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une commission, y renlra loul cssounice, en criant :
— Mesdemoiselles ! mesdemoiselles ! le voici ! c'est lui !... riiomme aux pralines et au chocolat !... notre vieil ami , le père Daquin !...
— Le père Daquin?... dii-ent toutes les ouvrières en s'élançant les unes à la fenêtre qui donnait sur la rue, les autres sur le palier du premier étage.
C'était en effet Antoine Daquin qui sortait d'un magnifique équipage , attelé de deux superbes chevaux gris et conduits par un cocher en grande livrée.
Mais une métamorphose complète s'était opérée dans la figure, les manières, et jusque dans le costume du vieillard.
Ses traits, toujours caustiques et malins, avaient pris une expression de dignité qu'on ne leur connaissait pas; sa taille paraissait moins courbée; le vieil habit marron avait été remplacé par un frac noir à la française, sur lequel s'étalait un riche jabot de point d'Angleterre.
Une plaque de diamans, d'un ordre étranger, brillait sur sa poitrine.
Précède d'un laijuuis , il gravissait Iciilcnicnt l'escalier de la fleuriste, lorsque, arrivé au premier étage, il se trouva tout à coup entouré par les jeunes filles, qui, le saluant (le leurs cris de joie, de mille reproches confus sur son absence , s'attendaient à le voir entrer, comme de coutume, dans l'atelier, pour y vider ses vastes poches, vrai magasin de confiseur.
Mais, à l'asjject du laquais galonné, de la tenue imposante de leur vieil ami, et de sa riche décoration, toutes les langues s'arrêtèrent, et ces demoiselles restèrent confondues envoyantAntoineDaquin monter le deuxième étage de la maison , qui conduisait chez la marquise de Monlaran, après avoir répondu par un simple salut affectueux à tous les empressements qu'on venait de lui prodiguer.
— J"y suis ! s'écria le second clerc en rentrant dans Tatelier et frappant du poing sur le comptoir avec un geste de dépit furieux, je connais la colombe en question ! C'est votre ex-compagne, mademoiselle la marquise, que le vieux vautour épouse!... Les millions ont produit leur effet !
Pendant ce temps, Marianne ouvrit la
porte dit second étngc à M. Antoine Diiqnin, (jui entra dans le salon de madame de Hlonlaran, où Blanche , la marquise et le chevalier se trouvaient rassemblés.
— Mademoiselle, dit Antoine Daqii in après avoir fait à Blanche le plus profond et le plus respectueux salut, je regrette que la position de madame la marquise de Mon tara n ne me permette pas de m"adresser à elle dans la circonstance qui m'amène en ce moment près de vous ; mais M. le chevalier de Saint-Laurent, qui vous tient lieu de tuteur et de père, a bien voulu m'autoriser à vous faire connaître les vœux dont je suis l'interprète.
Puis, s'approchant de la jeune fille de l'air le plus noble et le plus digne, il ajouta :
— J"ai l'honneur de vous demander votre main pour mon ancien pupille, et mon ami, monseigneur le prince Odoart Metzerski.
f 'article sccrtt.
Nous avons laissé quatre de nos principaux personnages en présence, dans le salon de madame de Montaran, au moment où la toile s'est baissée sur la scène précédente de notre drame, et nous les retrouvons, lorsqu'elle se relève, dans la même situation que les bourgeoises de cette comédie, qui sont censées 1 13
s'être fait do- rcvcroncos, à la porte d'un salon, pendant tout un entr'acte.
Antoine Daquin , ou plutôt le comte Voronisoff, avait brièvement expliqué les titres en vertu desquels il venait faire une demande officielle de mariage.
Parent du prince Odoart, qui fut orphelin dès son plus jeune âge, le comte lui avait servi de père, et ne l'avait jamais quitté.
Sous le nom vulgaire d'Antoine Daquin , il avait pu se rapprocher de mademoiselle de Montaran , apprécier ses vertus et ses charmes, et trouver en elle une personne digne en tout de s'unir aux Metzerski , l'une des plus illustres familles de la Russie.
Blanche, les yeux baissés, d'un ton froid et modeste, avait simplement répondu qu'elle acceptait la main du prince ; et pendant cette entrevue solennelle, la bonne mère, immobile et muette, ne se doutait pas que sa fille unique, que son enfant adorée, engageait ainsi, pour elle , sa liberté , son cœur et son avenir !
Le comte se leva, dit quelques mots à part au chevalier, s'inclina respectueusement devant les deux dames, et sortit.
— ilô -
L'atelier loul entier des fleuristes, ni;idenioiselle Victoria en tète, guettait son passage sur le palier du premier étage.
Cette fois i! s'arrêta.
— Mademoiselle de Monfaran, dit-il aux jeunes ouvrières, se marie dans huit jours ; je vous prie de vouloir bien composer pour elle la plus belle couronne nuptiale que vous ayez jamais faite ; vous y joindrez le bouquet obligé... Voici le prix de ma commande, dansée portefeuille, et s'il renferme, par hasard, plus des cimi cents francs que je destine à mon acquisition, vous voudrez bien permettre à un vieil ami de vous en offrir le surplus au nom de votre ancienne compagne ; ce sera son présent de noce.
Et il regagna sa voiture, tandis que les jeunes fdles, cédant à une nouvelle curiosité, rentraient tumultueusement dans l'atelier, ouvraient le portefeuille, et y trouvjiicnt douze mille francs!
Quelques heures après le départ du comte Voronisoff, Blanche, la tête appuyée sur sa jolie main, assise sur un tabouret, aux pieds de la marquise, la regardait pour la première l'ois sans la voir.
Ses pensées avaienl fraiiclii Ictroit Siiloii de la rue Cullure-Siijnte-Cnllieriiie , pour errer dans un nïonde inconnu.
Son esprit et son cœur vivaient de cette demi-vie qui n'est ni le réveil ni le songe.
Ce mariasse étrange, ce titre, cette fortune immense, tout cela lui apparaissait comme ces fantastiques illusions de la nuit, si colorées et si frappantes, qu'elles vous laissent en s"évanouissant , et suivant leur nature iieureuse ou funeste, toutes les terreurs, ou tout le plaisir que causej-ait la réalité.
La pauvre enfant ne sentait que l'amertume de ce rêve doré.
La fortune, dont elle n'avait jamais connu les jouissances, ne venait comj)enser, pour son âme aimante et craintive, ni les terreurs que lui inspii'ait cette bizarre union , ni la profonde et cruelle humiliation qu'elle ressentait, sans se l'expliquer, de l'abandon qui devait la suivre.
Depuis que son sacrifice était accompli, depuis qu'elle avait [)romis sa main, elle se surprenait à éprouver presque de la haine pour l'être mystérieux (|ui achetait ainsi, de son or, son avenir et sa liberté !
Ce fut au n)ilieu de ces douloureuses pensées que Blanche vil entrer dans le salon de sa mère un inconnu qu'introduisait Marianne.
— N'est-ce pas à mademoiselle de Montaran que j'ai l'honneur de parler? lui dit cet homme avec un accent allemand très-prononcé.
Blanche le salua.
— Je suis envoyé près de vous, mademoiselle , continua l'étranger, par S. E, M. le comte Voromsoff, de la part de monseigneur le prince Odoart Metzerski, pour offrir mes soins à madame votre mère, affligée delà double perte de l'ou'ïe et de la vue.
— C'est vous, monsieur, répondit Blanche d'une voix émue, c'est vous dont M. le docteur Louis nous a tant de fois vanté le mérite et les talents ?
— M. le docteur Louis, reprit le médecin allemand , est indulgent comme tous les hommes de mérite, mais je serai fier et heureux de justifier sa confiance et la vôtre.
Puis il s'approcha de la marquise, que lui désignait Blanche , l'examina scrupuleusement, s'assura de l'état de ses yeux, intro-
I la.
duisit dans son oreille nn cornet acouslii| ne, sans pouvoir parvenir à faire percevoir aucun son à la malade ; mais malgré tous ces tristes symptômes :
— Du courage, mademoiselle, dit le médecin à Blanche en la quittant; ce sera long, peut-être, mais j'ai bon espoir!...
Et le médecin était à peine sorti, que la jeune fille tombait à genoux pour remercier Dieu de cette consolante visite.
C'était son premier instant de bonheur depuis longtemj)s, et elle fut presque chagrine de |)enscr qu'elle le devait au prince Melzerski.
Ce soir-là même, le comte Voromsofî et le chevalier de Saint- Laurent étaient réunis dans le cabinet de M. Bonami, le notaire.
On y rédigeait le contrat de mariage du prince Odoart et de mademoiselle Blanche de Montaran.
Le notaire recevait toutes les instructions (lu comte sur les superbes avantages que le prince faisait à sa jeune épouse.
Le capital des trois cent mille livres de rente, dont une partie avait été déjà placée par ses soins, se trouvait complété par une
soDiine huineiise en numéraire et d'autres excellentes valeurs , qui devenaient , ainsi que le reste , l'entière et absolue propriété de la princesse.
