‹ Un mariage de ParisChapitre 12 sur 40 · X. YU · texte numérisé non relu

X. YU

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aventures récentes, et n'épaississant plus leur bandeau fatal sur ses yeux, il revint peu à peu à la générosité qui pardonne, à Tamour impériuu.i. qui veut /econquérir son bonheur.

Si le jeune héros de cette histoire momie s'était abandonné à ce premier mouvement, il aurait tout de suite écrit à sa femme la lettre du pardon et de Toubli; mais il renvoya cette résolution généreuse au lendemain, pour lui donner une maturité indispensable; et, le lendemain arrivé, il se félicita d'avoir suivi l'inspiration de la veille.

Il raisonnait fort juste, en effet.

Ma femme, se disait-il, a commis une faute que le pardon d'un mari couvre bien rarement; mais il y a ici des circonslances atténuantes qui parlent pour elle, devant mon suprême tribunal, et qui semblent mériter un pardon exceptionnel.

Le Rodolphe n'existe plus, et la femme coupable se repent. Tout cela est très-bien.

Cependant, mettons un frein à une générosité qui pourrait être une imprudence, si elle était trop précoce.

Lucile a été coupable une fois, et jusqu'à ce jour, à quels grands efforts de vertu méritoire son repentir s'est-il élevé ?

Quelques mois viennent de s'écouler à peine; Tépreuve est loin d'être suffisante, et le temps ne lui a pas donné cette consécration qui rassure pour Tavenir.

Au reste, m'est-il bien démontré queiicette vie disolement et de silence, dans un coin de province, annonce le repentir d'une faute ? Lucile s'est-elle condamnée à une retraite absolue pour pleurer la mort de son amant, 014 la peite de son mari? voilà la question; et quand l'avenir l'aura résolue d^ms un. sens ou dans un autre, j'agirai cou mie il faudra.

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En creusant celte queslion, qui était désormais h grande affaire de sa vie, de Mayran se vit contraint à laisser encore à sa femme une plus Ionique épreuve de lUaerté, une sorte de veuvage, et il résolut, de s'imposer à lui-même une épreuve sembLable, pour se juger sévèrement, s'étudier, se recueillir, et voir ce qii'il fallait de temps et d'expérience, après une faute, pour modifier un caractère et accomplir une transformation.

Le plus grand et le seul avantage peut-être de la richesse est d'adoucir les peines morales ou d'abréger les heures mauvaises par la liberté salutaire des voyages.

L'indigent qui souffre et qui attend le lent avenir comme remède est contraint à dévorer ses angoisses, dans le lieu même où elles ont pris naissance, et où chaque objet semble toujours garder les taches de sang d'une blessure reçue au cœur.

De Mayran, assez riche encore, malgré les folles dissipations de sa dernière équipée à Londres, quitta bientôt Paris, pour mesurer la crête des Apennins et visiter les villes suspendues à leurs flancs, comme une galerie de tableaux.

Depuis le jour où Saturne vint se consoler de ses malheurs en Italie, cette terre est le refuge de tous ceux qui souffrent ; rois, princes, artistes, voyageurs, amants. Le plus ancien des dieux a été le premier de ces infortunés pèlerins, et la liste des imitateurs s'élève aujourd'hui à un chiffre prodigieux.

Ce fut donc en Italie que Cyprien de Mayran résolut de voyager, à l'exemple de ces valétudinaires du corps et de l'âme, qui ont tout reçu du ciel pour être heureux, hormis la santé, ou la conduite qui fait le bonheur : il séjourna successivement à Venise, à Vérone, à Gênes, fréquentant beaucoup plus les ruines que les hommes, et s'abstenant autant que possible de

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rendre aux fètcs de ces palais italiens, si hospitaliers,' où l'étranger de distinction trouve si vite une famille et des amis.

Quand la nature a donné à un homme quelque vice originel, peu dangereux pour l'ordre social, ce vice est ordinairement indestructible, parce qu'il fait partie intégrante de Forganisation, comme une partie du corps, et encore Tart avec ses outils d'acier amputerait très-bien une excroissance parasite, comme la faucille coupe le gui sur le chêne ; mais un vice moral semble défier l'amputation ; l'homme est souvent condamné à vivre avec ce gui intérieur, qu'aucune druidesse ne peut extirper sous la lune de Van nouveau.

Ainsi, toutes les fois que Cyprien recevait une de ces invitations que la noble hospitalité italienne prodigue aux étrangers, notre jeune homme éprouvait une violente tentation de rompre son ban de solitaire voyageur, de se recomposer sa toilette de ses beaux jours, et d'exciter, par son élégance parisienne, l'amour des jeunes femmes et l'envie des jeunes gens.

