‹ Un mariage de ParisChapitre 3 sur 40 · UNE LETTRE DE LONDRES · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE LONDRES

Pendant les huit jours qui s'écoulèrent après cette visite au château, M. de Mayran ne crut pas devoir changer son genre de vie, de peur d'éveiller les soupçons. Gomme langage et comme action, il fut ce qu'il était avant : il ne chercha point à émousser un seul des angles aigus qui composaient son caractère , ni à mettre en relief une qualité absente, ou un vice nouveau.

A fcrrce d'énergie de volonté, il parvint à neutraliser un souvenir accablant, pour conserver à sa physionomie et à tout son extérieur les teintes et les nuances

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individuelles, familières aux ro^rards de ceux qui vivaient avec lui.

Un matin, à onze heures, Gyprien déjeunait avec sa femme, et ce petit tableau d'intérieur était charmant à voir.

On aurait dit deux époux de la veille. Lucilu, en négligé campagnard, s'épanouissait, dans toute sa grâce matinale, et, avec l'innocence du bel âge, elle lutinait du bout du doigt un lori multicolore, troisième convive, posé sur son perchoir.

Le jeune mari souriait des lèvres et semblait se complaire dans cette scène des jours primitifs.

Autour de la table, les domestiques s'associaient au bonheur intime des maîtres, et devançaient le geste ou Tordre pour leur obéir.

Ugolo entra, et déposa respectueusement devant son maître un plat de lettres et de journaux.

— Vous permettez, Lucile, dit Gyprien en souriant, que je jette ym coup d'oeil sur ma correspondance du jour.

Et se retournant vers les domestiques, il leur fit signe de se retirer.

Geci, dit Gyprien, en dépouillant sa correspondance, est un simple billet de faire-part... un mariage de deux personnes à nous inconnues, et qui annoncent leur bonheur, par circulaires, à tous les membres de la garde nationale parisienne, avec le secours de l'Almanach des vingt-cinq mille adresses. — Geci est plus grave: c'est Jolivet, mon fermier, qui me demande ua sursis de trois mois pour payer son bail... Accordonsnous, Lucile?

— - Sans doute , mon ami , une bonne action porte bonheur.

— J'ai toujours remarqué le contraire, dit Gyprien; mais cela peut clianif- r... Nous accordons le sursis. — Ah ! voici une lettre de mon agréé qui m'annonce que-

le conseil d'État 'vient de statuer en ma faveur. C'est une excellente nouvelle, et qui m'épargnera Lien des courses à Paris. Je passerai deux mois d'automne à la campagne... — Ceci est une lettre de notre locataire de la rue Riclier, qui demande des réparations dans l'escalier... Mon Dien ! les locataires devraient bien un jour se décider à acheter des maisons, pour laisser vivre en paix les propriétaires. — Voici une lettre de Londres... Voyons ce que me veulent les Anglais.

Cyprien lut, et laissa tomber la lettre sur la table, en la frappant du poing.

Lucile arrondit ses beaux bras nus sur la table, s'inclina vers son mari, et l'interrogea du regard, comme si elle eût craint de commettre une indiscrétion avec la parole.

— Le banquier Jobson est en faillite ! dit Cyprien.

— Eh bien ? demanda Lucile avec ui^ faux air naïf.

— Eh bien ! poursui\it le mari, j'avais deux cent mvUe francs dans cette maison... la meilleure maison de la Cité... Voilà ce que m'écrit une espèce de syndic... après une foule de détails sur la probité de M. Jobson... Quelle probité !...

a Monsieur de Mayran, tout ne sera pas perdu peutêtre pour vous, mais choisissez un bon avocat pour défendre vos droits , qui ont plus de valeur que ceux de beaucoup d'autres créanciers ; ou, si vous répugnez à la cb icane par procuration, venez passer a fortnig/it à Londres... une quinzaine de jouïs, rien que cela ! et vous irez plus vite, et mieux en besogne, que vingt procureurs... Au diable M. Jobson et sa faillite!... Voilà bien les choses de ce monde ! — ajouta Cyprien, en appuyant avec mélancolie son coude sur la table, et sa tète sur sa main ; — on est dans son intérieur, à la campagne, auprès de sa femme, le cœur joyeux, le front joyeux; une lettre tombe des nues, et... Ohî poursuivit le jeune mari en se levant avec vivacité,

oh! je n'irai pas ! je n'irai pns ! j'écrirai à quelcpie procureur de la basoche anglaise. . . je déteste Londres; j'y étouffe comme dans une mine de charbon ; je n'y laisserais même pas mon portrait quinze jours, de peur d'y gagner le spleen, par contumace. Oh ! Londres ! une ville qui ne finit pas et ne commence pas ! et des anglais partout qui bâillent, comme à la rue Rivoli! je reste, c'est décidé.

— Oh ! dit Lucile avec une insouciance superbe, tu ne seras pas ruiné pour deux cent mille francs !

— Certes, non, dit Gyprien; mais c'est un fameux diamant arraché à mon écrin.

— Ensuite, ajouta nonchalamment Lucile, tout ne sera pas perdu.

— Oui, si je vais à Londres...