Jusque- là , tout était pour le mieux , et M. Bonami s'extasiait sur la générosité du prince, lorsque le comte Voromsolf, reprenant la parole, lit connaître au notaire l'article secret du contrat, si douloureusement accepté par le chevalier.
Pendant cette communication, 31. de Saint- Laurent baissa tristement la tête et cacha dans ses mains son visage abattu et pâle , d'où séchappaient des gouttes de sueur glacée.
Lune des plus nobles , lune des plus importantes Jonctions de notre état social est assurémetit celle du notaire.
Dépositaire de tous les secrets des familles, confident de toutes les douleurs intimes, l'espèce de sacerdoce qu'il remplit participe à la l'ois de la sainte mission du préli'e et du caractère touchant du père de laniille. Conseil et an)i de ses clients , il lient dans ses mains leur lortune et souvent leur honneur. La dernière parole du mourant est déposée
dans son cœur , et la société tout entière doit son estime et sa reconnaissance à celui qui accomplit dignement tous les devoirs de cette honorable profession.
M. Bonarai , quoique habitué par étal à d'étranges confidences, ne put retenir un vif mouvement de sur()rise en entendant celle du comte Voromsofî.
Il interrompit sa rédaction , regarda le chevalier de Saint-Laurent, dont la violente émotion ne lui échappa point, puis, voyant son regard interrogateur rester sans réponse, il abaissa la plume qu'il tenait, sur son papier, et il écrivit ce que lui dictait Tétranger.
Seulement, quelqu'un de moins préoccupé que le comte et le chevalier aurait pu remarquer dans la main du notaire une agitation nerveuse, causée sans doute par une impression secrète que trahissaient au reste le désordre et l'irrégularité des caractères qu'il traçait.
— Dans trois jours , monsieur, dit Voromsoff à M. lionami , vous voudrez bien prendre la peine d'apporter ce contrat à Son Excellence qui le signera.
— Mais il est d'usage, répondit le notaire, que les mariés signent leur contrat ensemble.
— Je vous prie, dit le chevalier, de transgresser cet usage en notre faveur, et de l'aire signer cet acte, de son côté, à mademoiselle de Montaran.
u Je serai là !... ajouta-t-il en regardant le vieux comte d'un air significatif. »
Puis il le salua et quitta vivement le cahi- ' net du notaire.
11 était temps, l'air lui manquait, le brave homme étouffait.
A peine dehors, il s'assit sur une borne et fondit en larmes... i
La nuit de Blanche fut bien agitée.
Un songe charmant lui présenta cet époux invisible, sous les dehors brillants, et avec tous les avantages extérieurs dont le chevalier lui avait assuré qu'il était doué.
Elle le voyait tendre, empressé, lui offrant avec transport ce rang et celte opulence qu'il lui rendait en réalité... Elle le remerciait de tout le bonheur (|u'il lui promettait, et sa pauvre mère, qui la savait heureuse, joignait ses actions de grâces à celles de sa lille en embrassant ses deux cnAinls...
Tout était donc convenu pour le mariage du prince et de mademoiselle de Montaran ; le bruit s'en répandit bientôt depuis la rue Culture- Sainte -Catlicrine jusqu'à la place Royale, et le Marais s'en glorifia comme d'un nouvel liommage rendu à ses mœurs honnêtes et patriarcales.
Les jeunes ouvrières , stupéfaites d'une semblable union, loin de s'en montrer jalouses, en témoignèrent, au contraire, la joie la plus vive.
Cela rendait célèbre un magasin où l'on trouvait, à juste prix, des fleurs magnifiques, et de jolies princesses !... et ces demoiselles se persuadèrent si bien que tous les princes de l'Europe allaient venir chercher des épouses dans leur atelier, qu'il n'y entra pas un seul homme, pendant un an, qu'elles ne vissent en lui quelque monseigneur déguisé; ce qui valut à d'excellents bourgeois, très-peu altesses de leur nature, un accueil si encourageant, qu'ils ne savaient trop qu'en penser.
Une seule chose intriguait fort les jeunes voisines de mademoiselle de Montaran, c'est que le prince, ce prince si impatiemment attendu, ne paraissait pas.
La vieille Marianne était traquée de tous côtés par ces demoiselles , pour savoir s'il n'était pas venu , s'il n'avait pas encore fait sa visite; et Marianne prenait un air diplomatique pour répondre :
C'est des secrets qui ne regardent personne! et madame la princesse m'a priée de taire mon bec là-dessus.
Blanche, prévenue par M. de Saint-Laurent qu'elle ne devait voir son futur que le jour même de son union , s'était soumise à cette singulière condition comme à toutes les autres exigences de la position qu'elle avait acceptée ; et lorsque, blessée dans son cœur et dans sa dignité de l'offensante indifférence qu'on lui témoignait, elle sentait son courage prêt à l'abandonner, elle regardait sa mère, et lui faisait, sans murmurer, un nouveau sacrifice, en pensant au bonheur, à la guérison peut-être , que l'excellente femme lui devrait.
Le jour où la jeune fille devait signer son contrat de mariage était arrivé.
3Iademoiselle Prudence venait d'entrer, pour la remercier au nom de ses ouvrières, du présent que le père Daquin... que M. le
comte, son iinoicnnc pratique, s'ctait-elle hâtée de dire en se reprenant, leur avait fait en son nom; et nianclic allait lui en exprimer sa surprise, lors(]uc deux grands valets tout galonnés l'urenl annoncés par Marianne, enchantée de faire voir à la fleuriste un échantillon des gens futurs de sa jeune maîtresse.
Les laquais entrèrent, et après force saints, déposèrent sur la vieille table du salon une immense corbeille en satin blanc, qu'ils apportaient à mademoiselle de Montaran, de la part de S. E. le prince Metzerski.
Les laquais se retirèrent.
Le premier mouvement de Blanche avait été de refuser; mais M. de Saint-Laurent, présent à cette scène , lui fit un tel signe de prière, et à la fois de détresse, que Blanche se contint et se tut.
— C'est royal ! s'écria mademoiselle Prudence en courant à la corbeille, et si mademoiselle voulait me permettre de l'aider à ranger tout ce que ee charmant sultan doit renfermer , je serais trop heureuse de lui offrir mes services.
— Et vous nous obligerez, mademoiselle, répondit le chevalier, tandis que Blanche rc-
isj;;ir(lîiil l;i corbeille de rair le plus indifférent du monde.
La maîtresse fleuriste ne se le fit pas répéter, et détachant lestement le couvercle, elle s'arrêta tout ébahie à la vue des splendides cadeaux offerts à mademoiselle de 3Iontaran.
Douze cliàlcs de cachemire des Indes de la plus grande beauté, des dentelles d'un prix énorme , des étoffes admirables , excitèrent d'abord les transports de mademoiselle Prudence; mais son enthousiasme et son saisissement furent au comble quand elle découvrit, au rez-de-chaussée de ce splendide bazar, dix écrins, contenant chacun une parure de r(d)is, de perles, d'émcraudcs, de saphirs, et un dernier, surtout, où resplendissaient les jikis beaux et les plus admirables diamants qu'on pût voir.
Cet écrin-là pouvait valoir deux cent mille francs à lui seul.
L'admiration de mademoiselle Prudence éclata dans des termes si exaltés, que Blanche ne put s'empêcher d'en sourire. Un instant même, elle (ut éblouie par toutes ces richesses; mais, faisant bientôt un prompt retour sur elle-même :
UN MtRIAUË DE PRINCE. 1 16
— Mon nnii, dit-elle tout bas au chevalier, il faut qu'on me réserve un sort bien triste, pour chercher à l'adoucir par de semblables présents !
Le chevalier ne répondit pas et détourna la tète pour cacher sa subito rougeur.
M. Anatole Sinionet parut.
Cette fois , ce n'était plus le don Juan de l'atelier des fleuristes, le Richelieu du boulevard du Temple ; sa tenue était grave et digne ; habillé de noir des pieds à la tête, le cou emprisonné dans une haute cravate de mousseline blanche, très-crapesée, il avait un air important et ministériel, qui laissait deviner le futur successeur de M. Bonanii.
— Mon patron, dit-il à M. de Saint-Laurent, s'étant trouvé très-sérieusement indisposé ce matin , m'a chargé, en (jualilé de second clerc, de venir faire signer à mademoiselle de 3Iontaran son contrat de mariage, que j'ai du reste recopié moi-même! (et il insista sur ce mot); je viens donc vous l'apporter, monsieur, et me mettre aux ordres de mademoiselle, et aux vôtres.
— Donnez, monsieur, dit le chevalier prenant le contrat des mains d'Anatole, ma-
demoiselle coniuiil le eonteiiu de cet acte cl n"aurii qu"à placer sa signature au bas.
— Mais il faudrait au moins le lire, lit Anatole, cela se passe ordinairement ainsi.
Le chevalier devint d'une pâleur extrême et regarda la jeune fille ; mais celle-ci, pour toute réponse, prit une plume, signa le contrat et le remit à son vieil ami.