A Florence surtout, ville charmante et veloutée sur tous ses murs, notre jeune héros lutta vigoureusement contre lui-même pour résister aux séductions d'un monde adorable, un monde de musique, de poésie, de danse, de soie et de fleurs.

Il y a surtout, dans cette ville, un usage contre lequel la récente vertu de Cyprien faillit échouer, comme sur un écueil.

La haute société toscane inonde du flux et reflux de ses équipages la promenade des Cashines, et, sur un point convenu de cette foret urbaine, les calèches s'arrêtent; jeunes gens et jeunes femmes se lèvent et se regardent entr'eux fort longtemps, à l'ombre de ces beaux arbres que baigne l'Arno.

Cyprien, qui avait déjà résisté à plusieurs Capoues, fut ébranlé par la séduction de cet usage florentin.

qui semMait avoir été inventé pour lui ; sa philosophie de fraîche date menaçait ruine à l'idée de s'épanouir sur les coussins d'une calèche triomphale, et d'entendre un cri circulaire d'admiration, un chœur d'enthousiasme, entonné dans la langue d'or du mélodieux peuple toscan.

Oh! qu'il était mesquin, dans son souvenir, le piédestal d'une loge d'Opéra, éclairée au gaz, auprès de cette enivrante ovation, reçue dans une ville où les statues de Donatello, de Jean de Bologne, de JNIichel- Ange couraient les rues comme des passants ordinaires, et donnaient aux Florentins des habitudes de bon goût artiste, qui rehaussaient le prix de leur admiration.

Cyprien sentait avec effroi se rallumer la flamme de son orgueil, mal recouverte par les cendres de l'orgie de Londres; il pensa que son exhibition publique à cette promenade aux Gashines, le replongerait encore dans un tourbillon d'intrigues dont il redoutait le dénouement. Cette sage réflexion, faite aux heures calmes de la pensée, l'ayant mis en juste méfiance contre lui, il crut qu'il valait mieux fuir devant le danger que hasarder une lutte avec sa jeune vertu, et il s'arracha violemment, sur les ailes d'une chaise de poste, à cette Florence dangereuse, qai lui réservait un aspic inévitable dans sa corbeille de fleurs.

Il remonta sur les Apennins, et de crêtes en précipices, il arriva, en trois jours, à Rome, cette capitale des infortunés, cette ville qui fait taire toute plainte, parce qu'elle montre les innombrables blessures qu'elle a reçues dans un martyre de deux mille ans.

Notre voyageur s'installa dans un logement modeste, à Monûe-Citorio, pour éviter le voisinage de la place du Peuple et de la place d'Espagne, toujours encombrées d'étrangers de tous pays, surtout à cette époque de l'année : on était en pleine semaine sainte.

Cyprien de INÏayran évita la villa Borghèse. le Corso, les dernières messes de l'église des Jésuites, les fonctions de L\ basilique de Saint-Pierre, les galeries du Capitule et du Vatican, et en général tons les quartiers, toutes les cérémonies, toutes les fêtes où le bruit tue la réflexion, et prédispose à l'attrait des plaisirs mondains.

Un soir, à Theure où la pleine lune se lève sur le Mont-Soracte, comme le bouclier d'or de Romulus, exhumé d'une fouille, notre solitaire voyageur, fidèle aux traditions coutumières des étrangers, se rendit ^\Q}}%QmQnX^\x(^(À^?,QQ,pour contempler cette ma fjnifiqiœ ruine aux rayons de V astre de la nuit, comme disent les cicérone, de père en fils, depuis l'empereur Titus.

Il s'attendait à trouver nombreuse compagnie à ce spectacle gratuit; mais les étrangers, malgré la tradition, aiment mieux rentrer dans leurs hôtels, à Fheure du sommeil, que d'aller respirer une fraîcheur rhumatismale, dans les ruines du Colysée, au clair de la lune de mars ou d'avril, en temps pascal. Il est plus doux de faire cette promenade, par un beau iour de soleil, et de mettre ensuite ses impressions sur le compte de la lune, dans les récits de voyage adressés aux amis et aux parents.

Cyprien fut donc fort agréablement surpris de ne rencontrer aucun touriste mélancolique; aucun peintre de clairs de lune, aucune Anglaise de distinction, dans le voisinage du Colysée.

