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LA RÉALITÉ DE LA VISION

On peut ajouter les réflexions suivantes comme supplément à la petite préface du chapitre X.

Beaucoup d'écrivains capricieux, et je suis du nombre, se résigneraient difficilement à écrire des histoires dont les incidents, trop bourgeoisement naturels, rentreraient dans le domaine des choses vulgaires qui se passent sous les toits des maisons.

En général, la vie est une série monotone de jours peu variés. On copie toujours à peu près ce que fait le voisin, en haine de Toriginalité; on se prosterne devant les traditions et les usages; les scènes d'une maison de ville ou de campagne sont la reproduction fidèle des scènes d'un autre intérieur domestique, et cette analogie dans les existences humaines constitue le bien-être de la société.

Mais, en dehors de ce monde réel, et au dessus des lois de l'harmonie générale, se détachent quelques êtres exceptionnels que la nature semble avoir choisis pour amuser les autres.

Ces élus de la fatalité obéissent à une loi mystérieuse qui les arrache violemment à l'ornière com.mune, et les pousse çà et là sur des chemins non frayés ; l'existence de ces hommes abonde en péripéties imprévues, en invraisemblances choquantes, en jeux de hasard adroitement combinés dans l'algèbre du destin.

Aussi, le narrateur capricieux qui s'est donné la mission d'écrire des histoires ne prend jamais ses héro: Jais le domaine gé'iéral; mais dans une spé-

tJN MARIAGE TE PARIS. 14?^

cialité d'exception plus sympathique à son auditoire.

Cela posé, ne crions jamais à l'invraiseuiblance devant un récit qui contrarie nos habitudes domestiques, et remercions le ciel qui nous a fait la grâce de nous placer dans ces zones sereines où la fatalité, ce hasard ÎDlelligent, nous laisse vivre sans se mêler de nos actions.

Cyprien de Mayran, peu versé, comme tous les hommes heureux, dans les mystères delà vie, se jugea invraisemblable lui-même, quand il eut repris ses forces.

Toutefois, ayant réfléchi sur cette étrange rencontre, avec le peu de calme qu'il avait regagné, il admit comme chose assez naturelle l'arrivée de Rodolphe Jefl'ery à Rome, surtout dans une époque de Tannée où les voyageurs européens remplissent de leurs caravanes les routes des Apennins, et le pont des paquebots à vapeur.

Mais comment était-il parmi les vivants, cet odieux Rodolphe !

Voilà ce qui ébranlait la raison dans le cerveau de Cfyprien; et il faut convenir que la folie éclate souvent pour de moindres causes.

Dans le désordre d'idées que doit donner Tinsomnie, après une pareille nuit, il aima mieux admettre qu'il avait été dupe d'ime vision. Cette supposition lui parut plus naturelle que la réalité de Rodolphe vivant.

On admet, ^'ailleurs, plus volontiers, le mensonge qui console, que la vérité qui désespère.

Pourtant, comme dans cette vision il avait entendu ou cru entendre dire à Rodolphe qu'il reviendrait au Colysée en plein jour, ce souvenir lui conseilla un.? nouvelle détermination.

Après quelques heures de repos agité, Cyprien de Mayran se remit péniblement en cliemin pour éclair< cir un suprême doute.

T. y II. A

Revêtu d'un costume qui le rendait méconnaissable aux yeux habitués à le voir, il évita le Gorso^ la place de Venise, l'escalier du Capitolc, quarlicrs inondés de voyageurs à cette époque, et il se dirigea vers le Campo-Vaccino, par de sinueux détours dans les rues étroites qui aboutissent de la fontaine de Trévi an palais de Tambassade française.

Le jour n'étant pas encore très-avancé, Cyprien devait nécessairement arriver le premier, en supposant que la rencontre de la dernière nuit n'appartenait pas à la fièvre d'une vision.

L'infortuné voyageur prit son poste d'observation entre l'église de Sainte-Françoise et les ruines du temple de Vénus et Rome.

De là, son regard embrassait la longueur de la voie Sacrée, depuis l'arc de Titus jusqu'à l'antique muraille du tabularium.

Dans ce délire de fièvre, dans ce tourbillon de flamme, qui depuis quelque temps étaient la vie de Cyprien, jamais il n'avait ressenti les angoisses de ce moment : dans le voisinage de la grande ruine, où Rodolphe et une femme lui étaient apparus, la consolante illusion s'évanouissait.

Impossible d'admettre une erreur d'optique; un fantôme créé par les vapeurs de la nuit ; une vision, fille d'un esprit exalté.

Oh! c'était bien Rodolphe Jefiery; c'était bien sa voix; c'était bien le jeune artiste, venant étudier un grand paysage dans les teintes sombres de la nuit... Et cette femme? cette femme? Cyprien avait aussi, malgré l'éloignoment et le fracas des échos, reconnu le son de sa voix.

Rodolphe et Lucile, ces deux noms, ces deux amours, ces deux ruines étaient inséparables.

Ils avaient traversé ensemble ce beau jardin dltalie, OÙ les tendresses du cœur Be rallument plus vives

chaque jour; ils étaient eulrés à Rome comme deux jeunes voyageurs^ dont le bonheur légitime fait la censure du vice et Téloge de la vertu !

Le front de Cypricn s'inclinait de faiblesse sons le poids de ces désolantes pensées ; et^ en relevant la tête, il donnait de tristes regards au clicmin, où il s'attendait à voir paraître Rodolphe Jeilery au grand jour de la réalité.

Le paysage du Campo-Vaccino, toujours mélancolique, offrait les mêmes scènes de chaque matin.

Quelques ouvriers travaillaient paresseusement aux fouilles, et brouettaient quelques poignées de vieille poussière grise, que le vent rapportait à leur premier terrain; de pauvres femmes sortaient des églises voisines; deux peintres dessinaient la colonne de Phocas; un troupeau maigre sortait de la rue Saint-Théodore et entourait l'abreuvoir devant les ruines du Palatin.

Le soleil éclairait ce tableau, avec son insouciance ordinaire, et ne l'égayait pas.

A midi, un jeune homme en fraîche toilette de printemps, et d'une tournure distinguée, s'élança d'un pas leste sur le Campo-Vaccino, entre le temple de Mars et la basilique d'Antonin et Faustine : il suivit la haie des arbres, passa sous Farc de Titus, donna un coup d'œil à gauche, au Colysée, et se dirigea vers l'arc de Constantin, où il s'arrêta. ^

Cyprien de Mayran regarda le ciel, comme pour lui demander de Faide, et, descendant du tertre où il était en embuscade, il marcha droit vers ce jeune homme que sa haine avait reconnu tout de suite.