Anatole, confondu, salua, et s'apprêtait à sortir, précédé de sa tante.
Mais, tandis que Blanche rentrait dans la chambre de la marquise, M. de Saint-Laurent saisit le bras du clerc, et le faisant violemment rétrograder de quelques pas :
— Monsieur ! lui dit-il d'une voix pleine d'émotion et de menaces, je croyais que certain article de ce contrat ne serait jamais connu que de votre patron, et de ceux qu'il intéresse!... Mais puisque le hasard vous en a livré le secret, rappelez-vous que si vous en dites jamais un seul mot... je vous tuerai !...
fiîlaria(|f.
Le grand jour était arrivé !... Ce jour où Dieu et les hommes rivent à la même chaîne deux volontés, deux âmes , deux existences, pour ne leur donner, trop souvent, qu'un long et cruel supplice en commun.
Pauvres forçats de l'hymen , obligés de traîner ensemble le lourd boulet de? peines 1 16.
et fies misères de la vie !... Là, tout est olia-
'in !
Mais quelquefois aussi, comme deux amis faisant ensemble un long voyage, les époux vont s'appuyant l'un sur l'autre, s'arrétant avec joie dans les sites fleuris qu'ils rencontrent, ou se prêtant force et courage dans les embarras ou les dangers de la route... Ici tout est bonbeur !
Mademoiselle de Montaran n'était destinée à connaître ni les douleurs, ni les plaisirs de celte double face de l'hymen.
Jeune fdle , sous son voile de noce , elle devait rester jeune fille après l'avoir quitté.
Dès le matin du jour qui vient de naître, tout était en mouvement dans le modeste logement de la marquise.
Mademoiselle Prudence avait été priée par le cbevalicr de présider à la toilette de la jolie mariée ; et la vieille demoiselle , toute fière du rôle important qu'elle remplissait près de la future princesse , s'en acquittait avec un maternel empressement.
Mademoiselle Victoria , mademoiselle Joséphine , et la grosse Juliette elle-même , servaient daidcs de camp à la maîtresse
— fî)l —
fleuriste qui commandait en général exj3érimenté toutes les évolutions de cette grande affaire.
Mais tandis que mademoiselle de Montaran était habillée, parée, coiffée, par les soins de ses anciennes compagnes, son esprit, indifférent à tout ce qui se passait, sentait augmenter, à chaque instant, son trouble et son agitation.
C'est qu'elle allait connaître enfin cet homme mystérieux, ce génie caché, qui depuis quinze jours présidait à sa vie et décidait en maître de son avenir ; c'est qu'elle allait accepter un époux qui semblait ne la demander que pour avoir le droit ensuite de la dédaigner et de la fuir !
Le mariage civil et la bénédiction religieuse devaient avoir lieu le jour même.
Le prince, annoncé par le comte Voromsoff, était attendu d'un moment à l'autre; et chaque minute qui rapprochait Blanche de cette première entrevue faisait battre plus violemment son cœur.
Le chevalier de Saint-Laurent avait revêtu son plus bel uniforme; sa jambe, un peu sèche , se dessinait , fière et fringante , dans
un bas de soie blanc, jauni par les années; une su[)erl)e coifFiireà frimas coniplélait celte élégante toilette.
Il (levait tenir lien de père à la mariée, et cette pensée tonte simple, qui dans une autre circonstance l'aurait comblé de joie, attristait son visage toutes les fois qu'elle se présentait à lui.
Marianne, prenant sa part des événements dont ce jour était gros, et instruite de la visite du prince, avait voulu rendre au salon de sa maîtresse un peu de son ancien aspect.
Choquée des vides qu'y causait l'absence des principaux meubles vendus au mai*chand du Temple, ne se préoccupant ni de la nature des objets, ni de leur forme, la bonne fille , pour boucher les trous, comme elle le disait elle-même, venait de réunir, d'entasser dans cette pièce tout ce qu'elle avait pu distraire des autres chambres de l'appartement.
C'est ainsi que trois chaises de paille, enlevées à la salle à manger, étalaient leur maigre tournure à côté du vieux fauteuil en lampas de la marquise.
Une sorte de buffet de noyer , ciré , poli ,
Instrë , avait clé traîné à i^rand'ix ino p:ir l;t servante, jusque dans le salon, où il tenait la place d'un antique et charmant cabinet de Boule, disparu avec le reste du mobilier.
Une soupière en porcelaine de Chine, dont les anses trahissaient malheureusement les fonctions ordinaires, s'étalait sur le haut du buffet, avec la prétention de représenter un superbe vase de Sèvres, qui avait suivi le cabinet de Boule.
Mais Marianne, voulant à toute force donner à sa soupière une physionomie d"objel de luxe, l'avait bourrée de toutes les vieilles fleurs artificielles qu'elle avait trouvées dans la maison, essais informes des premiers travaux dans ce genre de mademoiselle de Monta ran.
Puis la pauvre fille, trouvant avec raison la table de merisier qui occupait le milieu du salon un peu simple pour la circonstance, l'avait recouverte, par un dévouement magnificpie, de la plus précieuse parure qu'elle possédât... une ancienne mante de soie noire, que lui avait autrefois donnée la marquise; mais l'exécution de cette combinaison indus-
strieuse ne répondait pas aux bonnes intentions (Je Marianne; car les larges, lestons découpés du mantelet, tombant inégalement de tous les côtés de la table, en faisaient la chose la plus plaisante et la plus grotesque du monde.
C'était dans ce capharnaiim ridicule et misérable , que S. E. le prince Odoart Metzerski, l'un des plus riches et des plus puissants seigneurs de la Russie, possesseur d'un million de rente, parent du czar, allait venir chercher sa jeune épouse, mademoiselle Ulanche de Montaran.
Tout est spectacle à Paris.
Les commères de la rue Culture-Sainte- Catherine et des environs guettaient donc depuis le matin avec une vive impatience, à leurs croisées ou sur leurs portes, les événements extérieurs de cette journée dont elles pourraient prendre leur part, tels que Tarl'ivée du mari, le départ pour Téglise, la toilette de la mariée.
L'imagination de ces dames s'exaltant de plus en plus, par les différents rapports de chacune d'elles, avait fini par faire du nouvel époux le digne pendant du prince de Cen-
drillon, avec lequel on lui trouvait plus d'uM rapport...
La voiture du mariage devait être entièrement dorée ; ses chevaux , comme ceux du sacre de l'empereur , coiffés de panaches blancs ; et des pages se tiendraient à toutes les portières.
Ce fut donc avec une émotion difficile à décrire, que, vers dix heures du matin, les dignes habitants de la rue Culture-Sainte- Catherine entendirent le bruit d'un équipage roulant avec vitesse, et venant troubler les pacifiques échos de ce silencieux quartier.
Mais la déception fut grande lorsqu'on vit paraître une voiture fort simple, dont tous les stores étaient baissés, et qui s'arrêta presque en face de la maison où Ton attendait le futur.
Le cocher, immobile sur son siège, paraissait avoir reçu des ordres sur ce qu'il avait à faire, car aucune intelligence ne s'établit entre l'hôte de la voiture et liii.
La toilette de Blanche était terminée ; mademoiselle Prudence posa la couronne de fleurs d'oranger sur le front de la jeune fille, à qui sa robe de dentelle, son écharpe dia-
— lOfi —
l)li;ine, donnaienl l'air de ces gracieux fantômes, syl[)Iiides de l'air et de la nuit, que le romanti(iue pinceau de Laurence nous montre souvent dans ses poétiques tableaux.
La marquise de Montaran, revêtue, par les soins de sa fdie, des derniers débris de son opulence, fut conduite dans le salon et placée dans son unique bergère.
Pauvre et inerte créature, rôle muet dans ce drame imposant dont elle aurait dû être l'âme...
Blanche était assise auprès de sa mère, les mains jointes, les yeux baissés, craignant au moindre bruit de voir paraître celui dont l'attente lui causait une si mortelle terreur.
Quant au chevalier, debout devant la cheminée où pétillait par extraordinaire un feu tout à fait inusité, il se cliaufTait par pure contenance, car la sueur inondait son visage, et son cœur battait presque aussi fort que celui de la jeune fdIe.
Bientôt un bruit confus éclata sous les fenêtres de la maison. Plusieurs équipages arrivaient successivement; le bourdonnement des voix , le piaffement des chevaux
l'oiigiicux, snbitcnKMit arrêtés, tout annonçait l'approclu; du |)rince ; et les comnières, cédant à leur curiosité, se [)récipitèrent en foule à sa rencontre, au risque de se voir renversées par les coursiers effrayés qui se cabraient sous les rênes de leurs habiles cochers.
Le prince descendit le premier; le vieux Voronisoff le suivit.
A ce moment, un des stores de la voiture solitaire qui stationnait en face fut écarté par une main fine et blanche, puisse referma subitement... et tout dans celte voiture rejiril son aspect calme et tranquille.
Le prince Odoart fut introduit dans le salon de la marquise.
