‹ Un mariage de ParisChapitre 7 sur 40 · X. TU · texte numérisé non relu

X. TU

femme que j'ai failli mi' faire égorger Tan dernier sur ce pont désert ! et c'est pour elle que je viens à Loijdres, avec Tcspoir d'y trouver des émotions consolantes ! Une femme toute remplie de son orgueil, folle de son corps et de son théâtre, et qui n'd pas daigné une seule fois m'honorer d'un regard flatteur ! quel beau rôve et quel absurde réveil !

Le cheval de Cyprien secoua son cavalier avec un frisson, et assembla ses oreilles par les deux bouts.

— Qu'y a-t-il encore d'effrayant sur ce maudit pont! — dit Cyprien en arrêtant son cheval, qui sollicitait un coup d'éperon.

Un gentilhomme équinoxial, lequel, sur tout son corps, n'avait de blanc qu'une paire de gants jaunes, se leva d'entre les broussailles, et se posa au milieu du pont, comme un satyre du poëme de Ramaiana,

— Mylord, dit en anglais l'inconnu â Cyprien — je vous arrête pour vous dire deux mots, et vous demander une réponse.

— Parlez, Monsieur, — dit Cyprien, en cabrant son torse avec grâce, pour se faire admirer.

— Mylord, poursuivit Tautre, je voudrais savoir si vous êtes aussi brave qu'insolent.

— Il y a probablement une de ces deux choses que je ne suis pas, dit Cyprien ; vous pouvez essayer de choisir.

— Eh bien! Mylord, je ne choisirai pas; je crois que vous ùtes l'un et l'autre.

— C'est bien de l'honneur que vous me faites, Monsieur, en me donnant deux qualités.

— Mylord, poursuivit le sauvage en frac noir, j'ai pris les habitudes des créoles...

— Pardon, Monsieur, dit Cyprien; il me senible que vous arrêtez les voyageurs sur les grands chemins, les créoles n'ont jamais eu ces habitudes-là.

r- C'est-à-dire; continua l'homme cuivré^ que je

UN MAllUGE DE PAUIS; 63

me bats au dernier sang avec celui qui m*a insulté.

— Ah ! je vous ai insulté?

— Grièvement, Mylord, et devant une femme !

— Diable ! je ne savais pas cela ! Voyez comme on s'instruit en voyageant.

— Ainsi, Mylord, je vous attends demain, au lever du soleil, avec vos deux seconds, au cottage de Criklewoody près d'Higligate ; j'y serai le. premier.

— Oh ! ciii. le i-remier, à coup sûr, car je déteste le lever du soleil. JMais j'y serai le dernier.

— C'est bien, Mylord.

— Il s'obstine à m'appeler Mylord!... Je suis Franpais, entendez-vous? Je suis Français...

— Ah ! j'en suis bien aise. Monsieur ; je connais les usages français, quoique vous me regardiez comme un sauvage habillé en dandy, je vous promets un combat à la mode française, apportez vos armes avec vous.

— Je vous pré\iens. Monsieur, dit Cyprien en comprimant un sourire moqueur, je vous pré\1ens que je ne connais ni la llèche, ni le javelot, ni la massue, ni le crik malais, ni aucune arme de la tribu du Lion ou du Serpent.

— Vos railleries^ Monsieur, ne me blessent point; je vous les rendrai demain.

— Et demain, vous m'expliquerez au moins pourquoi nous nous battons?

— Vous le savez déjà, Monsieur.

— A la bonne heure ! à demain donc, Monsieur, je vous quif.e, mon cheval éprouve le besoin de ne plus vous voir devant lui.

Cyprien salua son adversaire, et s'élançant au galop vers le village d'Highgate, il rentra par Totennàamroad, à Londres, un peu après le coucher du soleil.

A DRURT-LANB

Le lendemain, Cyprien.de Mayran montait en Toiture avec deux témoins.

Comme il n'avait à Londres, d'autres connaissances que deux banquiers, gens trop graves pour assister à' un duel, il eut recours à un expédient nouveau qui mérite une mention.

La veille, on jouait à Drury-Lane, Fra Diaviolo en anglais, et Giselle, en langue connue de tous. Cyprien remarqua ^ans le personnel des chœurs de l'opéra, deux gigantesques figurants, qui chantaient avec le bout des lèvres et des mains, pour économiser leurs voix anglaises.

Voilà les hommes qu'il me faut, se dit-il, et s'élançant dans le noir déûlé des arcades qui conduisent à la porte des coulisses, il pénétra sur la scène et engagea ces deux figurants comme témoins, à raison d'un habit noir, et d'une livre pour une seule représentation de duel.

— Qu'aurons-nous à dire? demandèrent les deux comparses.

— Rien du tout, comme ici, répondit de Mayran. Les deux figurants, habillés et gantés dans Saint-

Martin-Court, ressemblaient à des témoins sérieux, et respectables, (:ommç^ disent les Anglais.

Au sommet de la montagne d'Hamstead, la voiture prit à gauche, et se dirigea vers le cottage de Cricklewood. Là, dans un pavillon, décoré à la chinoise, trois hommes, à figure tropicale, attendaient de Mayran.

UN MATJAGE DE PATIIS. (^ 68

Lô jeune homme les salua poliment, comme sllç^ eussent été blonds, et leur dit d'un ton leste : -— Eh <^ hien! Messieurs, qu'avez-Yous décidé?

— Marchons ! dit l'adversaire cuivré.

— Marchons, répondit Cyprien, et 11 suivit le trio équinoxial.

