T. M II
— Voilà une générosité déplorable. Monsieur; excusez-moi, je vous prie, si...
— ^on, non, parle, parle, Ugolo, parle sans crainte. L'occasion supprime les convenances.
— Comment, Monsieur, vous consentiriez à faire si beau jeu à un ennemi dont la vie est en vos mains ! Certainement vous pouvez le tuer d'un coup d'épée, mais la chance peut vous être fatale aussi; et n'êtesvous pas brûlé d'une jalousie d'enfer en songeant que votpe mort assurerait une vie de bonheur à ces deux criminels !
— Oui, oui, les misérables ! — dit Cyprien en se frappant le front, — ma tombe les mettrait à Taise !... je vivrai... Marchons, Ugolo...
— Sans rien décider?...
— Ugolo, mon esprit se refuse à tout... et puis... il me semble que je rêve, et que ce qui m'arrive est faux... Je veux voir, je veux voir, et, quand j'aurai vu... alors... nous serons deux hommes contre un, et la vengeance nous inspirera toujours bien.
Ugolo fit un mouvement dont la signification n'était pas intelligible, et il s'élança le premier dans la direction du château.
Quelques étoiles se montraient déjà au firmament.
Après une heure de marche brûlante , Cyprien et son domestique arrivèrent à la lisière du petit bois qui voilait le château.
Un silence lugubre régnait aux environs. Le sombre édifice ressemblait à un sépulcre égyptien, perdu dans une oasis, et dépouillé, depuis vingt siècles, dos cadavres qu'il renfermait.
En s'aidant de la direction d'une allée tortueuse, pratiquée dans le massif, Ugolo vit scintiller une seale vitre sur la iaçade, ténébreuse dans toute sa longueur.
Ils s'avancèrent tous deux, et pieds nus, jusqu'aux
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derniers arbres, et se blottirent dans des touffes de buis, presque sur la première marche du perron du château.
La seule lumière qui brillait an dessus de la grande porte ressemblait à un phare, allumé pour conduire les voyageurs dans l'obscurité de la campagne.
Cette lumière attestait aussi que deux yeuÀ seuls n'avaient pas été fermés par le sommeil dans le château.
Ugolo regardait fixement le jeu de la lumière sur le rideau, et ne voyait par intervalles, que la silhouette de la même tète, dans une pose de méditation qui annonçait la veillée calme d'une seule personne : il faisait part de ses observations à son maître, qui les trouvait justes, et voyait déjà dans cette lumière innocente, le rayon d'un espoir consolateur.
Le bruit d'un convoi retentit sur la route de Saint- Germain et vint s'éteindre devant la station voisine.
Quelques instants après, la fenêtre où brillait la lumière s'ouvrit et, sur un fond clair, une tête apparut et se pencha sur le balcon.
De Mayran se cramponna au tronc d'un arbre pour se soutenir contre cette apparition : c'était bien Lucile, sa femme; elle ne veillait donc pas, elle attendait.
Ce qu'elle attendait ne tarda pas de paraître. Un jeune homme, descendu de l'éminence voisine, traversa lentement le petit nois, passa devant Ugolo et Cyprien, envoya de rapides saints au balcon, et poussant les volets d'une fenêtre basse, il s'élança d'un bond dans l'intérieur du château.
Cyprien croisa convulsivement les bras sur sa poitrine, et regarda Ugolo avec des yeux égarés.
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