Blanche se leva, et, sentant la force lui manquer, tremblante, prêle à se trouver mal, elle s'appuya contre le fauteuil de sa mère.
Le prince était mis avec la plus grande simplicité; le ruban d'un ordre étranger ornait seul la boutonnière de son habit noir.
Il était fort pjile et semblait lui-même très-ému.
— Mailemoiselle, dit-il en s'avançant vers
Bliinche, je regrette vivement que des circonstances indépendantes de ma volonté ne m'aient pas permis de venir vous remercier plus tôt de rhonneiir que vous daignez me faire en m'accordant votre main.
L'accent dont furent prononcés ces mots était si touchant et si plein de charme, que Blanche ne put s'empêcher de lever les yeux sur le prince ; mais troublée par le regard doux et mélancolique dOdoart, elle les baissa aussitôt.
— Monseigneur, dit le comte Voromsoff en s'adressant au jeune homme, j'ai souvent parlé à Votre Excellence de M. le chevalier de Saint-Laurent , Tun des gentilshommes les plus distingués que j'aie jamais rencontrés... J'ose espérer qu'il voudra bien me permettre de vous le présenter.
Le chevalier salua ; mais son front, triste et chargé de nuages, ne se dérida pas.
— M. le chevalier, dit Odoart, je suis déjà votre obligé pour l'affection paternelle dont vous avez entouré mademoiselle de Montaran depuis son enfance, et vous ajouterez encore à ma reconnaissance, en la continuant à madame la princesse Metzerski.
Puis s'îipproclianl de la marquise, el s'inclinant devant elle :
— Dieu m'est témoin, continua-t-il, que je donnerais tout au monde pour rendre a cette vénérable dame les facultés dont le sort la prive en ce moment!... J'espère que des soins éclaires amèneront un heureux résultat et qu'elle voudra bien me pardonner un jour de n'avoir pu attendre sa bénédiction pour m'unir à sa fille.
Se courbant alors jusqu'à la main de la noble infirme , il la prit dans la sienne et y posa ses lèvres de l'air le plus respectueux.
En voyant l'action du prince, en entendant les paroles pleines de convenance et de sentiment qui l'accompagnaient, un profond étonnement se peignit dans les traits de la jeune fille ; car elle ne s'était pas figuré ainsi cet homme, dont la seule pensée ne lui avait causé jusque-là que de l'éloignement et de l'eiTroi.
M. de Saint-Laurent ne se laissa pas si facilement désarmer et se contenta de répondre au prince quelques paroles froides et polies, tandis que les yeux du jeune homme se portaient presque machinalement d'abord,
et ensuite avee un intérêt inclc d'une secrète pitié, sur les misères que renfermait le salon de la marquise.
Blanche, qui, pour la seconde fois, s'était hasardée à regarder le prince , surprit le coup d'oeil qu'il jetait à toutes leurs pauvretés et le sourire presque imperceptihle qui effleura ses lèvres, au moment où il découvrit l'ingénieuse combinaison du mantelet de Marianne, devenu tapis, grâce à Timaginalion de la servante.
La jeune fille s'aperçut alors de tous les ridicules arrangements du salon et rougit excessivement en songeant que le prince pouvait lui supposer d'aussi petites idées et un si misérable goût.
Mais l'esprit du prince avait reçu de tout autx'es impressions que celles-là.
Frappé de la noblesse, de la haute distinction de la marquise, touché des grâces modestes, de la ravissante et frêle beauté de sa lille, Odoart se sentit saisi d"un remords secret, car il comprit en voyant ces deux femmes si dignes de respect et d'admiration, que rien ne pourrait racheter le mal qu'il allait leur faire...
— La c(5r(^monie est pour une heure, dit Voronisoff, et nous sommes attendus h la mairie à midi.
— Je suis aux ordres de mademoiselle... répondit Odoart en saluant sa fiancée.
Dans cette heure solennelle où Blanche allait (juittcr, jeune fille, la maison de sa mère pour n'y rentrer qu'avec le titre d'épouse, et après avoir disposé, seule, de sa vie et de sa main, l'agitation de mademoiselle de Montaran fut au comble.
Un instant, le courage lui manqua... Tombant aux genoux de la marquise , ses lèvres murmurèrent une fervente prière ; elle demandait à Dieu d'inspirer à sa mère une pensée pour sa fille, en ce moment de trouble et d'hésitation.
Ses vœux furent peut-être exaucés; car , à la grande sur[)risc des témoins de cette scène, la pauvre mère leva les bras vers le ciel, les étendit sur la tête de son enfant qui reposait sur ses genoux, et la bénit...
On partit.
Il fallut traverser pour monter en voiture une haie serrée de curieux et de commères, dont les langues se turent à la vue des époux. 1 17.
Toutes les formules d'iidmiralion furent épuisées ensuite en leur lionneur.
Le comte Voromsofï, l'ex-père Daquin, attrapa bien quelques égratignures dans la mêlée; ses jambes surtout, qu'il avait cru devoir exposer encore une fois au grand air, dans sa tenue officielle, ses jambes obtinrent un véritable succès de gaieté, le meilleur et le plus sûr de tous les succès.
L'épicier les réclama pour sa case aux bâtons de guimauve, un tambour de la garde nationale pour les baguettes de sa caisse , messieurs les fils de la portièi'e pour compléter leur jeu de quilles.
Mais si ces piquantes critiques furent entendues par le vieillard, sa stoïcité à l'endroit de son physicjue n'en laissa rien paraître.
Il prit place, dans le carrosse d'Odoart, à côfé de son pupille, tandis que le cbevalier montait, ainsi que Blanche, dans un splendide équipage qui précéda celui du prince.
La voiture aux stores fermés quitta son poste d'observation et alla se placer rue du Temj)le, en face du portail de l'église Sainte- Elisabeth, où devait se faire le mariage religieux.
L;i ccrcmonic civile fui sans intc'rcl.
Le prince, visiblement ému depuis sa présentation à madenioiselle de Montaran , recueilli en lui-même, semblait éprouver un combat intérieur qu'exprimaient seules l'agitation de ses traits et une soudaine sévérité qui les avait envahis.
Muet et sombre , il n'avait adressé que quelques mots de politesse banale à sa future, à qui l'aspect grave et triste d'Odoart avait rendu toutes ses terreurs.
L'église était envahie parla foidc.
Le prince et sa fiancée, agenouillés devant le prêtre, tous deux jeunes et beaux , tous deux doués , en apparence , des brillants avantages que donnent l'amour et la richesse , semblaient , aux spectateurs de cet hymen, les plus fortunés des époux.
On eût dit qu'ils entraient dans cette vie nouvelle par la porte d'ivoire. Et pourtant, dans ces deux âmes heureuses en apparence, l'inquiétude et la crainte de l'une, les regrets... le remords peut-être de l'autre, formaient un étrange contraste avec leur recueillement et leur calme apparent.
La sainte voix du prêtre les unit; et,
l'orgue célébra par des accords joyeux le serment qu'ils venaient de prononcer devant le ciel.
Blanche, tremblante, se leva la première ; et, comme par un triste instinct de sa séparation prochaine, elle saisit presque convulsivement la main que lui offrit le prince pour la conduire hors de l'église; mais au moment où la main de son époux prit la sienne, elle ne put réprimer un mouvement d'effroi en s'apcrccvant que cette main était mutilée, et qu'un de ses doigts lui manquait!...
Tandis que le prince et la jeune princesse descendaient lentement les marches du portail pour regagner leur voiture , un crieur public, traversant la rue du Temple, faisait entendre ces mots :
<i Voilà le septième bulletin de l'armée française!... contenant le détail du grand combat nocturne et de la victoire remportée par nos troupes dans la plaine d'Astorga!... La mort du maréchal d'A... trouvé frappé d'une balle sur le champ de bataille !...
Ces paroles étaient à peine prononcées ,
que le prince sembla prêt à défaillir, et qu'un cri de désespoir retentit dans la mystérieuse voiture qui stationnait devant l'église Sainte- Elisabeth.
ir'i)àtci
Le prince maîfrisa pourtant sa vive émotion et reconduisit sa jeune épouse jusqu'à la voiture qui l'atlendait; Blanche y monta la première, et ce fut avec un sentiment presque heureux qu'elle vit, au travers de son voile baissé, ou plutôt qu'elle sentit quelqu'un prendre place à son côté.
Mais quand elle eut le courage d'écarter la
dentelle qui couvrait ses traits, elle se trouva seule dans la voiture avec son vieil ami , le chevalier de Saint-Laurent...
— Et le prince ? s"ccria-t-elle avec un accent plein de surprise et de douleur qu'elle ne put dissimuler.
— Le prince, mon enfant, lui dit le chevalier, tu ne (lois plus le revoir.
— Plus le revoir!... ré])ondil Blanche qui cherchait à s'abuser elle-même sur l'offensante conduite de son époux; mais ce n'est pas possible... Il ne m'aurait pas quittée ainsi...
