‹ Un mariage de prince (volume 2)Chapitre 6 sur 12 · I.IVOIJRIVE. I I^KIPlSlG · texte numérisé non relu

I.IVOIJRIVE. I I^KIPlSlG

MÈMl: MAISON. I J. P. MEI.INE.

îKne pvtcrf à hm.

Trois mois s'étaient écoulés depuis le mariage de mademoiselle de Montaran et du prince Odoart Metzerski , et depuis le jour de celte cérémonie, la jeune épouse n'avait plus entendu parler du prince, que le vieux Voromsoffassurait être reparti pour la Russie.

Blanche s'était facilement acclimatée à sa nouvelle fortune. Ce luxe , cette élégance

vu MARIAGE DE PRINCE. 2 1

s'hurmoniaieiit merveilleusemenl avec toiile sa personne.

Elle en jouissait bien peu pourtant , ne quittait son hôtel que pour faire de rares promenades en voilure avec sa mère et le chevalier et continuait tristement sa vie intime... sa vie déjeune fille, sous les lambris dorés de la princesse.

Guidée par les conseils de l'excellent M. de Saint-Laurent, elle employait une partie de ses immenses revenus en bonnes œuvres, que lui dépistait chaque jour le chevalier et dont ce noble cœur suivait les traces avec tant d'ardeur, qu'il s'appelait en riant le limier des charités de la princesse. C'était, se disaitil à lui-même, la petite expiation d'une bien grosse faute!

Et lorsqu'il voyait parfois la jeune femme témoigner son admiration pour quelquesunes des merveilles qui l'entouraient : Que deviendra-t-ellc , pensait-il aussitôt, lorsqu'elle saura ce que tout cela lui coûte?

Cette idée secrète occupait sans cesse le chevalier; il ne goûtait aucun des agréments de son existence actuelle, et s'il était heureux du bien-ctre qui entourait ses amies, un re-

grct venait bien vite gâter pour lui ces coui-ls instants de bonheur.

Des sentiments bien eontraires se partageaient aussi son ànie. Grâce aux soins constants et à rhabileté du médecin allemand, madame de Montaran éprouvait une amélioration sensible dans son état.

Les organes de Touïe et de la vue se dégageaient chaque jour davantage des corps étrangers qui en paralysaient les fonctions.

Déjà le docteur annonçait une guérison prochaine des yeux de la malade ; l'autre cure suivrait de près la première ; et le chevalier, tout en sympathisant avec les espérances de Blanche , redoutait l'instant où recouvrant toutes ses facultés, son anne lui demanderait compte de l'union de sa fille !

C'est qu'une mère est si clairvoyante!... C'est que rien ne lui échappe ! Douce et tendre Providence pour ceux qui lui doivent le jour!... La moins douée des qualités de Tintclligencc se trouve ingénieuse , forte et habile, dès qu'il s'agit de lintérct ou de l'avenir de ses enfants !

Que répondrait-il donc à cette femme sul)éricure , à celle mère d'une raison si cle-

vée, lorsque viendrait le jour où elle l'interrogerait sur les motifs de la subite opulence de Blanche, lorsqu'elle lui demanderait la cause d"uuc alliance aussi brillante qu'inespérée?...

Ce jour était prochain.

Le médecin avait déclaré que le nerf optique de la malade se détendrait subitement; que la révolution intérieure qui s'opérait graduellement, et depuis trois mois, dans l'organe de la vue, éclaterait tout à coup, et qu'enfin, d'un moment à l'autre, lu lumière se ferait pour la marquise.

Par une belle et chaude matinée de juillet. Blanche brodait assise près d'une des fenêtres de la chambre de sa mère, M. de Saint- Laurent lisait attentivement un article du journal de l'empire, et madame de Montaran paraissait endormie dans son vaste fauteuil.

Un léger cri , poussé derrière la jeune femme, lui fit relever la tète... Le chevalier, absorbé par sa lecture, n'entendit rien.

La marquise, les yeux tournés vers le ciel, semblait sortir d'un rêve, tandis que ses lèvres murmuraient les mots entrecoupés d'une fervente prière.

Le cœur do Blaiielic battit avec force ; l'expression bcatiqiic des traits de sa mère , ce regard si longtemps morne et glacé, maintenant |)lein de feu et de vie, était-ce le miracle promis par le docteur?... Lazare allait-il sortir du tombeau?... Taveugle allait-elle voir?...

Ce moment d'indécision dura peu...

Par cet admirable instinct de nature, par cet aimant magnétique de Tàme, qui attire l'amour vers l'amour... la mère devina la place qu'occupait sa fille, et se tournant vivement de son côté, leurs yeux se rencontrèrent, leurs bras s'ouvrirent, et Blanche se précipita sur son sein en s'écriant :

— Ma mère!... Manière!... Elle me voit!...

Et ses larmes, ses baisers, se confondirent dans un même transport.

M. de Saint-Laurent accourut... ses craintes du passé, ses terreurs de l'avenir, tout s'effaça devant ce spectacle touchant et solennel, et il baisa avec ivresse la main que lui tendit son amie.

Cette première émotion passée, la marquise promena ses yeux sur tout ce qui l'environnait, puis les referma subitement, comme si

UN :\i>kia(;l dk princl. '2 2

la clarté du jour était trop vive pour eux.

— Ma mère!... s'écria Blauche alarmée, ne serait-ce qu'un éclair de bonheur?... et ne m'aurait-elle vue un moment que pour ne plus me revoir?,..

Madame de Montaran se leva, les yeux toujours fermés, et, cherchant un appui contre chaque meuble, elle fit lentement le tour de la chambre , en palpant avec soin les murailles et tous les objets.

Ses traits exprimaient une surprise de plus en plus forte à chaque pas de cette étrange promenade...

Regardant alors tour h tour sa fille et le chevalier :

— Je croyais rêver, dit-elle; mais je suis éveillée... mais tout ce que je vois existe!... Je me retrouve ici, dans cet appartement, comme il y a vingt ans... comme dans mes plus beaux jours!...

Blanche avait tout deviné, et tandis que la noble dame achevait ses pérégrinations et ses découvertes, courant à un pupitre, elle traça quelques mots sur une large feuille de papier, puis s'agenouillant devant la marquise, ainsi que lange présentant les tables

de !a loi sainte à Moïse, elle déroula son écrit devant les yeux de son excellente mère.

Et celle-ci lut :

Je suis mariée !... riche, et princesse !. . .

Le regard de madame de Montaran s'anima, un sentiment de fierté maternelle le traversa; mais, faisant signe à Blanche de lui donner la plume, elle écrivit au bas du papier cette simple question, qui résumait toutes les pensées de son âme :

Et heureuse?...

Un fer aigu perça le cœur de Blanche ; elle fit un signe affirmatif à sa mère et s'enfuit pour cacher ses larmes.

C'est que la pauvre enfant était loin d'être heureuse !...

Avant qu'il fût question de mariage pour elle, ses années s'étaient écoulées dans une ignorance complète des plus douces jouissances de la vie.

Le mot de mariage, inséparable pour une jeune fille de ceux d'amour et de bonheur, était venu porter le trouble dans cette âme candide et naguère si calme !

Mais bientôt les conditions bizarres de son union , en la dépouillant de tout charme et

de tonte espérance de félicité, n'avaient plus laissé dans l'esprit de Blanche que découragement et terreur.

C'est dans de pareilles dispositions qu'elh; avait attendu le jour de son hymen ; mais la vue du prince, sa physionomie noble et douce, sa voix sympathique et tendre, cette délicatesse exquise de formes et de langage avec elle et sa mère, ses procédés, ses touchantes attentions, ses égards, ses soins, sa magnifique générosité, tout avait fait naître au cœur de la princesse un sentiment indéfinissable pour elle, de tristesse, de regrets, de charme et d'amertume, que le souvenir dOdoart augmentait chaque jour, et qui n'était autre chose que de l'amour!...

Un amour d'autant |)lus dangereux pour la jeune abandonnée, que ne s'en défiant pas, que l'ignorant même, elle se livrait à toutes ses sensations sans chercher à les combattre ou à les vaincre.

Pas un détail de son entrevue avec Odoart qui ne fût présent à sa mémoire, pas une parole du prince (|ui ne retentît à son oreille !... Cet homme, après avoir traversé sa vie comme l'insaisissable fantôme d'un rêve, lui ap[)a-

raissait sans cesse, évoqué par tous les objets dont son goût délicat l'avait environnée.

Blanche aimait enfin de ce premier amour de vierge, si beau, si doux, si pur, qu'il semble émane de Dieu même !

Cette chambre délicieuse , où tout appelait le bonheur, ne retentissait que de tristes souvenirs, et n'était témoin que de larmes amères... Et la pauvre (leur, qui devait s'épanouir chaque jour plus belle sous les regards brûlants d"un époux, se fanait et mourait oubliée, à l'ombre de la solitude et de l'abandon...

Blanche, trop fière pour laisser paraître le chagrin profond qui la dévorait, affectait visà-vis du chevalier une résignation qui trompait et rassurait son vieil ami.

Il la croyait indifférente, car il ne comprenait plus les symptômes de la passion !

Les théories du cœur s'oublient si vile , ([uand on ne se livre plus à la pratique... aussi la jeune femme, sûre de n'être pas devinée, em|)loyait-elle, comme tous les amoureux, sa finesse à ramener la conversatioii sur son unique pensée.

Elle forçait, par mille détours ingénieux . 2 2.

le bon chevalier à lui parler du prince; mais la froideur de M. de Sainl-Laurent était si marquée sur ce chapitre, ses réflexions à l'endroit d'Odoart dénotaient tant de mauvaise humeur et de prévention, que l'intéressante affligée finit par renoncer à ce cher joujou de son âme souffrante.

Trois mois s'écoulèrent ainsi.

Blanche, dévorant ses pleurs, passant des nuits sans sommeil, dépérissait tous les jours sous les étreintes de cette fatale passion.

La prière, ce refuge des âmes pieuses, ne lui apportait plus le calme, et, après avoir désespéré du bonheur, elle n'espérait même plus en celui qui console des souffrances de ce monde !

La semaine sainte allait finir, et la princesse n'avait pas été s'agenouiller une seule fois au pied des autels.

Le vendredi de cette religieuse semaine, elle voulut accomplir un des devoirs de sa vie déjeune fille, et demanda sa voiture pour se rendre à l'église; mais son cœui' découragé sentait qu'une foi bien plus ardente que la foi céleste l'absorberait , même dans le temple du Soigneur... lorsqu'une idée su-

bitc vint rilUiminer d'une bien douce joie. Allons prier pour lui, dit-elle, mais dans le saint lieu où Dieu nous a bénis... là seulement je retrouverai du courage et de la ferveur !

Quelques instants après, elle entrait dans l'église Sainte-Élisabelb.

Le jour commençait à baisser; ses derniers rayons tombaient des hautes fenêtres du temple sur les fidèles prosternés.

Quelques cierges, pieux ex-voto, brûlaient dans les parties sombres de la nef; un silence imposant régnait de toutes parts, et l'autel, dépouillé de ses ornements sacrés, témoignait ainsi du deuil de la chrétienté, pleurant la mort du Dieu fait liomme.

Blanche alla se prosterner dans cette chapelle qui lui rappelait son premier et son dernier instant de joie...

Abîmée dans ses pensées, elle se transportait à ce moment solennel où, sa main dans la main du prince, elle jurait d'aimer toujours celui qui ne devait jamais l'aimer!... Elle croyait le revoir, le sentir près d'elle, et la voix si douce d'Odoarl retentissait encore à son oreille...

— If) —

A ce souvenir, ses yeux se mouillèrent de larmes; un soupir douloureux s'échappa de sa poitrine oppressée...

Mais, soit illusion, soit réalité, il lui sembla qu'un autre soupir répondait au sien...

Saisie d'une indicible terreur qu'augmentait encore Tobscuiité qui Tenvironnait, elle se leva toute tremblante, jetant furtivement les yeux du côté où elle avait cru entendre un écho à sa douleur, et, à la faible lueur d'une lampe qui répandait sa pâle clarté dans la chapelle, elle vit près d'elle un homme qui priait et pleurait...

Elle allait s'éloigner... lorsque cet homme lui dit d'une voix pénétrante et triste :

— Puisque Dieu réunit dans les vœux qu'ils lui adressent ceux dont il a joint les destinées sur la terre, ne renoncez pas encore à cette sainte communion de prières et laissez nos deux âmes mêler leurs pensées devant lui...

Bhuuhe avait reconnu le prince Metzerski, et, retombant sur sa chaise, sans force et sans voix, elle se sentit défaillir et perdit connaissance.

Le prince la reçut dans ses bras.