Vis-à-vis le cottage se déroule à l'infini, par collines et vallées, une forêt sombre, qui servait de Pré aux Clers, à l'époque batailleuse des têtes rondes et des cavaliers. ^'

Les trois Anglo-Indiens s'arrêtèrent sur un terrain uni et dépouillé d'arbres, au fond d'un vallon. Le site était sauvage; on y voyait pourtant çà et là, sur des sapins, d'énormes placards avec cette inscription électorale ; Vote for Parker!

Au moment des élections, les candidats vous poursuivent partout, en Angleterre. On a beau se réfugier au fond des bois, dans les grottes humides, sur le sommet des montagnes, M. Parker a l'œil sur l'électeur champêtre et lui crie du haut d'un arbre : Vote pour moi! Chez nous le bois de Boulogne et la forêt de Fontainebleau sont encore vierges de placards, mais cela viendra : nous vagissons encore dans les langes du berceau constitutionnel (i).

Ici nous avons à raconter une scène de duel qui trouvera peut-être des incrédules parce qu'elle est vraie. Elle fera naître de sérieuses réflexions ches nos écrivains dramatiques, dont les œuvres sont étih* diées et prises au sérieux par ces peuples candides qui accourent chaque jour s'asseoir au banquet universel de la civilisation, et qui, pour mieux s'initier à nos mœurs, viennent les saisir sur notre théâtre, qui en est une école, comme nous le disons aux barbares chaque malin.

(4) Ceci était écrit avant lu réTolulion de Février,

Les trois amoureux de l'actrice Sidora, passionnés; comme toutes les Deux-Indes, pour notre théâtre et pour nos artistes, avaient vu jouer sur les théâtres de Calcutta et de Tile Bourbon, le répertoire de nos opéras, et avec leur facilité naturelle, commune à tous leurs compatriotes, ils savaient ces ouvrages par cœur, comme des ténors blancs.

Donc, pour s'élever à la hauteur des mœurs européennes, ils mirent tous les trois l'épée à la main, et le plus musicien d'entre eux fredonna l'air des Htti' guenots :

Quoi qu'il advienne ou qu'il arrive.

Marchons l'un sur l'autre, à la fois.

En nombre égal, trois contre trois, Jusqu'à ce que la mort s'en suive.

Les deux témoins de Gyprien, qui avaient figuré cent fois dans les Huguenots, s'épouvantèrent devant ces trois épées nues et ces trois visages sinistres, et ils prirent la fuite avec l'agilité de deux cerfs relancés par la meute du duc de Northumberland.

De Mayran fit un sourire qui, en tout autre temps, se serait élevé jusqu'à l'éclat d'une gaieté folle.

Les trois Anglo-Indiens agitèrent leurs épées dans ]3 direction des deux fugitifs, en les flétrissant de Tépithète de lâches !

— Ah! ils ont eu peur! dit Gyprien en riant; nous devons les excuser; mais puisque nous sommes ici pour nous battre, je les remplacerai.

Sar ces mots, il ramassa une épée dans le faisceau d'armes que les figurants avaient déposées sur le gazon à leur arrivée dans le bois, et il ajouta :

— Messieurs, vous avez devant vous un homme qui ne demande pas mieux que de tuer le temps ou un Anglais. Il y a donc luxe d'émotions pour moi en o monient. Gommenrons.

UN iTARLAGE DE PAUTS.' ' 67

— Monsieur, dit le provocateur, nous ne somnits pas des sauvages, comme vous avez l'air do le croire, et nous serions indignes d'appartenir à la grande famille anglaise si nous acceptions un combat de trois contre un seul; ce serait ui? assassinat. Certes, vous m'êtes, vous, mortellement odieux. . .

— Ah! je vous suis mortellement odieux! interrompit de Mayran; expliquez-moi donc cela. Je suis enfin curieux de savoir pourquoi je vais me battre avec vous.

— Parce que vous êtes Tamant d'une femme que j'adore avec respect.

— De la cantatrice? dit de Mayran en laissant tomber son épée.

Le trio s'inclina en signe d'assentiment, avec des •visages empreints d'une profonde douleur.

— Messieurs, continua Cyprien, nous allons, si cela vous amuse, nous battre pour tout autre motif ; mais comme celui-ci calomnierait une femme, je suis obligé de vous dire que je ne suis pas l'amant de votre cantatrice, et que je l'ai \'ue hier pour la dernière fois. J'abhorre les cantatrices de toutes les na tions.

Un éclair de joie illumina le bronze de la figure de l'Anglais.

— Monsieur, dit-il, on voit bien que vous êtes brave et que vous êtes vrai. Donnez-moi votre main, je veux la serrer comme la main d'un ami.

— Ce pauvre homme! dit de Mayran, oomme il est ému; vous aimez donc bien mistress Sidora?

— Si je l'aime ! — dit l'ex-sauvage avec la sensibilité d'un enfant; — cette femme est ma vie, ma joie, mon bonheur. Vous ne comprenez pas cela, vous autres blauci européens! Nous avons des passions qui ne sont pas dans vos villes. Je suis né esclave, moi; on m'a affranchi ; j'ai travaillé, j'ai fait fortun^^^

68 tN MARIAGE DE PARIS.

m'a donné Ions les droits de citoyen anglais. Je vins à Londres^ cette reine des océans. L'aristocratie ne m'a pas reçu, parce que je suis né en servitude. La bourgeoisie m'a repoussé parce que je suis noir. Les femmes artistes seules m'ont fait bon accueil : une surtout, celle qui est la divinité du chant et de la musique, et qui me console du dédain des nobles et des bourgeois : l'entendre tous ^es soirs, la voir tous les jours, cela suffit à mon bonheur : c'est une volupté chaste, un doux rêve d'artiste, que rien n'a troublé jusqu'à présent, rien, excepté l'injuste jalousie que j'ai ressentie hier contre vous...