C'était bien Rodolphe Jeffery...

Il s'assit devant l'arc de triomphe, ouvrit un carton de travail, déploya une feuille de papier, tailla un crayon, et se mit en devoir de dessiner le bas-relief des Daces, en fredonnant un air de Palcstrina.

Cyprieû de Mayran s'était avancé sans faire le

moindre bruit, car il suivait un sillon de hautes herbes et marchait comme sur un tapis de velours.

Rodolphe vit, à côté de son atelier en plein air^ s'allonger l'ombre d'un corps humain ; et comme em Italie;, tout artiste qui vient faire de l'art en public, attire auprès de lui des amateurs, Rodolphe mit cettd ombre sur le compte d'un corps de curieux ordinaire; il ne daigna pas déranger ses yeux, et continua son travail.

L'ombre ne garda pas longtemps l'immobilité ordinaire des ombres d'amateurs de dessin : elle s'agita brusquement, et Rodolphe, un peu surpris de cette convulsion étrange, se retourna, et sa bouche qui allait pousser un cri resta béante et muette, comme celle d'un masque de fontaine sans eau.

Cyprien de INIayran, pâle comme le spectre de l'agonie, et la figure contractée par un sourire qui ne se liait pas aux yeux; regardait d'à-plomb Rodolphe Jeffery.

— C'est bien lui ! c'est bien lui ! dit-il avec une voix caverneuse.

— Les morts s'échappent du tombeau !

— Vous ici, de Mayran ! bégaya Rodolphe, en s'ai-] dant de ses mains pour se lever.

— Voilà une rencontre singulière !

— Oh! oui; oh! oui, très-singulière, en effet -^ dit Cyprien avec un faux éclat de rire, subitement remplacé par un râle de désespoir; — vous ne vous attendiez pas à me voir ici? je le sais.

— Certainement non — répondit Rodolphe — mais, après réflexion... il n'est pas étonnant... d'admettre... que la semaine sainte., ,

— Remettez-vous, remettez-vous — dit Cyprien, les bras croisés sur la poitrine, et en incrustant ses regards dans les yeux de Rodolphe — vous êtes encore tout ému de votre trwail d'artiste. Vous dessinez

UN MARIAGE DE PAIlIS; 149

avec une verve qui agite votre sang. Calmez-vous.

— Oh! je suis calme, très-calme, Gyprien..:

— Point de familiarité entre nous, monsieur Rodolphe Jeffery — dit Cyprien d'une voix sourde et orageuse; si vous êtes calme, vous, votre calme est menteur comme le mien. Avant de lancer sa foudre, le nuage a la tranquillité du tombeau.

— Vuyons alors. Monsieur, c*e que vous avez à me communiquer, et ne perdons pas nos loisirs en paroles inutiles — dit Rodolphe avec une assurance nerveuse qui annonçait le retour de l'énergie au foyer du cœur.

Cyprien regarda autour de lui, et vit que le désert du voisinage se peuplait d'heure en heure.

De nombreux groupes de curieux s'échelonnaient autour des ruines; des pèlerins se rendaient aux stations du Golysée, et les jeunes filles de la campagne allaient processionnellement à Saint-Pierre par le chemin de Saint-Jean-de-Latran et de Sainte-Marie- Majeure, sur la lisière du Campo-Vaccino.

— Nous sommes entourés d'espions , ici, monsieur Rodolphe Jefi'ery — dit Cyprien en ramassant le carton et l'ébauche du dessin; — allons plus loin, nous serons mieux.

Rodolphe hésita une minute; Cyprien lui donna im regard intelligent où brillaient une ironie amère, im reproche de lâcheté.

Rodolphe inclina la tête et tendit ses bras dans la direction indiquée par son ennemi.

Ils marchèrent à travers un chaos de vignes sauvages, dQ pierres moussues, de couches de herre, de réseaux de broussailles, et arrivèrent au Quadrifrons, ruine solitaire, comme un écueil de l'océan du Sud.

Cet arc de triomphe, dédié à Janus, s'associe, sur le même point de paysage, au temple de la Fortune-

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Virile, à l'arc des Orfèvres, et la rotonde de Vesta.

— Ici, Monsieur, dit Cyprien, .personne ne nous écoute, et vos secrets, qui sont les miens, doivent rester dans leurs tombeaux. Ce sont des secrets d'honneur; point de bruit, point d'éclat. Silence et mystère, me me quand le sang de l'un de nous deux rougira le plomb d'une balle, ou le fer d'une épée... Votre crime, Rodolphe, vous a mis en mon pouvoir, une nuit, je pouvais vous tuer impunément; je puis encore vous tuer aujourd'hui sans aucun risque. Votre existence est ma propriété... Cependant, je veux bien renoncer à mes droits incontestables, et me battre avec vous, à armes égales, sur le terrain que vous choisiriez.

Rodolphe fît un mouvement qui annonçait une réponse, que le geste impérieux de Cyprien arrêta.

— [Ja instant, monsieur Jefîery, dit-il; écoutezmoi et causons avec calme, comme doivent faire deux hommes d'honneur qui ont réglé un duel à mort. Écoutez... En échatrge d'une générosité trop complaisante qui vous a laissé la vie, je vous demande des explications franches que vous ne pouvez me refuser... Quel est le mensonge qu'on a inhumé sous une pierre qui porte votre épitaphe et votre nom?

— Monsieur, dit Rodolphe, il m'est impossible de vous répondre sur ce point.

— AU! dit Cyprien avec un sourire affreux, voilà une phrase à laquelle je ne m'attendais pas... Me permettez-vous. Monsieur, de vous répéter la môme question, sous une autre forme?

— Sous toutes formes possibles, ma réponse ne variera jamais, répondit Rodolphe d'un ton ferme.

— Pourquoi?

— C'est ainsi ; vous pouvez me tuer, si cela vous convient ; mais je n'expliquerai rien de ce qui vous paraît mystérieux.

— Voiltà une insolence qui nie plaît, dit Cyprien, en continuant de rire faux. Vous avez outragé un ami; vous avez déshonoré son nom; vous avez ourdi, avec votre complice, une trame ténébreuse où la sainteté même do la tombe a été profanée, et, lorsque je vous adresse une question toute simple, pour vous ménager au moins Toccasion de faire une chose qui doit m'ètre agréable, vous prenez une attitude héroïque, et vous ne me répondez pas !