Éciirtant rnpidemeiit le voile (iiii cacliait ses traits, il la regarda pendant quelques instants, comme fasciné par la beauté de cette angéli(pie figure et oubliant Tétat de Rlanelie dans cette involontaire admiration.

Rappelé bientôt à lui-même par l'effrayante pâleur de la jeune femme, il l'assit avec les plus affectueuses précautions, s'agenouilla devant elle et lui (it respirer un flacon de sels qui ramenèrent la vie dans ses traits décolorés.

Blanche, en rouvrant les yeux, rencontra ceux d'Odoart attachés sur les siens avec l'expression de la plus tendre inquiétude.

L'église était presque déserte. Le groupe charmant, perdu dans l'ombre , échappait à la vue des rares fidèles qui j)riaient encore, et n'avait que le ciel pour témoin de ses violentes agitations.

— Vous sentez-vous mieux?... dit Odoart à Blanche, en approchant ses lèvres de l'oreille de la jeune princesse pour que le son étouffé de sa voix ne troublât point le sileisce du temple.

— Mieux... ré|)on(lit Blanche ; je ne me suis jamais trouvée si bien!...

Et, comme épouvantée de eet aveu de son âme, elle se détourna pour cacher sa vive rougeur.

— Je n'ose croire, reprit Odoart, qu'une même pensée nous ait conduits tous deux dans le mémo lieu ; mais jes|)érais trouver ici du bonheur , et mes pressentiments , ajouta-t-il en prenant la main de sa jeune épouse, ne m"ont pas trompé !

L'âme de Blanche suffoquait. Cette entrevue si désirée, le sort la lui présentait enfin!... Elle revoyait celui qu'elle adorait, celui à qui elle appartenait devant Dieu et devant les hommes !... Elle allait savoir le secret de son éloignement et de son silence ! . . .

Appelant à son aide son amour et sa douleur, elle voulait parler, lui dire de reprendre ses dons, sa fortune, son titre, ou de venir les partager avec elle...

Odoart à ses genoux semblait l'interroger par les plus tendres regards , lorsqu'une femme... une ombre plutôt, enveloppée de longs voiles noirs , passant légèrement près du prince, le toucha de la main, lui montra la porte de Tcglise, et disparut.

Odoart, surpris et comme dominé par un

irrésistible pouvoir, allait fuir sur les pas de cette sombre apparition , quand Blanche , s'apercevant de son mouvement et sentant qu'elle allait le perdre encore, se laissa tomber à ses pieds, et, ne pouvant trouver une parole pour rendre son désespoir, joignit les mains devant lui, dans une muette et déchirante prière.

Le prince la releva vivement, la prit dans ses bras, et l'y pressant avec passion :

— Blanche, lui dit-il, Je t'aime!...

Et il la quitta.

La vie était changée pour la jeune épouse. Chagrin, regrets, terreur de l'avenir, tout s'était évanoui par la magie d'un mot !

C'est que ce seul mot remplissait le cœur de Blanche... c'est qu'il en avait ému toutes les fibres ! C'est qu'il avait métamorphosé tout son être !

Blanche était aimée, Blanche n'aimait plus seule!... Que lui importait de souffrir maintenant? Ils souffriraient à deux, puisqu'il lui avait dit : Je t'aime!... et que pourtant il avait dû la fuir.

Désolée en entrant dans le temple divin, elle en sortit pleine d'espérance ; et , de re-

tour près de la mnrquiscelle la serra sur sou creiir avec un transport d'ivresse qui semblait répondre à la question tracée par madame de Montaran :

u Ne craignez plus rien pour moi, ma mère, je sniii heureuse ! »

Le lendemain de ce jour, Blanche était appuyée sur le balcon de sa chambre , d'où sa vue distraite |)i!rcourail les jardins de Ihôtel.

Tout à coup elle fut tirée de ses pensées par un éclat de rire frais et joyeux, de ce bon rire d'enfant qui met la joie dans les familles et dont tous les âges envient l'insouciance et la gaieté.

Au milieu d'un petit bosquet dont Tombrage épais faisait une retraite contre les feux du jour, deux beaux enfants , de trois ans au plus, un garçon et une fille, assis sur le gazon, se tenant embrassés, entrelacés comme deux anges du Corrège, paraissaient fort occupés de la composition d'un bouquet de marguerites des prés, que leurs petites mains cueillaient et rassemblaient avec un louchant accord.

Blanche, étonnée de ce gracieux tableau,

mais gênée piir le fcuilhige, voulut voir de près ces deux cliarmantes figures.

Elle descendit rapidement au jardin , et craignant de déranger ses innocents visiteurs par un apparition trop brusque, elle se glissa sous une allée couverte, afin de s'approcher, sans être vue, des deux jolies créatures ([u'elle n'avait fait qu'entrevoir.

Cachée par une touffe de roses sauvages , Blanche admirait de|)uis quelques minutes les jeux des deux enfants et les douces caresses qu'ils se prodiguaient, lorsqu'un rayon de soleil venant à éclairer le vis.:ge du jeune garçon, elle éprouva la plus vive émotion et ne put retenir un cri de surprise en reconnaissant dans ses traits les traits frappants du prince, dont cet enfant paraissait être la \ivante miniature.

HuDtlûtion.

Au cri que jela In princesse, les deux enfants accoururent.

Blanche saisit le [)etit garçon, l'enleva de terre , l'approcha de sa figure , sur laquelle il appuya ses lèvres, croyant qu'on lui demandait cette caresse , tandis que la jeune femme, après l'avoir regardé pendant quel-

qucs instants avec un trouble croissant, svcriait : « C'est lui !... c'est bien lui !... Voilà ses traits, ses yeux, ses cheveux blonds bouclés... on croirail le voir!... )> Et cette fois, dans un transport qu'elle ne put retenir, ce fut elle qui embrassa Tenfant.

A ce moment parut une femme de trente ans environ, qu"à ses manières et à sa tournure un peu roide il était facile de reconnaître pour une Anglaise.

— Pardon, madame, dit cette femme à Blanche avec un accent très-prononcé, j'ai l'honneur d'être locataire de Votre Altesse depuis six mois; j'habite le pavillon qui dépend de cet hôtel, avec ces deux enfants, mon neveu et ma nièce... depuis longtemps ils me tourmentent pour venir visiter ce beau jardin qu'ils aperçoivent de nos fenêtres, et cédant enfin à leur désir, j'ai fait demander à votre intendant la permission de les y conduire... mais je m'éloigne, en priant madame d'excuser la liberté que j'ai prise.

Blanche écoutait à peine ; les yeux attachés sur le petit garçon, elle oubliait tout, en découvrant à chaque instant de nouveaux

points (le rosscmblnnce avec cfliii dont l'image était gravée dans son cœur.

— Ces enfants sont de votre famille? ditelle à celle (jui lui jjarlait,

— Ce sont deux orphelins, répondit l'Anglaise, que j'ai adoptés à la mort de mon pauvre frère, et que j'élève de mon mieux en France, où la vie est plus douce et moins dispendieuse qu'en Angleterre...

Et, saluant la princesse, elle allait se retirer, lorsque les deux petits êtres, avec cet instinct de l'enfance qui lui fait deviner ceux (jui l'aiment et la protègent, enlacèrent Blanche dans leurs bras, décidés à ne quitter ni elle, ni le beau jardin.

— Restez, madame... dit celle-ci à l'étrangère ; cette demeure est bien solitaire... tro|) solitaire !... ajouta-t-elle avec un soupir; et la présence de ces enfants lui donnera de la vie et de la gaieté.

Puis, écartant les cheveux blonds du garçon , elle baisa de nouveau son joli front d'ivoire et fit quelques pas pour s'éloigner, afin de ne pas gêner par sa présence les joyeux ébats de ses nouveaux hôtes; mais la petite fille, courant après elle, saisit sa robe,

et tondnnt sa joue fraîche cl rose, lui dit d'un petit air de reproche adorahle :

— Et moi?

Blanche s'aperçut de sa prédilection et en fut presque honteuse. Prenant dans ses mains la tète de Mcry , comme son frère la nommait, elle l'embrassa tout aussi fort, sinon , peut-être aussi tendrement que celui-ci.

Ce jeu bizarre de la nature , ce hasard étrange, qui remettait sous ses yeux »m abrégé délicat, une sorte de contre-épreuve de celui qu'elle aimait, remplirent l'àme de Blanche d'hésitation et de bonheur.

Chaque matin, elle attendait avec une vive impatience le moment de revoir ses pensionnaires; et lorsque leurs cris de joie les lui annonçaient, elle volait à leur rencontre, s'unissant à leurs jeux, excitant leur douce jalousie lorsqu'elle ne partageait pas également entre eux ses caresses.

Leur tante, bien sûre des soins et de la surveillance de la princesse, les lui envoyait tous les jours et se dispensait souvent de paraître au jardin , à la grande satisfaction de Blanche, (pii n'éprouvait pour cette femuK' qu'une fort médiocre sympathie.

Plusieurs fois elle avait essayé de la questionner sur cette singulière ressemblance, de jour en jour plus sensible pour elle ; mais l'étrangère comprenait difficilement le français et paraissait ensuite tellement sur[)rise des demandes qui lui étaient faites, que Blanche cessa de lui en adresser.

Chacun dans l'hôtel aimait et gâtait les petits voisins , exce[)té M. de Saint-Laurent pourtant, qui parut fort mécontent en les voyant, et fit tous ses efforts pour en éloigner Blanche, donnant pour raison qu'il ne pouvait souffrir les enfanls, et que leurs jeux, leur bruit, troubleraient la maison.

Blanche, par égard pour le chevalier, relégua les deux orphelins dans le jardin; mais ils n'en devinrent pas moins un sujet constant d'occupation pour la pauvre délaissée.

Ses préférences étaient bien un peu pour Edgar, on nommait ainsi le garçon; mais lorsque, tenant la jolie tête de Méry, elle jouait avec ses longs cheveux bruns, lorsqu'elle admirait ses yeux si purs, il lui semblait retrouver encore dans cet ensenible gracieux comme un vague souvenir d"0(loarl.

Se concenJrant alors dans ses pensées, les

yeux fermrs . pour que rien ne fît cvnnom'r l'ombre aimcc qui lui apparaissait, elle restait ainsi de longues heures assise, repassant dans son cœur la courte histoire de son éphémère bonheur, et trouvant toujours pour consolation à ses regrets et à ses douleurs ces mots si chers qu'elle n'avait entendus qu'une fois :

(( Blanche, je t'aime ! ! »

Puis, deux baisers des enfants qui jouaient |)rès d'elle venaient rafraîchir ses joues brûlantes et son extase finissait par celte douce réalité.

Ce fut au milieu d'une de ses niélancoli- (jues rêveries que le chevalier vint lui annoncer un jour la visite du comte Voromsoff.

— Que diable peut-il nous vouloir?...

disait M. de Saint- Laurent en ramenant nianche du jardin à l'hôtel; je croyais, je comptais même que nons étions débarrassés pour toujours des politesses du vieux Moscovite, et sa présence ne m'annonce rien de bon!

— Et })ourquoi cela, mon cher papa?...

répondait Blanche en lui donnant, pour le calmer, ce titre qu'il aimait tant autrefois; je reverrai M. de Voromsoff avec plaisir...

et d'ailleurs, conliniin-t-clle en roiigissaiil, peut-être nous a|)j)orte-t-iI des nouvelles... de lui !

— Du prince... de ton semblant d'cponx?... reprit le clievalier avec une colère croissante; je ne puis comprendre que tu y songes encore... et je le croyais plus de résolution et de fierté !

— J"ai promis de l'aimer... répondit Blanche ; et, ajouta-t-elle en souriant, une honnête femme n'a que sa parole.

— Quant à lui, dit M. de Saint-Laurent, il tient fidèlement la sienne... il avait annoncé qu'il ne te reverrait pas et n'a point reparu depuis votre mariage.

— Vous croyez?... fit malignement Blanche qui n'avait rien raconté de son entrevue au chevalier, tant elle redoutait son antipathie pour Odoart.

— Comment ! si je crois?... Mais à moins qu'il ne te fasse des visites mystérieuses , sous la forme d'un gnome ou d'un sylphe, je pense que tu ne las pas aperçu plus que nous?

Blanche ne répondit rien , car elle avait horreur du mensonge et manquait de cou-

rage pour exposer le prince aux sarcasmes de son vieil ami.

Heureusement on arrivait au salon.

— Madame, dit Voromsoff, je viens vous trouver en ambassadeur; je suis charge pour vous d'un message de Son Excelieuce.

Blanche sentit son cœur tressaillir de joie à ces paroles.