— Ma fille, re|)rit M. de Saint -Laurent avec tristesse, l'éloignement du prince au sortir de l'autel était une des conditions de votre mariage. Plût à Dieu, ajouta-t-il entre ses lèvres, qu'elle en eût été la seule !... Nous avons tnvt accepté... Il ne reste plus qu'à se soumettre.
Blanche baissa la tête ; une larme furtive, s'échappant de sa paupière, vint tomber sur son bouquet de fleurs d'oranger, qu'elle perla comme une goutte de rosée, le matin dun beau jour.
Tandis que le chevalier réfléchissait et se
l;iis;iit, l:i voilure brûlait le pavé, et le trajet (le léi^lise à la demeure de la nouvelle mariée devait être déjà parcouru depuis longtemps, sans ({uc le cocher semblàl, s'occu|)er d'arrêter ses chevaux , lancés de toute leur vitesse.
M. de Saint-Laurent, s'arrachant enfin à ses pensées, mit la tète h la portière , suivit de l'œil quelques instants le chemin qu'on leur faisait prendre, et ne reconnaissant aucune des rues qu'il traversait :
— Cet homme est ivre ou fou !... dit-il en tirant avec force le cordon attaché au bras du cocher, nous ne sommes pas dans notre quartier!...
Soit que l'Automédon s'attendît à la brusque secousse qu'il reçut, ou que son bras robuste n'en ressentît pas l'impression , il donna, sans se retourner, un vigoureux coup de fouet à ses chevaux, et ceux-ci, redoublant d'ardeur, entraînèrent la voiture avec une nouvelle rapidité.
— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria le chevalier furieux. Voilà un maraud bien impertinent ! De mon tem|)s, on aurait roué de coups un pareil drôle !... Mais où diable
1 lo
nous inènc-t-il, je vous le demande ?... Nous sommes fort loin de la rue Culture-vSainte- Catherine... la marquise doit s'étonner de notre absence !...
Et il tira eette fois le cordon avec une telle violence, qu'il lui resta dans la main.
Au nom de sa mère, IJIanche avait relevé la tète ; l'idée de l'inquiétude que devait éprouver madame de Montaran lui fit partager rémotion du chevalier.
— Faites -nous reconduire près de ma mère, je vous en prie!... lui dit-elle; je n'en veux pas rester éloignée un instant de ])lus !...
Le chevalier baissa rudement les glaces du devant de la voitui'c et interpella le cocher d'un ton de colère et de menace , dont bien évidemment celui-ci ne voulut pas tenir compte , car , tournant presque à fond de train l'angle d'une rue près de laquelle il se trouvait, le brillant équipage entra triomphalement dans une vaste place et s'arrêta quelques secondes en face d'un fort bel hôtel qui s'ouvrit comme par magie devant lui.
— Mais ce n'est pas ici que nous demeurons !... criait le chevalier, se démenant
dans la voifiirc, en passant successivement sa tète par toutes les portières... rue Culture- Sainte-Catheriiie, misérable!... tu en es à deux lieues au moins !
La voiture, après avoir suivi une assez longue cour, arriva devant un fort beau perron, sur lequel M. le comte Voromsoff attendait, entouré de nombreux valets.
Le marchepied s'abaissa, et le comte, s'approchant avec respect de Blanche , lui offrit son bras pour descendre, en lui disant :
— Madame la princesse veut-elle me permettre de l'introduire moi-même dans son hôtel?
— Ma mère? Monsieur, ma mère?... répondit Blanche; c'est près d'elle que je voudrais être conduite.
— Madame la marquise vous attend ici , dans son appartement, reprit Voromsoff; elle y a été amenée par nos soins pendant la cérémonie de votre mariage...
Et Taisant signe à un des valets de pied d'ouvrir une double porte tapissée, sous le vestibule même où il se trouvait avec Blanche, il la précéda dans un bel appartement du rezde-chaussée donnant sur un vaste jardin.
— Son Excellcjice , dit Vororiisoff, en me chiirgeîint d"ac(|ii('!rir cet hôtel pour niiulnme hi princesse, a pris la liberté, sauf l'approbalion de madame, d'en dislribtier lui-même les logements qui ont été décores d'après ses ordres. On a choisi le rez-de-chaussée pour madame la marquise, en songeant que le jour adouci, tamisé, en quelque sorte, par le feuillage épais des grands arbres qui entourent celte partie de l'hôtel, serait plus convenable pour les yeux encore faibles de madame de Montaran, dès qu'on serait parvenu à lui rendre la vue.
Cette attention délicate et presque filiale, pour la marquise, surprit Blanche qui ne j)ouvait la concilier avec la conduite du prince envers elle.
Après avoir traversé deux salons meublés avec une rare élégance, la princesse et le chevalier , toujours guidés par Voromsoff, pénétrèrent dans une assez grande chambre à coucher, dont l'aspect confortable décelait des soins minutieux et bien entendus.
Un épais ta[)is couvrait le parquet; le meuble, en laiiq)as gris perle rehaussé d'agréments bleu de ciel, la tenture en soie grenat
cliiir, k's portières ouiitées, les doul)les rideaux du lit, toul cela respirait un bien-être que complétait une atmosphère douce et embaumée par (juclques fleurs rares placées sur les consoles dans des vases du Japon.
Blanche, en retrouvant sa mère au milieu de toutes ces jouissances si recherchées et si parfaites , ressentit l'une des plus douces émotions de sa vie, et remercia dans le fond de son àme celui qui en était l'auteur.
Le chevalier lui-même ne put s'empêcher de s'écrier :
— Par la mordieu ! voilà qui est merveilleux !... On croirait revoir l'ancienne chambre à coucher qu"occu[)ait madame la marquise dans son hôtel de la place Beauveau !
— Vous y êtes, reprit le comte VoromsofF, avec le sourire malin et narquois du père Daquin.
— Pas possible ! dit le chevalier... Je n'ai rien reconnu en entrant ici.
— C'est qu'il a fallu changer bien des choses, reprit le comte. D'abord toutes celles que la terreur et la révolution avaient saccagées, et il n'en man(iuail pas! Mais le prince, songeant qu'il serait agréable à madame, con-
tinua-t-il on saluant Blanche, de redevenir propriétaire de Tholel de ses pères, a pu réussir à l'acquérir, au prix d'assez grands sacrifices ; et quelques états de l'ancien mobilier de riiôtel nous ayant guidés pour l'aineublcracnt, on est parvenu 'à le rétablir tel que vous l'avez jadis connu.
M. de Saint-Laurent, cédant à un premier mouvement de reconnaissance pour un pareil procédé, fit un pas vers le comte et lui tendit la main. Mais avant que Voromsoff eût le temps de lui donner la sienne, le chevalier, frappé d'une triste réflexion, s'éloigna du vieillard et s'approcha de la marquise.
Le comte sourit, et voulant utiliser son geste, plongea ses doigts dans la tabatière de M. de Saint-Laurent, qui l'ouvrait en ce moment pour se donner une contenance.
— Mon enfant, dit la marquise à Blanche en prenant sur son sein la jolie tête blonde de la jeune mariée, tu fais des folies... Je ne suis plus là dans mon ancien fauteuil, je le sens bien... celui-ci est plus doux, plus moelleux... C'est une autre étolfe, continua-t-elle en |)alpant, avec ce tact si fin des aveugles, le tissu (jui recouvrait son siège. Je suis sûre
que tu l'es privée de bien des choses, pour que je sois mieux assise... et puis, qu'est-ce que cet autre logement où l'on m'a transportée?... Tu me diras tout cela plus tard, quand je pourrai t'entendre... si je le puis jamais!... ajouta-t-elle avec douleur, et comme épuisée par l'elTort qu'elle venait de faire...
En parlant ainsi , elle s'affaissa dans son fauteuil et s'assoupit.
La jeune fille baisa ses cheveux blancs et courut tirer les rideaux d'une des croisées de la chambre, par laquelle un rayon de soleil venait se jouer autour de la figure vénérable de sa mère, comme l'auréole lumineuse d'une sainte martyre.
— Venez, madame, dit Voromsoff à la jeune princesse, venez visiter l'hôtel de votre fîimille. Nous autres, étrangers, nous ne sommes pas habitués à toutes vos recherches si distinguées, mais votre grâce française corrigera nos erreurs moscovites.
Blanche et le chevalier suivirent le comte.
Le premier étage ouvrait sur une s[)acieuse bibliothèque, servant à la fois de parloir et de cabinet d'étude ; quelques riches instru-
ments de physique élaitMitdisposos dans cctfe pièce et semblaient n'attendre que la main du praticien pour |)r()duire leurs merveilles.
— C'est, ma foi, bien ça ! dit le chevalier; voici notre salon de travail , c'est ici que nous fiiisions nos expériences, le pauvre marquis et moi ; voil.à notre mappemonde sur laquelle nous nous rappelions nos longs voyages de mer; voici nos cartes... notre belle boussole...
Et le bon chevalier, s'asseyant à son ancienne place, mit sa tête dans ses mains, et se trouva, pendant (juelques secondes, plus jeune de vingt années.