— Monsieur de xMayran, <lit Rodolphe, je veux répondre ici, précisément à ce que vous ne me demandez pas, et c'est la seule chose importante pour vous...

— Voyons, dit Cyprien froidement.

— Vous avez prétendu, poursuivit Rodolphe, que j'ai déshonoré votre nom...

— Oui, j'ai osé prétendre cela, monsieur Jeffery.

— Eh bien! monsieur de Mayran, quoique les apparences soient contre moi, je l'avoue, votre honneur et votre nom ne portent aucune souillure; votre femme...

— Arrêtez ! arrêtez ! s'écria Cyprien en agitant sa main presque sur les lèvres de Rodolphe, n'allez pas plus loin; ne prononcez pas un nom interdit à votre bouche, devant moi... vous vous justifiez honteusement par une dénégation stupide, comme fout, aux assises, les apprentis criminels.

— Je vous jure...

— Ne jurez pas, malheureux! quelle preuve me donneriez-vous à l'appui de votre serment ?

— Mon honneur...

— Votre honneur, vous Tavez perdu en m enlevant le mien!

Rodolphe roula ses doigts dans ses cheveux, et des larmes brillèrent sur son visage : il fît quelques pas devant la ruine, s'assit sur une pierre, soutint soa

152 UN MAMAGE DE rAÏtîS.

front avec sa main droite, et de Tautre arraclia les hautes herbes amoncelées sous ses pieds.

— Oui, poursuivit Cyprien d'un ton écrasant; oui, vous venez de prendre la place qui vous convient. J'ai sur vous toute l'autorité d'un juge, et vous devez vous résigner à la soumission d'un accusé... Ma parole est une torture, subissez-la et répondez; répondez, parce qu'à défaut d'armes, dont un homme vigoureux n'a jamais besoin contre un avorton d'Adonis comme vous, je puis briser votre tète avec une de ces pierres d'airain.

— Si je puis vous répondre, je vous répondrai tout de suite, dit Rodolphe en se levant; si je dois me taire de nouveau, je me tairai, malgré vos menaces et vos insultes.

— Ètes-vous arrivé seul dans celte ville? demanda Cyprien en couvant de ses yeux le visage de son iaterlocuteur.

A cette question, Rodolphe fut saisi d'une idée horrible, cfont ie sens s'expliquera plus Lard; il pâlit, hésita, et bégaya cette réponse :

— Mais... oui... seul...

Une contraction d'infernale ironie bouleversa les traits de Cyprien.

— Il est arrivé seul — dit -il en haussant les épaules et croisant les bras : — il le soutiendrait devant Dieu!... N'est-ce pas, monsieur Jeffery?

Rodolphe se tut.

— Vous ne vous êtes pas fait suivre par... une feumie? — poursuivit Cyprien, avec une aspiration stridente.

— Non.

— Non ! — s'écria Cyprien, en tordant ses mains sur sa tète; — non, dit-il... Je pourrais t'écraser, malheureux, par un démenti foudroyant; j'aime mieux qr.e tu te le donnes à toi-même, ce démenti.

UN MARUGE LE PARIS* iS3

par ta confusion, ta pâleur et ton silence... Écoute, et tremble comme ce brin d'herbe... Étais-tu seul, la nuit dernière, là-bas, dans cette grande ruine ; étaistu seul, dis ?

Le soleil, qui a éclairé tant d'agonies sur cette terre de désolation, n'a jamais vu de désespoir comparable à celui qui éclata en ce moment sur le visage de Rodolphe Jeffery.

11 ressemblait à ce damné de Josaphat, peint par Michel-Ange, au moment où ii s'écrie : Montagnes, tombez sur moi !

— Ah ! s'écria Cyprien triomphant; je te l'avais bien dit que ton visage serait délateur et ta bouche muette!... Maintenant, je vais te demander le nom de cette femme, et si tu gardes encore ce silence trop excessif, j'aurai deviné ce nom, et je te brise la tête contre l'angle de ce monument.

A ces mots, Cyprien, ivre de rage, s'approcha de Rodolphe, et toucha son épaule avec une raaxQ, crispée par la fureur.

— Vous ne saurez pas le nom de cette femme; je ne puis vous le dire en ce moment, dit Rodolphe d'une voix éteinte.

— Quelle naïveté ! — s'écria Cyprien, les lèvres blanches d'écume. — Je vais t'écraser sous mon pied.

— Cyprien, Cyprien, dit Rodolphe avec une voix suppliante et pleine de mélodie, vous êtes arrivé au délire, vous êtes malheureux, vous souffrez par ma faute; eh bien 'je veux vous rendre à votre raison, à votre calme... Écoutez-moi, écoutez-moi, au nom de Dieu! ne me demandez pas l'impossible, et je promets de satisfaire votre susceptibilité... Vous voulez savoir le nom de cette femme?...

— .Je le sais, répondit Cyprien.

— Non, vous ne le savez pas, poursuivit Rodolphe; et je puis vous l'apprendre...

i^i UN BrARTAftE DE PARTS.'

— Vous me tromperez...

— Non, Cyprien, je ne vous tromperai pas; mais avant, j'ai quelque chose à exiger de vous.

— Ah!...

— Laissez-moi achever, Gyprien. Vous allez me promettre de nejaamis parlera cette femme des choses de notre passé, d'oublier devant celte femme tout projet de vengeance, et de me respecter quand elle sera auprès de moi. Fort de cette promesse, qui sera pour vous un engagement d'honneur, je vous dis Je nom de cotte femme sur-le-champ.

— C'est vous, INIonsicur, qui perdez la raison, après l'honneur, dit Gyprien. Gomment ! si j'ai des droCts sur cette femme, je...

— Vous n'avez aucun droit sur elle, aucun, interrompit Rodolphe d'un ton amical; mais vous auriez le droit de vous venger sur nous deux d'un préjudice que je ne vous ai point fait, mais que vous croyez avoir subi, jusqu'à preuve contraire. Voilà donc la garantie que je suis prêt à vous demander à genoux.

— Eh bien ! rendez grâce à Dieu, monsieur Jeflery, qui m'envoie un rayon de complaisance; je vous promets tout ce que vous m'avez demandé de promettre : c'est-à-dire que je me réserve tous mes droits de vengeance contre vous, mais je respecterai la femme. Mon caractère d'ailleurs est conforme à la promesse que je dois tenir, et que vous ne m'imposez pas.