^ Son Excellence , reprit le chevalier à qui le comte ne s'adressait pas le moins du monde, mais qui était charmé de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu'un, Son Excellence a daigné se rappeler, en Russie, qu'elle était mariée en France?... C'est véritablement bien aimable à elle !

— Son Excellence ne peut oublier, dans aucun pays, répondit Voromsoff de Fair le plus galant, la charmante épouse qu'il a choisie... mais son souvenir n'a pas eu tant de chemin à faire., le prince est à Paris.

— On ne se douterait guère , continua le chevalier qui voulait à toute force tirer sur l'ennemi , cpic la même ville renfermât un couple aussi bien assorti, à en juger par les assiduités du mari |)rcs de sa femme !

— Monsieur, dit Voromsoff, je regrette

que vous me forciez à vous rappeler les difléreutcs clauses du contrat de mariage de monseigneur et de madame la princesse ; mais, si vous daignez les relire de nouveau...

— C'est bien, monsieur, c'est bien... répondit vivement M. de Saint -Laurent que cette riposte suffoqua , et qui , sous le prétexte assez maladroit d'un éternument qui n'arriva pas, se détourna pour cacher son trouble; il ne s'agit pas ici de contrat, mais de message... et nous attendons le vôtre.

— Ce n'est pas ma faute, fit malignement le petit vieillard, si le mien n'est pas encore rempli, mais la conversation de M. le chevalier a tant de charmes , qu'il est bien difficile de ne pas s'écarter de son but en l'écoutant...

— Madame, continua-t-il en se retournant vers Blanche qu'une seule pensée captivait , l'espoir de revoir le prince, Son Excellence vous prie de lui accorder une grâce à laquelle elle attache le plus haut prix.

— Une grâce?... dit Blanche de plus en plus agitée.

— Dans toute autre position que la vôtre,

reprit VoromsofT, ce ne serait qu'un [)liiisir et l'oecasion d'exciter une admiration générale... car il s'agit d'une fête brillante à laquelle monseigneur vous supplie de vouloir bien assister.

— Une l'ète?... s'écria la jeune femme stupéfaite.

— Le prince donne une fête?... reprit Fincorrigible chevalier avec un sourire plein de fiel. Est-ce pour célébrer enfin ses heureuses noces avec mademoiselle de Monlaran ?

— Le prince ne donne pas de fête, monsieur ; mais il doit assister à celle que M. le comte Frochot, préfet de la Seine, offre à la capitale, dans les salons de l'hôtel de ville, en Ihonneur du baptême de S. M. le roi de Rome.

— Le prince y sera?... dit Blanche avec un mouvement de joie involontaire.

— Il espère, répondit Voromsoff, avoir l'honneur d'y rencontrer madame la princesse. S. E. l'ambassadeur de Russie , M. le prince Kourakin, doit s'y trouver, et comme il s'étonne (pi'un sujet, qu'un parent de S. M. lempereur de Russie, ne lui ait pas en-

corc fait connaître sa jeune et belle épouse, monseigneur désire profiter de cette occasion pour la lui présenter!...

— Très-bien, monsieur, reprit le clievalier, c'est une affaire de pure diplomatie, une question déticjuetle, à traiter de puissance à puissance.

— C'est plus que cela, monsieur, répondit sévèrement le comte, et vous savez, mieux que personne , de quels graves intérêts il s"agit.

Le chevalier se tut encore une fois.

— Que répondrai-je au prince? demanda Voromsoff à Blanche.

— J"irai , monsieur, répondit-elle avec simplicité, puisque monseigneur le désire.

— Dans trois jours, dit le comte en se retirant, j'aurai Thonneur de venir chercher Votre Altesse , si elle daigne m'accorder la faveur de lui servir de chevalier.

— Tu iras à cette fêle, mon enfant, continua M. de Saint-Laurent après le départ de Voromsoff, et tu iras seule, sans ton é|)oux?... au bras d"un étranger?... Par le ciel ! est-ce ainsi que la fille des Montaran devait faire sa première entrée dans le

inonde?... Et c'est moi qui suis cause de celte nouvelle humiliation !... Je suis sûr que de là-haut ton noble père me maudit pour avoir fait cet indigne mariage !...

Et courbant son front à cette pensée, le bon chevalier parut en proie à la plus déchirante émotion.

— 3Ion ami, répondit Blanche en prenant la main du vieillard, le comte est un homme honorable, l'ami de mon mari, et je ne pense pas qu'il y ait rien d'inconvenant à m'en faire accompagner dans cette occasion... Et puis, ajouta-t-elle entraînée par un irrésistible besoin d'épancher son cœur, et appuyant sa tète sur l'épaule du chevalier pour dissimuler sa rougeur, il m'en coûte trop d'avoir un secret pour vous... je l'aime !... Je l'aime de toutes les forces de mon âme , celui que vous accusez sans cesse, et à qui vous regrettez de mavoir unie !...

Et elle lui raconta la scène de l'église Sainte-Elisabeth.

Ainsi qu'un confesseur indulgent et bon , M. de Saint-Laurent entendit les aveux de celle qu'il appelait sa fille, et l'embrassant avec tendresse, il lui dit :

— Dieu doit sa protection à tant de souffrances, à tant d'amour, mon enfant !... Lui seul peut réparer les fautes les plus irréparables... confions-nous donc à Dieu !

Le lendemain de ce jour, des marchands de toutes sortes arrivèrent à Ihôtel de la princesse, charges de présents, toujours envoyés par la main magnifique du prince.

Mais, cette l'ois, il n'en fut pas de ces dons brillants comme de ceux du mariage. Blanche regarda les soyeuses étoffes, les examina, les palpa, les discuta, fit une importante affaire du choix de sa toilette.

Toute simple et candide qu'était la jeune épouse, un secret pressentiment lui disait qu'il s'agissait pour elle d'une bataille décisive; qu'il fallait vaincre le mauvais sort qui la séparait dOdoart, briser les chaînes invisibles qui le retenaient loin d'elle et le ramener à ses pieds. Blanche se sentit femme; elle voulut être belle; elle voulut plaire et triompher.

Madame de Montaran, surprise du mouvement inaccoutumé de l'hôtel , en avait reçu l'explication dans quelques mots tracés par la main de sa fille.

— nfi —

Elle apprit (iiril s'agissait d'um; fête où devait se rendre la jeune mariée ; et la mère, la bonne mère, ce jour là, voulut parer ellemême sa fdle.

L'un des premiers soins de la marquise, en apprenant l'union de Blanche , avait été de demander à connaître son époux; mais le chevalier, qui redoutait de plus en plus une explication positive, l'avait encore éludée, en écrivant sommairement à son amie que le prince s'était vu forcé de faire un long et lointain voyage aussitôt après son mariage. Au reste, ajoutait-il par manière de postscriptum, et mettant comme le disait madame de Staël toute sa pensée dans la dernière ligne de sa lettre, « au reste, il sera toujours bien temps de vous expliquer ce qui s'est passé, lorsque vous pourrez nous entendre. »

Ce fut donc la marquise elle-même qui choisit le costume de sa fille, avec cette intelligence d'auteur qui met en relief tous les détails brillants de son ouvrage et en fait valoir toutes les perfections.

Rien de plus éblouissant, et en même temps de meilleur goût que la ravissante toi-

lette de la princesse Mctzcrski pour la fêle de l'hôlel de ville.

Sa robe, d'une dentelle lamée d'argent, était ornée de plusieurs nœuds de diamants, semés sur le devant de la jupe comme les étoiles dans la voie lactée. Un diadème de pierreries couronnait son beau front dont il semblait Tornement naturel , tant ce front était empreint de noblesse et de majesté.

Un manteau de cour, s'ajnstant à la taille malheureusement un peu haute, selon la mode exagérée de cette époque, ajoutait encore à la royale élégance de cette belle personne.

Le comte Voronisoff, en la voyant, fut stupéfait de tant de charmes.

C'était bien là le véritable type de la grande dame ; et tout prince qu'était le prince Metzerski, la dignité russe devait s'éclipser devant la noble et imposante tournure de la simple fille de qualité française.

Le comte Voromsoff le sentit; et malgré son habitude du monde et sa vieille rouerie de courtisan, ce fut avec une sorte d'embarras qu'il s'apprêta à remplir le rôle du chaperon de la jeune princesse.

Ils partirent pour l'iiôtel de ville.

Les abords de la plaee de Grève, les quais, les rues voisines, tout était encombré d"une foule immense que la voiture de la princesse mit plusieurs beures à traverser , pour arriver jusqu'au perron de l'hôtel.

Lorsque les curieux amoneelés virent descendre Blanche de sa voiture , il se fit dans leurs rangs une telle rumeur d'admii'ation, que la princesse, confuse, rougit excessivement et s'empressa de se soustraire à cette ovation populaire en se précipitant dans le vestibule, où le comte eut toutes les peines du monde à la suivre.

— C'est la princesse Borgbèse ! disait un des badauds.

— Non, répondait un autre, c'est la bonne reine Hortense !

— Vous n'y êtes pas , reprenait un troisième, c'est l'impératrice de Russie, venue incognito pour assister à la fête de notre préfet; et le vieux qui la suit, je l'ai reconnu, c'est 31. dcTalleyrand, un malin, qui mène l'empereur p.ir le bout du nez.

L'orateur n'avait pas fini sa phrase, peu orthodoxe par le tenq)s d'enthousiasme im-

|)éri;il (|iii courait, qu'un poing vigoureux sappcsantit sur son chapeau, ce qui enferma la lète de riniprudenl conteur comme dans un tuyau de cheminée, et une voix formidable lui dit ces mots :

— On ne mène l'empereur ni par le nez, ni par autre chose, entendez-vous, jacobin que vous êtes !... et, comme le plus malin, c'est lui qui mène les autres !

Tandis qu'une discussion semée d'arguments plus ou moins frappants s'engageait au dehors, Blanche et le comte Voromsoff pénétraient dans les appartements où se donnait la fête.

A peine furent-ils entrés, que le murmure d'étonneuient qui avait commencé sur la place sembla se propager dans les salons de l'hôtel.

Partout on se montrait avec transport la belle jeune femme. Une haie de curieux se formait sur son passage, et ce fut au niilieu de cette avenue improvisée que Blanche et Voromsoff entrèrent dans la salie de réception où se tenaient le préfet et les grands dignitaires de l'empire.

Tout à coup, un jeune homme vêtu d'un

magnifique uniforme, couvert d'ordres étrangers el i'riinçais, courut au-devant de Blanche, lui })rit la main et la conduisit, ou plutôt l'entraîna devant un homme de petite taille, assez replet, et portant l'habit de général.

— Sire, dit-il à Napoléon, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté madame la princesse Metzerski !

6canîinlf.

La fêle donnée par la ville de Paris, à Toccasion du baptême de riiérilier de l'empereur, n'était pas une l'ète dont les invités , comme ceux du bal de la reine Hortense, eussent été passés au tamis de l'étiquette et de la distinction.

Là, tous les rangs confondus formaient un immense pêle-mêle, une brillante cohue où

se rcnconlrnienl les sommités de hi ville dans Ions les rangs et dans tontes les professions, depnis les sénateurs et les maréchaux de Tempire, jusqu'aux marchands de Paris, dont les épouses, heureuses et fières déjouer une fois dans leur vie à la daine de cour, étalaient un luxe de toilettes, de parures, et surtout de bijoux, d'un goût souvent fort équivoque, mais pour la plupart d'une trèsgrande valeur.

C'était pour ces rares occasions où Napoléon se trouvait en rapport avec la bourgeoisie de Paris, qu'il gardait le plus de charme et d'amabilité, qu'il dépensait le |)lus de ces mots heureux dont nous avons tous gardé la mémoire, qu'il développait enfin toutes ses qualités les plus séductrices.

Parlant à chacun de ce qui pouvait l'inléresser, s'inforniant avec bonté du progrès de tel ou tel commerce, des besoins de telle ou telle industrie, entrant même dans la vie privée de certains chefs de famille, il laissait tcms ceux à qui leur bonne étoile l'adressait, ravis, transpoitésd'en avoir obtenu quelques bienveillantes paroles, et certains de sa puissante et paternelle protection.

C'était donc pour toute la bourgeoisie de Paris une fêle de bonheur et d'enthousiasme, que celle où l'on célébrait la naissance d'un enfant dont la France entourait le berceau de tout son amour.

L'empereur avait ordonné que les invitations du préfet fussent nombreuses et largemont répandues dans la capitale.

On avait augmenté les appartements déjà très-vastes de riiôtel de ville, en construisant une salle de bal immense dans une des cours intérieures qui se trouvait de plainpied avec le principal salon, et l'on avait pu satisfaire par ce moyen au désir qu'éprmivait une partie de la population d'assister à cette splendide solennité.

