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valior en invitant son interlocuteur à se rasseoir.
— M'y voici... dit le bonhomme en s'établissant de nouveau daris son fauteuil , et humant une large })rise de tabac.
•1 C'est effectivenient d'un mariage pour votre charmante protégée que je viens vous entretenir; mais la confidence que j'ai à vous faire sera d'une nature si étrange, si nouvelle, que j'ai besoin de vous demander d'avance votre parole de m'écouter avec sangfroid et sans colère.
— Je vous la donne, dit le chevalier quelque peu troublé de cette préparation oratoire , mais dont la curiosité voulait être satisfaite à tout prix.
— Eh bien , monsieur, continua le vieillard, je vous demande la main de mademoiselle de Monlaran, dont sa mère disposera, je lésais, d'après votre conseil, pour une personne qu'il ne m'est pas permis de vous nommer avant que tout ne soit arrêté et convenu entre nous.
— Cest bizarre ! dit le chevalier.
— Je vous en ai prévenu, répondit M. Daquin.
— Mais au moins, reprit le chevalier, cette personne est-elle jeune?
— Vingt-cinq ans.
— Noble?
— Plus que celle qu'elle désire épouser.
— Comte ?
— Mieux que cela.
— Marquis?
— Mieux que cela.
— Duc, peut-être?
— Montez encore, dit tranquillement Daquin.
— C'est un prince ! s'écria le chevalier, ne pouvant retenir un cri de joie.
— Prince, d'un sang presque royal.
— Et sa fortune ?
— Un million de rente !... Mais il ne peut assurer, en se mariant, que trois cent mille libres de rente à sa femme.
— Trois cent mille livres de rente!...
exclama le chevalier.
— Trois cent mille livres de rente, qui deviendront la propriété de la princesse et dont elle pourra disposer à son gré , capital et intérêts, sans qu'aucune reprise puisse jamais être exercée sur sa fortune.
Le teint du ehevalier passait depuis un moment par toutes les couleurs de l'arc-encie! ; mais les derniers mots du vieillard Tempourprèrent d'un rouge si vif, qu'il put eroire un moment à l'approche d'un coup de sang... puis bientôt il pâlit excessivement.
Une idée horrible, et qui pouvait renverser comme un ouragan tout rédifice de ses magnifiques illusions , venait de lui traverser l'esprit.
— Monsieur, s'écria-t-il en saisissant convulsivement le bras d'Antoine Daquin, votre prince doit être un monstre de laid(uir?... quelque prince Azor, avant sa métamorphose, comme dans l'opéra de Marmontel ?
— Le prince, ré|)ondit Daquin , est l'un des plus jolis hommes de l'Europe , et son esprit , ses sentiments et son âme sont à la hauteur de sa naissance et de sa fortune.
Pour le coup, le chevalier n'y tint plus ; il ouvrit précipitamment les bras, comme pour serrer le vieillard...
Mais celui-ci, reculant prestement son fauteuil, évita l'étreinte de M. de Saint-Laurent, et reprit avec le même sang-froid :
— Vous avez entendu, monsieur, tout ce
que j'avais (l'agréable, de flatteur, de brillant à vous dire... Voici maintenant le revers de la médaille.
Le chevalier ne put maîtriser un léger frémissement.
— Ce mariage, continua M. Daquin , ne doit se faire qu'à trois conditions.
— Parlez, parlez, monsieur, quelles sontelles? interrompit M. de Saint-Laurent, dévoré d'impatience.
— La première, c'est que la princesse ne connaîtra son futur que le jour même de son mariage, au moment de se rendre à l'autel.
— Et pourquoi ? dit le chevalier stupéfait.
— Voilà ce qu'il m'est impossible de vous confier...
«! La seconde condition, c'est que le prince quittera sa jeune épouse, au sortir de léglise, et ne la reverra plus. »
— Mais, c'est affreux, cela, monsieur ! s'écria le chevalier; comment, la pauvre enfant serait fdle et femme à la fois?... veuve d'un mari vivant, isolée sur la terre, avec un époux noble, jeune et beau?... privée, enfin, de toutes les joies de la nature et de la vie?...
UN MARIAr.l; DE PRINCE. t 10
— Je ne fais pas les conditions, monsieur, répondit simplement Daquin , je les transmets, cl voilà tout.
— Non, monsieur, non!... ce serait un sacrifice trop cruel... une vie trop amère, et je n'aurai pas le courage d'engager la marquise à l'offrir à sa fille.
— Je comprends vos scrupules, M. le chevalier , dit le vieillard , et je les partagerais [)eut-être à votre place ; mais supposez un instant que mademoiselle de Montaran ne se marie pas, sa vie serait à peu près la même que celle qui lui est offerte, moins le titre de princesse, et trois cent mille livres de rente !
— C'est vrai... dit tristement le chevalier en baissant la tète avec douleur, car la misère de ses amies lui apparut dans toute son amertume, il y a là matière à réfléchir... mais, avant tout, il faut savoir quelle est votre troisième condition ?
— La voici... dit Antoine Daquin.
