, et toutes prêtes à faire feu sur lui, au moindre mouvement de rébellion.
Derrière son conducteur, notre jeune prisonnier entrevoyait tout un repaire de bandits, et il aurait infailliblement succombé, ensuite, dans une lutte inégale, sans autre profit pour cette femme, dont il était Tunique défenseur.
Après bien des détours, de Mayran fut introduit dans une chambre humide, dont le plancher couvert
122 UN MARTACE DE TArJS.
d'une terre argileuse amortissait le bruit des pas. Son guide lui dit à l'oreille :
— Avancez jusqu'au bout; quand vous aurez fait dix pas, vous verrez une lueur sortir d'un soupirail étroit, et vous regarderez ce qui se passe dans la salle inférieure. Si vous poussez un seul cri, si vous dites un seul mot, vous ne reverrez plus la clarté du jour. Je vous attends ici.
— Où donc ai-je entendu la voix de cet homme? répéta encore mentalement Gyprien; et quel étrange intérêt me porte ce bandit qui peut me tuer et me voler sans risque, et qui m'accorde un si long sursis ?
Les dix pas comptés, Gyprien vit en effet devant lui une lueur blafarde, et il entendit des voix confuses, qui montaient par le petit soupirail désigné.
Gomme on l'avait rendu maître de ses mouvements, il se pencha sur cette ouverture, et ce qu'il vit, ce qu'il entendit, appartient beaucoup plus au domaine des songes qu'à la réalité.
Autour dune table, éclairée par des chandelles, trois hommes et une femme parlaient, riaient, et surtout buvaient avec une intempérance qui ressemblait plutôt à une orgie de brigands qu'à un repas Je famille.
Du premier coup d'oeil, Gyprien ne vit que l'ensemble de ce tableau, et il ne reconnut personne. Il est vrai qu'il était loin de s'attendre à rectumaîtie quelqu'un dans les acteurs de ce drame ténébreux.
La femme fixa d'abord l'attention de Gyprien ; elle était assise sur les genoux d'un convive, et elle portait un tost à trois amants; sa chevelure superbe ruisselait sur ses épaules découvertes ; son visage éclatait en étincelles, ses yeux étaient deux tisons rougis au feu de linipudicité; d'une main, elle tenait un verre, et de l'autre elle frappait la table et faisait bondir les Qacous.
— Mes amis, mes très-chers amis, criai t-cUe d'une voix déjà rauque d'ivresse, n^oublions pas aussi de boire à Cyprien de Mayran. Je bois ce verre de clairet à cet excellent jeune homme qui nous enrichit tous ce soir !
— Oui, oui, buvons à Cyprien de IMayran ! dirent les hommes; mais nous boirons encore à sa santé quand il sera mort.
Cyprien mordit ses poings, heurta son front contre l'angle du soupirail, se secoua convulsivement, comme on fait dans les rêves intolérables, lorsqu'on veut se réveiller et s'arracher avec violence aux horreurs d'une infernale vision ; mais ce qu'il voyait n'était qu'un tableau trop réel... Cette femme qu'il s'efforçait de ne pas reconnaître dans l'orgie de ce lieu infâme, c'était bien la chaste beauté de Richmond, la naïve Katrina, l'esclave infortunée de M. Lewing.
Il était là, lui aussi, auprès d'elle, ce mari prétendu, avec le faux baron soa ami, et le désordre de leur toilette, de leurs paroles, de leurs gestes, de leurs regards, annonçait déjà une ivresse arrivée au délire.
Katrina était assise sur les genoux de l'homme hideux qui venait de l'enlever, dans un faux évanouissement, sous les yeux de Cyprien.
La salle basse où mugissait l'orgie semblait appartenir à une vieille maison dévastée par une invasion de bandits, et qui servait, depuis longtemps, de théâtre à des scènes de brigandage, de débauche^ de viol et d'assassinat.
Sur les panneaux des murs, flottaient des lambeaux de tapisserie humide qui avaient entraîné, dans leur chute, de vieux cadres de tableaux et de miroirs brisés.
L'ameublement de ce local aurait donné l'inventaire suivant : de hideux grabats é ventres, sur des monceaux de paille de maïs en putréfaction; un lit
i2i M MARTAGE DE PARTS.'
recouvert de suaires en cîiarpie, entre quatre tentures de haillons qui furent des rideaux; d'informes débri? de vaisselle grasse, de nappes vineuses, de flacons dé capités, de fleurs moisies, de verres boiteux; et sur ce chaos d'immondices, de boue, de sang ûgé, de souillures, s'épaississait une atmosphère fétide qui semblait produite par les exhalaisons de tous les crimes effrontément accomplis dans ce repaire infernal.