Le comte ouvrit une porte dont les panneaux étaient ornés de précieuses peintures, et Blanche se vit tout à coup transportée au milieu d'un Eden fleuri , d'une ravissante serre, dans laquelle les plantes des contrées les plus éloignées semblaient retrouver leur sol et leur température.
Cette serre avait la forme et l'apparence d'une allée de jardin , ayant pour dôme une voûte de fleurs.
— Ceci, dit le comte , est d'invention un peu moderne, j'en conviens, et le mauvais
gf)ùt russe a déiuiliiré la i^ravité du slyle français; mais nous avons pensé (ju'il lallail une avenue au leuiple élevé à la déesse de ces lieux, et nous demandons pardon de notre création en faveur du mol if.
— Monsieur, répondit Blanche, je ne suis pas habituée à de telles magnificences , et je serais honteuse de toutes les peines que l'on s'est données pour une pauvre fille aussi simple que moi , si vous et monseigneur n'eussiez pas eu la généreuse idée d'ajouter tant de féeries à la tnagie bien i)uissante des souvenirs, et de réunir tout cela dans la demeure de mon père.
Ce ([ue le comte de Voromsoiï appelai! le temple de la déesse méritait ce titre ambitieux, moins par sa ricliesse que par l'ex- (juise et vaporeuse élégance de cette chambre délicieuse.
Une tenture de satin rose, recouverte d'une transparente mousseline de l'Inde, régnait de toutes parts.
Au plafond étaient peintes des figures aériennes à moitié perdues dans des nuages d'azur, et dont un groupe princi[)al (jui en occupait le milieu semblait, [)ar la puissance
d(i pinceau de l'artiste, se détacher en relief et s'élancer dans l'espace.
Ce groupe céleste soutenait un immense globe d'albâtre, chargé de répandre une lumière douce, calme et mystérieuse, dans ce séjour du sommeil et des songes.
Quelques jolis meubles de bois de rose, ornés de médaillons en porcelaine de Sèvres, complétaient le mobilier de celte fraîche demeure.
Un instant, il faut le dire, les tristes préoccupations de la jeune fille se dissipèrent devant ce nid charmant où l'innocente colombe devait passer sa vie sans bonheur et sans amour.
Mais sa surprise fut au comble lorsque Voromsoff, poussant une fausse porte perdue dans la tenture, Blanche vit étalés, dans le boudoir le plus coijuet, les couronnes et les bouquets de fleurs artificielles qu'elle avait composés elle-même dans l'atelier de mademoiselle Prudence , pour la fameuse commande du père Daquin.
— Ah ! monsieur, dit-elle au vieux comte avec un sourire angélique, vous n'avez pas voulu que la princesse oubliât l'ouvrière.
pour être bien sûr de la reconnaissance de toutes les deux dans le cœur d'une même personne !
Ce mot de reconnaiamnce blessa sans doute vivement le chevalier, car il fronça le sourcil avec un air d'humeur fort prononcé.
Le Russe s'en aperçut et s"cmpressa d'engager la jeune femme à raccompagner au second étage de son hôtel.
Là, tout était simple et sévère. Une première salle d'attente , décorée de quelques portraits de famille, donnait entrée à un appartement principal , celui qu'habitait autrefois le marquis de Montaran, dont on avait religieusement reproduit rameublement dans ses détails les plus exacts.
— Je les reconnais ! ... je les reconnais ! . . . s'écria le chevalier. Blanche, mon enfant, voici le lit de ton père, son bureau, son antique fauteuil ! Voici mieux que tout cela, dit-il en jetant un cri de surprise et de joie , son portrait, peint parDumont, notre célèbre Dumont...
Et il détacha de la cheminée une fort belle miniature, qu'il mit (la us les mains de Blanche.
— Ce médaillon, dit Voromsoff , ma été
<é(lé par riuicicn suisse de cet liôtel, vieux et brave serviteur à cjui nous avons rendu son poste, et qui avait jadis sauvé le portrait de son niaîlre, lors d'une visite domiciliaire qui fut faite dans cette demeure.
Tant d'attentions, de recherches afTeclueuses, firent évanouir enfin les dernières préventions de la jeune princesse contre celui qui venait de lui donner son nom ; et ne trouvant pas de paroles pour rendre tout ce qu'elle éprouvait, elle prit la main du vieillard et la serra dans les siennes avec une touchante expression de gratitude.
M. de Saint -Laurent n'en vit rien , car il était, depuis un moment, immobile et comme pétrifié devant une porte qui faisait l'ace à celle de la chambre dans laquelle il se trouvait, et sur laiiuelle étaient gravés ces mots, dans un riche écusson :
yippartement de M. le chevalier de Saint- Luurent.
— Qu'est ce à dire?..; lit-il tout à coup. Est-ce uiu! plaisanlei'ie? Et pounjuoi s'est-on permis d'écrire mon nom sur celte porte?...
— Pour que vos amis puissent savoir sans |)eineoù vous demeurez, monsieur, répondit simplement Voromsoff. N'est-ce pas d'ailleurs cette chambre que vous donnait votre digne camarade, lorsque vous veniez vous reposer à Paris de vos campagnes navales?
— C'est vrai! reprit le chevalier; mais alors j'étais chez un ami !...
— V^ous serez chez deux amies, lui dit Blanche : ma mère et moi... ou plutôt vous serez chez vous, et nous ne nous quitterons jamais !
L'attendrissement gagnait le chevalier ; mais son étonnement fut sans bornes, lorsqu'il retrouva dans ce logement tous ses meubles favoris de la rue du Pas-de-la-Mule.
— C'est un peu fort!... dit-il avec un ton colère et satisfait à la fois ; on m'a déménagé sans ma permission!
— Pour vous emménager ici, 31. le chevalier, répondit le comte, la bonne Marianne, que j'avais prise pour confidente, et qui est connue dans votre demeure, m'a servi de complice en cette occasion.
— Ma montre!... mes bijoux!... ma canne à pomme d'or!... s'écria 31. de Saint-Lau-
UN MARIAGE Ui; PRINCE. 1 19
reiit, pour le coup véritablemenl blessé de l'espèce de présent qu'on osait lui l'aire en lui restituant tous ces objets, vendus pour subvenir aux pressants besoins de la marquise.
— Silence, monsieur... lui dit tout bas Voromsoff; votre jeune amie serait au désespoir d'apprendre les sacrifices que vous vous imposiez pour elle et sa mère... Au reste, tout cela n'est qu'une avance dont il vous sera facile de vous acquitter, car l'empereur Napoléon , qui n'a besoin que de connaître le mérite pour le récompenser , vous offre le grade de contre-amiral, et l'arriéré de votre paye de capitaine de vaisseau, depuis cinq ans, ce qui vous donne trente mille francs à toucher, sur votre simple quittance, au ministère de la marine.
— Non, monsieur, non, lui dit M. de Saint-Laurent à voix basse et avec fermeté ; rien de vous, ni par vous !
— Je ne donne ni grade ni argent, moi, monsieur, reprit le comte, je vous les annonce, et voilà tout... vous vous arrangerez avec l'empereur!...
Puis , faisant un respectueux salut à la jeune femme, il ajouta ;
— Ma inissioii est remplie... Votre Altesse est installée dans son hôtel... ses gens attendent ses ordres ; voici la clef du secrétaire de sa chambre, qui renferme ses contrats de rente et ses titres de propriété. Je n'ai plus qu'à présenter mes humbles hommages à madame la princesse Metzerski, et à me retirer.
Comme il faisait quelques pas pour sortir, Blanche le retint d'un geste presque suppliant.
— M. le comte, lui dit-elle avec un accent profondément ému , n'ai-je pas l'espoir (le revoir le prince pour lui exprimer au moins ma gratitude?
— Le prince, lui répondit VoromsofT , quitte cette nuit même Paris, et retourne en Russie.
Blanche fut frappée au cœur par cette nouvelle, et le comte s'éloigna.
îlrnmc.
La voiture mystérieuse qui stationnait (levant l'église Sainte-Elisabeth , et d'où s'écha|)j)a le cri de douleur qui retentit à Tannonee du bulletin de l'armée , ramena la duchesse d'A... au palais de la reine Hortense.
C'était en effet la belle maréchale qui avait accompagné les mariés depuis la de- 1 19.
meure de Blanche jusqu'à l'autel , assistant, comme une fée invisible, à tous les détails de cette cérémonie qui déchirait peut-être son âme, mais qu'elle avait suivie pour ainsi dire, pas à pas, de minute en minute, préférant aller elle-même au-devant du calice d'amertume, que d'attendre qu'on le lui ap- |)ortàt ; car , pour beaucoup d'organisations nerveuses et sensibles, la solitude double les peines, et l'imagination, qu'elle exalte, leur prête des formes plus cruelles que celles de la réalité...
Stéphanie, tout en pleurs, courut à son oratoire... à cet oratoire que le sang d'Odoart lui rendait plus cher encore , et tombant à genoux, elle offrit au ciel l'immense désespoir qui l'accablait , la perte du plus doux avenir, du bonheur le plus désiré, au moment où le sort semblait les lui donner !...