L'une de nos anciennes connaissances , M. Anatole Simonet, devenu premier clerc de M. Bonami, son patron, n'avait pas été des derniers à se mettre en campagne pour obtenir Téclatante faveur de paraître à ce bal.

Un pareil honneur devait le placer si haut dans l'estime de MM. les clercs de son étude, et il considérait cet événement comme si glorieux pour son existence entière, que cette idée fixe ne le quittait ni jour ni nuit...

Sa tante, confidente de sa peine secrète et craignant que le bel Anatole ne pût supporter un échec dans ses orgueilleuses espérances , tremblant qu'il n'en n'eût peut-être le spleen ou la jaunisse, sa tante, devenue son alliée dans celte circonstance, et employant habilement ses plus hautes protections, courut chez une danseuse de rOj)éra , qti'clle couronnait de fleurs dans tous les ballets nouveaux, mais dont la mémoire, en fait de payements , était pour le moins aussi légère que les jambes , et faisant bon marché des guirlandes fournies à Flore, ou des bouquets à Vénus, elle obtint, par le crédit dont jouissait l'artiste auprès d'un vieux général de la garde, l'invitation si ardemment désirée par son bouillant et superbe neveu.

Ce fut ainsi que M. Anatole Simonet, premier clerc de M. Bonami , obtint l'honneur de passer la soirée avec S. M. l'empereur Napoléon , roi d'Italie et protecteur de la confédération du Uhin.

Anatole n'est pas le seul personnage de cette histoire que nous devons retrouver à l'hôtel de \ille.

Un homme d'un âge mûr , dont les traits

portaient l'eiripreinte de longues souffrances, décoré du grand cordon de la Légion d'honneur, revêtu des insignes les plus élevés de l'armée, excitait l'attention et la curiosité générales. C'est que cet lionuiie joignait à la plus haute réputation militaire l'attrait d'une circonstance qui avait fixé sur lui l'intérêt du pays.

Cet homme, à la suite d'une grande victoire, avait été compté au nombre des victimes du combat. Paris l'avait cru mort , sur la foi d'un imprudent bulletin, et c'était avec bonheur que tous les amis de la gloire française revoyaient le maréchal d'A... au bal du préfet de la Seine.

Le duc, après trois mois de convalescence, fut ramené dans la capitale ; mais pendant ces trois mois, il avait profondément réfléchi sur les cruels événements passés en Espagne, sur les révélations qui lui avaient été faites et dont les preuves n'étaient plus dans ses mains.

Concevant dès lors un projet terrible, mais que le temps seul pouvait réaliser, il s'était armé d'une résolution puissante, inébranlable, telle que pouvait la prendre et la tenir

.E IIK l-RINCK.

une âme aussi énergique que la sienne... Il s'était juré de garder pour lui seul les tourments qui le dévoraient, de n'en rien laisser paraître désormais, surtout aux yeux de la duchesse.

Il avait appliqué sur son visage courroucé un masque d'indifférence et de placidité , qu'il ne devait quitter qu'au jour de la vengeance, et ce jour, il l'attendait dans l'ombre, patiemment, comme le tigre guette sa proie, en étouffant les sourds rugissements de sa rage...

Ses lettres avaient presque rassuré la duchesse... il lui parlait de sa maladie... de la scène d'Astorga, comme d'un songe affreux qu'il avait fait dans un accès de fièvre chaude, où, la voyant près de lui, dans son délire, saisi d'une horrible jalousie, il s'était cru trahi par elle... et se rappelait, disait-il, d'avoir poussé l'égarement jusqu'à chercher en sa présence les preuves de son déshonneur, pour le lui faire expier de ses mains.

Baptiste, son valet de chambre de confiance, avait reçu l'ordre de ne jamais convenir avec lui de la visite de la maréchale en Espagne, et celle-ci paya plus tard le valet,

de son côte, pour qu'il ne révélât jamais au (lue son lurlif voyage.

De retour depuis quelques jours, le maréchal avait continué près de sa femme le rôle commencé dans ses lettres; et tandis qu'il montrait une tranquillité d'esprit bien éloignée de son cœur, chaque jour, chaque heure, réunissant les indices, groupant dans sa pensée tout ce qui pouvait le mettre sur la voie de la trahison, lui faire connaître le complice de Stéphanie, il augmentait ainsi l'arsenal des armes qu'il destinait au châtiment.

La duchesse, ne pouvant croire à tant d'astuce, remerciait Dieu de l'erreur qui lui sauvait l'honneur et la vie!... Quanta la bonne reine Hortcnse, confidente généreuse de son amie, elle partageait une sécurité qui succédait à de si cruelles alarmes.

La première idée du maréchal, en arrivant à Paris, avait été pour cet hôtel Montaran, où le fragment de lettre qui lui restait semblait promettre la révélation d'un mystère lié sans doute à la perfidie de sa femme; mais il avait tout sim[ilement appris ce qui était connu de tout le monde, le mariage du

prince et de Blanche, l'acquisition de Ihôtel pour la jeune épouse, et la vie calme et retirée qu'y menaient ses habitants.

Le duc, (jui n'espérait plus rien que du hasard , s'était rendu, quoique bien faible encore, au bal de M. le comte Frochot, où , pour la première fois depuis son retour d'Espagne, on le voyait en public avec la duchesse.

Les violentes émotions qu'éprouvait Sté- ])hanie depuis quel(|ues mois se traduisaient sur sa belle figure par une blancheur de marbre, à laquelle ses grands yeux noirs donnaient un aspect étrange et fantastique. On eût dit lombre de quelque châtelaine du moyen âge faisant une apparition au milieu d'une fête de notre temps moderne.

La réunion de celte femme et de son époux, appuyés lun sur l'auti'e, au milieu de ce bal brillant, avec ces dehors affectueux qu'exige le monde et qui sauvent tant d'apparences, n'aurait pu faire supposer qu'entre ces deux âmes si voisines, si rapprochées, il y eût tout un abîme de haine, de terreur et de vengeance, que rien ne pourrait jnmais combler...

Odojjrt , après avoir conduit sa jeune épouse devant l'empereur, dont raccueil fut charmant , passa le bras de Blanche sous le sien et fit ainsi quelques pas dans les salons , cherchant le j)rince Kourakin, à qui des moliCs graves, ainsi que l'avait dit Voromsoff au chevalier, lui faisaient la loi de présenter Blanche sans retard.

Mais celle-ci, qui n'avait pu contenir sa joie en voyant Odoart venir à elle , en se sentant ensuite appuyée sur lui, en comptant pour ainsi dire avec son joli bras blanc qui louchait le cœur du prince tous les battements de ce cœur qui lui avait dit : Je t'aime !... Blanche éprouvait depuis quelques instants un sentiment de peine, de crainte, d'embarras, de malaise, qui troublait son bonheur et qu'elle ne pouvait réussir à vaincre.

C'est qu'Odoart semblait lui-même contraint et gêné ; c'est qu'au lieu des regards si brûlants quil lui prodiguait dans l'église Sainte-Elisabeth, son œil froid et indifférent semblait voir à peine celle que des milliers d"ycux admiraient!... C'est qu'au langage si doux et si tendre du prince dans la chapelle.

avait succédé ie ton du respect et de la ccréinonie.

Cette soudaine métamorphose fut si douloureuse pour la jeune princesse, qu'elle se prit à regretter d'avoir revu celui qui venait dessécher ainsi par sa froideur toutes les belles fleurs de ses chers souvenirs...

Odoart n'avait pourtant que l'apparence de cette glaciale indifférence.

Depuis son mariage, depuis surtout sa dernière entrevue avec sa jeune épouse, son cœur, par un de ces brusques et tristes revirements des sentiments humains, s'était donné à celle dont il n'avait d'abord voulu faire qu'un instrument de ses projets secrets.

Le remords du mal qu'il devait causer à cette âme angélique, si pure et si chaste qu'on n'avait pas osé lui apprendre le rôle étrange qu'elle jouait dans ce drame inconnu, la pitié profonde que l'innocente enfant lui inspirait, faut-il le dire aussi, la contrainte cruelle que lui faisait éprouver un autre amour, les dangers , les douleurs incessantes, les agitations continuelles, les difficultés sans nombre dont il était environné, tout avait fait réfléchir le

prince sur d'anciens sentiments qu'il croyait naguère être éternels... et quand un amant réfléchit, quand la raison se met en tiers entre lui et la passion, il n'aime plus... ou il est bien près de ne plus aimer !...

C'était donc avec un vif empressement qu'Odoart saisit l'occasion , occasion forcée d'ailleurs par des motifs qui se révéleront plus tard, de revoir Blanche à ce bal; mais à peine avait-il fait quelques pas avec elle, à peine avait-il pu mêler son admiration à l'admiration qu'excitait sa charmante compagne, qu'il sétait senti saisi d'étonnement et d'effroi.

Ses yeux venaient de renconirer ceux de la maréchale d'A..., si pleins de trouble, que les paroles qu'il allait adresser à Blanche étaient expirées sur ses lèvres.

Le prince avait à peine vu la duchesse depuis le retour du maréchal , et quoique rassuré sur ce qui s'était passé entre elle et son époux, il n'aurait jamais pensé qu'elle fût venue à cette fête où le conduisait un devoir rigoureux en réalité et dont pourtant sa tendresse pour la jeune princesse était le secret complice.

Mais à la vue de cette intéressante et malheureuse femme, Odoart éprouva la plus cruelle anxiété. Placé entre deux existences, qui toutes deux attendaient de lui cet amour (ju'il sentait ne pouvoir plus donner qu'à une seule... ses gestes, ses regards, ses moindres paroles, devenaient autant de coups de poignard pour l'une ou l'autre... et de là celte froideur subite, ce maintien compassé, qui navraient Blanche et lui causaient une si pénible surprise.

Au moment où la duchesse d"A... avait aperçu le prince, le frémissement involontaire qu'il éprouva , le redoublement de sa pâleur, n'échappèrent point au maréchal; et, suivant du regard le regard ému de sa femme, il remarqua le prince et intercepta presque au passage le courant magnétique qui s'établit spontanément entre les deux amants.

Ce fut un premier indice qu'enregistra sa jalousie.

— Comment nommez-vous le jeune Russe qui donne le bras à cette jolie personne? deniiiuda-t-il du ton le plus naturel à Caulaincourl(iu"il venait de rencontrer.

— Le prince Metzerski, répondit celui-ci, un Russe d'une grande naissance, homme à bonnes Ibrlunes, dit-on, et dont la dernière aventure a fait grand bruit à Paris !

— Quelle aventure?... demanda le duc en serrant le bras de sa femme sous le sien, car il la sentait prête à lui échapper par un mouvement subit et involontaire.

— iMa foi, dit Caulaincourt, c'est héroïque et digne d'un chevalier français !... On prétend que, surpris une nuit par un mari, le prince n'eut que le temps de se réfugier dans une pièce isolée de l'appartement où on l'enferma dune façon si brusque et si rapide, qu'un de ses doigts fut écrasé dans la [)orte et qu'il eut le courage vraiment admirable de ne |)as pousser un cri, pour ne point compromettre sa maîtresse.

— Voilà (|ui est prodigieux !... dit le due avec le même sang- froid et en pressant de plus en [)lus le br;is de la maréchale qui cette fois serait tombée sans cet ap|)ui. Et comujent a-t-on su ce magnifique dévouement ?

— Par notre célèbre chirurgien Dubois, aj)pelé la nuit même pour faire lampulation

du doii^l au blessé, et qui surprit cet étrange seci'ct dans le délire de sa fièvre... Mais lliabile cliirurgien, qui racontait cette aventure chez rempereur , a obstinément refusé de nous nommer les autres acteurs de ce sombre drame.

— Tant pis! continua l'impitoyable maréchal ; nous aurions bien ri du pauvre époux ! C'est si plaisant un mari trompé, si ridicule!... Au reste, on ne voit que cela , et nous autres gens en pouvoir de femme, nous devons nous applaudir d'être aussi bien partagés que nous le sommes , vous et moi !... N'est-ce pas, M. de Caulaincourt ?

Caulaincourt salua la duchesse; mais en relevant les yeux sur elle, il la vit presque évanouie au bras de son mari.

— Madame la duchesse se trouve mal?...

dit-il.

— Ce n'est rien... un peu de fatigue, sans doute... répondit le maréchal, la trop grande chaleur, peut-être... et nous allons nous retirer.

Entraînant alors la pauvre femme presque mourante, au travers des flots de la foule qui s'écartait avec respect sur son passage en le

reconnaissant, il la conrliiisit jusqu'au vestibule d'où il fil appeler sa voiture.