Se levant alors avec précaution, il visila tontes les parties de la chambre, alla regarder aux portes si personne ne pouvait l'enlendrc; puis, par un excès de prudence que
nécessitait sans doute la gravité de sa confidence, il s'approcha du chevalier, colla presque sa houche contre son oreille, et lui dit à voix basse quelques paroles, d'un effet probablement si terrible, que M. de Saint-Laurent en resta pétrifié sur son fauteuil, anéanti, comme s'il eût été frappé d"un coup de foudre !
Peu d'instants après, l'œil vitreux du chevalier se ranima ; une violente colère l'injecta de sang... il se leva tout d'une pièce et courut s'emparer d'une formidable canne, qu'il voulait sans doute briser sur les épaules de son visiteur...
Mais, en se retournant, il se trouva seul dans sa chambre. . .
Antoine Daquin avait disparu.
(Capitulation bc conecirncf.
Quand le chevalier de Saint-Laurent fut revenu du saisissement profond et de la colère que lui avaient causés les paroles si mystérieusement dites à son oreille par Antoine Daquin, il se rendit chez la marquise, après s'être solennellement jure de ne jamais lui faire connaître son entretien avec le vieil-
lard, cl, surtout, la redoutable troisième condition.
Marianne, les yeux en pleurs, ouvrit la porte au chevalier.
Une maladie sérieuse s'était déclarée, pendant la nuit, chez madame de Montaran.
Blanche, à genoux près du lit de sa mère, tenait sa main dans les siennes.
A la voir ainsi, pâle, ses beaux cheveux en désordre sur ses épaules, enveloppée de son large peignoir de nuit qui flottait autour d'elle, on eût dit Tange de la douleur, pleurant et j)riant près d'un tombeau.
La marquise était sans connaissance. Tantôt immobile et glacée, comme si la vie l'eût déjà quittée, ou en proie au plus cruel délire, chaque minute, chaque seconde, semblait la pousser vers l'éternité !...
Le médecin qui la soignait d'ordinaire écrivait sur un guéridon une nouvelle ordonnance, dont sa figure désolée annonçait à l'avance qu'il attendait peu d'effet.
Le demi-jour blafard , que des volets à moitié fermés laissaient pénétrer dans cette triste chambre, les sanglots qui s'échappaient parfois de la poitrine oppressée de
— ni) ~
Blanclie , tout saisit le chevalier d'une si vive et si poignante émotion, que ses jambes se dérobèrent sous lui ; le digne liomme lit quelques pas en chancelant, et vint tomber à genoux près du lit de la malade, à coté de la jeune fille , sans pouvoir articuler une parole.
— Mademoiselle, dit le docteur en s'approchant de Blanche, un médecin honnête homme ne doit jamais hésiter à réclamer le concours de nouvelles lumières , quand il reconnaît l'insuffisance des siennes pour les maladies qui résistent à ses soins; je ne balance donc pas à vous prier d'appeler ici quelques-uns des maîtres de la science; l'élat de madame voire mère est des plus graves; demain, peut-être, tous les moyens de salut seraient impossibles !
— Merci, monsieur, dit Blanche en joignant les mains avec une expression déchirante, oh! merci de votre bon conseil!... j'appellei-ai qui vous voudrez !... jïrai à pied au bout du monde pour chercher un sauveur à ma mère!,.. Mais où est-il? nommez-lemoi , je vous en conjure , et vous aurez ma gratitude éternelle !
Le médecin désigna ses illustres confrères, Louis et Portai.
Louis, l'excellent docteur Louis, le médecin de la reine de Hollande, que son aimable bonhomie aurait pu faire nommer l'Andrieux de la médecine!... Portai, cet admirable praticien, à qui la nature souffrante dut tant de miraculeuses guérisons !
Deux heures après , ces deux hommes éuiinents, ramenés par le chevalier de Saint- Laurent, étaient au chevet de la malade.
Rien de plus touchant, de plus élevé peutêtre, dans la vie, que ce moment solennel, où toute une famille en pleurs attend, palpitante de crainte et d'espoir, l'arrêt que va prononcer le médecin, près d'un lit de douleur ! • . .
Son geste, son regard, sont à l'instant recueillis par les cœurs alarmés qui l'entourent.
Cet homme prend alors les proportions imposantes et magistrales d'un juge suprême.
Les médecins, il faut le dire, ne sont pas aussi généralement blasés qu'on le croit souvent, sur les maux de l'humanité. L'habitude
de la sphère soulfrante qu'ils parcoiireiil sans cesse leur donne le calme si nécessaire à leur philanthropique profession ; mais la sensihilité de la plu[)art d'entre eux n"en existe pas moins au fond de leurs cœurs, et j'en ai vu plus d'un mêlant ses larmes à celles des familles désolées, et dont les regrets étaient d'autant plus amers, qu'il reconnaissait l'impuissance de Tart devant certains mystères impénétrables de la destruction.
Portai et Louis se prononcèrent.
Si la malade pouvait résister à la crise violente, mais indispensable, que leurs prescriptions allaient provoquer, la malade vivrait... dans de tristes conditions, peut-être, mais enfin elle serait sauvée.