— Gyprien, dit Rodolphe en sourianl^je vais vous coi\\uire à mon hôtel, via Condotta; vous ne me perdre'; pas de vue ainsi. Je ne veux pas avoir l'air de vous échapper. Gette femme m'attend; nous devons aller nous promener à Villa-Borghèse, à trois heures. Vous m'attendrez à l'angle de mon hôtel, sur la place d'Espagne, et vous nous aborderez avec l'amabilité charmante de vos premiers jours, lorsque nous sortirons. Ensuite, si vous vouliez vous battre, nous règle-

roûs notre duel après la promenade ; mais j'ai dans ridée que nous ne nous battrons pas.

Cyprien écouta ces paroles avec une émotion singulière, car la francliisc les accompaicnait : il fit en signe de tcte moitié amical;, moitié déliant, et montrant le chemin à Rodolphe, il Taccompasua, dans un morne silence, jusqu'à la porte de l'hôtel désigné.

Dans les drames que les hommes jouent entre eux, sur le théâtre du monde, l'unité de lieu est toujours obseryée aux premières scènes ! mais, à mesure que l'action marche, et surtout à notre époque de locomotion facile, les acteurs sont séparés avec violence par des causes impérieuses; alors les péripéties éclatent simultanément, bien loin du berceau du prologue, aux trois extrémités d'un immense triangle, que, dasn leurs courses aventureuses, ces acteurs ont tracé.

Nous laisserons sur la place d'Espagne, à Rome, rinfortuné Cyprien de Mayran, avec la certitude de le retrouver bientôt, et nous donaerons un regard rétrospectif à cette nuit d'orgie qui épouvanta notre héros par ses hideuses révélations.

Lorsque San-Quirico et son complice colossal eurent déposé Cyprien de Mayran en rase campagne, ils donnèrent au stupide cocher Stephen cet ordre : à Bed- Lion.

Stephen, conducteur automate, et né seulement pour habiter un siège de voiture, comme plusieurs dô

jîi6 UN MAUTAGE DE PAÏÏTS.

sa profession^ poussa ses chevaux dans la direcliou indiquée.

Tout dormait clans la mesquine auLergc de Red- Llon quand on y arriva.

Un domestique endormi descendit comme un somnambule/ au dixième coup de sonnette, et ouvrit la porte aux voyageurs.

Ce devoir rempli ;, il se laissa tomber dans le vestitibule sur une ruine de fauteuil, pour achever de dormir.

— Conduis les chevaux à la fontaine, dit le colosse à Stephen, et tiens-toi prêt.

Stephen fît un 0 ! majuscule avec sa bouche et obéit sans dire un seul mot.

— jNlarck, dit San-Quirico à son compagnon, vous qui connaissez bien cette échoppe d'auberge, découvrez-nous donc, dans quelque armoire, un morceau de viande froide et une pinte à'halfna/f. J'ai un semblant de faim et de soif.

— D'abord, réglons nos comptes, dit Marck ; c'est le plus urgent.

— Qui empêche de faire ces trois choses à la fois, manger, boire et régler? dit San-Quirico.

— Ce sont les deux premières qui empêchent la troisième, répondit Marck froidement; commençons par la troisième, mon ami.

— Comme tu voudras, iMarck.

Et Marck, allumant une chandelle à la lampe du vestibule, ouvrit une porte, et introduisit son ami dans une petite salle, à peu près comblée par une table de bois commun, et deux bancs étroits et longs.

Les quatre murs attendaient une tapisserie, et pour les consoler de leur nudité indigente, quelques voyagent les avaient illustrés de dessins noirs à la chandelle, avec des arabesques et des inscriptions.

— Les bons cornâtes jont les ùoiis amis, c'est le pro-

verbe — dit Marck en s'asseyant en face de San-Qiiirico. — Voyons, comment réglerons-nous cette afl'aire, et d'abord, quel est le chiffre du capital?

San-Quirico ouvrit le portefeuille de Cyprien, et après avoir donné un coup d'œil à la porte et un tour de clé à la serrure, il étala les bajik's-notes sur la table, comme des échantillons de drapier.

— Nous avons là, dit-il, en valeurs diverses, pour douze mille livres ; il faut en déduire mille que j'ai données à Cyprien sur mes fonds particuliers.

— Ces mille livres, dit Mark, restent sur votre compte, puisque vous avez voulu les donner.

— Est-ce qu'on pouvait décemment, remarqua San- Quirico, laisser ce pauvre diable sans un penny en poche?

— On le pouvait très-bien, dit Marck ; en lui laissant la vie, il restait encore notre débiteur. Vous êtes trop complaisant, San-Quirico ; cela ne vaut rien dans notre état. Vous commencez bien, et vous finissez mal. Vous ménagez la vie et l'argent chez les autres. On se repent de sa bonté tôt ou tard. Je suis sûr que cet oison de dandy français nous emporte, sous ses ailes, douze autres mille livres qui nous étaient dues. Vous m'aviez affirmé que cet homme venait de vendre tous, ses biens, et qu'il était deux fois millionnaire; ou vous avez menti, ou il nous a volés.

— Ni Tun ni l'autre — mon cher Marck — dit San- Quirico avec douceur, pour apaiser le colosse dont les yeux verts, à fleur de tète, commençaient à s'enflammer. — M. de Mayran n'a pas eu le temps de vendre tous ses biens...

— Alors, vous aviez mal combiné l'affaire, interrompit Marck.

— Non, mais j'ai craint de la voir échouer par trop de retard. Dûi;.zû mille livres sont toujours bonnes à prendre.

158 UX MARIAGE DE rARTS.*

— Tout ceîa n'est pas clair — ditMarck en hochant la tête; — enfin, passons outre... Ces douze mille livres sont à partager entre...

— Entre cinq...

— Comment, entre cinq! — fit le colosse en déployant un large poing sur la table, et en laissant tomber le manteau qui couvrait la nudité de son torse; — et où sont-ils ces cinq?

— Vous ne comptez donc rien donner aux deux Hommes et à la femme de...

— Je leur ferais avaler par la pointe le clocher de Salisbury, avant de leur donner un penny!— dit Marck en accompagnant ces mots d'un long éclat de rire.

— Ah!

San-Quirico resta sur ce ahî de surprise, et regarda fixement, avec ses petits yeux lumineux, son interlocuteur, comme le serpent regarde le lion.

— Cela vous étonne, mon enfant? demanda Marck.

— Un peu.

-^ Mon ami, ajouta Marck, je m'estimerais bon à brouter Therbe comme un bœuf ou un quaker, dans les pâturages de Devonshire, si je donnais un billet de five pounds à ces trois ivrognes que j'ai mis sous le verrou, là-bas.