— Madame, lui dit-il en l'y faisant n)onter, l'excès des plaisirs ne vaut rien pour une santé aussi délicate que la vôtre... vous vous êtes assez amusée pour ce soir!... Rentrez à l'hôtel et reposez-vous... Quant à moi, qui me porte à merveille, je retourne au bal.

Et donnant l'ordre de fermer la portière, il regagna les salons, espérant obtenir de nouveaux détails sur l'aventure qu'on venait de lui raconter, car les traces sanglantes trouvées autour du pavillon qu'habitait la duchesse, et dont lui parlait Pierre, le gardien du palais, dans la lettre qu'il en avait reçue en Espagne , lui revenaient en mémoire et commençaient à porter la lumière dans ces épaisses ténèbres

Le mouvement de la fête ayant éloigné le prince de la maréchale d'A..., Odoart se sentit un instant soulagé du poids qui l'oppressait.

Quelques mots pleins de douceur et d'affection qu'il dit à Blanche dissipèrent les nuages qui se groupaient sur le front de la

jeune princesse, son cœur se sentit renaître, elle retrouvait ces necents si doux qui la eharnièrent dans leur dernière rencontre; et lorsque Odoarl la présenta au prince Kourakiri , elle avait repris cet éclat de beaulé qu'augmentaient encore les impressions heureuses de son âme.

Une circonstance frappa Blanche d'étonnement dans cette entrevue.

Le prince, tout en lui faisant l'accueil le plus flatteur, dit à demi-voix ces mots étranges au prince Metzerski :

— » C'est mieux qu'un devoir, c'est un «1 bonheur de réparer ses fiiutes, quand celle <: qui les a partagées est aussi digne d'une <i pareille alliance que la charmante prin- >i cesse, it

Blanche n'était pas encore revenue de la surprise que lui causait ce langage, lorsque le comte VoromsofT, accourant, dit vivement à Odoart :

— L'empereur qui va s'éloigner demande Votre Excellence.

— J'y cours, répondit celui-ci en priant Voromsofl" d'offrir son bras à la jeune femme.

On se trouvait à ce moment près d'un petit

salon assez retire, voisin diin immense buffet où les bons bourgeois de Paris fêtaient joyeusement le Champagne de M. le préfet.

Blanche et le comte entrèrent dans ce salon où la jeune princesse, émue encore de ce qu'elle venait d'entendre, pria Voromsoff de la laisser s'asseoir quelques instants.

Le comte, remarquant l'agitation de Blanche, sortit [)our lui chercher quehjues rafraîchissements que le buffet ne pouvait lui offrir, car les rafraîchissements des convives qui l'entouraient ne se composaient que de vins capiteux et de punch brûlant.

Plusieurs de ces messieurs, dont les propos animés témoignaient de leurs fréquents hommages au dieu Bacchus, étaient à l'une des petites tables portatives dressées çà et là près du buffet et la plus rapprochée du salon où Blanche attendait Voromsoff.

L'un des plus bruyants convives qui, après avoir dansé force contredanses et figues, était venu retremper sa vigueur dans ce repas improvisé, M. Anatole Simonet, se faisait remarquer par sa faconde et sa jactance ordinaires.

— Avez- vous admiré la belle princesse ■1 6

Metzerski ? disait un des joyeux viveurs. Quelle beauté!... Quelle noblessse!... Comme on voit bien que cette femme-là doit avoir du sang royal dans les veines !

— Allons donc ! reprit Anatole ; mais je la connais, je ne connais qu'elle!... C'est une pauvre fdle, ouvrière chez ma tante la fleuriste !

— Bah ! s'écrièrent les auditeurs; Anatole rêve, il ne sait ce qu'il dit !

— Je ne sais ce que je dis?... répondit le premier clerc en avalant coup sur coup deux verres de Champagne; c'est si vrai , que ma tante l'a demandée en mariage pour moi... mais elle a eu la délicatesse de me refuser et j'en remercie Dieu tous les jours !

— C'est un peu fort, reprit un des assistants, et pourquoi cela ?

— Oui, pourquoi cela? dirent- ils tous en chœur; Anatole est ivre pour s'applaudir d'un pareil refus.

— Pourquoi ? dit celui-ci chez qui le vin, s'unissant à la colère, faisait perdre complètement la tête; pourquoi?... C'est que je ne veux épouser qu'une honnête fille et que celle-là ne l'était pas!

Un cri de douleur, presque étouffé, se fil entendre dans le salon voisin.

— Anatole est un calomniateur!... reprirent toutes les voix à la fois; c'est affreux, c'est indigne d'attaquer ainsi l'honneur dune femme !

— Ah! c'est indigne? répliqua le clerc de plus en plus animé ; je suis sûr de ce que j'avance!... J'en suis matériellement sûr, puisque j'ai copié moi-même son contrat de mariage , et qu'elle a reconnu , par ce contrat, deux enfants naturels qu'elle a eus du prince avant de l'épouser!

Ces paroles étaient à peine prononcées que la malheureuse princesse, s'élançant du salon pâle et hors d'elle-même, s'écria d'une voix déchirante à qui la honte et le désespoir prêtaient seuls des forces :

— Monsieur, vous êtes un infâme d'oser me déshonorer ainsi ! !...

Et elle tomba sans connaissance

Le duc d'A... avait été témoin de toute cette scène.

€a lot ruôôc.

Blanche fut ramenée dans son hôtel par les soins du comte Voromsoff.

Le bruit de l'injure faite à la princesse Metzerski se répandit proraptement dans le bal, et l'auteur de cette grossière insulte , M. Anatole Simonet, encore tout étourdi de la subite apparition de Blanche, n'eut que le 2 6.

temps de se soustraire par la fuite à Tindignation générale.

La nuit de la jeune femme fut affreuse. Une sorte d'anéantissement , de prostration physique et morale, accablait tellement ses forces et son intelligence, que les songes et la réalité se confondant entre eux dans son esj)rit, elle finit par ne plus distinguer l'erreur de la vérité, et s'endormit d'un sommeil profond et douloureux.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, après quelques heures de ce pénible engourdissement, elle vit une personne assise au chevet de son lit.

— Madame, lui dit cette personne avec un accent étranger, prévenue de l'indisposition de Votre Altesse, j'étais venue savoir de ses nouvelles, comme sa dévouée locataire ; madame votre mère, qui vous quitte à l'instant, m'a priée de la remplacer près de vous pendant la visite du docteur allemand, qui doit faire ce matin même, sur Vuuïe de madame la marquise, une expérience décisive^ et je suis si reconnaissante de vos soins pour mes jeunes parents, que je me trouve heureuse de pouvoir vous èlrc bonne à (piclque chose.

La voix de cette femme, lui rappelant les deux orphelins , frappa vivement Blanche , au moment où ses tristes souvenirs de la nuit lui revenaient en foule.

Les paroles d'Anatole résonnaient encore à son oreille... une clarté subite l'éclaira tout à coup.

— Merci, dit-elle à cette femme, attendezmoi , je vous prie , quelques instants dans mon boudoir,... j'ai à vous parler.

Puis, sonnant une femme de chambre, elle s'enveloppa dans un peignoir et s'élança vers l'appartement du chevalier.

M. de Saint- Laurent était sorti pour une affaire bien urgente, sans doute, car, après avoir appris par M. de Voromsofri'aventure du bal et s'être assuré que l'état de Blanche n'offrait aucun danger sérieux, il avait quitté l'hôtel au petit jour, en laissant sur son bureau, et placé d'une manière apparente, un paquet de papiers assez volumineux, à l'adresse de la princesse Metzerski.

Blanche l'aperçut, rompit renvelo[)pe et trouva deux écrits.

Sur l'un étaient tracés ces mots :

Ma confession.

L'autre portait ce titre :

Contrat de mariage du prince et de la princesse Metzerski.

Blanche ouvrit le contrat.

Sa main tremblait... son regard était trouble...

Quoique ne doutant pas que le neveu de la fleuriste eût fait un odieux et impudent mensonge... elle avait besoin de s'assurer, par elle-même , que rien de semblable à ce qu'avait dit cet homme n'existait dans son contrat.

Le parcourant donc avec rapidité, cherchant dans ses nombreux paragraphes celui qu'elle se croyait bien sûre de n'y pas trouver, ses yeux tombèrent enfin sur un article portant ce titre :

Convention expresse etitre les deux époux.

«i Mademoiselle Blanche de Montaran se .1 reconnaît, par le présent, mère de deux » enfants qu'elle a eus du prince Odoart <i Metzerski, avant son mariage.

«i Ces enfants, enregistrés à l'état civil avec Il la déclaration de mèreinconnue, ont été bap-

<( Usés à l'église de Saiiit-Pliilipitodu-Roiilc, Il sous les noms d'Edyard et de Mérij. ■•>

La surprise, l'effroi, le désespoir qu'éprouva la malheureuse princesse en lisant ces mots, ne peuvent se décrire; et ce ne fut qu'à plusieurs reprises qu'elle parvint , au travers de ses larmes , à prendre connaissance du contenu de cet infâme article!...

Tout lui fut révélé!... La ressemblance du prince et de ces enfants arrivés si fortuitement auprès d'elle, le mystère de ce mariage, si magnifique et si surprenant... l'éloignement de cet homme qui la fuyait au sortir de l'autel... car il ne l'avait choisie que comme l'instrument de ses projets secrets, et ses projets accomplis, il la répudiait sans égards, sans remords, sans pitié!...

L'infortunée rougissait de honte en songeant au méprisable rôle qu'on lui avait fait jouer. Une ardente curiosité la pressait de connaître le mot de cette odieuse énigme; elle pensa qu'elle le trouverait dans l'écrit du chevalier, elle l'ouvrit d'une main tremblante, et lut :

Ma confession.

u Peut-être ne te revorr;ii-je plus, ma fille... mais avant de te quitter pour jamais, sans doute, je veux implorer à tes genoux le pardon de mon crime... car c'en est un bien grand d'avoir trafiqué de ta sainte innocence... de t'avoir perdue à ton insu !

<i Je suis seul cause de ton malheur et je m'en accuse à Dieu et à toi.

Il Je repoussai longtemps, avec une horreur profonde , les offres indignes qui m'étaient faites!... La santé de ta mère... ton vœu sublime de lui rendre les facultés dont elle était privée, au prix nième de ton bonheur, l'horrible misère qui vous serrait de toutes parts dans ses griffes de fer, tout cela me trouva faible... je cédai ! Mais je n'eus pas le courage de te révéler le sacrifice qu'on te demandait... je te trompai... j'abusai de ta noble confiance , en éloignant de tes regards ce fatal contrat où tu signais , sans t'en douter, ta honte et ton déshonneur !

«1 Et voici le motif de cette odieuse union :

« Une loi russe, dure et implacable comme toutes les lois de ce pays, veut quun père

ne puisse reconnaitre ses enfants naturels qu'en les légitimant par le mariage avec celle qui leur donna le jour.

<t Le prince Odoart Metzerski, pressé d'ailleurs par l'empereur de Russie, dont il est parent, de se marier dans sa patrie, ne pouvait épouser la mère de ses enfants, mariée elle-même en France !...

<( Pour conserver à ceux-ci ses titres et son immense fortune, il fallait trouver une jeune fille qui fût censée avoir eu de lui ces enfants avant leur union... et l'on te choisit!... »

Blanche s'arrêta , cachant sa figure dans ses mains... mais tout à coup une pensée plus anière, plus poignante encore que toutes celles qui l'accablaient déjà, perçant en quelque sorte le nuage de sainte pudeur qui entourait la pure jeune femme, vint jeter une nouvelle douleur dans son âme.

Odoart n'était pas même libre en s'unissant à elle !...

Celle qu'il avait rendue mère vivait encore... près de lui, peut-être... armée de tout son pouvoir, de toutes ses exigences !...

On lui avait prêté, à elle, pauvre victime

vouée à la honto, un époux de quelques heures... et on le lui reprenait ensuite, comme un dépôt confié sur lequel un ancien amour c(uiservait son empire et ses droits!...

A cette idée qui révoltait plus encore son cœur que sa fierté... à cette autre injure qui rabaissait à la fois et la femme et l'épouse, Blanche sentit son accablement s'effacer devant sa dignité si cruellement blessée.

Le noble sang de ses ancêtres reflua vers son cœur, et l'humiliation, la douleur, l'amour, disparurent devant un seul sentiment... la haine !...

La haine, pour cette femme, complice de ses tourments, cause secrète du double affront qui lui était fait !...