La nuit prochaine allait décider de son sort, et le jour suivant devait retrouver la pauvre Blanche orpheline , ou dans les bras de sa mère !
Ce fut donc une nuit de tortures que celle qui suivit le départ du médecin.
Blanche et le chevalier ne quittèrent pas d'une seconde la malade... Leurs yeux, attachés sur elle, épiaient avec anxiété ses moindres mouvements; puis, sexaminant
îivcc une inorlelle terreur, ils s'inlerrogeaient du regard, pour frémir ou se rassurer.
Tonte la tendresse de M. de Saint-Laurent semblait s'être réveillée dans ce moment terrible, et c'était avec le cœur de l'amant le plus passionné qu'il adressait des vœux ardents au ciel pour le salut de sa noble amie.
La crise eut lieu!... la crise fut favorable!...
Après un long assoupissement, la marquise murmura le nom de Blanche, et Blanche s'élança sur son sein.
Mais bientôt une horrible douleur perça l'âme de la jeune fille...
Sa mère ne la voyait pas... sa mère ne l'entendait plus !...
Madame de Montaran était aveugle el sourde !
Blanche fondit en larmes.
— Mademoiselle, lui dit le docteur Portai en entrant, je m'attendais à ce qui arrive aujourd'hui ; le cours du sang, détourné par nos soins du siège de la vie, devait alFecter les deux organes qu'il paralyse en ce mo-
nient; peut-être triompherons - nous de ce nouveau niiillieur... Mais nous avons sauvé votre mère; la science ne pouvait pas aller au delà.
Et Blanche serra la main du docteur avec une profonde expression de reconnaissance. Quant à M. de Saint-Laurent, il suivit tout en pleurs le docteur Portai jusque dans le salon de la marquise, et voulut lui glisser le prix de sa consultation.
Mais le digne médecin, l'arrêtant avec un geste affectueux :
— Ne gâtez pas pour moi, monsieur, lui dit-il, l'un des plus heureux instants de ma vie, celui où j"ai pu conserver une mère à sa fdle !
Le docteur avait deviné la misérable situation de la marquise et se trouvait suffisamment payé par le bien qu'il venait de faire.
La maladie de madame de Montaran dura deux mois, et sa convalescence fut longue et dispendieuse.
Le capital, placé chez M. Bonami , diminuait chaque jour ; les ressources du chevalier étaient taries.
— ini —
Blanche ne travaillait plus chez mademoiselle Prudence , cl le prix de ses journées , (fiielquc modique qu'il fût, manquait essentiellement aux dépenses du modeste ménage.
Le docteur Louis, moins occupé que Portai, continuait assidûment ses visites.
Un jour que M. de Saint-Laurent, au désespoir de la double intirmitc de son amie , interrogeait l'habile médecin avec instance pour savoir si la guérison de madame de Montaran serait jamais possible , le docteur lui parla d'un célèbre professeur de la faculté de Vienne, qui venait d'arriver à Paris, et dont la spécialité, lui dit-il, était précisément le traitement des deux organes dont la marquise avait perdu l'usage.
— Nous ne repoussons, ajouta Louis, aucune des découvertes que les étrangers nous apportent ; le domaine de Fart est universel, et nous accueillons en frères tous ceux qui réussissent à l'agrandir.
«Mais je ne vous ai rien dit de cela plus tôt, M. le chevalier, car je sais que les cures dont il s'agit exigent de grandes dépenses, et le malheur d'une semblable médecine est de ne
pouvoir se répandre dans toutes les classes de la sociélc.
.1 Ce qui intéresse l'humanité souffrante n'est un bienfait réel que lorsque cela peut soulager Ihumanité tout entière... Espérons donc tout pour la marquise, de nos soins, du temps, et de Dieu ! »
Depuis ce jour le chevalier n'eut plus de repos.
Une idée fixe le poursuivait sans cesse. Il ne rêvait qu'à se procurer les moyens d'arracher la marquise à son triste sort.
Parfois, la pensée du tentateur, comme il nommait intérieurement Antoine Daquin, se présentait à son esprit.
Surtout, lorsqu'il voyait cette pauvre mère, aveugle et sourde , recevant de sa fille en pleurs les soins incomplets et insuffisants que leur mauvaise fortune permettait à peine de lui donner.
Il s'arrachait alors à ce douloureux spectacle, et s'en allait errer dans Paris, cherchant à engourdir son chagrin cuisant dans de longues et solitaires promenades.
Il traversait, un matin, le jardin des Tuileries; c'était un beau jour de printemps, les 1 il
verts marronniers se couvraient de feuilles; de douces exlialaisons de fleurs embaumaient l'atmosphère, tout parlait de bonheur et de joie autour du chevalier dont la figure fatiguée contrastait avec ce réveil frais et charmant de la nature.
Une foule de riches voitures venaient déposer à la grille des Feuillants leurs jeunes et brillantes maîtresses.
L'aspect de ce luxe, de ces toilettes élégantes , ramena les pensées du chevalier sur le tableau de grandeur et dopulcnce que lui avait si perfidement montré le vieux Daquin ; image séductrice, qu'il repoussait sans cesse de son souvenir, mais qui ne s'en effaçait jamais.