A peine découvrit-il quelques mendiants heureux, enivrés de Feau vierge de Trcvi, après un festin chez le grau fregitorre de \dipiazza Madama, et molLmiont endormis devant les arcs triomphaux de Titus et de Constantin, insoucieux locataires des ruines, ufi'rauchis dc< onéreuses échéances du loyer, et du joug des propri«''t aires, par les soins destructeurs de Totila et Genséi ic l

n entra dans Pédificc par l'échancrure qui fait face, au tronçon de la borne suante, et se trouva bientôt, comme au fond d'un lac circulaire, desséché par une convulsion géologique. Uimmense brèche, ouverte par les barbares, laissait pénétrer quelques rayons de lune sur d'énormes touffes de lichen, de lierres et de saxifrages, où se lamentaient des familles de hiboux.

Une obscurité profonde couvrait le reste de l'édifice, et faisait saillir, sur un fond de ce ciel oj-ale, les lignes noires des loges supérieures, autrefois destinées aux spectateurs suburbains.

Notre voyageur s'assit à une place de sénateur, sur une ruine du Podium, et regarda tout ce que la lune avare lui permettait de voir.

Plongé dans les délices de la mélancolie, il fut comme réveillé en sursaut par un bruit de pas et de pierres roulantes, et aperçut confusément deux êtres humains, cheminant à tâtons sur la ligne de lumière blafarde qui servait de frontière à Tobscurité.

Cyprien, tout enveloppé d'ombre épaisse, et de

feuillages pariétaires, pouvait voir sans être vu : sa

délicatesse lui fit une obligation de ne pas troubler le

- recueillement de ces deux pèlerins, et de leur laisser

croire qu'ils étaient seuls.

Quand les deux nouveaux touristes se trouvèrent plus rapprochés du Podium, Cyprien les distingua beaucoup mieux : c'était un jeune homme, donnant le bras à une jeune femme ; la femme portait une robe blanche et un chapeau de paille, à larges bords et à Yoile flottant, précaution ordinaire contre Thumidité de la nuit : en passant devant les chapelles de station du Colysée, elle faisait un signe de croix ^t sou compagnon ôtait son chapeau.

Ce sont des voyageurs catholiques, penea de Mayran, et sans doute des compatriotes, raison de plus pour ne pas les troubler dans leur pèlerinage pieux.

Et il ajouta ensuite dans un monologue mental: qu'ils sont heureux, Tun et l'autre; ils ont voyagé ensemble ; ils portent avec eux leurs familles, leurs foyers domestiques et leurs amours !

• Ils ne regrettent rien de ce qu'ils ont laissé; ils se suffisent, ils n'ont pas trouvé leur journée pesante, puisqu'ils la prolongent encore, et la continuent dans la nuit. . . et moi ! moi ! . . .

Oui, voyager seul, c'est accuser sa vie en public/ c'est critiquer sa conduite ; c'est outrager sa maison î

Le groupe touriste s'arrêta devant un pan de mur, à peu de distance de Cyprien, et l'homme, levant ses yeux jusqu'à la corniche, dit en français :

— Il faut que je revienne ici, demain, après déjeuner, pour voir la fameuse inscription du pape Clément II : Ne martyrum memoria occumbat, etc. ; je crois que cette inscription est de ce côté ; mais il est impossible, à cette heure, d'y voir clair.

Cyprien de IMayran, en entendant cette voix, se demanda s'il avait été destiné par l'intelligence maligne du hasard, à prendre rang parmi ces hommes d'élite que les choses invraisemblables tourmentent avec une périodique obstination.

Au moins, dit-il en lui-même, cette fois, j'en serai quitte pour la peur, et pour un éclair de fatale illusion.

Il avait cru reconnaître la voix de Rodolphe Jeffery, tué par Ugolo, ensuite jeté en pleine rivière de Seine, et inhumé à Paris, sous une couche de marbre que les morts ne soulèvent jamais.

Le malheur, se dit encore Cyprien, me privera du bon sens, et me donnera l'absurdité.

— On a bien raison de dire — poursuivit le touriste inconnu — que rien n'est beau à voir comme le Colysée, avec le clair de lune. J'ajouterai, moi, qu'il faut le voir à cûté d'une femme qu'on aime, et lui

UN MARIAGE DE PAIII3. Hi

parler de cet amour qui fait vivre, au milieu de ces ruines, et de cette désolatio-/.

— Oh! s'écria mentalemunt Cypricn, ceci va me rendre fou!... Mon Dieu, gardez ma raison!... c'est la voix de Rodolphe !... et cette femme ! cette femme!

Il se mit encore à sourire de pitié contre lui-même, et il ajouta :

— Toutes les voix se ressemblent dans ce grand réservoir d'échos... Depuis bien des mois, la voix de Rodolphe est clouée à mon oreille ; elle m'accompagne partout, je l'entends toujours; et tous les hommes parlent comme Rodolphe, parce qu'ils me sont également odieux.