A ce moment, un valet se présenta et lui remit un billet contenant ces mots :

«I La maréchale d'A... supplie madame la princesse Metzerski de la recevoir un instant... il s'agit de la vie de tout ce qui lui est cher ! »

Sans la dernière phrase de cette lettre, Blanche aurait refusé cette visite inoppor-

— (iO —

tune; mais quoique étrange que cela fût, elle pensa qu'il pouvait être question de sa mère, sa seule tendresse maintenant au monde, et, donnant l'ordre qu'on fît entrer la maréchale au salon, elle descendit.

La prétendue tante des enfants l'attendait dans sa chambre.

— Je sais tout!... lui dit Blanche avec un accent de mépris profond ; je connais la ruse infàuie dont vous avez été l'agent !... Sortez d"ici et ne reparaissez jamais dans cet hôtel !

Cette femme fut au moment de répondre; mais elle se contint et [)artit en lançant à la princesse un regard plein de fureur et de vengeance.

Edgard et Méry étaient venus rejoindre rétrangère, et ne comprenant j)as le congé qu'on lui donnait, ils se jetèrent joyeusement au-devant de Blanche qui, les éloignant délie, traversa rapidement la chambre, en ferma la porte et entra dans le salon.

Les enfants, étonnés, la regardèrent sortir avec leurs grands yeux remplis de larmes ; puis, rinsouciance de leirr âge effaçant rapidement ce chagrin, ils s'assirent sur le lapis et se mirent à jouer.

Il y eut un inst.Mit de silence lorsque les lieux dames furent en présence; nutis un cri de douleur,, écha|)pc de la poitrine oppressée de la duchesse, le rompit bientôt, et franchissant l'espace qui la séparait de sa jeune rivale, elle alla tomber à ses pieds en levant les mains vers elle, dans l'attitude delà plus suppliante douleur.

Blanche, surprise, voulut la relever.

— Laissez-moi, lui dit la duchesse, laissez-moi vous im|)lorer, ainsi que je prierais un ange sauveur et miséricordieux de prendre pitié de moi !... Laissez-moi vous conjurer à genoux de m'accorder le pardon du mal que je vous ai fait !...

— Expliquez - vous , madame, répondit Blanche d'une voix émue; je ne vous connais pas...

— Je le sais, dit la duchesse; mais un mot vous révélera ma faute et me vaudra tout votre mépris... je suis la mère des enfants du prince Metzerski !...

— Et vous osez , dit Blanche en reculant avec une terreur dont elle ne fut pas maîtresse, vous osez vous présenter devant moi?

— J'oserais tout, s'écria la maréchale avec

un accent tléchiiant, pour sauver la vie du père de mes enCanls!

— Madame, re[)ril la princesse, je ne veux rien entendre de vous!... Votre présence ici met le comble à l'outrage que ma fait celui dont vous me parlez !... Il m'a ravi plus que la vie, à moi, il m'a pris mon honneur, entendez-vous!... 3Ion honneur, qui vaut mieux que la vie !... Et mon cœur n"a pas de pitié pour ceux (jui n'en ont pas eu de moi !...

— Écoutez-moi, lui dit la duchesse en se traînant jusqu'à elle et saisissant sa main qu'elle inonda de ses larmes... le plus sévère des juges... Dieu lui- même écouterait une coupable avant de la condamner... et je vous conjure de m'entendre !...

Blanche lit un mouvement pour s'éloigner.

— Au nom de votre mère! continua la duchesse.

— Ne prononcez pas le nom de ma mère, madame!... réj)ondit Blanche; manière...

ma pauvre mère, mourrait de douleur si elle connaissait la honte de son enfant !

— Eh bien ! reprit la maréchale , en son

nom, H lui!... à lui qui ne iiraiiiic plus... je ne le sens que trop... et qui vous aime, vous!... qui vous aime de toutes les forces de son âme... et comme il ne m'a jamais aimée!... Au nom de ses remords de vous avoir trompée!... au nom de sa douleur en se voyant séparé de vous, écoutez-moi !...

<( .\h ! madame, continua la pauvre femme dont les sanglots redoublèrent, l'aveu que je vous fais de sa tendresse, moi qui l'adore encore , n'est-il pas un châtiment bien cruel déjà de mes torts envers vous?... »

— Mais que voulez-vous donc de moi , madame? dit Blanche dont le cœur se sentait ému par cette déchirante douleur.

— Ce que je veux de vous?... Sa vie, la vie d'Odoart!... de votre époux!... Le duc d'A..., mon mari , a des soupçons!... Il fut témoin, hier au soir, de votre juste indignation, en vous entendant repousser l'outrage que l'on osa vous faire... et ce matin, ces mots effrayants sont sortis de sa bouche :

«i Ou le prince Metzerski a eu ses enfants de sa femme, qui les nie... ou il les a eus de vous, qui les allez voir en secret... et dans ce cas, aujourd'hui même, je l'aurai tué! »

— Le tuer!... dit Blnnche avec horreur.

— Depuis trois mois , ré|)ondit la duchesse, le fer de sa vengeance est suspendu sur ma tête !... S'il ne s'agissait que de moi, j'attendrais ses coups sans frémir... à présent surtout qu'il me faudrait vivre sans ê(rc aimée !... Mais le voir périr, lui si jeune, lui si plein d'avenir !... Sauvez-le, madame !... ajouta-t-elle d'une voix suppliante ; sauvezle, non pour moi, mais pour vous qui pouvez encore être heureuse... car comment ne serait-on pas heureuse avec son amour?...

La maréchale achevait à peine ces mots que les pas de plusieurs personnes retentirent dans le salon voisin...

— Je vous répète, M. le comte, disait une voix forte et dure, que je veux voir la princesse... et je la verrai malgré vous, malgré tout le monde!...

— Le duc!... fît la maréchale en pâlissant. S'il me trouve ici... tout est perdu!...

— Là, madame, entrez là... dit Blanche en ouvrant sa chambre à coucher d'où s'échappèrent les deux enfants qui, passant devant leur mère sans la voir, vinrent'entourer la princesse de leurs bras...

La duchesse s'arrêta un instant sur le seuil de la porte, les regarda quelques secondes avec une touchante expression de tendresse et de douleur, oubliant son danger dans cette douce contemplation... et ne disparut qu'au moment où la portière du salon se soulevait.

— Pardon, madame... dit le comte Vorornsoff en entrant et précédant le duc ; j'ai rencontré M. le maréchal à la porte de votre hôtel, comme j'y venais moi-même pour m'informer de votre santé, et M. le maréclial a tant insisté pour avoir Thonneur de vous voir, que je n'ai pas cru devoir refuser plus longtemps de vous le présenter.

A ce moulent la marquise de Montaran entra... Ses yeux brillaient d'une douce joie qui contrastaient avec la sombre tristesse de la jeune femme...

La bonne mère voulait causer une douce surprise à sa fdle...

Elle salua les deux visiteurs et vint s'asseoir près de Blanche.

— Madame, dit le maréchal à la princesse, je fus Icmoiii, hier, de l'insulte qu'un iniséral)le osa vous faire !... N'écoutant que mon

indignation, et en l'absence de votre mari, j'ai abordé cet homme , espérant le forcer à convenir de son lâche mensonge... mais il a eu Faiidace de le soutenir... et j'ai cru devoir vous prévenir, continua le duc en examinant Blanche avec une vive attention, qu'il a offert d'en donner des preuves !...

— Monsieur, répondit Blanche, prenant dans son cœur une résolution héroïque, puisque mon malheur a voulu qu'un secret d'où dépendait mon honneur fût rendu public... j'en dois à votre généreux appui la confidence tout entière... Cet homme a dit la vérité... les enftmts que vous voyez près de moisont les miens... et le prince Metzerski est leur père !...

— Ma fille... s'écria la marquise de Montaran se levant tout à coup et jetant sur Blanche un regard foudroyant de fureur et de méjjris, ma fille déshonorée !...

(1 Malheui'cuse, je te maudis! !... '>

|JroDO cation.

Le maréchal, en se présentant chez la jeune princesse, avait cru saisir enfin le fil invisible qui devait le conduire au but de sa vengeance.

Après ses premières tentatives infructueuses faites h l'hôtel Montaran, sur la foi des indications contenues dans le fragment de

lodre é('hn[)|)(' aux mains des brigands d'Astorga, il avait renoncé à poursuivre ses investigations jalouses de ce côté , lorsqu'il fut prévenu par Pierre, ce misérable agent de sa surveillance, que la duchesse se rendait quelquefois à pied, de grand malin, place Beauveau, dans un pavillon attenant à la demeure de la princesse Melzerski.

Il crut d'abord que ce pavillon était un lieu de rendez-vous, l'un de ses temples d'amours secrètes, comme il en existe un si grand nombre à Paris; pâles copies des petites maisons d'autrefois, moins le luxe et la magnificence des Richelieu, des la Popelinière, des Lauraguais ou des Beaujon ; mais il lui fut prouvé, certifié, (ju'aucun homme n'entrait jamais dans cette solitaire maison, uniquement habitée par une étrangère et deux jeunes enfants.

C'était donc l'étrangère, ou ces enfants, (jue la duchesse allait mystérieusement visiter.

Une bonne œuvre . peut-être , attirait la maréchale dans cet endroit ; et le duc fut dépisté de nouveau dans ses recherches.

Mais l'aventure amoureuse du prince Met-

zerski, que lui riicoiila M. de Cauliiincoiirl nu bal de la ville, en rcnictlanl dans son souvenir le nom du prince qu'il croyait habiter avec sa jeune épouse l'hôtel Montaran , le trouble qu'éprouva la ducliesse à la vue du bel étranger, la coïncidence de la romanesque blessure de celui-ci avec les traces sanglantes trouvées dans le jardin du palais de la reine, tous ces indices furent en quelque sorte les premiers filons de cette mine souterraine que parcourait l'implacable époux, avec une si persistante volonté.

La scène scandaleuse du bal dont le hasard le rendit témoin, la violente indignation avec laquelle Blanche repoussa la maternité qu'on lui attribuait, tout cela porta la lumière dans les ténèbres qui entouraient le maréchal... et de là ces mots effrayants qu'il dit à la duchesse , dans un transport de fureur dont il ne fut pas le maître, oubliant ainsi le rôle qu'il s'était tracé : « Ou ces en- « fants sont ceux de la princesse, qui les « nie... ou ce sont les vôtres, à vous, qui les Il allez voir en secret ! ! i>

Ce fut l'espoir au cœur qu'il se rendit près de Blanche; mais la déclaration de la jeune

femme, l'aveu formel qu'elle fit de sa faute, la colère majestueuse et terrible de la marquise , renversèrent encore une fois toutes les idées, tous les soupçons du duc... et il sortit découragé de l'hôtel Montaran.

Rien n'était en effet plus cruel pour un homme de ce caractère que cette certitude d'une trahison dont les preuves matérielles lui échappaient sans cesse... Il connaissait son déshonneur, et ne pouvait se venger!... Son bras était armé, et il ne savait où frapper ! . . .

Un incident imprévu vint tout à coup changer cette situation et amena la scène que nous allons décrire.

Tout était calme, tout reposait dans Thôtel quhabitait seul le duc d'A..., pendant la nuit qui suivit la visite du maréchal à la princesse Metzerski.

Le duc seul veillait.

La tête appuyée dans ses deux mains , il paraissait plongé depuis de longues heures dans une sinistre immobilité.

Des bougies prêtes à s'éteindre, brûlant dans un candélabre de bronze, jetaient de vacillantes lueurs dans une vaste chambre

dont l'aspect froid et nu n'était coupé çà et là que par quelques panoplies d'armes précieuses suspendues aux murailles. Un lit de cau)p, étroit et dur, se trouvait placé dans un coin, sans avoir été défait. Un magnifique portrait de femme, peint par Gérard, décorait seul ce logement tout martial, et jamais Tartiste n'avait rencontré pour son œuvre un plus séduisant modèle.

La maréchale d'A..., peinte en pied, dans toute la splendeur de sa jeunesse et de sa beauté, rayonnait comme un foyer de lumière, au milieu de cette chambre sévère et sombre.

Le duc, relevant subitement la tète, jeta sur ce portrait un coup d'oeil si plein de désespoir, que l'âme la moins sensible en eût été émue.

Deux larmes roulèrent dans ses paupières ; mais sa main, s'y portant rapidement, sembla vouloir les y retenir par un mouvement de fureur et de honte.

Puis se levant, il saisit un coffret assez lourd, le [)osa devant lui, l'ouvrit lentement. en tira deux pistolets dont il examina soigneusement les batteries, choisit deux balles,

UN MABIAUE DE PRlNVt. 2 S

et pendant quelques minutes les échos silencieux de l'hôtel retentirent des coups de marteau, secs et vigoureux, avec lesquels il chassait le plomb dans les canons de ses armes. Prenant ensuite ses deux pistolets, il s'écria :

— Et maintenant, par qui coramenceraisje?... Par elle... ou par lui?...