Voilà donc, se disait-il en regardant foutes ces jeunes femmes s'élancer de leurs équipages, vo-ilà ce qu'aurait pu être notre chère Blanche !... mieux que cela , même ; car pas une de ces belles personnes ne possède sa grâce et sa distinction.
Depuis l'entrevue des deux vieillards, le père Daquin, comme le nommaient les fleuristes, n'avait pas reparu dans l'atelier, au grand chagrin de mademoiselle Prudence,
dont il élitit devenu la meilleure pratiqne, au véritable désespoir de ces demoiselles , pour lesquelles il faisait couler chaque jour au fond du magasin un fleuve de pralines et de chocolat !
Le chevalier s'était souvent surpris à regretter de ne plus rencontrer son étrange visiteur; ne fût-ce, se disait-il bien haut, que pour le châtier de son incroyable con6dence.
Mais il se mêlait aux transports de sa juste fureur, et presque à son insu , le cruel regret que la coupe des magnifiques illusions, dont il avait approché ses lèvres, fût si amèrement empoisonnée par cette fatale troisième condition !!!...
M. de Saint-Laurent était en proie à toutes ces pensées de colère, de vengeance, d'espérances déçues, lorsqu'au détour d'une allée des Tuileries il crut apercevoir le petit vieil lard dont il avait reçu la visite rue du Pasde-la-Mule , trottant menu , couvert de son éternel habit brun, détalant comme un cerf lancé , sur ses jambes sèches et grêles , vivantes copies de celles du bon bailli de Férette, que M. de Talleyrand assurait être
riioiiiinc le plus lini'di de l'Europe, en ce (|u'il avail le courage de marcher sur ses jambes.
A la vue du bonhomme, le chevalier sentit renaître sa rage ; il serra convulsivement dans sa main la tète de corne du jonc modeste qui avait remplacé la belle canne à pomme d'or, et s'élança sur les pas d'Antoine Daquin avec des intentions visiblement hostiles.
Mais celui qu'il poursuivait se perdit au milieu d'un groupe nombreux , attiré par l'espoir de voir paraître un instant l'empereur sur le balcon du pavillon de l'Horloge.
Balcon fameux, où se sont accoudées tant d"éphémères puissances , depuis M. Robespierre, proclamant l'Etre suprême, qui devait lui en savoir bien bon gré, jusqu'à ce roi qui régnait le 25 février 1848 sur le plus beau pays de l'Europe, et qui le quittait en proscrit le lendemain.
M. de Saint-Laurent revint sombre et pensif chez sa vieille amie.
Ue nouvelles douleurs l'attendaient là...
Le salon, déjà si pauvre de la marquise, était presque entièrement démeublé.
Blanche courul au-devant du clicvalier qui s'arrêtait frappé de surprise à cette vue.
— Ma inère n'en sait lieureuseniciit rien, lui dit-elle tristement, puisqu'elle ne voit ni n'entend plus !...
« Le pharmacien , à qui nous devons déjà tant, et dont le mémoire augmente chaque jour, refusait de fournir les nouveaux médicaments prescrits par le docteur, et le faible quartier de notre revenu ne sera payé que dans trois mois !...
<i Marianne m'a fait venir un marchand du Temple, et nous avons vendu de quoi soigner ma bonne mère, quelque temps encore. »
En disant ces mots, les yeux de Blanche se remplirent de larmes.
Le chevalier la serra dans ses bras et mêla ses pleurs à ceux de la jeune fille...
Il ne dormit pas de la nuit.
L'aspect de tant de douleurs, l'approche de la misère (jui arrivait à grands pas chez ses deux amies, le vif effroi qu'il en ressentait, tous ces motifs produisirent une révolution com[)lète dans ses idées, ou plutôt dans son âme.
Honneur, raison, sagesse, droiture, dispa- 1 11.
rurenl devant la pensée de ces deux existences si chères, menacées d'un sort épouvan- Inble.
M. de Saint-Laurent conçut un projet...
Projet dont la seule idée perlait son front d'une sueur de terreur et de honte...
Mais sa résolution était prise, et midi sonnait, qu'il se disposait à sortir pour accomplir, se disait-il avec désespoir, la seule mauvaise action de sa vie.
En traversant sa chambre, il aperçut sa croix de Saint-Louis suspendue auprès d'une vieille épée de combat...
Il saisit sa croix, la regai'da quelques instants en silence , puis l'enferma dans un antique meuble de Boule , comme s'il ne se jugeait plus digne de revoir ce noble prix de son sang et de ses glorieux services.
Le chevalier se rendit aux Tuileries, dans cette allée où il avait aperçu Antoine Daquin.
Mais le bonhomme ne parut pas!...
Huit jours de suite, M. de Saint-Laurent revint l'allendre à la même place.
Et huit jours, il rentra chez lui, désespérant de retrouver le mystérieux vieillard ,
dont mademoiselle Prudence , elle - même , avait toujours ignore la demeure.
Le neuvième jour , et comme le chevalier s'apprêtait à quitter son poste d'observation, il vit arriver le bonhomme, toujours alerte, toujours presse, se dirigeant vers le Pont- Royal.