— Oh! bien injuste, en effet! interrompit de Mayran; et je désire que vous n'ayez jamais de tourment plus sérieux dans vos innocentes amours. 'Ainsi, Monsieur, ajouta-t-il en tendant la main à l'Anglais, notre guerre est finie, n'est-ce pas?

— Par la paix.

— Comme toutes les guerres; cela prouve qu'il faudrait les commencer toutes par la fin. On ferait une noble économie de sang.

Après quelques formules d'adieu amical, et un échange de cartes, Gyprien de Wayran se sépara des trois Anglo-Indiens, et remonta seul au cottage de Cricklewood, où il fît un déjeuner frugal, mais assaisonné par le charme du paysage et la pureté d'un air que le charbon de Londres ne souille pas.

Seul avec sa pensée, il fit quelques réflexions inspirées par la circonstance.

C'est une femme, se dit-il, qui a détruit mon bonheur, qui a bouleversé ma vie; il n'y a donc qu'une autre iemme qui puisse réparer tant de mal.

La première expérience m'a démontré que je ne dois attendre aucune consolation dans la classe des femmes artistes : en voilà une qui me met sur les bras des assassins et des duellistes du moyen-âge. Si

XrS MARIAGE DE PAÏÏTS. / 69

je m'adresse à une autre, dans cette incroyable )t%gleterre, je m'expose à rencontrer, celte fois, des n- y^^^ valités de Hottentots ou de Cliiiiois, avec d'autres V scènes inattendues qui amusent un instant, et qui sont intokh'aldes après pour un liomme de mon naturel. Arrière donc les femmes d.j théâtre, et cberclions ailleurs.

Le soir, il remonta le courant de ce fleuve humain, qu'on appelle le Strand et qui coule avec la Tamise en ligne parallèle, et arrivé à Temple-Bar, il se perdit, à gauche, dans de petit j s rues, et cheminant au hasard, il tomba devant le péristyle de Covent-Garden.

L'affiche annonçait dans une auréole de gaz, la tragédie de William Tell, parShéridan-Knowles.

Les passants, attirés par le gaz étaient repoussés par William Tell. Notre jeune exilé de Paris imita les passants : il suivit la foule, et, à quelques pas plus loin, il rencontra le défilé des voitures qui roulaient vers Drury-Lane : le désœuvrement, l'ennui, la douleur morale, ces tristes compagnons de l'homme isolé, la nuit, au mileu d'une grande ville, poussèrent de Mayran à ce théâtre, plein de bruit, de folie, de lumière : il entra, et avant de se faire ouvrir sa loge, il suivit machinalement un monde inconnu qui envahissait le grand foyer du public.

Ce qu'il vit là, pour la première fois, ne peut se voir qu'à Drury-Lane, ou ne se lire que dans l'histoire de Babylone, cette histoire immense, brûlée avec la bibliothèque d'Alexandrie par le sage Omar, qui avait prévu le futur encombrement de nos bibliothèques actuelles, et prenant en pitié leurs conservateurs, leur enleva, par un charitable incendie, un supplément chaldéo-égyptien d'in-folio en papyrus, d'inquarto en feuilles de cire, et d'in-octavo en lames de santal.

Les savants doivent reconnaissance à Omar. Si cet

Incendiaire n'eût pas existé, il eût été impossible d'v^tre savant. La bibliothèque de la rue Richelieu est déjà, pour la mémoire, un assez lourd fardeau, fort ditllcile à transvaser dans les cases des étroits cerveaux hmiiains.

Li^ foyer de Drury-Lane était donc dans une de ces nuit.^ de solennelle exhibition. Des jeunes gens, députée des cinq parties du monde y fredonnaient, en vingt langues, les cavatines que Tamour a inspirées aux n^ usiciens de toutes les nations, depuis la romance parisienne jusqu'au pantonn malais.

Ces hymnes de volupté subalterne s'exhalaient, dans Lcs vapeurs de porto et de wiski, autour d'un Olymp. de courtisanes, belles comme les filles que le dén:on envoie aux anachorètes pour tenter leur Tertu.

Ces fv mmes, folles de leur corps, habillées comme des prinv esses de théâtre, fières comme les marraines de rOrg leil, impudentes comme les filleules de la Luxure, . ourbillonnaient avec des allures de provocation lili. rtine, qui donnaient le vertige et bouleversaient les sens de leurs candides admirateurs.

Le feu des libations récentes animait toutes ces figures d .i Tincarnat de la pudeur virginale, et les voilait d';in masque de vertu, badigeonné par la fermentatio" i du vice.

L'éclat menteur des étoffes, le luxe frelaté des pierreries, lo fard détrempé sur les chairs nues, tous ces accessoi]\js de l'imposture des boudoirs, annonçaient, chez ces femmes, lés fétides trésors de lèpre, dissimulés par la beauté des formes, l'exquise ciselure des traits (Il visage, l'opulence des cheveux noirs ou blonds; l'éruption fulgurante des yeux, et surtout par cette tr >bulencede gaieté qui semble exclure toute idée de dou Lur chronique dans le corps et dans l'esprit.

Devjnt ce tableau, emprunté aux fêtes de Sarda-

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napale, le jeune de Mayran se fît à lui-môme deî questions que les étrangers s'adressent chaque soir en* visitant le foyer de Drury-Lane :

D'où Tiennent ces femmes? Qui lésa créées et mises au moudb de la luxure? Pourquoi ces merveilleuses créatures n'ont-clles pas rencontré un seul amour honnête sur FaLîme de la prosliiulion?

Quoi ! dans cette riche aristocratie de Londres, il ne s'est pas trouvé quelques dévouements généreux pour sauver ces jeunes filles, dans la ileur de leur innocence et de leur beauté?