— Et que diront-ils 1

— Ils ne diront rien, je vous en réponds. -•Oh!...

— San-Qairico, mon ami, vous êtes fin, comme tons les gens qui ont le nez pointu, mais vous êtes un eûiant.

— Comme vous voudrez, dit San-Quirico; je ne savais pas que vous aviez un secret pour empêcher deux houimes bavards, et une fille du foyer de Drury- Lane de parler, quand ils seront à jeun.

— Oui, j'ai un secret, et un fameux secret...

UN MARIAGE DE rAïïIS.' 159

-^ J'en demande ma part, puisque nous sommes associés, dit San-Quirico en riant faux.

— Mon petit ami, à moins d'être bète comme un paysan irlandais du comté de Xerry, on ne peut pas faire une pareille question... Nous nous sommes servis de cette femme et de ces deux hommes, eh bien ! ils donnent dans une cave sans fenêtres, en rase campagne, et derrière une porte, qui, à coup sûr, ne s'ouvrira pas à l'ordre du lord-maire, comme la porte du Temple-Bar... Avez-vous compris?

— Pas encore, répondit San-Quirico, vos plaisanteries anglaises sont si longues et si embrouillées, que je me perds toujours vers le milieu.

— Gela veut dire que les prisonniers ne sortiront pas.

— Ne sortiront pas ! — s'écria San-Quirico en se levant avec vivacité, le visage pâle de terreur.

— Enfin il a compris ! dit Marck.

— Nous laisserons périr des camarades qui sont vos amis !

— Voilà mes amis ! — fît Marck en étendant sa large main sur les biHets de banque.

— Oh ! je n'accepterai jamais la complicité de cette action infâme ! dit San-Quirico en s'asseyant.

— Écoutez, mon enfant, je vous ai fait, moi, une grande concession; je vous ai laissé la vie de Gyprien de Mayrany eh bien! croyez-moi, laissez-moi la vie de mes trois prisonniers.

— Pour la leur laisser?

— Non, voilà toute la différence.

— Jamais, dit San-Quirico; oui, j'aime l'argent, moi, parce que je suis né pauvre, et que j'ai des passions ruineuses à entretenir; parce que je suis né paresseux, et que dans tous mes muscles solides, manque la fîbre du travail; parce que je suis né esclave, et que mou intelligence et ma fierté me rendent

digne de tenir un rang de maître : je ferai donc tout pour avoir cet argent, dont les hommes ont fait une nécessité absolue; je ferai tout hormis le crime du sang; oui, Marck, voilà un trésor qui m'a coûté beaucoup de sueurs, de veilles, de ruses ; eh bien î s'il y avait une seule goutte de sang sur an de ces billets, je les brûlerais tous, là, devant vous, et sans regret.

Marck écouta cette apostrophe, avec un calme apparent, et sa large tète appuyée sur ses mains, il regardait San-Quirico et souriait à chaque phrase.

— San-Quiri-co , mon ami, dit-il, je vous prédis que vous serez quaker avant la fin de vos jours, si vous ne rencontrez pas en chemin les cordages des mâts de Tyburn... Cependant, je vous avouerai que je n'ai pas une foi complète en votre vertu, et que je ne suis pas votre dupe...

— Que voulez-vous dire, avec ce ton railleur? demanda San-Quirico.

— Ce que je veux dire, le voici...

Marck tirade sa ceinture une énorme clé pleine de rouille, et la montrant à son interlocuteur :

— Si cette clé, poursuivit-il, n'emprisonnait que deux hommes, votre sensibilité ne serait pas si touchante; mais, à côté de ces deux hommes, il y a une femme, et votre amour stupide pour elle nous sacrifierait tous, et nous jetterait pieds et poings liés devant Yattorney-general. Voilà ce que je veux éviter, moi, entendez-vous, enfant? Des maîtresses comme cette courtisanne, on en trouve dans tous les quartiers de Londres, et celle-là ne vaut pas la peine que je mette à mon cou une cravate de chanvre de la filature de Tyburn.

— Ah ! dit San-Quirico, vous voulez faire assaut de ruses avec moi ! eh bien ! vous serez vaincu ! le ciron écrasera l'éléphant : il n'y a qu'à trouver le défaut de la cuirasse. Marck, mon ami, je connais votre

UN MARIAGE DE PARIS." ÎCf

projet. Vous laisserez périr les deux hommes, c'est sûr; mais vous sauverez la femme...

— Parce que? iuterronipit Marck vivement.

— Parce que vous l'aimez^ vous aussi.

— C'est possible.

— Oli! ne ricanez pas ainsi, mon brave Marck! Voulez-vous que je vous prouve que vous Paimez?

— Prouvez.

— C'est bien facile, Marck... Vous avez, dites-vous, rintention charitable d'abandonner ces trois prisonniers dans ce caveau qui leur servira de tombe?

— Oui, mon petit San-Quirico.

— Eh bien ! Marck, il y a un puits devant la porte de cette auberge, prenez cette clé qui est devant vous, et jetez-la dans ce puits, tout de suite, et sans réflexion.

— Mon enfant, je n'ai point d'ordres à recevoir de vous, dit Marck avec un sourire menaçant; nous avons déjà perdu une heure précieuse; c'est trop. La nuit touche à sa fin. Il faut sortir d'ici avant le jour. Réglons nos comptes.

— C'est tout réglé. Vous savez nos conventions, Marck.

— Voilà ce qui vous trompe; je ne les sais pas.

— Alors, je vais aider votre souvenir, dit San- Quirico, en ramassant les billets. Il est convenu que je vous donnerai le tiers de la part qui me revient...

— Oui, interrompit Marck, mais il était convenu aussi que Cyprien apporterait toute sa fortune en portefeuille et que vous ne me feriez point de soustraction : vous avez perdu beaucoup de temps, là-bas, dans votre tète-à-tète avec ce Cyprien, pendant que je retenais les autres, en leur servant à boire; j'ai donc lieu de penser que vous avez enfoui, dans quelque coin de la masure, un petit trésor, dont vous ne rendrez compte qu'au diable. Vous voyez, San-Quirico, que je suis plus fin xue vous.

i62 UN MARIAGE DE PAR! S.'

. San-Quirico, arrivé au délire de Texaltation^ lança un regard d'enfer à son complice, et s'écria :

— Voilà votre part, scélérat !