— Notre ami San-Quirico se fait bien attendre, disait celui que nous continuerons d'appeler Lewing.
— C'est vrai, disait Georges, le baron; je le croyais plus expéditif que cela.
— Que le diable m'épouse ! disait Katrina, en crispant ses doigts dans la chevelure de son voisin — si je. ne fais pas un mort avec un vivant entre deux coups de balancier! Ils sont pourtant deux, ià-haut: San- Quirico et cette bête fauve de Stephen !
— Si le vin m'avait laissé deux jambes, disait Georges, le baron, j'irais voir ce qu'on fait là-haut.
— Tu ne dis rien, toi, gros garçon? s'écria Lewing en apostrophant le colosse demi nu.
— Je fais mieux que parler, je bois, disait le géant, et je ne m'inquiète pas de San-Quirico et de Stephen. Il faut du temps pour bien faire les choses. San-Quirico sait son métier de diable sur le bout de sa griffe. Je me repose sur lui comme sur moi. J'aime mieux qu'il soit là-haut qu'à cette table. Le vin qu'il aurait bu, nous le buvons. C'est autant de pris sur un ami. San-Quirico travaille bien. Il laisse le condamné en chapelle, à la mode d'Espagne; il le fait mourir aux trois quarts de peur et il n'aura presque plus rien à faire, lorsqu'il le tuera. Je bois ce verre de genièvre au brave San-Quirico.
— A San-Quirico ! dirent les autres, en trio d accord prolongé.
— Go cher Cyprien de Mayran — dit Katrina eu
TIN MARIAGE DE PARTS: !2d
roulant son beau bras nu autour du cou du colosse — ce sera un mort superbe; et, comme il est très-fier de sa beauté, cette idée le consolera de son vivant.
— Je bois encore un dernier verre d'absinthe, pour me donner Pappétit de la boisson, à notre ami San- Quirico ! dit le géant, et j'en boirai encore quinze derniers, comme celui-là.
La femme et les deux hommes firent honneur à ce tost.
— Mais, à force de boire à San-Quirico, dit Georges, nous ne lui laisserons que de l'eau à pomper quand il descendra.
— Bah! dit le colosse, demain nous serons tous riches comme des brasseurs de porter, et nous achèterons son lac de houblon à Barclay-Perkins : San-Quirico y nagera en buvant.
— Je n'aime pas le porter, moi — dit Katrina, en avalant d'un trait un verre de porto. — Je vous laisse acheter ce que vous voudrez avec votre argent, et je garde le mien. San-Quirico m'a promis mille livres pour ma part, et, quand je les aurai, je m'embarque pour Canton, et je me fais épouser par l'empereur de la Chine, comme une vertu blanche du West-End, avec ma robe de nymphe du foyer de Drury-Lane.
— C'est drôle — dit Lewing en se frottant les yeux; — je viens de dormir deux minutes, les yeux ouverts, et j'ai rêvé que nous buvions du punch dans le bassin de la pelouse de Richmond, avec le défunt Cyprien de Mayran .
— A-t-il été bête à Richmond, ce cher Cyprien l dit Katrina.
— Et à Greenwich ? dit Georges.
— Et partout, dit Lewing.
— Que le diable vous caresse tous, s'écria le colosse; vous auriez tous été bètes comme lui\ San-Quirico avait fait, avec les conseils du diable ^ un plan à dé-
126 UN MATITÂGE DE PAllTS;
triiire le plus fin. Saii-Qiiirico a mené à la lisière ce pauvre Français, depuis la loge de Drury-Lane jusqu'à cette chambre de là-haut...
— Eh ! dites donc, colosse à trois ponts! s'écria la jeune femme, est-ce que je n'ai pas bien joué mon rôle, moi?
— Comme un ange de l'enfer, mon doux coeur, répondit le géant en embrassant Katrina; mais San- Quirico vous avait fait à tous la leçon... Hourra pour San-Quirico !
Les mains s'allongèrent mollement cette fois pour prendre les verres que le colosse venait de remplir de cette essence de mort qu'on appelle eau-de-vie. Après ce dernier tost, les yeux se voilèrsmt; une paralysie subite engourdit la jeune femme et ses deux complices de Richraond , lesquels se laissèrent îomber sur les grabats voisins avec une raideur de mort,
Katrina inclina la tète sur l'épaule du géant et s'endorinit.