Pourquoi Londres a-t-il seul le privilège de cette iûffernale et éblouissante exhibition?

Par quels secrets de physiologie, la misère des Darias de Londres, Tappauvrissement des hyménées en haillons, peuvent-ils incarner et donner la vie à ces femmes qui ont exagéré la beauté de leur sexe nvec un luxe surnaturel de détail et de proportions?

L'amour que de Mayran s'était voué à lui-même lui rendit au moins service cette fois, et le préserva d'une distraction trop dangereuse : il se contenta de tenir Ténigme à distance, selon l'esprit du proverbe italien, et sortant du foyer de Drury-Lane, en secouant la boue de ses pieds, il courut s'asseoir dans sa loge pour écouter Norma.

L'actrice Sidoia chantait en ce moment : Noi^ma di tuoi improvery, avec une voix pleine d'une fausseté mélodieuse qui faisait bondir de joie les lords et les députés, endurcis aux si bémol des orateurs des deux chambres.

Le trio fini, une voix naïve, et timbrée sur une lame d'or, s'éleva dans une loge voisine, et prononça les deux mots charmants qui résument l'enthousiasme anglais : venj nice!

De Mayran, qui contemplait encore avec des yeux pleins de regrets^ la beauté de Sidora^ tourna la tète

à droite, pour voir la bouche divine qui venait de prononcer Tharmonieux ver y nice...

Oh! ces foudroyantes irradiations de beauté ne peuvent éclater que dans un théâtre de Londres! La jeune Cemme qui avait dit ces deux mots prodi?;uait autour d'elle des sourires adorables, avec une liguro ciselée par un ange pour réjouir le regard des hommes, et les préparer aux révélations du ciel.

C'était le plus harmonieux ensemble de perfection idéale que le rêve puisse imaginer; xme de ces beautés qui ne s'épanouissent que dans le comté de Lancaslre, sons les brumes de la Mersy, comme pour illuminer la terre, en l'absence du soleil : des yeux limpides d'iris velouté; un front découpé en lignes superbes ; des lèvres à demi ouvertes, comme un écria de corail garni de perles; des cheveux noirs à reflet lumineux; un teint éblouissant de fraîcheur, des épaules et des bras d'ivoire, s'écbappant avec une grâce exquise de l'échancrure d'une simple robe d'été»

A tous ces charmes ajoutez encore la beauté de l'âme, révélée sur un visage empreint de modestie et de virginale candeur.

En voyant cette femme, de Mayran éprouva une émotion si forte qu'il s'oublia un instant, et mit toutes ses pensées sur un seul objet. Le théâtre disparut; il n'y resta qu'une femme admirée et soa admirateur.

Sidora chantait toujours, mais Cyprien ne Tentendait pas ; mille chevelures blondes et brunes rayonnaient dans les loges sur les plus belles épaules nues des comtés de Kent et dt Middlesex, mais Cyprien ne les voyait pas ; la plus belle feinmo de l'univers anglais existait seule en ce moment, à deux pas de lui, et absorbait tous ses regards.

Bcu\ hommes éîaient assis à côté de cette femme ilans la i;;.* i.c loue.

L'un était le père ou le mari, Tautre un ami de Tamaison; c'est ce que Gyprien admit tout de suite.

Le premier était, entre deux âges, un Anglais calme, raide, sérieux, ayant dans ses altitudes cette distinction symétriquement réglée qui fait le gentilhomme. Il adressait, par intervalles, quelques mots à la jeune femme, mais comme jamais un éclair de tendresse ou un sourire d'affection n'accompagnait ses paroles, Gyprien eu conclut judicieusement que ce n'était pas un père, mais bien un mari, déjà blasé sur son bonheur conjugal.

Quant à l'autre voisin, c'était, après nouvel examen, un de ces amis complaisants et causeurs que les maris entraînent au théâtre, pour rompre la monotonie d'un tête-à-tète souvent ennuyeux.

Gyprien, toujours les yeux fixés sur son adorable voisine, lui découvrait à chaque instant une nouvelle perfection, et il s'étonnait que ces deux hommes, assez heureux pour la connaître et l'approcher, ne fussent pas saisis d'un accès perpétuel d'idolâtrie et d'admiration.

Les deux voisins étaient au contraire à l'antipode moral de l'extase : Gyprien put entendre la fin d'un entretien qu'ils venaient d'engager pendant l'eutr'acte, et qui n'avait rien de commun avec l'émotion enthousiaste qu'une belle femme excite parmi ses plus proches voisins.

— G'est évident, disait le mari présumé; je donnerai toujours la préférence, pour l'usage de notre dock^ à VEast-India, au procédé nou\ellement inventé au Havre par M. Lemaislre, ingénieur français.

— Je ne connais pas le moteur ou le levi'er de cet ingénieur, disait l'autre.

— G'est la grande grue dynamométiique en tôle.

— En tôle!

— - Oui, en tôle : et non-seulement gon arbre et ses T. vu, 5

bras sont en tôle, mais encore la plate-forme dans lacjiielle elle sn meut, et même les supports et les entretoises.

— Et quel fardpau peut-elle soulever?

— Essayée sur place, elle a enlevé une charge de vingt-deux mille kilogrammes, à Textrémité Cw bras le plus court, qui n'a pas moins de cent mètres, mesuré horizontalement.

— C'est prodigieux.

— - Silence, Monsieur! — dit la jeune femme en donnant un léger coup d'éventail sur le bras du mari présumé : — laissez-moi écouter l'opéra.