Et il plaça une poignée de billets sur la flamme de la chandelle. ■:■

Au môme moment, Marck saisit Ténorme clé sur la table, et en déchargea un coup terrible sur la tête de Sctn-Quirico, qui tomba, inondé de sang.

Cela fait, le bandit colossal ramassâtes billets, reprit son manteau, éteignit la chandelle, et remontant en voiture avec Stephon, il se dirigea vers le repaire de Torgie, un peu avant le point du jour.

Il ouvrit la porte de la salle basse, alluma une chandelle et ne trouva aucun changement dans le personnel et le mobilier de ce théâtre d'horreurs.

Les deux hommes et la femme dormaient de ce sommeil do plomb que donne une ivresse compliquée. Sans perdre un instant, Marck soulev?^ la jeune ferame dans ses bras et sortit avec ce léger fa'deau.

î-<s d'eux énormes verrous et les ressorts de la serrd\e fonctionnèrent sur une porte indestructible, et >< "CDÎture roula vers Londres, où elle ne s'arrêta que Aa^is le quartier suburbain de Lime-Reach, derrière Vè0se de Saint-Jean.

San-Quirico avait une de ces organisations félines qu'un seul coup ne peut détruire tout de suite : en rouvrant les yeux, il se trouva étendu sur un lit d'auberge, et vit devant lui deux hommes de police, une servante, un médecin, et un qiœen's proctor.

Le médetun exprimait beaucoup dinquiétude par ses gestes et sa physionomie, et engageait le magistrat à profiter du premier moment lucide pour commencer un intewogatoire que la mort pouvait interrompre.

— Connaissez-vous votre assassin? demanda, le

UiV MARIAGE BE PARIS," 163

— Non, répondit Fagonisant d'une voix éteinte.

— Où ravez-YOus rencontre ?

— Où alliez-vons?

— En France.

— Avcz-vous été volé?

— Oui, répondit San-Quirico avec un dernier effort.

— C'est un assassinat commis poift» vol, dit le magistrat en se retournant vers les autres. Cet homme allait s'embarquer probablement à Douvres, il s'est arrêté ici, à Red- Lion, pendant la nuit, et un Landit lui a asséné sur la tète un coup de pommeau de pistolet, pour le tuer sans bruit.

— C'est évident, dit le médecin. '

Et après avoir examiné l'état du blessé, il ajouta :

— Je crains un épanchement dans le cerveau, il faut profiter d'une dernière lueur de force, pour découvrir quelque trace du crime.

San-Quirico ûfc un signe expressif qui fut compris tout de suite.

On lui apporta une feuille de papier et un crayon," et d'une main tremblante, il écrivit ces quelques lignes. f

«Sauvez une jeune femme, enfermée dans la « salle basse d'une maison isolée, connue ici sous le « nom de Hart-Hall. Sera-t-il temps? »

Le blessé parut si épuisé par cet effort qu'on s'attendait à lui voir rendre le dernier soupir.

— Voilà qui nous mettra sans doute sur la trace d'une révélation — dit Thomme de justice, après avoir lu les lignes crayonnées par l'agonisant.

— Courons vite à Hart-Hall, dit le médecin ; il y a sans doute quelques secours d'humanité à rendre..* Ici, Messieurs, tout espoir est perdu.

Et se retournant vers la servant© :

— Vous, Mary, restez devant ce lit, et veillez sttT ce malheureux... vous ne veillerez pas longtemps.

San-Quirico relevant péniblement la tète, 3t ne voyant personne dans la chambre, appela d'un signe la servante Mary, et fit une pantomime expressive qui signifiait : je vous charge de faire la commission sacrée que va vous donner un mourant.

Il écrivit Igitement, et pour ainsi dire lettre à lettre, quelques lignes, prit la feuille, mit une adresse, et donna ce billet à Mary, avec prière de suivre sa recommandation.

La jeune fille prit le billet, le cacheta, le plaça dans son corsage, et promit d'exécuter Tordre religieusement.

Quelques minutes après, San-Quirico expira.

LA FIANCEE DU PROLOGUB

Cyprien de Mayran, que nous avons laissé dans une fièvre d'attente, à Tangle de la place d'Espagne, s'épuisait encore en conjectures fausses sur la nouvelle surprise que lui préparait Rodolphe Jefi'ery.

Tout à coup il fut frappé d'une idée qui lui donna un regret mortel.

— J'ai fait une grande faute, dit-il en lui-même; j'ai laissé échapper étourdiment ce Rodolphe. En ce moment, il est libre de ses actions, et comme les ruses ne lui manquent jamais, il va, dans cet immense hôtei, peuplé d'étrangers et d'étrangères, il Ta supplier quelque femme facile de kii accorder un tour de promenade à Yilla-Borghès2, et je me trouverai face à

UN MARIAGE DE PARIS. iGo

face d'une voyageuse inconnue, et d'une atroce mystification.

Ce raisonnement ne manquait pas de justesse, mais il a été décrété par le destin que le champ des conjectures serait toujours semé d'erreurs.

Rodolphe Jeffery parut donnant le bras à un '7 trèsjeune femme qui semblait môme n'avoir pas atteint l'âge légal que le Code impose à ramour, quand il vient demander la bénédiction nuptiale au pied des autels. ^

De Mayran regarda cette femme avec un empressement qui, en toute autre occasion, eût été un crime d'impolitesse, et qui fut corrigé tout à coup par un. mouvement respectueux :

— C'est mademoiselle Adrienne de Sivory ! s'écria Cyprien avec une vive expression de joie.

— Et aujourd'hui, dit Rodolphe, c'est madame Jeffery, et j'ai l'honneur de lui présenter M. Cyprien de Mayran.

Le jeune homme s'inclina et prit la droite de la jeune femme, qui désignait du bout de son ombrelle à son mari l'escalier de la Trinité-du-Mont.

Madame Jeffery rayonnait de bonheur ; sa fraîche figure, où le sourire ne s'éteignait jamais, était une révélation permanente de toutes les joies intérieures de la jeune femme qui vient de voir se réaliser le double rêve du voyage en Italie, et du mari aimé.

Ses pieds d'enfant ne touchaient pas la terre; ses yeux voulaient tout voir à la fois, et ne s'arrêtaient sur rien; elle prenait à témoin de ses allégresses tout ce qui l'environnait dans sa marche : les palais, les arbres, les fontaines, la fraîcheur des jardins, l'éclat du jour, l'azur du ciel.