M. de Saint-Laurent courut, ou plutôt vola sur SCS traces.
Au moment de l'aborder, il sentit le courage lui manquer et se contenta de le suivre, sans le jierdre un instant de vue.
Antoine Daquin gagna les quais , prit la rue des Saints -Pères et entra dans la rue Saint-Guillaume, où il s'arrêta devant un magnifique hôtel dont la porte principale s'ouvrit au coup de marteau frappé par le bonhomme.
Quelques instants de plus, et il disparaissait aux yeux du chevalier... lorsque celui-ci, faisant un violent effort sur lui-même , lui jeta , plutôt qu'il ne lui dit , ces mots prononcés d'une voix sourde et comme étranglée :
— M. Antoine Daipiin voudrait-il m'accorder un instant d'cnlretien ?
Le vieillard se retourna vivement , et , avec ce cou() d'oeil prompt et malin qui donnait un air d'ironie à ses mots les plus simples :
— M. le chevalier de Saint-Laurent, ici !... s'écria-t-il. Ah! M. le chevalier, quel honneur pour moi qu'une telle visite !... car j'ai la hardiesse de croire que vous veniez me faire la vôtre?
— Rendons-nous chez vous , monsieur, répondit le chevalier, nous avons à causer ensemble.
— Chez moi ? dit Antoine Daquin en souriant, nous y sommes, mon cher monsieur ; c'est ici que je loge.
— Dans cet hôtel?
— Mais sans doute, dans notre hôtel, où je serai charmé d'avoir l'avantage de vous introduire.
Et en parlant ainsi, il se rangeait de côté, invitant M. de Saint-Laurent à le précéder, tout en le saluant de la façon la plus empressée et la plus polie.
Le chevalier entra.
Un suisse énorme, galonné sur toutes les coutures, s'inclina respectueusement devant
M. Antoine Daqnin qui n(ï daigna pas nièiuc le regarder.
Le bruit d"un timbre sonore résonna dans l'intérieur de Thôtel, et trois valets de pied en grande livrée parurent sur un vaste perron, surmonté d'une marquise, qui faisait face à la porte d'entrée.
— Personne n'est -il venu pour moi?
demanda M. Daquin.
— Personne, répondit un des laquais en se courbant jusqu'à terre.
— C'est bien, continua le vieillard, précédez-nous dans le salon de réception, et veillez à ce qu'on ne vienne pas nous interrompre.
M. de Saint-Laurent se trouvait alors, ainsi que son hôte, au pied d'un immense escalier de pierre, vraiment royal.
Un riche tapis le recouvrait tout entier; des vases remplis de fleurs étaient échelonnés à chaque marche; quelques beaux tableaux en couvraient les murs.
Antoine Daquin fit traverser au chevalier plusieurs pièces meublées avec la plus rare magnificence ; puis ils suivirent une longue et splendide galerie, où se trouvaient réunis
les plus admirables chefs-d'œuvre de peinture de toutes les écoles du monde.
L'Espagne, l'Italie, la France semblaient s'être cotisées pour former ce musée modèle, où, contre l'ordinaire de ces sortes de collections, pas une toile n'était douteuse, pas une page qui ne fût signée de la main d'un Rubens, d'un Murillo, d'un Lebrun, d'un Michel-Ange, d"un Vclas(|uez, d'un Raphaël, ou de leurs frères en gloire et en génie.
Cette galerie ouvrait sur un spacieux salon, meublé dans le style Louis XV, dont l'aspect fit battre le cœur du pauvre chevalier, en lui rappelant ces appartements somptueux et coquets du dernier siècle, dans lesquels il avait passé les plus belles heures de sa vie.
— Et maintenant, M. le chevalier, dit Antoine Daquin lorsque les valets se furent éloignés , et après avoir attendu pour s'asseoir que M. de Saint-Laurent se fût assis luimême, nous voilà seuls... Causons.
viir
Combat nocturne.
Tandis que le chevalier de Saint-Laurent et le vieil Antoine Daquin , enfermés tous deux dans le salon de réception du magnifique hôtel delà rue Saint-Guillaume, traitent ensemble de la mystérieuse condition qui cause de si cruelles angoisses au chevalier, l'un des personnages dont nous n'avons pré-
sente jusqu'ici que la silhouette doit reparaître dans cette histoire, et occuper quelques instants nos lecteurs.
Nous ne nous dissimulons cependant |)as l'aridité de notre tâche, car le personnage en (jucslion est un de ceux qui offrent peu d'attraits dans la vie ordinaire, et à plus forte raison dans un récit.
Les amoureux, héros obligés de tous les romans, inspirent un intérêt à peu près sûr aux lecteurs de leurs aventures; mais il est plus difficile d'obtenir cet intérêt à lendroit des époux et de leurs malheurs.
Le sort de ces derniers n'est pourtant pas uniquement plaisant, au milieu de leurs tribulations dïntérieur, et je connais peu d'amants dont la situation soit aussi poignante que celle d'un mari plein d'honneur et de mérite, mais âgé, disgracieux, et tendrement épris d'une femme, que les circonstances, et souvent même le choix de cette femme, ont jetée dans ses bras , et qui, après avoir essayé sans succès tous les moyens de plaire et de se faire aimer, voit sans cesse près de lui, malheureux Tantale de l'hymen, des fruits charmants qu'il ne peut approcher, et que
— iô7 —
d'autres sont à chaque instant prêts à cueillir.