Les deux hommes s'inclinèrent en signe d'assentiment, et parurent s'absorber dans leurs réilexions sur le procédé nouveau de M. Lemaistre.^

Quelles étranges choses disaient ces gens-là auprès de cette divine créature? pensa le jeune de Mayi-an, et il se posa dans son attitude la plus admirable pour se faire admirer de sa voisine et pour l'admirer.

Il éprouva plusieurs fois, pendant le dernier acte, une joie intime très-vive; la céleste inconnue lui avait adressé quelques regards très-rapides, ou, pour mieux dire, un seul regard divisé en deux coups d'oeil, ce qui signifiait en pantomime de femme, que la première impression ([ue la beauté du jeune homme avait faite était foudroyante, et que la pudeur ne permettant pas de s'y arrêter trop longtemps, il fallait recourir à ce procédé de prudente contemplation.

L'opéra terminé, la jeune femme se leva, et fît admirer une taille superbe qui acheva la' séduction.

En ce moment, il n'y eut plus de doute pour de Mayran ; l'homme entre d* ux ;jges était incontestablement le mari; il posa d'une main familière, et avec un regard distrait, une mantille noire sur les

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plus belles rpaules du monde, et offrit son bras à la jeune femme, eir disant à son ami :

— Nous avons le modèle envoyé à M. Millingham par M. Lemaistre du Havre, et Louis-Siliwabe, de Manchester, nous confectionnera celte machine en moins de deux mois.

A la faveur de la foule, de Mayran descendit l'escalier du théâtre à côté de la belle inconnue, et il frémissait à Tidée que bientôt une calèche rapide allait emporter cette vision dans ce Londres infini, et qu'elle ne reparaîtrait plus à ses yeux.

Heureusement la beauté de la saison et de la soirée préserva Tamoureux français de ce malheur.

Arrivée devant la file des équipages stationnés aux arcades latérales de Drury-Lane, la jeune femme regarda le ciel et dit avec un ton joyeux :

— L? nuit est magnifique, rentrons a pied chez nous par le marché de Covent-Garden et le Strand. Nous ferons une promenade charmante jusqu'à Gharing-Cross, et nous remonterons à Kegent-Circus.

— Mais, ma chère amie, dit le mari, il serait plus court de suivre Long-Acre et d'aller droit chez nous, sans descendre au Strand.

— Quand il fait beau, le chemin le plus long est toujours le plus court, dit la jeune femme.

Et elle entraîna lentement son mari vers le marché de Covent-Garden.

De Mayran suivit les deux époux dans leur itinéraire, et après une demi-heure de promenade au clair de la lune, il les vit entrer dans une maison de belle apparence, 18, Regent-Circus.

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LA TAMISE n'existe PAS

Le lendemain, à neuf heures du matin, de Mayran se promenait sous les arcades sombres du Quadrant, dans le voisinage de Regent-Circus, et bénissait son heureuse étoile qui lui envoyait enfin une distraction "victorieuse de toutes les angoisses du passé.

Voici, disai/-iî mentalement, une aventure qui se présente bioii. Une femme belle à réjouir le troisième ciel, et affligée d'un de ces maris comme il en faut aux amoureux; un industriel absorbé dans les spéculations; un homme arrivé au premier degré de la vieillesse.

Autour de cette femme, je n'ai découvert aucun de ces regards de convoitise ou de familiarité intime, qui font supposer au dernier arrivant Tobstacle d'un heureux prédécesseur.

Tous les augures me sont favorables. Le bqpheur vient à moi, allons à lui.

Il se dirigea vers Regent-Circus, et traversa diagonalement cette place, l'œil adroitement tourné du côté de la maison qui pour lui était Londres et l'univers anglais.

Les vitres des deux étages avaient cet éclat lumineux et transparent que nos voisins ont inventé dans leurs verreries, et qui n'existe que chez eux. A travei^s ces voiles diaphanes des fenêtres, on voyait rayonner le luxe intérieur des appartements, mais aucune ombre de visage humain ne se montrait.

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Toutefois, à force d'attendre une apparition, de Mayran \it enfin poindre, sur la lisière inférieure d'une vitre, une touffe de cheveux grisonnants, puis une face industrielle et sérieuse, qui était celle do riieureux mari.

La fenêtre s'ouvrit aussitôt, et le personnage exhiba son torse, et s'appuya sur le balcon^ un journal à la main.

La lecture d'un journal anglais peut se prolonger indéfiniment, selon la patience du lecteur, surtout si sa curiosité oisive veut épuiser le chapitre des annonces. .

Le mari lisait donc depuis une heure, lorsqu'un incident de voisinage vint donner à de Mayran l'espoir de quelque changement sur la façade de la bienheureuse maison.

Les voitures publiques qui vont de Londres à Windsor ont leur office et leur point de départ sur la place de Regent-Circus. En ce moment il se fit un grand bruit de roues, de chevaux, de voyageurs et de curieux devant le bureau de ces voitures, et quelques têtes de femmes s'encadrèrent dans les vitres luisantes du voisinage.

Ce n'est pas un spectacle fort curieux qu'un pareil tableau; mais quand on s'ennuie à l'anglaise, dans le silence tumulaire d'une maison déserte, on se fait de tout une distraction.

De Mayran s'applaudit d'avoir si bien deviné.

Le mari laissa même flotter au hasard son journal, comme un drapeau, en dehors de la fenêtre, pour assister au départ des voitures de Windsor.

Au même instant, une forme éblouissante se détacha sur l'ombre intérieure, et la jeune femme de la loge de Drury-Lane apparut dans toute sa beauté du matin.

Elle se pencha nonchalamment sur le bord du petit

balcon^ et regarda en détail, tout ce qui était autour d'elle, excepté son mari.

Le jeune Français, observateur profond, comme tous les voyageurs de son âge, ne laissa pas échapper ce grave symptôme d'indifférence qui se révélait dans ces époux, si mal assortis par l'âge et le caractère.