■ — Je conviens que le voyage est ennuyeux, dit Lucile, et que souvent il vaut mieux perdre quelques écus et s'épargner des soucis, des fatigues, des embarras.

— Sans doute, dit Gyprien...

Il s'arrêta au milieu de la salle, et parut absorbé dans une subite réflexion.

— Au reste, poursuivit-il, je vais aller chez mon conseil' à Paris, et lui expliquer l'affaire ; nous verrons ce que pensera de tout ceci M. Ghardoux, un homme qui a, dans son cabinet, le bilan de toutes les faillites de l'Europe, et qui extrait cinq francs d'une bourse vide, par des procédés d'alchimiste-procureur... Oui, allons voir M. Ghardoux... Justement la cloche de la station sonne... prenons le convoi au vol... Ugolo, vite mon chapeau et mon habit... Ge que M. Ghardoux me dira de faire, je le ferai... En attendant mon retour, Lucile, écris de ta belle main à ce pauvre fermier. Je veux que ce soit toi qui lui annonces une bonne nouvelle. La Providence est une femme. C'est ton état de faire des heureux.

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Toute cette scène domestique avait été jouée par le mari en comédien consommé ; ce n'est pas au théâtre que se trouvent les plus habiles acteurs.

Lucile, douée d'une sagacité merveilleuse, assez commuue dans son sexe, n'aurait pu concevoir l'ombre d'un soupçon.

Comme doivent s'y attendre ceux qui lisent cette histoire, M. le jurisconsulte Chardoux, être fantastique créé par clypricn, avait irapérieusoment conseillé le voyage à Londres, comme efficace moyen de sauver cinquante pour cent du naufrage de Jobson.

De Mayran s'était donc, en apparence, résigné à cette rude corvée anglaise; les préparatifs du voyage se firent avec activité, dans les vingt-quatre heures qui suivirent le prétendu conseil de M. Chardoux.

Cypritn renonça au chemin de fer du Nord comme trop douteux dans sa vitesse.

Ugolo fît amener trois chevaux de poste devant le perron du château. Les adieux furent tendres mais sans affectation.

— Lucile, — dit Gyprien en montant en voiture, et sa main dans la main de sa femme, — écris-moi à Joneif s-Hôtel Leicester Square, comme Tan dernier, et moi je te jetterai quatre lignes à la poste de Boulogne en passant.

La chaise de poste s'élança au galop sur les antiques routes que le chemin de fer a abandonnées aux voyageurs endurcis dans les vieilles ornières de la locomotion.

Il était alors neui heures du matin.

Au premier relais, Gyprien laissa la chaise à l'hôtel de la poste, et, suivi d'Ugolo, il gagna le village des Batignolles pour y attendre la nuit.

Le dernier soleil du mois d'août semblait ne pas Touloir quitter le ciel; un joar sans fin éclairait la campagne , et donnait toutes sortes de joyeux aspects

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à cette multitude do jeunes maisons qui se rassemblent, en comblant les jardins, pour former une yHIô nouvelle, autour de la gare du chemin de fer.

De Mayran, dévoré d'une fièvre que chaque minute écoulée rendait plus ardente, ne voyait quêté nèbres dans l'éclat de ce jour, que misère et désolation dans Topulence de ce nouveau Paris au berceau.

Il se croyait seul dans ce monde bruyant qui l'entourait.

Il ne voyait qu'une femme, et, à côté de cette femme, le spectre de l'adultère, avec des tisons sur les lèvres et dans les yeux : sap.s doute, à cette heure même, où la jalousie le brûlait vivant sur le lit de fer des Euménides, les deux coupables savouraient, au milieu d'une sécurité inattendue, toutes les extases du ciel.

Comme cette lumière du jour devait leur être douce ! avec quels ravissements ils respiraient l'ombre des bois, tous deux enivrés de leurs regards, de leurs paroles, et de ces tendresses du cœur qui puisent dans le crime même une effrayante et mystérieuse volupté !

— Le ciel est juste, — se disait-il ensuite m blasphémant; — oui, le ciel est juste : il a caché au fond de nos âmes le démon de la jalousie; mais il a mis sous notre main, comme un esclave dévoué, le démon de la vengeance, et celui-là connaît et dicte les sanglants remèdes qui versent leur baume sur les blessures du premier.

Rien, dans sa vie antérieure, n'avait disposé Cyprien de Mayran aux formidables épreuves de ce jour.

Son adolescence, heureuse et entourée des caresses d'une famille opulente, n'avait pu le préparer aux tribulations réservées à l'âge mûr; il ne connaissait le monde que par les faveurs qu'il en avait reçues et dont il se croyait digne, à force d'orgueil naturel; au-

cune lutte n'avait aigri ce caractère, en lui ouvrant les yeux sur les aspérités de la vie; marchant toujours avec un front serein sous l'azur de son ciel domesticpie, il ne voyait dans sa femme qu'un être charmant dont il était le dieu, et qui trouvait son bonheur dans une perpétuelle adoration vouée à son mari.