Mais une idée la frappant tout à coup, elle s'écria :
— Je suis folle, mon Dieu!... Quand Odoart eut été libre , la mort du maréchal n'aurait pu m'en rapprocher... un motif terrible et sacré ne l'empêchait-il pas, pour toujours, de siinir à moi !...
Et SCS larmes recommencèrent à couler.
— Le maréchal existe encore, dit une voix au fond de l'oratoire, et je venais vous l'apprendre !
Tremblante, éperdue, la duchesse tourna les yeux du côté d'où partait la voix, et vit, à quelcjucs pas d'elle, la reine Hortense qui lui tendait les bras.
— Ah ! madame, dit Stéphanie en courant tomber aux pieds de la bonne princesse, vous savez mon secret, et vous allez me uïépriser !
— Je vais vous plaindre, mon amie!...
répondit la reine. Quant à votre secret , il y a longtemps que je l'ai deviné, et que mon cœur en souffre avec vous.
— 11 est marié !... dit Stéphanie dont les sanglots redoublèrent.
— Je le sais, reprit Hortense, et ce n'est pas là, ma chère Stéphanie, le seul malheur (pii vous atteigne aujourd'hui , car il vous reste un devoir à remplir, un devoir d'où dépendent votre réputation, votre honneur... et auquel l'empereur ne vous pardonnerait jamais de vous soustraire.
Prenant alors la duchesse presque mou-
ranle dans ses bras, la reine la conchiisit dans le boudoir du pavillon , et , après en avoir soigneusement refermé la porte , elle lui parla ainsi :
— Les bulletins de l'armée sont souvent inexacts ; celui de ce jour s'est un peu trop presse de publier le décès de votre époux.
«1 Frappé d'une balle, sur le champ de bataille d'Astorga, le duc allait être broyé sous les roues d'un train d'artillerie qui s'approchait, lorsqu'un mouvement qu'il fit bien à temps, effrayant les chevaux, ils se détournèrent brusquement, et le maréchal fut sauvé de la mort horrible qui le menaçait.
Il Tous ces détails viennent de m'ètre apportés par un exprès que m'a dépêché le nnuistre de la guerre , en me priant de vous annoncer l'erreur du bulletin officiel.
u Le ministre ajoute que le maréchal , transporté à grand"peine dans une misérable chaumière des environs d'Astorga, est en ce moment dans le plus grand danger ; que la gravité de sa blessure est telle , qu'il peut périr d'un instant à l'autre.
n Et maintenant, ma chère duchesse, votre conduite est tracée : vous devez à votre
('poux, au monde, à vous-même, de partir aujourd'hui, sans retard, d'aller rejoindre le maréchal, lui donner vos soins, le rendre à la vie, ou reeevoir son dernier soupir! "
— J'irai, madame, dit Stéphanie avec une courageuse résignation , j'obéirai à Votre Majesté !
— Je ne commande pas , mon amie , reprit la reine avec bonté, je conseille... et au besoin, je prie... car je veux que vous conserviez l'estime générale et gardiez pour moi seule la confidence de vos chagrins.
Deux heures après cet entretien, une voiture de poste entraînait la maréchale sur la route d'Espagne; et lorsque, vers le soir, Odoart se présenta chez elle, on lui remit un billet qui ne contenait que ces mots :
Il Je pars... songez à votre serment! »
Quinze jours s'étaient écoulés depuis le combat nocturne dont nous avons rendu compte.
Le duc d'A..., reconnu par les siens, avait été conduit au hameau le plus proche du champ de bataille, et cet endroit, ainsi que le mandait le ministre à la reine, était une pauvre cabane de paysans espagnols, aban-
donnée psir ses liiibitnnts, el où régnait la plus nffretise misère.
L'armée française, occupée tout entière au siège d'Astorga , n'avait pu laisser qu'une garde peu nombreuse pour veiller à la sûreté du maréchal, que l'on espérait au reste, chaque jour , pouvoir transporter au quartier général.
Larrey, le célèbre Larrey, cet homme à la main de fer, à la tête de feu, qui marchait à la suite de nos gloires impériales et commençait son œuvre de salut au moment où le canon achevait son œuvre de destruction , Larrey venait d'entrer dans la chaumière du maréchal.
— Impossible, dit-il au valet de chambre du blessé, d'extraire encore aujourd'hui celte mauflite balle... l'inflammation est trop forte, le malade est trop faible... les lèvres de la plaie me prouvent que la balle était mâchée... moyen infâme qu'emploient trop souvent la rage et l'exaspération de nos ennemis !...
Il On ne peut songer à l'opération en ce moment, le maréchal n'y résisterait pas... et je crains même beaucoup pour cette nuit! ...
i! Retenez bien ce que je vais vous dire, continua -t- il : je m'aperçois à de graves symptômes qu'un aecès de lièvre cérébrale est inévitable... ne vous épouvantez pas des effets cruels qui vont se développer sous vos yeux. , du délire , des spasmes violents, des cris de douleur que causent de pareils accidents.
(1 Je voudi'ais qu'il me fût permis de ne pas quitter notre brave maréchal; mais vous entendez d'ici le canon d'Astorga, qui fait de nouvelles victimes et m'appelle dans leurs rangs !...
<i Au reste, sachant d'avance qu'il n'y avait aucun secours à espérer dans ce pays dévasté, où cette chaumière est la seule qui ait échappé à la ruine de toute la contrée , et prévoyant la situation où je trouverais le malade, j'ai fait préparer la mixture contenue dans cette fiole; là est son salut!... car, songez-y bien , si vous omettez d'en faire prendre une cuillerée toutes les heures au maréchal, son sang se glacera dans ses veines, et demain il aura cessé de vivre !
Le canon grondait de plus en plus dans la direction d'Astorga. Larrey s'élança sur son
cheval et courut au galop vers la ville assiégée.
Le jour baissait, et la campagne désolée prenait à chaque instant un aspect plus triste, à mesure que l'ombre descendait sur les plaines jonchées de ruines.
Le tonnerre roulait au loin. Quelques éclairs , perçant la nue, venaient donner aux monceaux de débris qui entouraient la chaumière une physionomie fantastique. De larges gouttes de pluie commençaient à tomber.
Le duc, étendu sur le pauvre grabat de cette masure, ressentait, avec l'extrême susceptibilité des natures souffrantes, les effets du fluide électrique dont l'atmosphère était chargée.
Chaque commotion de la foudre lui imprimait une secousse dangereuse; mais les yeux du moribond ne se détournaient pas un seul instant de son uniforme, déposé sur un escabeau, dans un des coins de la chaumière. On eût dit que son âme tout entière se concentrait dans les regards animés et fiévreux qu'il jetait sans cesse de ce côté.
— Baptiste... murmura-t.-il d'une voix
l'aiblc, et avec un cfTort où il semblait dépenser ce (|ni lui restait de vie ; (jiie t'a dit Larrey?... Dois-je mourir ici ?...
— M. le maréchal sera sauvé, répondit le valet de chambre, s'il veut [)rendrc exactement le breuvage que voici.
— Donne!... donne!... s'écria le duc en se soulevant sur son séant et tendant la main ; je boirais de l'eau de mer... j'avalerais du feu !... Je veux vivre... pour me venger!...
Baptiste ne comprit pas ; et le malade retomba sur sa couche, brisé, anéanti , par la douleur et l'excès de son émotion.
Un sommeil lourd , profond , presque léthargique, s'empara de ses sens, et le silence de la chaumière ne fut plus interrompu que par des gémissements sourds et étoulTés.
Baptiste venait de ranimer les charbons à demi éteints d'un brasero, et d'allumer une lampe grossière, dont le vent qui s'engouffrait par les ais mal joints de la porte menaçait à chaque instant d'éteindre la lumière, lorsque tout à coup il s'arrêta, surpris par un bruit inaccoutumé.
Le roulement d'une voiture se faisait cn- 1 ■ 20
tendre dans le lointain , et se rapprochait évidemment de la chaumière.
Le valet de chambre sortit et aperçut, à la lueur d'un éclair, une chaise de poste roulant avec précaution au milieu des arbres arrachés, des maisons détruites, et des vestiges du combat qui encombraient la route.
Cette chaise de poste s'avançait du côté de la maison et n'en fut bientôt plus qu'à quelques pas.
Alors elle s'arrêta.
Le postillon descendit de son cheval, ouvrit la voiture, et le valet de chambre vit une femme, envelop[)ée d'une mante épaisse, venir à lui.
— Vous ici... madame la duchesse?... dit Baptiste stupéfait en reconnaissant sa maîtresse.
— Où est le duc?... demanda madame d'A...; le Français, qui me sert de postillon, m'a certifié que le maréchal était dans une pauvre habitation perdue au milieu de cette vaste plaine, et qu'il pourrait m'y conduire.
— Il est là, répondit le valet de chambre en montrant la masure , et madame a bien fait de venir rejoindre monseigneur, car je le
trouve bien faible... et j'ai graiurpeur diin inallicur pour cette nuit !...