Sans doute, se dit Gyprien, la pruderie anglaise défend à une Cemme de témoigner, en public, à son mari une tendresse trop évidente; mais entre cet excès scandaleux d'affection, et l'autre excès scandaleux de ft'oideur, il y a un milieu uvxjent de familiarité qui annonce le bonheur intimt d'un ménage, et ne blii^^se pas la pudeur susceptible des passants anglais..

Les voitures de Windsor partirent au galop, et le mari n'ayant plus autour de lui d'autre distraction que son journal et sa femme, donna la préférence à son journal et se précipita tête baissée dans l'abîme de la quatrième page, où s'éternisent les annonces de l'industrie des comtés de Kent et de Midlesex.

La jeune femme fit un léger mouvement d'épaules, regarda le brouillard qui se débattait avec un fantôme de soleil anglais, et elle disparut dans l'appartement.

Après cette scène bourgeoise, et en apparence oiseuse, qui vient de se jouer à llegent-Circus, je dois, selon mes principes d'historien, omettre les inutiles longueurs des détails intermédiaires, et sauver au lecteur l'ennui de ces proc-ès-verbaux de marches et de contre- marches qui accompagnent le début de toute intrigue d'amour.

Ainsi, il m'eût été impossible de trouver chez moi une plume qui aurait consenti à écrire les quinze promenades ou stations de notre jeune voyagent français sur la place de Regent-Circus. Les choses ré pétées deux fois plaisent, dit le provcrb*' : mais après deux fois il ne faut pas abuser des répétitions.

Donc, quinze jours de Iranchée ouverte devant la place s'étant écoulés, chacun de ces jours étant la reproduction fidèle du premier, un incident inattendu vint au secours de Cypriin.

Sans cet incident, notre beau jeune homme était menacé de voir, chaque jour, un mari lisant un journal à sa fenêtre, et une jiiune femme paraître et disparaître sans adresser un regard ou une parole à ce mari. Lorsque les Anglais, pensait Cyprien, font une chose la veille, il la refont toujours le lendemain.

C'était un dimanche, jour de silence, de repos et d'ennui pour l'Angleterre.

De Mayran faisait sa station d'habitude à l'angle de Regent-Circus , et les policeinen le regardaient de mauvais œil, parce qu'il était seul sur cette place, toujours traversée par la foule et que la solennité du saint jour rendait déserte. Cependant à l'heure des offices du matin, les familles de ce quartier opulent et dévot sortirent de Regent-Street, et traversèrent silencieusement la place pour se rendre à Téglise Saint-Martin.

A la faveur de cette procession luthérienne, de Mayran se rapprocha de la maison de la belle inconnue, avec l'espoir qu'elle descendrait bientôt pour remplir, comme les autres, son pieux devoir dominical, et qu'il pourrait la suivre de près jusqu'à Gharing-Cross, et peut-être hasarder un mot à son oreille, ou une lettre dans sa main.

Il ne visait qu'à une occasion vulgaire, et il attt.'ignit quelque chose de mi- iix : c'est l'inverse de ce qui arrive toujours quand on ajuste le point de mire de l'avenir.

La porte de la maison s'ouvrit et le mari parut sur le seuil, en paletot nankin, coslu ne peu convenable le dimanche, à Londres, et surtout dans l'église puritaine de Saint-Martin.

En même temps, un homme jciune et vêtu en campagnard élégant monta sur le trottoir et serra énergiquement les mains du mari; ce court dialogue s'ét?.^ Élit entre eux :

— Vous arrivez exactement ; onze heures sonnent à Saint-Martin, nous arriverons à midi.

— Il faut nous hâter, pourtant.

— 11 y a toujours de la place sur le paquebot.

— Oui, mais nous voulons être bien placés.

— Et mistress Lewing, se fera-t-elle beaucoup attendre ?

— Non, elle descend.

Elle descendit en effet, sur ces derniers mots. L'adorable femme portait une robe blanche et un chapeau de paille, qui faisaient regretter la coupe parisienne; mais la beauté du corps et du visage corrigeaient les vices de la robe et du chapeau.

Le mari offrit le bras à sa femme, avec un mouvement raide et anguleux, et on partit.

De Mayran se lit éclipser par un rang de procession, et il suivit les époux Lewing à trois pas de distance.

A Tangle de Saint-Martin, la procession se brisa, et laissa quatre personnes dans un isolement qui ressemblait à un schisme public, éclatant sur la terre des schismes.

Les époux Lewing et leur compagnon inconnu, suivis à distance raisonnable par l'acharné de Mayran, remontèrent seuls le Strand jusqu'à Hungher-fort- Market.

Là, on descendit Tescalier de l'embarcadère, et on arriva sur les bords de la Tamise, devant le paquebot qui porte le dimanche, à Greenwich, les jeunes impies des deux sexes qui désertent la prière pour le plaisir mondain.

Tous les i)assagers, malgré leur indépennancc religieuse, gardaient un silence édiliant; ce qui donnait

à leur équipée libertine ua aspect triste, et justifiait ces vers d un poète inconnu :

Cher un peuple voisin, au pays d'Outre-Manche. J'ai pris, à muniusu, la haine du dimanche.

Le temps était beau, c'est-à-dire que le soleil accordait, en plein midi, un magnifique clair de lune à la Tille de Londres, et argentait brumeusement les tours de Westminster, les arches cyclopéennes de London- Brid^e, la façade riveraine de Somerset-House, et le dôme de Saint-Paul.

A bord du paquebot, lancé au galop de la vapeur, de Mayran s'installa dans le voisinage de mistress Lewing, et attendit une de ces occasions que les paquebots, les diligences et les vagons, offrent toujours aux amoureux.