Cyprien de Mayran, qui avait appris à l'école du malheur l'art de penser vite, se rendit bientôt raison de cette mystérieuse teryeur qui avait assailli Ro^

466 UN ÎIARIAGE I)E PARIS.

dolplie^ et de son obstination à soutenir qu'il était venu seul à Rome.

En effet,, ce jeune mari, si joyeux du bonheur de sa femnle;, était tout à coup menacé d'une catastrophe domestique.

Cyprien, peu délicat dans le choix de ses vengeances, pouvait, d'un seul mot, empoisonner le miel que savourait cette heureuse Adrienne, et mettre à sa robe nuptiale un crêpe de deuil.

En dépit de ses justes ressentiments, Gyprien regarda cette jeune femme avec des yeux remplis d'un tendre intérêt.

La promesse qu'il avait faite à Rodolphe était superflue; il y avait, au fond de son cœur épuré par l'infortune, un retour de nobles sentiments, qui ne lui aurait pas permis de troubler la fête d'une jeune femme, innocente des torts de son mari.

Il ne fallut donc qu'un instant pour agiter ces pensées au fond du cœur de Gyprien.

— Monsieur de Mayran, dit madame Jeffery en mettant le pied sur la première marche du grand escalier de la Èarcaccia — nous avons bien souvent parlé de vous avec Rodolphe. C'est que mon mari vous aime beaucoup. Gomme il a été heureux de vous trouver à Rome ! Vous ne vous écrivez donc pas, Mes^ sieurs, entre vieux amis?

— Oh ! Madame — bégaya Gyprien — les lettres... en pays étranger... il est difdcile... nous sommes paresseux...

— Il est si doux de s'écrire ! poursuivit Adrienne ; savez-\ous, monsieur de Mayran, qu'il y a déjà bien longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous... attendez... oui, c'est depuis cette soirée de l'Opéra, où Rodolphe vous lit une visite dans votre loge...

— Je me rappelle très-bien cette soirée, dit de Mayran avec un sourire contraint.

— Madame de Mayrau, continua la naïve Adrienne, était bien la plus jolie femme de cette soirée. On ne regardait qu'elle. Je fus surtout ravie de sa coiffure, toute mélaugée de perles et de rul)is, avec un goût charmant.

A ces mots, Rodolphe serra le bras de sa femme cuntre lui, muet avertissement qui conseille de choisir un autre sujet d'entretien; mais Adrienne prit ce mouvement de Lras pour une de ces étreintes d'affection, assez communes en public, entre jeunes époux; elle rendit donc cette sorte de caresse déguisée à son mari, et poursuivit sur le même ton :

— Je ne comprends pas qu'une femme jeune, une Parisienne, une artiste, puisse consentir à laisser partir son mari seul, pour ce beau voyage d'Italie. Rodolphe m'a bien étonné lorsqu'il m'a dit que madame de Mayran ne vous avait pas accompagné.

— Oai... en effet — dit Gyprien avec un embarras tout nouveau pour lui, c'est ce qui a été remarqué... j'ai voulu décider ma... femme... Eh bien!... elle a les goûts sédentaires... elle ne connaît que Paris au monde... enfin...

— 11 y a une infinité de Parisiens et de Parisiennes comme cela — dit Adrienne en riant; — ils croient que l'univers se compose d'une seule ville, qui est Paris. Hors de Paris, le néant commence. Cette opinion est même descendue jusqu'aux loges de tous nos portiers parisiens. Allez voyager aux Antilles, au Brésil, au Sénégal, à Calcutta; si, en votre absence, on vient vous demander chez votre portier, il répondra toujours que vous êtes à la campagne. Pour les portiers, l'univers est une vaste campagne nue, au milieu de laquelle on a bâti une ville tout exprès pour eux.

Cette digression eut un heureux résultat pour Rodolphe et Cyprien; un double sourire éclaira leurs

figureS;, et ils se regardèrent môme un instant, pour échanger un signe de tête d'approbation.

Nos trois personnages étaient arrivés sous les arbres de la terrasse de Monte-Pincio, devant le palais de TÉcole française.

— Ici, nous sommes chez nous, dit la jeune femme en fermant son ombrelle — et voilà une promenade que je ferai bien souvent. Par bonheur, le coup d'oeil est admirable; nous planons à vol d'oiseau sur toute la ville, et à l'extrémité de celte longue rue qui ■ commence devant nous et finit au pont Saint-Ange, nous voyons deux belles choses : Saint-Pierre et le Vatican. On peut regarder ce tableau toute sa vie sans être trop malheureux.

— Il paraît donc. Madame, demanda Cyprien, que vous comptez faire un long séjour ici.

— Ah ! dit Adrienne étonnée, votre ami Rodolphe ne vous a donc pas pas tout dit?

— Nous n'avons pas eu le temps de causer longtemps ce matin, dit Rodolphe avec embarras.

— Madame, dit Cyprien, j'ai beaucoup de plaisir à vous écouter, et vous remplirez admirablement la lacune que votre mari a laissée aujourd'hui dans notre conversation.

— Eh bien ! monsieur de Mayran, puisque deux anciens amis, comme vous et Rodolphe, ne doivent rien se cacher^ vous saurez que vous avez sous vos yeux, deux mariés, riches en jeunesse, en gaieté, en amour, en avenir, mais très-pauvres en revenus. Mon mari, avant notre mariage, possédait une assez jolie fortune, mais un coup de malheur Ta ruiné...

— Ruiné, dit Rodolphe comme un. écho en sourdine.

— Cela vous étonne, monsieur de Mayran, poursuivit Adrienne, parce que vous connaissiez mon mari. Rodolphe^ comme disait ma mère, était uu

jeune homme d'une conduite irréprochable. Malheureusement, quelques mois avant notre mariage, qui avait été fixé à ma majorité, il se lança dans des affaires de bourse et de fausses spéculations pour augmenter sa fortune; on ne le voyait même plus dans ma famille, ce qui m'inquiétait un peu, à vrai dire. Enfin, nous avons appris le secret de sa longue absence. Rodolphe était ruiné par une baisse sur les fonds publics !

— Par une baisse sur les fonds publics — répéta Rodolphe, pâle comme la mort, et agité de mouvements convulsifs.

— C'est singulier ! remarqua Cypricn, j'aurais pu soupçonner un vice... quelconque chez votre mari, mais jamais le vice du jeu.