Telle n'était cependant pas identiquement la destinée du maréchal d*A... et de sa femme.
Le duc avait en effet cherché, dans les premiers temps de son mariage, à s'attirer l'affection et Tamour de la duchesse , par ses soins et sa confiance ; mais intimidé, presque malgré lui, par les charmes et la distinction de Stéphanie . repoussé par la froideur de celle qu'il adorait, il avait fini par laisser percer le maître impérieux et mécontent, là où l'homme amoureux avait vu échouer ses désirs et ses espérances.
Nous avons dit plus haut quelle était la position respective des deux époux, au commencement de cette histoire , et lorsque arriva le drame intime du pavillon dans les jardins de la reine Hortense.
Six mois s'étaient écoulés, et le duc, vivant de cette vie errante et guerrière que l'empereur imposait à ses généraux, n'avait pas touché barre une seule lois à Paris depuis cette époque.
La guerre avec l'Espagne venait d'éclater ; guerre terrible où tout un peuple courageux 1 12
et brave disputait son pays à la France, pas à pas, de liaies en liaies, de buissons en buissons.
Le duc d'A... commandait un nouveau corps d'armée dans cette campagne.
Napoléon , toujours pressé d'en finir avec ses ennemis, venait d'envoyer l'ordre au maréchal de s'ouvrir un passage dans la direction d'Astorga, en livrant une bataille décisive, et Napoléon n'ordonnait jamais en vain la victoire.
Par une nuit d'avril, froide et pluvieuse, au milieu d'un immense bivac qui occupait une lieue carrée de pays, s'élevait une tente de campagne, sous laquelle étaient réunis les principaux officiers de l'armée.
Des aides de camp allaient et venaient, portant des ordres , ou chargés de recueillir des renseignements sur les positions et le campement de l'ennemi.
Tout était préparé pour livrer le combat au jour levant, et la veille de ces grands événements-là était toujours une occasion de fête pour l'armée française.
Les plans de l'affaire bien arrêtés, toutes les chances prévues , tous les moyens de
succès assurés, ou semblait oublier pendaut queUjues beures les dangers que l'on allait courir.
Tandis que les soldats se préparaient au combat en rêvant à leurs familles , qu'ils ne devaient peut-être plus revoir, ou à leurs amours qui pleuraient loin d'eux, les officiers supérieurs, assemblés sous la lente du maréchal , jouaient et buvaient gaiement à la victoire prochaine.
— Messieurs, dit le général Jeannin, l'un des plus braves entre les braves, je porte la santé de notre glorieux maréchal !
— Portons celle de l'empereur, messieurs, répondit le duc, de l'empereur notre chef, notre père, notre dieu!... de celui dont le nom ne périra jamais, car il l'aura gravé en lettres ineffaçables sur tous les champs de bataille de l'Europe !
Et tous, se découvrant avec respect, portèrent cette santé si chère, moins avec les lèvres encore qu'avec le cœur.
— M. le maréchal, dit alors un de ses aides de camp favoris, que noas connaissons, que nous aimons tous, qui lira peut-être cette histoire dans le vieux château de ses pères
— liO —
(lonl Napoléon fit une baronnu; pour le récompenser de son admirable dévouement, et qui devint plus tard un de nos célèbres généraux, M. le maréchal nie permettra de porter égaienienl une santé à la plus belle , à la plus gracieuse des l'emmcs, à madame la duchesse d'A... !
Le maréchal fronça le sourcil , prit son verre, salua son élat-major, but, ainsi que tout le monde, à la santé de sa femme, et ne répondit rien.
Les bols de punch se succédaient et se vidaient rapidement ; une sorte de joyeuse ivresse s'emparait déjà de tous les cerveaux.
Jouissant de cette liberté des camps, que le maréchal autorisait parmi ses officiers dans les moments où la discipline pouvait se (aire, ces messieurs se provoquaient tumultueusement, le verre de punch à la main, et après avoir trinqué à la santé de tous leurs amis, ils auraient peut-être fini par boire à celle des ennemis, sans un incident qui interrompit cette scène.
Un courrier venant de Paris entra dans la lente et remit à l'officier de service une dépèche pour M. le maréchal.
Le duc pâlit en la recevant; mais il coiilinl la vive émotion qu'elle lui causait et congédia ses hôtes en leur ordonnant de se tenir prêts à l'attaque aux premières lueurs du jour.
Les rideaux de la tente étaient à peine baissés sur la sortie du dernier officier, que le maréchal, cédant à la violente impression qu'il éprouvait , ouvrit précipitamment la dépèche, et y jeta les yeux avec tant d'ardeur, qu'il semblait vouloir en lire le contenu d'un seul coup d œil.
— C'est de lui, dit-il, c'est de Pierre, ce gardien en chef des jardins du palais de la reine Hortense, cette âme vile, achetée par moi pour surveiller ce qui m'intéresse le plus au monde, Thonneur de la duchesse, et le mien !...