Il regardait eouler l'eau avec des yeux qui regardaient autre chose, lorsqu'il entendit à son côté une voix française hasardant cette réflexion : Amourpropre national à part, nous sommes obligés de convenir que notre rivière de Seine est une petite fille auprès de la Tamise.

De Mayran se retourna et reconnut l'ami de M. Lewing dans le passager qui s'exprimait ainsi en français : il lui sourit gracieusement, comme on fait à un compatriote, en pays étranger, et se précipita sur cette occasion avec cette présence d'esprit qui manque toujours aux hommes profondément amoureux,

— jNlonsieur et cher compatriote, dit Cyprien, mon amour-propre national n'est point humilié de cette comparaison. Voici pourquoi :

La rivière de la Seine existe comme rivière^ et la Tamise n'existe pas.

— Vous niez la Tamise, Monsieur l

— Je la nie formellement.

— Ici, sur ce paquebot ?

— Je la nierai partout.

— Même en pleine Tamise ?

— Partout.

— Mon cher compatriote, dit l'ami de Lewing; voilà un paradoxe colossal; je n'ai pas l'honneur de vous connaître, je vous ai reconnu Français à votre tournure, mais vous devez être ou Théophile Gautier ou Alphonse Kari, ou Léon Gozlan.

— Trois erreurs en trois noms, mon cher compatriote, dit Cyprien en riant ; hélas ! je ne suis que moi : je suis Cyprien de Mayran, ainsi que Tatteste mon passe-port; mais j'ose parier avec certitude de gain, un dîner à indiscrétion dans la grand'salle de Sceptre and Crown à Greenwich, et deux cents livres pour les pauvres de ce village, que la Tamise, comme rivière ou ileuve, n'existe pas et n'a jamais existé.

— Il n'y a point d'équivoque sur les mots, point de restriction mentale, point d'embûches de grammaire?...

— Oh! rien de ces choses-là, rien absolument. Je dis avec toute clarté, sans signification ambiguë ce que vous croyez que je dis.

L'ami de Lewiug fit un léger éclat de rire, et se retourna vers les deux époux qui annoncèrent par un sig le amical qu'ils avalent compris.

— Eh bien! mon cher Lewing, eh bien! mistress Katrina Lewing, tenons-nous le pari, à nous trois?

— Oh! oui! oh! oui! — dit la jeune femme, avec la grâce enfantine et la naïveté virginale d'une pensionnaire de couvent de (junkers.

— Alors, pui-que Madame le veu:, dit Lewing, nous soutenons le pari.

— Mistress Lewing, dit l'ami, nous sommes en voyage, et nous pourrions nous aflVancIiir des lois de rétiquette, surtout dans cette occasion qui intéresse

UN MATlîAOE DE PAUTS. 83

l'honneur natioii;il do la Ta:aisc; pourtant jo crois devoir vous présenter un compatriote, et par conséquent un ami, monsieur Cyprien de Mayran.

Cyprien s'inclina respectueusement, et la belle Katrina baissa ses grands yeux sur le pont, avec un aimable embarras.

— Je suis le baron Georges de Sinetti — dit Tami de Lewiiig à Cyprien, qui s'inclina. — Maintenant, ajouta-t-il, nous voilà placés sur le terrain d^s bonnes relations, et nous pouvons donner suite au pari... Monsieur de Mayran, voyons, qui de nous ou de vous paiera la carte de Sceptre and Crown, et donnera deux cents livres aux pauvres de Greenwich?

Ce ne sera pas moi, dit Cyprien en riant... Au reste, ajouta-t-il, c'est une question qui doit être jugée à table. L'air de la Tamise est favorable à l'appétit. Nous dînerons en arrivant; j'exposerai ma théorie victorieuse, et vous paierez le land-lord de la taverne et le reste en bon or anglais.

En causant ainsi, ils étaient déjà tout près d'aborder au quai de Greenwich. M. Le\\ing, la tête inclinée et la main sur le front, semblait absorbé par le mystère qui était au fond de ce pari, et croisait les bras comme s'il eût été poussé à bout par une énig:ne insoluble.

Do Mayran soariait d'un air ti^iomphant, et ne cessa: t do regarder la divine Katrina, qui regardait d'un air enfantin le flux et le roilux d.s navires à voiîes et à vapeur, se croisant sur cette Tamise, dont l'existence venait d'être contestée par un par'.

On entra bientôt à Sceptre and Crown; on demanda nn salon à quatre couverts, et un dîner sérieux.

Mistress Lewing déposa son chapeau de paille et son mantelet entre les mains de Cyprien, qui les suspendit dévotement aux clous dorés de la tapisserie comme des troph-^es religieux.

-- Maintenant, voyons le pari^ dit Lewing en s'as-

Si TJN MARIAGE DE VATAS.

seyant; tranchons tout de suite cette affaire. J'adov*e les paris^ comme tout Anglais les adore; mais il ne faut pas qu'ils me tourmentent trop, à table surtout.

— Je suis ainsi fait, moi, dit Cyprien en riant; lorsque j'ai une énigme sur le cœur, je n'ai plus d'appétit... écoutez-moi bien. Madame et Messieurs... avez-YOUs fait quelques promenades à Richmond? .

Trois oui éclatèrent simultanément.

— Oh ! moi — dit la belle Katrina, d'un ton d'écolière en vacances — moi, je suis folle de Richmond; il y a de si beaux arbres ! des pelouses si vertes ! un air si pur! un point de vue si ravissant! Oh ! j'adore Richmond !