— Oh ! ce n'est pas précisément le vice du jeu, dit Adrienne... A la Bourse, on ne joue pas, on spécule; c'est ainsi que mon père me l'a expliqué. Les femmes n'entendent rien à ces choses. Au reste, comme vous le voyez, ma famille n'a point cru que le malheur de Rodolphe la déliait de sa parole; nous avons été unis. Ma dot nous suffira pour vivre assez honorablement, à Rome, et mon mari est décidé à se fixer pour toujours dans cette ville, où il espère se faire un état d'artiste avec ses deux goûts d'amateur ; la musique et la peinture.

— Pour toujours! — dit Cyprien, comme s'il n'y avait eu que ces deux mots tlans les dernières phrases de madame Jeffery.

— Pour toujours ! répéta Rodolphe avec un accent décidé.

Cyprien, la tête inclinée, l'œil fixe, paraissait absorbé dans de graves réflexions.

Après un moment de sijence morne, Adrienne, qui donnait des regards alternatifs à Rodolphe et à Cyprien, renoua ainsi le fil de la conversation.

— Mon Dieu! je m'aperçois trop tard que j'ai parlé avec trop de légèreté... je vous ai fait de la peine, monsieur de Mayran, je le vois. Oui, j'aurais dû vous cacher les mauvaises affliires de mon mari. Je comprends qu'un ami véritable, comme vous, doit s'attrister profondément du malheur de Rodolphe...

— Oui, oui, ÎNladame, inlerrorapit Cyprien, cette nouvelle... en effet... je ne m'y attendais pas... enfin, on se console de toutes les pertes, en ce monde... Le malheur peut devenir une habitude, comme une autre... et... vous vous fixez à Rome pour toujours?

— Je crois que nous l'avons déjà dit, monsieur de Mayran, observa naïvement Adrienne.

— Ah ! oui, c'est juste, vous me l'avez déjà dit.

— On peut vivre, dit-on, ici, avec beaucoup d'économie — poursuivit Adrienne, et elle ajouta en riant — avec beaucoup d'économie, à condition pourtant que la semaine sainte ne durera pas toute l'année, car l'aflluence des étrangers est cause que tout renchérit, en temps pascal.

— Madame — dit de Mayran avec l'accent calme d'un homme qui vient de prendre une résolution énergique — Madame, d'ici à quelques jours, tous les. étrangers seront partis.

— J'espère bien, dit Adrienne, qu'il y aura une exception dans ce départ universel.

— Je crois deviner à votre sourire obligeant. Madame, que vous me comprenez dans cette exception. Hélas ! je quitte Rome demain.

— Demain !

Rodolphe ne put retenir un mouvement.

— Demain! poursuivit la jeune femme; vous venez de consterner mon mari avec cette nouvelle imprévue.

— Oh! votre mari le savaijt.

— Je le savais — dit Rodolphe avec une nisance forcée — il m'avait annoncé son départ ce malin.

— Vous voyez, ^ladame, dit Cyprien, mon départ était arrèlé depuis ïongiemps.

— Depuis très-longtemps, ajouta machinalement Rodolplie.

— Vous allez donc revoir Paris , monsieur de Mayran ! dit Adrienne; au reste, je comprends trèsbien cela. Vous êtes éloigné do vos chères habitudes, de votre charmante maison de ville, de votre château delà banlieue, enfin, pour dire mieux encore, dô votre femme; et en l'absence de tout ce que vous aimez, il n'est pas étonnant que Tltalie même ne puisse vous donner aucune distraction.

— Vous êtes dans ma pensée, Madame, dit Cyprieu en falsifiant un sourire — je suis, en effet, dans cette situation d'esprit que vous dépeignez si bien.

La jeune femme baissa les yeux pour donner quelque modestie cà son triomphe.

Rodolphe, que Tétourderie d'Adrienne tourmentait cruellement, avait pris une pose nonchalante, et paraissait absorbé par ses études d'artiste, du côté des nuages de l'ouest, toujours si beaux à Thorizon romani.

Si cette scène ^ fût prolongée, la jeune femme, malgré son aventureuse inexpérience, aurait fini par découvrir quelque chose de suspect et d'alarmant au fond d'une situation si cruelle pour deux hommes, qui avaient épuisé les ruses de la contrainte et les mensonges du déguisement physique et moral.

— Voilà le beau monde qui se rend à la Villa-Borghèse — dit Adrienne, en jetant un coup d'œil perpendiculaire sur la place du Peuple — monsieur de Mayran aime-t-il certte promei^ade?

— Oui, jMadame... je l'aime beaucoup... elle est fort attrayante... Mais aujourd'hui... je me tiendrai à distance du beau monde. ;• Vous voyez. Madame,

i72 UN MARIAGE LE rARIS.

dans quel désordre de toilette bourgeoise je suis..." Mon domestique m'a dépouillé de tout, sous prétexte de préparer mes bagages; il ne m'a laissé que cette grossière enveloppe de voyageur.

Après un échange de propos insigniiiants, Cyprien prit congé de M. et madame Jeffery, et dit à Rodolphe en le quittant :

— Vous savez qu'on oublie toujours quelque chose d'important à l'heure d'un départ précipité ; ainsi, vous m'obligerez en venant faire demain une promenade à la place Antonine, pour demander votre nom au bureau de poste restante, puisque les facteurs ne sont point encore inventés dans ce pays. Il y aura^peut-ètre une lettre pour vous...

— Ce soir, d'ailleurs, dit Rodolphe, j'irai vous faire mes adieux à votre hôtel, nous ne pouvons pas nous séparer ainsi... en plein air, sur le Monte-Pincio.

Et il ajouta d'un ton lent, et avec une intention marquée de faire comprendre autre chose que le sens apparent de sa phrase :

— Nous vous reverrons ce soir, à neuf heures, où vous voudrez, Cyprien, et je me mettrai à votre disposition pour tout ce que vous exigiez avant votre départ ou après.

— Croyez bien, dit Adrienne, que vous n'avez pas de meilleur ami que Rodolphe.

Cyprien jeta sur la jeune femme un regard d'intérêt et de compassion qui pouvait être attribué à la tristesse inséparable des adieux, et saluant les deux époux, il marcha d'un pas rapide vers l'escalier de la Barcaccia.

Rentré chez lui, il ne perdit pas une seule minute pour faire les préparatifs de son départ; son domestique amena un calessino de poste, et sept heures après il arrivait à Civita-Vecchia, à l'auberge de l'iàirope.

C'est là qu'il écrivit deux billets à Rodolphe, Tua

UN MARTAnE TE TARIS.' 473

conçu dans un esprit de délicatesse qui permettait de le communiquer à madame Jeffery; l'autre était direct et secret.

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