Cette réflexion très-raisonnable calma, dans le cœur de Cyprien, une ébullition de sang qui pouvait lui être fatale, dans un premier moment de foudroyante terreur.

A leur démarche vive et ferme, on pouvait reconnaître, même dans les ténèbres compactes, que ces visiteurs de ruines étaient jeunes tous deux : ils passèrent sous la loge de Cyprien, comme au théâtre dans une sortie d'entr'acte, et s'établirent au Proscenium pour jouir d'une perspective nouvelle.

A cette distance, Cyprien n'entendait leurs voix que confusément et dans une roulade italienne d'échos.

Voilà bien, se dit Cyprien, une de ces choses qui donnent le mot de tant de fables populaires, propagées chez les gens superstitieux. Il ne tiendrait qu'à moi, maintenant, de ne garder aucun compte de l'incessante préoccupation de mon esprit malade, et d'aller publier partout, sur mon honneur, que j"ai vu et entendu une apparition surnaturelle dans le cirque de Titus.

Et il aurait donné volontiers une libre émission à im éclat de rire que les convenances l'obligèrent de contenir*

Malgré cette ferine conviction et sa gaieté intérieure, Cyprien suivait tous les mouvements de ces deux êtres, et prêtait une oreille attentive pour recueillir même des sons vagues^ à défaut de voix.

Une discussion dont le sens était impossible à saisir de loin , venait de s'établir entre eux, et la j.iune femme abandonnée par son compagnon, fit entendre quelques plaintes et des murmures enfantins.

Celui-ci se rapproclia seul de Gyprien, en disant :

Quand l'homme absurde fait des ruines, la bonne nature les couvre de fleurs; mais l'homme n'a jamais rien compris à cette leçon.

A ces mots, il escalada un monceau de gradins brisés, presque sur la tête de Gyprien, et se mit tout en relief délateur, dans une large éclaircie de rayons.

En ce moment, ce cri de terreur fut poussé par la femme :

— Rodolphe, Rodolphe, descends !

— Tu as regardé ces fleurs sauvages avec amour, et je les cueille pour toi — dit le jeune homme, en arrachant des tiges dans la crevasse du mur.

Il se retourna pour descendre, et la lune éclaira son visage, comme aurait fait le grand jour. Gyprien, frissonnant de toutes les terreurs de ce monde, regarda ce visage, et reconnut Rodolphe JefTery.

Ses bras se tordirent convulsivement pour saisir cette épouvantable réalité; mais le coup de foudre ne laissa qu'un instant Gyprien debout sur un piédestal de ruines; le jeune homme tomba dans les hautes herbes, comme une statue frappée par le feu du ciel dans un édifice païen.

Quand Gyprien reprit connaissance, les premiers rayons du jour doraient toutes ces majestueuses ruines, dont le soleil a éclairé le berceau, et qui s'aligntmt sur deux rangs, comme pour mener le deuil des vieux martyrs du Golysée; les débris du Palatin,

le temple de M.irs, lu busilKiue d'Aiiloiiin etFaustiiie, la colonne de Phocas, l'arc de Septiine-Sévère, les squelettes des monuments de Jupiter-Stator, du Dieu tonnant et de la Concorde; tout ce merveilleux reliquaire exposé au Forum sous la protection de la Croix.

De Mayran sortait encore d'un horrible rêve, et en quittant le Colysée, il eut besoin do s'appuyer sur ces au^^ustes débris, comme sur de vigoureux soutiens pour continuer son chemin.

— Dieu m'est témoin, se disait-il en regagnant péniblement le Monte-Citorio, Dieu m'est témoin que j'ai voulu rentrer dans mon honneur. J'avais pardonné à ma femme; j'avais combattu les impérieuses exigences de mon organisation; j'étais sur le chemin de ce qui est bon, juste et \Tai.

Tous mes efforts ont été dépensés en pure perte. Voilà ma récompense... De quel horrible complot aije donc été la dupe, avec ce Rodolphe .leffery.

Je ne me croyais que déshonoré, je suis ridicule î Et ma femme ! ma femme ! deux fois complice d'un crime! Fiez-vous à ces hypocrisies félines de repentir! Ignoble créature !...

Elle s'était retirée en province, et entretenait correspondance avec ce prétendu mort, pour attendre l'heure du départ, et savourer l'adultère sur le sol étranger!

Oh ! cette fois, la vengeance n'aura plus de stupide et lâche ménagement! ma vie est depuis longtemps perdue, mais il est doux d'en avoir encore une étincelle au cœur, pour se venger et punir !

Et il rentra chez lui, brisé d'émotions, et la tête remplie de toutes les sombres et fatales idées que dicte le désespoir.

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