— Par elle!... reprit-il avec une énergie sauvage. Car c'est la plus coupable!

Mais en prononçant cet arrêt suprême, il se détourna du portrait, comme s'il eût craint que cette vue n'affaiblît son courage, ou n'ébranlât sa résolution.

Cinq heures du matin sonnèrent et l'on frap[)a doucement à la porte de l'appartement.

— Entre!... cria brusquement le maréchal en refermant vivement le coffre aux pistolets. Eh bien !... Que sais-tu ? Que t'at-on dit? Qu'as-tu découvert?

— Bien des choses!... répondit un homme pâle, de moyenne taille, d'une figure plate, vulgaire, et qui portait la petite livrée de la reine de Hollande. J'ai du nouveau pour monseigneur !...

Et il s'approcha du fauteuil où était assis le maréchal , après avoir tout examiné autour de lui et s'être assuré, en se faisant un abat-jour avec sa main pour se dérober la lumière des bougies et percer plus facilement les ombres des profondeurs reculées de la chambre, qu'ils y étaient seuls le duc et lui.

— Parle, mon honnête Pierre!... dit le duc en donnant à cette épithète un sens à la fois ironique et bienveillant.

- Voici... répondit Pierre.

•1 D'abord ça coûte un peu cher,... vu qu'il a fallu boire jusqu'à minuit avec le suisse de l'hôtel et que ce gaillard-là est un vrai tonneau percé... ensuite, monsieur le suisse m'a présenté à monsieur le premier valet de pied, qui m'a présenté à monsieur le second valet de chambre,... et de valet de pied en valet de chambre, il s"est consommé pour une dizaine d'écusde liquides... mais ce sont les frais de la guerre... monsieur le maréchal connaît ça !... >

Le maréchal fronça le sourcil à cette familiarité de son agent et lui dit brusquement :

— Je suis pressé... achève!

— M'y voiJà , continua Pierre : le Russe n'a pas été une seule fois chez madame la princesse depuis leur mariage.

— Je le sais... fit le duc.

— Puis, c'est bien dans la nuit de la visite de M. le maréchal, que le prince a eu le petit doigt écrasé dans la porte.

— Je le sais encore... Après?...

— Après... c'est que ça n'a pas été tout seul, continua Pierre; les domestiques de ce prince-là, ça boit et ça ne cause pas... c'est incomplet!... Enfin, j'ai appris ce que signifiait le mouvement que j'avais remarqué dans Ihôtel...

— Sa femme qu'il reprend avec lui, peutêtre ? dit le duc.

— Je n'en sais rien, répondit Pierre, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il quitte Paris... il retourne à Saint-Pétersbourg ; son empereur, à lui, le rappelle... et si monseigneur a par hasard deux mots à lui dire, il fera bien de se presser.

— Il part ? s'écria le duc.

— Aujourd'hui, ce matin peut-être, ajouta Pierre; on fait les malles; et il y en a , je

m'en flatte... c'est si riche, des Russes.'... i\Ionsieur son premier valet de chambre assure qu'il a dix mille paires de bas!... de quoi en mettre cent cinquante par jour... mais il ne les met jamais... à Paris du moins...

Leduc ne l'écoutait plus... il se promenait à grands pas , en proie à la plus vive agitation.

— Il part !... murmurait-il avec un sourire plein de fiel ; ou plutôt il croit partir, ce beau prince, qui s'est laissé mutiler par amour !... Ce héros d'alcôve, ce paladin moscovite, qui sacrifie les petits doigts de ses belles mains blanches pour sauver l'honneur des dames!... Par l'enfer ! je vais lui fournir l'occasion de parader devant le danger, de nous montrer en face un si beau courage !...

<: A lui le premier numéro... c'est par lui que je commencerai... l'amant d'abord, la maîtresse ensuite!

Pierre avait perdu son humeur causeuse, et debout devant le maréchal, il regardait avec effroi ce visage guerrier, décomposé par la fureur.

— Va-t'en ! lui dit le duc en lui jetant une bourse ; je n'ai plus besoin de toi!... Nous voilà quittes !...

Le gardien du jardin n'attendit pas qu'on lui répétât ce touchant adieu; et, saisissant la bourse au vol, il la plongea dans sa vaste poche, mit la main dessus pour étouffer le son des napoléons qui la garnissaient et s'enfuit.

Le duc sonna, demanda sa voiture, et après avoir caché sous sa large redingote militaire sa boîte aux pistolets, il se fit conduire à l'hôtel du prince Metzerski.

— Un pareil dameret, se disait le maréchal en se rendant à la rue Saint-Guillaume, ne doit pas se lever de bonne heure et ma visite matinale interrompra sans doute quelque beau rêve galant. Tant pis pour lui , morbleu ! Car je ne crois pas qu'il en recommence d'autres de sitôt!...

La porte cochère de l'hôtel s'ouvrit , la voiture du maréchal entra; et comme s'il eût été attendu , quatre laquais le reçurent au bas du perron.

— Je désire parler à votre maître, quoiqu'il soit à peine sept heures du matin, dit le

duc en se uoininant ; mais il s'agit durie affaire pressée; priez-le donc de vouloir bien se lever et me recevoir.

— Son Excellence, dit un des valets de pied , donne tous les jours ses audiences à cinq heures du matin, et la visite de M. le maréchal sera Tune des dernières que monseigneur aura reçues.

— Diable ! grommela le duc en montant lescalier ; pas si dameret que je le supposais...

— M. le maréchal d"A..., dit l'huissier de service, ouvrant à deux battants la porte d'une vaste bibliothèque où se tenait Odoart, assis devant une table chargée de papiers et dans un costume aussi complet que s'il eût dû partir pour un bal de la cour.

En entendant le nom du maréchal, le prince pâlit légèrement ; mais, triomphant à l'instant de cette première émotion , il s'avança vers le duc, en le saluant de l'air le plus affable et le plus empressé.

Les valets approchèrent des sièges et sortirent.

— Je suis d'autant |)lus heureux, dit le prince, de l'illustre visite de M. le maréchal,

que demain, sans doute, je n'aurais pu jouir de cette faveur.

— Et pourquoi cela, nior.sicur?... demanda le duc.

— Parce que , répondit Odoart, le maréchal d'A... peut encore honorer aujourd'hui rhôtel du prince 3Ietzerski de sa présence et que demain son devoir le lui défendrait.

— Expliquez-vous, monsieur?... reprit le maréchal étonné.

— Demain,, monsieur, continua le prince avec tristesse , vous serez instruit officiellement d'un grave événement que m'annonce cette dépêche... (et il désigna du doigt un papier déplié devant lui): la guerre est déclarée entre la France et la Russie !...

— La guerre ! fit le maréchal, bondissant sur son siège et poursuivant son unique pensée devant laquelle toute autre s'effaçait : j'ai mordieu bien fait de me presser!

— Vous voyez, ajouta le prince avec amertume, que je serai même privé de vous rendre votre visite.

— Je n'y comptais pas... dit le duc; et j'attends une autre grâce de vous.

— Laquelle? demanda le prince.

— Celle lU' me suivre à Tinslant et de venir acquitter la dette de sang que vous avez contractée envers moi !...

— Je ne vous comprends pns, monsieur... reprit Odoart faisant un violent effort pour dissimuler son trouble.

— J'espérais, dit le duc, que vous m'épargneriez la peine de vous expliquer comment votre vie est le gage sacré de ma créance ; mais puisque vous me forcez à vous exposer mes titres, les voici :

<c Je sais depuis trois mois que vous êtes l'amant de la duchesse... je sais que cette heureuse passion vous a déjà valu la perte de ce doigt qui manque à votre main !... (et les yeux du maréchal s'arrêtèrent avec une expression de joie farouche sur la main mutilée d'Odoart) : je sais que deux enfants sont les fruits de cet honnête amour!... Et vous conviendrez, monsieur, continua-t-il en se levant et marchant vers le prince de l'air le plus menaçant , qu'il n'en faut pas tant au maréchal d'A... pour vouloir laver de telles infamies dans votre sang !...

— Monsieur, répondit Odoart d'un ton calme , si tout cela était vrai , le maréchal

d"Â... n'aurait pas attendu trois mois |)our provoquer le prince Metzerski !

— Si le prince Metzerski existe encore depuis trois mois, dit le duc, c'est qu'on m'a dérobé sur le champ de bataille les preuves de son odieuse intrigue!... Vos lettres, entendez-vous, vos lettres, que j'aurais rachetées au prix de tout ce que je possédais au monde !... Mais puisqu'il vous faut un certificat de votre trahison, vous ne récuserez pas celui-ci , ajouta t-il , car il est signé de votre main !...

Et le duc tirant un écrit de son sein lut ce qui suit :

«1 Mademoiselle ,

Il Je vous confie les deux petits êtres que X vous avez vus venir au monde, à l'époque « où vous étiez attachée, comme femme de <i charge, à la personne de ma chère Sté- <i phanie.

<i Retenu chez moi par l'amputation qu'il « m'a fallu subir, à la suite de mon accident <i chez la duchesse, j'ai prié mon seul et <i fidèle ami de les retirer de nourrice et de <i vous les an)ener. Soyez une mère pour

>i eux, en attendant que je puisse leur en >i donner une.

« Le prince Odoart Metzerski. i>

— L'infâme !... exclama le prince hors de lui ; elle vous a livré mon secret!

— Elle me l'a vendu dix mille écus...

répondit le maréchal; et je dois rendre à cette délicate personne la justice de convenir que l'intérêt setd ne Ta pas guidée , et que c'est à la suite d'une insulte qui lui fut faite par celle que vous avez donnée pour mère à vos enfants, ajouta-t-il en appuyant ironiquement sur la phrase de la lettre du prince, et avec le désir de sortir à tout prix de son humiliante condition, qu'elle m'a fourni le moyen de vous confondre et de me venger !

— Je ne me battrai pas avec vous, monsieur... reprit Odoart en se rasseyant.

— Mais vous êtes donc un lâche?... s'é-r cria le maréchal d'une voix terrible.

— Voilà ce que j'attendais... répondit le prince avec le plus grand sang-froid.

Et frappant sur un timbre placé près de lui, on vit paraître le comte Voromsoff.

— Quel est cet homme? fit le duc en désignant le comte.

— Cet homme, ré|)on(iil Odoart, est M. le comte de Voromsoff, mon parent, mou ami, et l'un des premiers personnages de la Russie !...

u M. le maréchal, continua-t-il en montrant le duc au vieillard, dans un transport de colère dont le motif ne regarde que lui et moi, vient de m'insulter de la façon la plus grave... il m"a trailé de lâche, ici, dans mon hôtel, et je le déclare en votre présence, pour qu'on ne puisse attribuer à aucune autre cause le combat à mort qui doit avoir lieu entre nous ! !

— Soit, monsieur, dit le duc à mi-voix, je reconnais dans cette conduite le paladin russe dont on m'a vanté l'esprit chevaleresque et galant... mais, pourvu que je vous tue, peu m'importe à présent le motif de notre duel !

— Je suis à vos ordres, monsieur... fit le prince en saluant le maréchal.

— Un duel sans témoins!... s'écria Voromsoff; c'est impossible... et cela passerait pour un assassinat!

— Deux hommes comme M. le duc et moi... répondit sévèrement Odoarl, ne peuvent être soupçonnés d'un crime !... El nous nous battrons seuls... avec Dieu |)our juge et nos raisons pour excuses.

— Prenez vos armes... dit le duc; j'ai mes pistolets.

— Je croirais vous insulter, monseigneur, en en choisissant d'autres... reprit le prince; je les accepte, ainsi qu'une place dans votre voiture, si vous voulez bien me l'offrir.

Odoart serra la main du comte, et lui inrliiiuant du geste une liasse de papiers placés sur son bureau :

— J'avais prévu ce malheur, lui dit -il à part ; n'oubliez pas que tout est là... brûlez ces lettres et songez à mes enfants !...

Les deux adversaires partirent ; et le vieil ami du prince tomba sur un siège, abîmé de douleur, d'inquiétude et d'effroi.

Puis, après quelques secondes d'anéantissement, il se leva , reprit spontanément ses sens, et rassemblant ses forces, retrouvant toute sa vigueur passée, il s'élança hors de la bibliothèque et disparut.

luel.