Celui-ci jeta un regard satisfait sur cette scène, et, se dégageant des étreintes de la jeune femme, il la déposa sur un monceau de paille comme un objet de rebut; et, ouvrant une petite Incarne, il regarda le ciel comme pour lui demander l'heure, et disparut.
Le supplice que Cyprien de Mayran venait de subir n'a pas de nom dans le vocabulaire des bourreaux ; il avait tout vu et tout entendu, avec cet acharnement de curiosité homicide qu'on attache aux tableaux qui glacent le sang de la vie dans le foyer du cœur.
Il se releva sur ce plancher funèbre, comme se relèverait le cadavre d'un supplicié galvanisé sur l'échafaud , et quand il fut debout, ses pieds se refusèrent au mouvement des pas.
Une main invisible, la main du conrlucteur mystérieux, se posa sur le bras de Cyprien et le fit tressail-
TJN MAÏÏTAGE DE PARIS. 427
lir, en remettant sa pensée sur Pétat véritable de sa situation.
L'orgueil de ce jeune homme, qu'une si violente crise avait abattu, se réveilla un inslant et lui donna une énergie factice dont il avait besoin pour tomber avec honneur devaîit d'ignobles assassins.
— Me voilà, je suis prêt; marchons, dit-il avec une assurance d'emprunt.
— Après ce que vous avez vu et ce que vous avez entendu — dit le guide, qui devait être et qui était en effet ce San-Quirico dont avaient tant parlé ces bandits — vous ne devez espérer ni grâce ni salut.
— Dans un repaire de brigands, Ihonnête homme ne doit compter que sur la mort, dit Cyprien en reprenant une véritable fermeté.
— N'insultez pas, cela ne sert à rien, dit San-Quirico, toujours à voix très-basse, comme s'il eût craint d'être entendu. — Sachez mourir avec la résignation muette du gentilhomme.
— Ce n'est pas au bourreau à dicter des conseils à la victime , répondit Cyprien ; faites votre métier, et je ferai mon devoir.
— Vous ne tenez donc pas à la vie? demanda San- Quirico d'un ton calme.
— J'y tenais hier, je n'y tiens plus aujourd'hui.
— J'entends, poursuivit San-Qiiirioo ; vous étiez amoureux de cette femme, et vous ne craignez pas la mort dans cette minute de désespoir; mais, demain, si vous êtes vivant, vous aurez honte de votre amour, et vous ne pen^^erez plus à cette femme que pour la maudire et la mépriser.
Cyprien garda le silence.
— Eh bien ! votre vie est en nos mains, poursuivit San-Quirico , et je vous la donne à une seule condition.
Après une longue pause, le prisonnier répondit :
428 tJN MABTAGE DE PAUIS;
— Si votre condition est offensante^, ne la proposez pas; égorgez.
— Une condition toute simple, poursuivit l'autre; vous allez me donner votre parole de gentilhomme que vous quitterez l'Angleterre, et que vous garderez le silence sur les événements de cette nuit.
— Vous n'exigerez rien de plus? demanda Cyprien d'une voix émue.
— Rien de plus.
— Je jure sur mon honneur de gentilhomme que je quitterai l'Angleterre cette nuit, et que toute cette horrible histoire sera ensevelie dans le fond de ma pensée pour ne jamais en sortir.
— C'est bien !
— Voilà mon portefeuille, dit de Mayran ; il est à vous, je vous le donne. Vous ne commettez pas un vol, vous acceptez un présent.
San-Quirico prit à tâtons le portefeuille, Touvrit, et s'assura minutieusement avec ses doigts que la somme renfermée était énorme, après quoi, il noua un épais foulard sur les yeux de Cyprien, et le conduisit par la main dans la cour de la maison.
Une voiture attelée les attendait.
Cyprien y monta le premier; San-Quirico et son gigantesque complice, couvert d'un water-proof, montèrent ensuite. Stephen lança les chevaux à toute bride, et ils voyagèrent jusqu'aux dernières étoiles avec une vitesse de course au clocher.
La voiture s'arrêta. Sau-Quirico donna un billet de cent livres à Cyprien, le fil descendre sur la grande route, et au môme instant les chevaux rebroussèrent chemin, et emportèrent la voiture vers l'horizon opposé.
Cyprien dénoua son bandeau, et ses yeux i b mouillèrent de larmes do joie en contemplant les j remières lueurs de l'aube sur la cime des arbres voisins.