— Richmond est bien henreux, Madame, dit Cyprien un peu étourdiment; mais il m'aurait suffi que TOUS le connussiez. Avez-vous quelquefois descendu la côte de Richmond jusqu'à une petite source d'eau invisible qui filtre sous les massifs d'herbes?

C'est la source de la Tamise, dit Lewing,

— Ah ! c'est la source de la Tamise ! dit Cyprien avec un sourire fin; c'est la source de cette rivière qui écume sous les arches du pont de Westminster, sape le pont de Londres, et joue avec ces escadres à voiles et à vapeur qui ont épuisé tous les noms de la fable et de l'histoire? Sérieusement, pouvez-vous croire que ces gouttes d'eau qui suintent sous liichmond, après avoir mouillé la racine de quelques herbes deviennent tout à coup une mer salée, assez profonde pour porter ^yaisseaux, et faire trembler des ponts cyclopéens?

— Mais... balbutia longtemps Lewing en allongeant outre misure ce monosyllabe.

— Or, puisque vous ne pouvez le croire, poursuivit Cyprien, il faut chercher notre grande rivière à l'endroit où cU ■ n'est pas, c'est évident.

Ceci devient curieux, dit le baron.

UN MARIAGE DE l'ARIS. 85

— Très-curieux, — dit Katrina eu secouant ses boucles de cheveux avec un mouvement de cygne.

— Veuillez bien m'écouter encore , continua de Mayran : sur les parages de Graveseud^, l'Océan, depuis la création du monde, a trouvé un yillou immense, creusé dans celte île, et qui aboutit, en se rétrécissant, aux collines ae Hichmouil ; et l'Océan, avec son flux et reflux et son onde amère, a couvert ce sillon antique : il va et vient; il amène et ramène les vaisseaux; il ronge lec ponts, sale les rives, se hérisse sous la tempête; et de Graveseud au pont de Westminster, et bien audelà, il conserve toujours son titre d'Océan, que ne peut lui ravir le flacon d'eau douce de la naïade hydrophobe de Richmond. C'est une baie très-avancée dans les terres, j'en conviens, mais c'est une baie dans toutes ses conditions océaniques ; c'est une promenade de l'Océan à travers un comté de l'Angleterre, mais ce ne sera jamais une rivière ou un fleuve, jamais. Un échantillon de rOcéan ne peut pas être la Tamise. Donc, la Tamise n'existe pas. Tous les dictionnaires de géographie ont tort à cet endroit ; il faut leur faire un erratum pour désabuser le public.

Mistress Katrina laissa tomber sa fourchette et son couteau sur son assiette et battit des mains, avec des éclats de rire harmonieux comme les cavatines à roulades des fauvettes.

— Ceci mérite d'être pris en considération, dit Lewing en avalant un verre de punch glacé, qui est délicieux à Sceptre and Crown.

— C'est tout considéré Monsieur — poursuivit Cypriei? tout ravi, dans son orgueil, de l'effet qu'il produisait sur la jeune femme. — Le pari est perdu pour vous. Conmie raison superflue, j'ajouterai qu'aucun historien antique ne parle de la rivière Tamise, et que les Pietés ne la connaissaient pas sous

son faux titre d\iiijourd'liui. La Taiiiise est une invention toute moderne. Pour revenir à notre point de départ^ la rivière de la 3eine remplit toutes les conditions de son état; elle sort^ avec la modestie d*un simide ruisseau, d'une montagne de la Gôted'Or;elle reçoit, chemin faisant, les tributs d'une foule de vassales torrentielles et des trésors infinis d'eaux pluviales; elle traverse Paris, se laisse boire filtrée, fait les délices des baigneurs et va se jeter dans la mer, comme fait toute rivière digue de ce nom. Avez-vous jamais vu des porteurs d'eau sur la dernière marche du grand escalier de So.nmerset- House? Pouvcz-vùus me nommer un Vigier anglais qui ait fandé une salle de bains entre le pont de Londres et le pont des Frères-Noirs? Avez-vous à Londres une seule fontaine, une seule ? Londres est la seule ville du monde où l'absence des fontaines se fait remarquer. Vous avez des statues de bronze, sur toutes vos places, mais pas une de ces statues n'accorde à sa base le moindre filet d'eau à la soif des passants. Si la Tamise existait comme rivière, vous auriez des fontaines partout ; mais pour en avoir, on ne peut pas saigner un bras déserteur de rocéan. La plaisanterie serait trop amère, et les cockneys démoliraient ces monuments empoisonneurs. Résignezvous donc, messieurs les citoyens de Londres, à n'avoir pas de Tamise : il est cruel , je le sais, de croire toute sa vie qu'on a une belle rivière comme propriété nationale, et de se la voir supprimer tout à coup brutalement par une invincible démonstration. Oublions ce malheur dans la gaieté de ce repris et buvons les excellents vins de France à cet Océan qui coule en miniature devant Greenwich!

Ce tost fut accueilli par un trio d'enthousiasme, et M. Lewing s'exécutant de la meilleure grâce du monde, nia hautement rexistence de la Tamise^ et

déposa deux cents livres sur une assiette pour les pauvres de la localité.

Le diner se termina dans le bruit charmant d*ane gaieté foUe^ provoquée par le pari. Mistress Lewing égara du côté de Gyprien quelques coups d'oeil, où le charapague semblait faire rayonner un céleste avenir.

De Mayran avait épuisé toutes les poses qui enlèvent Tadmiration et l'amour; il était au pinacle de l'orgueil : en quelques heures son génie avait humilié un Anglais et subjug 1°. la plus belle des femmes de Londres sans se brouiller avec son mari.

Le fatal souvenir de sa femme inOdèle et de Rodolphe Jeffery venait d'être noyé sans retour dans les profondeurs de la Tamise^ rivière ou océan.

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