Puis, la main qui tenait l'écrit s'abaissa , et le rouge de la honte au front, il s'écria :
— Fatale jalousie!... odieuse passion, qui me fait me mépriser moi-même !... pourquoi n'ai-je pas eu la force de te vaincre , pourquoi ne t'ai -je pas bannie de mon cœur la première fois que tu t'y es glissée!... Ah ! continua-t il avec désespoir, c'est qu'elle ne m'aime pas ! c'est ({u'elle ne m"a jamais
aimé!... c'est que je lui suis odieux I... et que, belle comme elle lest, un autre peut l'aimer, lui plaire... et alors il faudrait la tuer !... et mourir !...
Il lut tout haut ce qui suit :
«I M. le maréchal,
(1 C'est avec regret que je me vois forcé de « vous apprendre qu'il se passe d'étranges 11 choses chez madame la duchesse.
« J'ai vu plusieui's fois , en faisant ma «ronde du matin, des pas d'homme em- <c preints, pendant la nuit, sur le sable de Il l'allée qui conduit au Caprice; c'est le pa- K vilIon qu'habite madame la duchesse.
(I J'avais été fort surpris, il y a quelques « mois, le lendemain de cette nuit où M. le Il maréclial est venu voir madame la du- 11 chesse, d'apercevoir des traces sanglantes u depuis le pavillon jusqu'à la porte des u cours de l'hôtel ; mais mademoiselle Rose, «1 la femme de chambre, m'a raconté que (I M. le maréchal s'était grièvement blessé, .1 en essayant sur sa main la lame d'un poi- « gnard qu'il ne croyait pas affilée... et je
<i ne me suis pas occupé davantage de celte '. découverte.
te Mais il y a huit jours, j'ai trouvé dans «i la plate -bande de fleurs qui entoure le <i pavillon le paquet de lettres que je vous Il envoie.
« J'ai pensé que ces lettres pouvaient intc léresser monseigneur, vu qu'elles sont te adressées à madame la duchesse.
ti Veuillez m'excuser, si je me suis trompé, ti M. le maréchal, et croyez au dévouement ic sincère de votre très-humble et très-resti pectueux serviteur.
ti Pi EURE, u Gardien du palais de la reine de Hollande. «
Tremblant de rage, leducd'A... ouvrit la première de ces lettres accusatrices, y cherchant, avant tout, une signature, comme un but à sa vengeance.
La première lettre n'était pas signée ; mais le duc y lut clairement la preuve d'une intrigue, ou |)iulôt d'une ardente passion, partagée par la duchesse.
La phrase suivante excita surtout sa déchirante curiosité :
>i Un mystère impénétrable couvrira loun jours ee que vous savez, Stéphanie, une « seule personne au monde pourrait le révé- «1 1er; mais vous verrez, dans mes prochaines u lettres , comment je m'y suis pris pour <i m'assurer de son silence... )>
Le duc allait avoir le mot de cette énigme... Les lettres dont on parlait devaient être celles que le hasard lui livrait... le nom de son rival était sans doute aussi dans ses mains... Quelques secondes encore, et son bras saurait où frapper, lorsqu'un violent tumulte se fit entendre au dehors, le boule-selle sonnait, tout était en rumeur, les officiers couraient en foule au-devant de leur général.
L'ennemi, que l'on devait attaquer, avait pris l'offensive et tombait à l'improviste, et de tous côtés, sur l'armée française.
L'époux offensé redevint aussitôt le grand homme de guerre; toutes ses douleurs privées disparurent devant les devoirs du général.
La gloire de larmée, le salut de ses troupes, effacèrent jusqu'aux traces sinistres de
haiac qui se lisaient peu d'instants avant sur son Iront.
Le duc, retrouvant à Tinstant son sangfroid , saisit son épée, donna ses ordres, assigna des postes, indiqua les positions à prendre.
Le calme se rétablit dans les rangs à la voix du commandement suprême.
Chacun alla se mettre à la tète des siens. Un immense bataillon carré se forma autour de la tente du maréchal.
Seul un instant, il courut à sa caisse, prit les valeurs et les papiers secrets qu'il ne pouvait abandonner au hasard, puis, recueillant précieusement les lettres funestes qu'il venait de recevoir, il les plaça dans une des poches les plus sûres de son uniforme, avec un mouvement de fureur, s'élança sur son cheval de bataille et courut au combat.
Ce fut un admirable et terrible spectacle que celui de cette nuit sombre, dans laquelle scintillaient seuls quelques (eux de bivac près de s'éteindre, et qu'éclairaient par intervalles le feu des mousquets et l'éclair des canons ; puis tout retombait dans une obscurité profonde.
Les Français , étonnés d'abord , avaient bientôt repris cette attitude imposante et régulière, que les attaques les plus imprévues ne troublaient jamais qu'un instant ; et l'ennemi, qui croyait s'adresser à des adversaires en désordre, retrouvait avec effroi des rangées de baïonnettes serrées, des pièces d'artillerie stratégiquement disposées , et des soldats préparés à vaincre, au Heu d'adversaires épouvantés prêts à fuir.