A qiiel prodige, ou à quel scrupule devaît-il la vie et la liberté ? Voilà ce qu'il ne put approfondir. A cette heure, le plus important pour lui était do respirer un air suave , de revoir les clioser charmantes que la nature prodigue aux splendeurs de l'aurore, et de s'abandonner aux douces extases de sa résurrection.
Le plus brave peut affronter la mort dans l'occasion; mais si, au bout de cette épreuve, il vient à rencontrer la vie, le plus brave ne la dédaigne pas, et il remercie le ciel d'avoir ajourné sa mort à un temps indétermiaé.
Au point du jour, Gyprien découvrit autour de lui un cercle immense de campagne, sans habitation.
Il marcha au hasard, vers le midi, avec l'espoir de rencontrer des paysans ou des bergers, pour se présenter comme un touriste égaré, qui demande son chemin.
Mais les paysans n'habitent pas les champs, en Angleterre, et les troupeaux bondissent sur les pâturages, libres du joug des pasteurs. J'ai traversé l'Angleterre dans toute sa longueur, et je n'ai jamais vu qu'un berger; c'était un jeune homme, très-bien vêtu et ganté, lisant le Morning-Chronicle, sous un hêtre touffu.
Cependant, comme toute campagne fait supposer le Toisinage d'une ville, d'un village, d'une ferme ou d'un château, notre jeune voyageur suivit, sans crainte, la même direction, et, au lever du soleil, il Tit tourbillonner une fumée de foyer domestique, sur des massifs d'arbres, qui voilaient, à coup sûr, une maison.
Malgré la profonde blessure de son cœur, Cyprien de Mayran éprouva une joie bien vive en voyant dans cette oasis anglaise, des êtres humains doués de vertus hospitalières.
Cette joie redoubla encore lorsqu'il apprit que Douvres n'était qu'à trois milles de cette maison; et
qu'il pourrait arriver à ce port avant le départ du premier paquebot.
Muni de renseignements minutieux sur le chemin de traverse qu'il devait suivre, notre agile piéton allongea ses pas sur une allée de jardin anglais, où deux haies d'arbres gracieux s'embrassaient par leurs cimes, et voilaient le soleil.
C'était la première fois de sa vie que Cyprien daignait accorder un regard d'admiration aux lueurs de l'aurore, aux perles des pelouses, à la gaieté des eaux vives, au rayonnement joyeux de la campagne, à la grâce embaumée des jardins, au réveil des maisons rustiques, à tous ces divins joyaux que la nature suspend aux franges de sa robe, dans sa coquetterie matinale, pour mériter les premières caresses du soleil.
Le jeune homme se sentit purifié des souillures de la dernière unit et de la honte accablante de son amour. L'air virginal qui entrait à Ûots dans sa poitrine, le délivrait de son mauvais levain, et semblait lui révéler un avenir exempt des cruelles agitations du passé.
Il ne s'arrêta que quelques instants à Douvres, il monta en paquebot, et, bien avant le départ, se réfugia dans sa cabine, pour y trouver sinon le sommeil du moins le repos.
Même avec le plus urgent besoin de sommeil, il est fort difficile de dormir à bord des paquebots qui trar versent ce bras de mer appelé la Manche.
Le tangage et le roulis sont les moindres fléaux qui entretiennent l'insomnie. A l'unisson des voix de l'océan, mugissent les voix di>s passagers, et les ouragans de gaieté folle qui éclatent i)armi les groupes des fils d'Albion, enchantés de quitter leur lie pour les déUces de Paris.
Au dessus du fracas des rondes et des hymnes d'allégresse des insulaires émigrantS; planent les QqIz
loqiies furibonds des voyageurs français, qui se racontent tons à la fois, dans un monologue choral, leurs exploits de commorce et d'ainour, sur la terre des femmes faciles et des industries qui ne le sont pas.
Cypnon avait pour voisins de repos, deux compatriotes turbulents, qui échangeaient leurs souvenirs de voyage, pour neutraliser le mal de mer.
Tant que les deux passagers établirent des points de comparaison entre les monuments de Paris et ceux de Londres, et proclamèrent la supériorité de Tarchitecture de la iSIadeleine et de la Bourse, sur l'église de Saint-Paul et le palais de Sommerset, Cyprien ne les écouta que d'une oreille indolente ; mais tout à coup il prêta une attention singulière aux premières phrases d'une anecdote, dont la véracité fut mise en doute par l'un des deux interlocuteurs, ce qui obligea l'autre à tirer de sa poche un numéro du Nouvelliste de Londres qui racontait authentiquement l'affaire, d'après les débats publics d*un tribunal.