Eu ce moment l'orage éclata dans toute sa force ; un violent coup de tonnerre retentit, et la duchesse jeta un cri d'effroi, auquel répondit un cri de douleur dans l'intérieur de la chaumière.
La duchesse s'y précipita , suivie de Baptiste...
Le maréchal était sans connaissance.
Une sueur glacée coulait de son front livide, ses dents étaient serrées, ses yeux ouverts et fixes.
L'orage avait avancé l'accès redoutable prévu par l'habile chirurgien.
— Que faire?... s'écria la maréchale, dans le cœur de laquelle la pitié pour une telle souffrance effaçait tout autre sentiment.
— Lui donner toutes les heures une cuillerée de cette potion, répondit le valet, en indiquant la fiole; mais il vient d'en prendre une à l'instant, et dans trois quarts d'heure, seulement, il faudra renouveler la dose ; sa vie en dépend, m'a dit M. Larrey, le moindre retard le ferait mourir !
— C'est bien, reprit la duchesse en regar-
(Innt sa monlre et la déposant sur la tpbic lit" la chambre, je m'en charge. Allez dire au postillon de dételei' les chevaux et de m'attend re ; peut-être nous sera-t-il possible d'emmener demain le duc hors de cet affreux endroit.
Baptiste sortit.
Une pluie froide, qui tombait à grands (lots, avait changé l'atmosphère, et la porte qu'ouvrit le domestique en s'éloignant laissa pénétrer dans la cabane un courant d'air humide qui pénétra la jeune femme.
Elle s'entoura de sa mante, s'assit près du lit et attendit le moment d'administrer au moribond le salutaire breuvage.
Des rafales de vent soufflaient tumultueusement autour de la chaumière; l'ouragan semblait prêt à la renverser sous ses coups.
L'averse battait les murailles ; et Teau , qui clapotait contre les vitres, ajoutait encore par son bruit monotone à la tristesse de cette scène lugubre,
La duchesse éprouvait une indéfinissable épouvante. Épuisée par les fatigues d'un ra- |)i(le et pénible voyage, elle était dans cette disposition de corps et d'esprit où les liallu-
cijinlioiis les plus bizarres (ievicnncnt presque des réalités, où la frayeur se glisse dans l'âme la plus forte... où Ton ressent, tout éveillé, les terribles émotions des cauchemars du sommeil.
Ce fut donc sans comprendre d'abord , qu'elle entendit une voix sourde prononcer son nom presque à son oreille... et ce nom fut suivi d'une horrible malédiction...
— Misérable!... continua la voix; me tromper!... me trahir!... lâchement!... en mon absence !...
Et le duc, se dressant subitement, rejetant ses draps, comme un mort qui secouerait son suaire, se tourna vers sa femme, en attachant sur elle ses yeux hagards qui ne la voyaient pas.
La duchesse, saisie d'effroi, voulut fuir; mais les forces lui manquèrent, et elle retomba sur son siéii;e...
— Écoute, lui dit le duc en saisissant sa main, je sais tout!... Linfâme s'est donnée !... Donnée, entends-tu ?.., Elle m'a tout pris... sa foi , qui ne lui appartenait pas !... mon honneur, qui m'appartenait!... Sa foi! je n'en veux plus... c'est la foi d'une parjure,
dune femme perdue !... Mais mon honneur, je le vengerai!... Il y a du sang entre celle t'enime et moi... et ce sang, c'est le sien!... Je la tuerai!... Je suis son juge devant Dieu... je serai son bourreau devant les hommes !...
Et le duc , proférant un effroyable blasphème, prit le ciel à témoin de son serment.
Stéphanie se mourait.
Sa main délicate, pressée comme dans un élau de fer par la main nerveuse du maréch;d, éprouvait une douleur qui seuh3 l'empêchait de s'évanouir.
Bientôt les doigts du moribond se détendirent, ses yeux se fermèrent, le spasme était passé... et la duchesse fut libre.
Elle se leva, et sappuyant contre les murailles, elle gagnait en chancelant la porte de la chaumière, lorsqu'en passant près de la table où brûlait la lampe, ses yeux tombèrent à la fois sur la (iole qui renfermait le salut du maréchal , et sur la montre dont chaque heure était l'écueil de sa destinée!...
L"heure où le breuvage devait être pris venait de sonner.
Un combat violent s'engagea dans rame de rinlbrtunée duchesse.
Cet époux offensé, (|ui connaissait son crime, était !à, livré sans défense à celle dont il avait juré la mort...
Le laisser sans secours la sauvait !...
Lui rendre l'existence, c'était mourir !!!
La noble femme ne faiblit pas dans ce combat cruel ; et, par un mouvement de résignation sublime, elle saisit la fiole, Tapproclia du mourant et en versa (juelques gouttes entre ses lèvres serrées et pâles, où bientôt reparut le coloris de la vie... de la vie prête à Tabandonncr !...
Quelques instants de silence succédèrent à cette scène; ujais le drame n'était pas fini !... La duchesse devait en connaître la plus terrible péripétie.
Après avoir rempli le devoir sacré que son honneur lui traçait, après avoir retenu sur le bord de la tombe sou bourreau, comme il le disait lui-même, l'instinct si natux*el de la conservation se fil enlendrc à la malh(;ureuse duchesse...
Elle voulut fuir celte funèbre chambre et sélança vers la porte pour s'échapper; mais,
à ce moincnl elle se sentit saisie par sa robe et ramenée vers le mourant par une force irrésistible.
Le maréchal, flans les yeux duquel semblaient être revenues rintclligence et la raison, poussa un cri de surprise en reconnaissant sa femme près de lui...
— Stéphanie ici!... dit-il avec un rire ironique et féroce ; Stéphanie!... l'honnête et vertueuse Stéphanie!... l'épouse fidèle et sage!... (jui venait assister, sans doute, aux convulsions de mon agonie, pour s'en réjouir ensuite avec son amant!... Par l'enfer îajoutat-il d'une voix rauqtie et tremblante de fureur, ce spectacle-là lui man<|uera !.., Pour cette fois, nous changerons de rôles... ce ne sera pas moi, mais bien elle qui va mourir !...
— Monsieur, dit la duchesse tombant à genoux devant le lit, on vous trompe... écoutez-moi...
— Madame, répondit le duc, les paroles trompent souvent... mais j'ai mieux que des paroles... j'ai des écrits... des écrits que vous reconnaîtrez sans peine... des lettres qui vous ont fait sans doute verser de bien dou-
CCS larmes... car elles sont de la main de votre comjilice !
La duchesse se sentit perdue.
— Cloue depuis quinze jours sur ce grabat de tortures, continua le maréchal, on me croyait en délire toutes les fois que je demandais à mains jointes qu'on m'apportât cet uniforme dont on m'a dépouillé pour panser ma blessure; mais aujourd'hui j'aurai la force de le reprendre moi-même, car j*ai ma raison pour vous confondre, et mon bras pour vous punir !...
Ce fut alors une lutte cfTroyable , inouïe, entre les deux acteurs de ce sombre drame.
Le duc s'était précipité hors de sa couche, sanglant, presque nu, traînant après lui la duchesse qui se cramponnait à son bras pour l'empccher de gagner l'escabeau sur lequel étaient placés ses vêtements , et malgré les efforts de Stéphanie, il avançait à chaque instant d'un pas, vers ce but où tendaient sa rage et sa vengeance.
Rejetant enOn la duchesse loin de lui, par uï^ suprême mouvement de fureur, il atteignit l'habit, le déchira pour s'emparer plus vite des redoutables pa[)iers, s'en saisit enfin,
s'approcha de la lampe, cl poussant à leur vue un cri de rage, il s'écria :
— Par l'enfer ! les brigands ont dérobé mes lettres et m'ont laissé mes valeurs!...
Le paroxysme de la colère fut tel, dans cette nature épuisée par la violence de la fièvre et celle de ces émotions, qu'il retomba sur le plancher, sans connaissance et comme frappé de la foudre.
Hors d'elle-même , presque folle , la duchesse s'enfuit de la chaumière.
Peu d'instants après, la fraîcheur du sol sur lequel était étendu le maréchal ranima ses sens.
Jetant autour de lui des regards incertains et troublés, il se demanda si tout ce qui s'était passé n'était pas un rêve affreux... Mais la vue de son uniforme en lambeaux, les papiers épars qui l'entouraient, lui rendirent bientôt la conscience de la cruelle vérité.
Ses doigts, crispés, tenaient encore le fragment d'une lettre, déchirée par lefï'ort précipité des bandits, lorsqu'ils crurent lui arracher ses valeurs.
Le duc, l'approchant de ses yeux affaiblis, lut ces mots :
— K Place Beauveau, hôtel de Montaran... u Cent là seulement qu'on aurait la clef de li notre impènêtrahle mystère / •>
— Tout n'est pas perdu !... s'écria le maréchal.
A ce moment, on entendit une voiture s'éloigner rapidement de la chaumière.
Fm DU PREMIER VOLUME.