Les deux armées ne se reconnaissaient, au milieu de la nuit, qu'aux feux épars de leurs pelotons ; et ce combat nocturne, où chacun pouvait frapper les siens en croyant s'adresser à ses ennemis, fut l'un des plus effrayants épisodes de cette guerre sanglante et meurtrière.
Bientôt la mêlée devint générale. Une fureur égale s'était emparée des combattants.
Les uns défendaient leur patrie et les foyers de leurs pères ; les autres voulaient triompher ou mourir, car l'empereur l'avait ordonné ainsi.
Les Espagnols, un instant repoussés, reprirent tout à coup le dessus. De nouveaux renforts, commandés par le général Santol-
cidès, habilement distribues sur les ailes de l'armée française, et que le maréchal ne supposait pas aussi près de lui, fondirent sur nos troupes en y semant la terreur et la mort.
Le duc d'A... vit la bataille perdue, et n'écoutant que son indomptable courage, il se précipita, suivi de quelques officiers, au milieu d'un gros d'ennemis , pour le traverser et rallier ses troupes qui commençaient à se disperser.
Les rangs s'ouvrirent devant le maréchal et les siens , mais pour se refermer bientôt sur eux.
Entourés d'un mur d'hommes , pris dans une ceinture de fusils dressés contre leurs poitrines , ces braves se défendirent avec un magnifique sang-froid, frappant dans l'ombre, et n'ayant la preuve de la sûreté de leurs coups que par les cris et les gémissements de leurs victimes...
Mais le nombre devait triompher... Et le nombre, cette raison brutale qui fait si facilement .les vainqueurs, le nombre triompha de tant d'héroïques valeurs.
Ces nouveaux Spartiates tombèrent tous, dans ces autres Thermopyles de fer, où ils
s'étaient engagés à la suite de leur chef...
Le maréchal seul élait encore à cheval, et comptant avec raison sur la prodigieuse ardeur de sa monture qu'excitaient encore le bruit et la poudre , il l'enleva de terre par une violente secousse. Le généreux coursier, repoussant d'un vigoureux coup de poitrail les ennemis les plus proches, bondit sur luimême , franchit deux rangs d"hommes et dégagea ainsi le maréchal du plus affreux danger qu'il eût jamais couru.
Les Espagnols surpris firent une décharge sur le maréchal , qu'accompagna dans sa course rapide un nuage de poudre gonflé de balles dont aucune ne l'atteignit...
Encore une fois, l'un des meilleurs généraux de l'empire était sauvé.
Mais range des combats ne veilla pas longtemps sur lui... Cet homme, qu'une chance providentielle avait préservé de mille morts, devait tomber sous la balle isolée d'un soldat fuyard.
Tandis que le maréchal, entouré de toutes parts, défendait sa vie contre des ennemis acharnés, le sort de l'affaire générale avait encore une fois changé.
Les Français, par un ('frort suprcnie, venaient de refouler à la baïonnette les bataillons ennemis qui leur faisaient face, tandis que l'artillerie, eommandéc j)ar le général Vergés, décimait les rangs serrés des Espagnols.
Le désordre s'y mit bientôt et fut suivi d'une complète déroute.
Un tirailleur ennemi, se croyant poursuivi par le marécbal qui retournait vers les siens de toute la vitesse de son clieval, fit feu sur lui d'une façon si imprévue, que le due, atteint d'une balle dans le côté, fut renverse violemment et vint tomber sur un monceau de morts dans lequel il demeura comme englouti...
Le maréchal, évanoui quelque temps, reprit enfin connaissance, mais ce fut pour comprendre toute Ihorrcur de son sort.
Le sang qui s'écba|)pait à grands flots de sa blessure tarissait à chaque minute les sources de la vie.
Un voile sanglant couvrait ses yeux ; son oreille percevait encore les bruits vagues et lointains du combat qui finissait; mais ces bruits, d'abord distincts, se changèrent bien-
UN MAKIAOE 1)1 rRINCn. 1 15
tôt en un l)oiir(lonnemcnt sourd qui porta (le plus an plus le trouble dans ses esprits affaiblis.
Une pensée uni(jue , une pensée ferme, nette, claire, puissante, surj^issait encore et restait seule debout au milieu des derniers vestiges de cette intelligence d'un mourant.
Cette pensée, c'était la vengeance!... la vengeance de la trabison de la duchesse, de cette trahison dont il avait les preuves placées près de son cœur ulcéré, et dont il allait connaître les odieux détails!...
La honte d'une défaite, le massacre de ses braves soldats qu'il croyait accompli, tout disparaissait devant la perte de cette juste vengeance que le trépas allait lui ravir!
Aux douleurs atroces qu'il éprou\ait se joignait un étrange supplice, plein de dégoût.
Noyé dans un vaste océan de morts et de mourants , son sang se confondait avec le leur; les derniers s|)asmes de ceux qui expiraient autour de lui les rejetaient parfois sur son corps, et c'était avec des peines infinies, et au |)rix dhorribles souffrances, qu'il parvenait à les empêcher de l'écraser sous leur poids.