L'article en lecture était ainsi conçu :
« Stanislas G***, riche voyageur de commerce, logé « à VHôtel de la Flotte, dans Fleet-street, avait été « attiré, par des manœuvres frauduleuses, dans un a lieu sans nom, où une jeune lîlle de quinze ans, « nommée Lisa, lui avait donné un rendez-vous. Les « parents de Lisa envahirent comme des furieux la c maison, et intentèrent un procès en réparation « d'honneur à Stanislas G***. La jeune et naïve Lisa, « admise à prêter serment, jura sur la Bible que ce « gentilhomme avait promis de l'épouser, et fondit « en larmes de désespoir devant le magistrat. Le proc ces à duré deux ans, selon l'usage de nos procès de « Londres, et Stanislas G*** a été condamné au ma- 0 riage, sous peine d'une amende de mille livres ster- .a ling, et d'un emprisounemeut de cinq ans.
a II serait temps de réviser cette vieille et absurde c( législation. »
— Et pourquoi la réviser, dit Fun des passagers? Cette justice paraît injuste au premier abord ; mais, après réflexion, elle est évidemment juste et morale.
— Ah ! voilà qui est fort ! dit l'autre : Comment ! une femme, une jeune fille dresseront un piége à un pauvre diable d'étranger, et la justice prononcera contre l'étranger une sentence de mariage, d'amende, ou d'emprisonnement !
-— Tout cela est conforme à la grande liberté de l'Angleterre : tout cela est aussi très-moral. Vous êtes avertis qu'il y a péril à suivre des femmes suspectes; on vous crie cet avis charitable, de tous côtés, quand vous mettez le pied sur l'île. Eh bien ! tant pis pour vous, si vous aimez mieux obéir k l'aiguillon de l'immoralité qu'au chaste conseil de la sagesse. Pourquoi voulez-vous que la loi vous protège, si vous même, vous ne vous protégez pas? Si vous passez outre, c'est que vous acceptez la jurisprudence du pays, avec ses conséquences les plus onéreuses. La loi et la morale vous disent : Vivez au sein de vos familles; respectezvous dans vos mœurs; ayez souci de votre dignité. Vous fermez l'oreille, vous vous lancez vers l'inconnu, vous marchez dans les ténèbres de vos folies, et vous vous brisez contre un ignoble écueil! Résignez-vous, taisez-vous, ne vous plaignez pas.
Cette explication termina l'entretien.
De Mayran frémissait en écoutant ces paroles, et il s'estimait encore très-heureux de n'avoir pas rencontré, sur ses pas, un piège d'un autre genre, comme l'aventure de Stanislas, ce mari malgré lui.
Cette réflexion ramena naturellement la pensée de Cyprien vers sa jeune femme, et, pour la première fois depuis la scène nocturne du cluitcau, ce souvenir ne fut accompagné d'aucune irritation. Écrasé sous le
se poids de ses propres erreurs, il n'eut pas la force de jeter une pierre à la femme coupable, et en débarquant à Calais, il prit une humble attitude, comme s'il eût demandé à la terre de France la faveur d'y être accueilli pour commencer une vie d'expiation... Hélas ! tous les miaui's n'avaient pas disparu sur Tliorizon de son avenir I
UNE YISION AU GOLYSEB
Cette fois, en entrant à Paris^ de ^layran descendit dans son hôtel, et comme il désespérait de retrouver «on fidèle Ugolo^ il prit un nouveau domestique, et réduisit le modeâte train de sa maison à ce seul serviteur.
Il éprouva une émotion impossible à exprimer, en ouvrant la porte d^ la chambre de sa femme.
Cette calme retraite, où il retrouvait éparses toutes ■£s gracieuses futilités du gynécée parisien, où l'atmosphère gardait encore le parfum des dernières fleurs qui avaient réjoui Lucile, lui donna une extase divine, après rhorrible tableau de l'orgie et du repaire anglais.
Sa jalousie, excitée par de trop justes motifs, s'évanouissait iusgisiblement. et, à force de confondre dans la même pensée, d'abord ses fautes personnelles, ensuite le touchant repentir de sa 'femme, puis la mort de Rodolphe JefTery, il sentit renaître au fond de son cœur le charme sensuel des premiers jours de son union, et sa fatuité, son orgueil, son amourpropre, ses défauts anciens^ tous meurtris dans les