Gyprien de Mayraa était monté si haut sur l'édifice bâti par son orgueil, qu'une chute subite brisa sa faible tête, et lui montra, pour la première fois, le monde dans ses lamentables réalités.

En creusant au fond de sa jalousie, il s'aperçut qu'il aimait sa jeune femme; il pleurait de rage à l'idée que cette tardive révélation arrivait à l'heure de la haine et du châtiment.

Le jour allait à sa fin, et lé soleil, qui n'a jamais précipité ou ralenti un seul de ses mouvements, pour les douleurs ou les plaisirs de l'homme, tomba sur les lignes de l'horizon, et les anima de toutes les joyeuses splendeurs des soirs d'été.

— Voici bientôt la nuit, — dit M. de Mayran en se retournant vers Ugolo, qui marchait d'un air triste, à quelques pas en arrière. — Ugolo, tu connais tous les accidents de cette campagne ; ta mémoire est sûre et tes pas ne peuvent égarer les miens. Évit^ les sentiers battus, calcule notre marche sur la décroissance du crépuscule et la première heure des ténèbres, afin que nous arri\don3 sous les arbres du château sans être aperçus.

— Monsieur me permet-il de l'interroger? dit le domestique.

De Mayran s'arrêta et fit un léger signe affirmatif.

— Monsieur, ajouta Ugolo, est-il bien fixé sur le plan que nous devons suivre cette nuir?

— Sais-je ce qui m'attend? dit Gyprien; je ferai ce que le moment m'inspirera.

— Il y a des moments, dit Ugolo, qui n'inspirent rien; ils bouleversent la tête et détruisent la réflexion... Que JNIonsieur veuille hien m'écouter... Lorsque que j'eus le bonheur de vous sauver la vie sur Tarche d'Highgate, ce terrible moment vous inspira-t-il quelque cliose.

— Ugolo, je ne m'attendais pas à cette rencontre...

— On doit toujours s'attendre à recevoir un coup de poignard, à minuit, dans un endroit désert,, et sur un chemin anglais, lorsqu'on court après une actrice en vogue, parée par trois amants. Telle était votre position, dans cette nuit, monsieur de Mayran, puisque vous m'avez fait Fhonneur de cette confidence. Eh bien! en admettant pareille rencontre comme possible, vous auriez suivi une autre direction; en quittant le village d'Highgate, vous seriez descendu dans le ravin en laissant l'arche à gauche, et le chemin de Belford vous conduisait à votre rendez-vous, en toute sécurité.

— Cela veut dire, Ugolo?

— Gela veut dire, monsieur de Mayran, que lorsqu'un homme s'écarte violemment de la ligue vulgaire et des habitudes de la société, il ne doit plus compter que sur lui pour se faire justice, se détendre, se proléger. L'homme rentre dans l'état sauvage, ou pour mieux dire l'état naturel; il n'a plus rien à demander aux lois, à la justice, au pacte social; et alors, il doit bien se garder d'abandonner sa vie au hasard dans les grandes crises; il lui convient, au contraire, de régler tous ses pas, de choisir ses armes, d'enlever toute chance à la fatalité, de se ménager, enfin, par froide prévision, un succès infaillible, qui restera un secret éternel.

— Ugolo ! — dit Cyprien elfrayé, en croisant les mains sur sa poitrine, — ce que vous dites là est horrible à entendre l

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— J'en conviens, Monsieur, continua Ugolo; mais ce n'est pas la faute de mon système ; c'est la faute d'une mauvaise position. Regardez autour de nous, dans ces jardins, ces jolies maisons, ces parcs recueillis ; il y a là des hommes qui vivent tranquilles en acceptant la société comme elle est faite , et qui n'auront jamais besoin de mes conseils. Voulez-vous rentrer dans les idées communes? la chose devient simple. Allez au palais où les hommes rendent ce qu'ils appellent la justice; exposez votre afiaire domestique; un magistrat, pour protéger l'honneur conjugal, vous donnera deux témoins assermentés^ On fera pompeusement im accediû à votre château. On surprendra les criminels ; ils seront conduits en prison. La cause sera inscrite au rôle des cours d'assises. Quatre avocats et un procureur-général feront des discours. Vous déposerez comme témoin, et vos domestiques déposeront après vous.

Les journaux enregistreront ces débats le lendemain, pour les plaisirs des abonnés friands; et, au bout de tout cela, vous obtiendrez peut-être, contre les coupables, une condamnation de six mois ou d'un an...

— Oh ! jamais ! jamais ! s'écria de MajTan, le visage voilé dans ses mains.

— Vous voyez donc, poursuivit Ugolo, qu'il faut rentrer dans le droit naturel...

— Mon droit naturel, interrompit Cyprien, me permet de saisir les coupables, et de les égorger ^ coups de poignard... Eh bien! jamais encore je ne commettrai une pareille action... D'abord, je n'ai point l'infernal courage de l'assassinat... ensuite, j'entends d'ici la rumeur qu'une pareille vengeance exciterait dans ce Paris impitoyable. Je serais ridicule et flétri, absurde et déshonoré... Toute réflexion faite, je puis, au moyen d'un aflYont sanglant, provoquer Rodolphe à un duel à mort... Je me battrai.

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