Il existe dans le bois de Boulogne, ce bois que le génie de Dieu a créé, coinnie loiiles les belles pages de 1p nature, el qu'un antre génie, le génie militaire, a coupé, morcelé, liacbé, dévasté , pour y planter des forts là où Dieu avait planié des arbres; il existe, dis-je, un endroit retiré, jadis sanctifié par

- oc —

les prières des fidèles el profané, depuis p;ir les mondains qui en ont lait, les uns, le but de leurs j)ronienades et de leurs phiisirs, les autres, un lieu seeret de rendez-vous pour y vider de sanglantes querelles.

Chacun a reconnu Longehamps , qui n'existe, pour beaucoup d'iionnètes Parisiens, que depuis la place Louis XV jusqu'à l'Are de Triomphe , et encore pendant les trois jours les plus saints de l'année, mais qui n'en était pas moins jadis une riche abbaye , où de pieuses solitaires servaient le Seigneur en croquant les beaux perdreaux du bois de Boulogne et en savourant les succulents carpeaux de la Seine, dont les eaux fei'tilisaient les environs du saint monastère.

A l'époque où se passe cette histoire, il ne restait du monument que quelques ruines , quelques arceaux presque aérienuement soutenus par des piliers couverts de mousse et découpés à jour par la dent rongeuse du len)ps.

Un vieux mur, entre autres vestiges, était particulièrement recherché des duellistes, en ce que, les protégeant dabord contre l'œil

ôcs curieux et lii soudaine ii|){)iirition de la maréchaussée, il présenlait ensuite l'avantage, pour les affaires qui se vidaient au pistolet, de servir d'alignement aux coups des champions, en leur offrant des chances pareilles, sous le double point de vue du soleil et de la visée.

C'est vers ce mur si fatalement renommé que, sur l'ordre du maréchal, dont il était connu de vieille date, se dirigeait la berline enfermant les deux adversaires.

Le trajet de la rue Saint-Guillaume au bois de Boulogne s'était fait en silence de part et d'autre ; et ces deux hommes, au regard calme , à la physionomie placide et froide , assis côte à côte dans la même voilure, pouvaient passer, aux yeux de ceux qui les voyaient ainsi, pour deux amis se rendant à quelque joyeuse partie de campagne et non pour des ennemis résolus à se donner la mort.

Le duc lit arrêter la berline à trois cents pas environ des ruines de l'abbaye.

Le prince et lui descendirent.

— Monsieur, dit le maréchal à son adversaire , cette voiture attendra celui de nous deux qui doit survivre à l'autre.

El, prenant à la main son coffre à pistolets,

il s'enfonça dans le taillis, suivi d'Otloart.

Le jour était brillant et pur; les herbes et les plantes du bois, encore chargées de la rosée nocturne , recevaient avec délices les bienfaits de cette première chaleur du jour et répandaient ce parfum vivifiant qui rafraîchit les sens en portant au cerveau ses douces et balsamiques senteurs...

Tout invitait à vivre... et l'un de ces hommes, tous deux si pleins d'énergie, de valeur, de volonté... Tun de ces hommes allait mourir !

L'aspect charmant de ce réveil de la nature agit plus puissamment sur rame tendre et impressionnable d'Odoart, que sur celle du maréchal qu'animait seule la fièvre de la vengeance...

Ces deux amours , lun sur son déclin , entoure de tous ses souvenirs, l'autre à son aurore, paré de ses plus riantes espérances ! . . .

Ces deux enfants, fleurs à peine écloses, dont sa tendresse devait féconder à jamais l'avenir !...

Cette femme infortunée qu'il laissait ex-

posc'<' à la fureur He son époux... fout ce ([u'il allait quitter dans la vie vint s'offrir à la fois à l'esprit , au cœur du jeune homme, et un long soupir, résumant toutes ses douleurs, s'échappa de sa poitrine oppressée.

Plongé dans cette cruelle rêverie , il s'acheminait sur les pas du maréchal , qui le conduisait vers le funèbre hut de leur course, au travers de l'épais taillis...

La voix dure et brève de son guide le rendit à lui-même.

— Cet(c place vous convient - elle ?... lui disait-on en indiquant les ruines de l'abbaye an milieu desquelles ils se trouvaient.

Odoart releva la tcle, jeta les yeux autour de lui et répondit avec une indifféi'cnce complète :

— Parfaitement.

— Choisissez vous - même votre arme , monsieur... lui dit le maréchal en lui présentant les deux pistolets; comme ils m'appartiennent, cela doit être ainsi.

Odoart prit le pistolet qui se trouvait sous sa main, sans le choisir, sans l'examiner, uni(|uement parce qu'il était le [)lus près de; lui.

— Et inainicnant , continua le iliic, la distance ordinaire...

Et il mesura vingt pas.

Puis, s'approchant du prince et changeant tout à coup de ton, d'air et de langage, il lui dit avec une explosion de fureur, d'autant plus violente qu'il la contenait depuis une heure :

— Vous avez bien compris que c'était pour vous tuer que je vous amenais ici , prince Metzcrski !... Vous avez bien compris que c'est un duel à mort et sans merci!... que l'un de nous est de trop dans ce monde, et qu'il faut qu'il en sorte !

Odoart le salua froidement.

— Mais il est un droit, un droit sacré, continua le duc, celui de tout homme outragé , que je maintiens, que je réclame et que j'exige au besoin... le premier feu m'appartient !...

— J'allais vous le rappeler... répondit simplement Odoart.

Le duc, étonné, le regarda et n'aperçut aucun trouble, aucune émotion sur ses traits. Sa fureur s'en accrut.

Ils se n)irenl en Maine,

— loi —

A ce iiioiiMWit, (III léi^er briiil se (il cnlt'iidrc dans le roiiirc du l)oi.s, et des personnes moins [)réoecii|)ées que les deux ennemis eussent pu remar(|uer nu milieu du liiillis un vieillard pâle de terreur et de desespoir, suivant avec anxiété toutes les péripéties de cette scène.

C'était l'ami , le seul parent , presque le père dOdoart... le dévoué Voronisoff, qui faisant seller en toute hcàte le meilleur coureur des écuries du prince, s'était élancé sur ses traces, après avoir jeté toutel'ois sur son passage une ancre de salut dont la promptitude du combat lui démontrait maintenant la triste inutilité...

Odoart s'effaça, baissa son pistolet, puis, jetant un regard provocateur au due , il attendit.

Le coup partit... Le j)rince n'était point atteint...

— A vous, monsieur!... lui cria le maréchal d'une voix pleine de surprise et de rage.

Odoart, pour toute réponse , indiqua du doigt à son adversaire la grappe rouge d'un sorbier, qui se détachait seule au milieu d'un

vert massif, h einquiinle pas de lui, ajusta la branche iiK^me à laquelle pendait le fruit et la coupa dfe sa balle...

— Qu'est-ce à dire ? s'écria le maréchal en s'élancanL vers le prince; prétendriez -vous me (aire grâce de la vie ?

— Monsieur, réponditOdoart, mon adresse à cette arme est telle, qu'un duel avec moi serait un assassinat de ma part, car je tire à coup sûr.

— 11 fallait m'en prévenir, monsieur, avant d'essuyer mon feu !

— J'avais sans doute mes raisons pour me taire... reprit le jeune homme ; mais je vous propose un moyen d'égaliser la partie.

— Parlez!

— Une seule arme chargée... et le choix au hasard.

— J'accepte!,., dit le duc se fiant à sa bonne cause et voulant en iînir à tout prix avec la vie de son ennemi.

Et prenant alors un des pistolets, il le rechargea lentement, avec soin, pour que la sûreté de l'arme ne trahit pas la main qui allait s'en servir.

Ce combat affreux où l'adresse, la force,

la justice (l'un droit, sont à la merci du sort, frappa tellement d'épouvante le témoin caché de ce qui se passait, que Voromsoff s'élança hors du taillis qui Tahritail, en s'écria nt :

— Ce duel atvocc n'aura pas lieu !... Je rempècherai !... Je m'y oppose!...

— Encore cet homme !... dit le maréchal au prince ; serions-nous en surveillance et serait-ce par vos ordres qu'il est ici ?

— M. le comie Voromsoff ne reçoit d'ordre de personne, M. le duc!... répondit Odoart; son attachement, l'excès de ses craintes , l'ont sans doute amené dans ces lieux ; mais, pour la première fois de ma vie, je dois lui dire que sa présence ici, dans ce moment, me blesse et m'offense... et j'attends de son dévouement qu'il veuille bien se retirer.

— Vous laisser tuer ainsi, sans vous défendre ! s'écria le vieillard ; mais c'est odieux !.,. c'est infâme !...

— M. de Voromsoff, continua Odoart avec gravité, au nom de votre affection pour moi, retirez-vous...

— Tu le veux?... dit le comte 5 que Dieu

nous protège donc tous deux, caria halle qui (e tuera conduira deux àuies devant lui!...

Et il fit quelques pas pour s'éloigner.

Mais le duc, frappé d'une idée, le retint.

— Restez, monsieur, lui dit-il, vous serez vous-même l'arbitre de nos destinées et vous nous présenterez , si vous le voulez bien, ces deux armes cachées sous ce mouchoir ; de cette façon vous égaliserez nos chances !...

— Soit! dit VoromsofT saisissant les pistolets; j'y consens... quelque cruelle que soit la mission dont vous me chargez, je la préfère encore à la douleur de le quitter !...

Et il enveloppa le prince tout entier dans le plus tendre et le plus paternel regard.

Depuis ce moment, ces trois hommes se turent... et leur silence terrible ne fut troublé que par les chants joyeux des oiseaux du ciel, ou le bruit harmonieux de la brise légère qui se jouait dans les feuilles du bois.

Le comte, après avoir changé plusieurs fois dans ses mains les armes qu'il tenait sous le mouchoir dont elles étaient couvei-tes, les présenta aux deux adversaires qui

en prirent cliaciin une et allèrent s'aligner (le nonvean.

Le trouble de VoronisofT était si grand, qu'il perdit lui-même la trace du pistolet redoutable, et qu'en le donnant, il ne savait plus à qui des deux il remettait la vie de l'autre...

Le maréchal ajusta son ennemi. La pierre frappa le bassinet vide

La fortune l'avait encore une fois trahi.

Odoart leva le bras , tira en l'air et jeta son pistolet à ses pieds.

— Enfer!... dit le duc diins un transport de fureur indicible, voilà deux fois qu'il me donne la vie! ...

— Je vous ai déjà dit, monsieur, refirit froidement le prince, que je me battais et n'assassinais pas.

— Mais je veux vous tuer, moi!... eria le maréchal , hors de lui et ne se connaissant plus; je veux vous (uer, vous qui m'avez trompé!... Comme je la tuerai, elle qui m'a trahi !...

El, comme saisi de vertige, il s'élança sur son ennemi sans défense, pour le frapper au visage de la crosse de son pistolet.

Surpris, ainsi que Vorornsolî, par cette attaque soudaine et imprévue, Odoart allait recevoir le plus indigne outrage... lorsqu'une voix fit tout à coup entendre ces paroles libératrices :

— Au nom de l'empereur ! arrêtez!...

Les trois acteurs de cette scène se retournèrent et se virent entourés de six cavaliers de maréchaussée, au milieu desquels se trouvait un officier d'ordonnance de l'empereur.

— M. le maréchal, dit l'officier, le ministre de la police était aux Tuileries ce matin, lorsqu'il fut prévenu du duel que vous aviez avec le prince Metzerski, et je vous apporte en toute hâte ce billet de Sa Majesté l'empereur.

A ce nom redoutable et respecté , le duc sentit se calmer le paroxysme effrayant de sa colère, et saisissant la dépêche, il lut :

<i Maréchal ,

<i Vous êtes un fou!... Cent femmes cou- « pables ne valent pas la vie d'un brave tel (1 que vous... Je vous ordonne de vivre et

ti vous défcixls (le vous ballrc pour d'iiulrcs Il que pour moi.

•i Napoléon. »

— Soil! monsieur... répondit le duc à l'oflicier ; j'obéirai... mais si une femme coupable, nmrmura-t-il d'une voix sourde, ne vaut pas la vie d'un brave, elle mérite au moins la mort de la main du brave qu'elle a déshonoré !...

Et, s'élançant dans le taillis, il regagna sa voiture et s'y précipita en criant au cocher :

— Rue Taitbout, au palais de la reine de Hollande !...

Tandis que ces graves événements se passaient au bois de Boulogne, une femme, belle encore malgré la fatigue et la souffrance empreintes sur ses traits, était agenouillée devant un christ placé dans un petit oratoire.

Ses yeux rougis par les veilles et les pleurs relisaient péniblement une lettre qu'elle tenait à la main, et sur laquelle tombait de temps en temps une larme amère et brû-

liiiilc... (;<'He lelli'c dfiii;iii(liiU imc grâce... et voici dans quels (ermes elle l'impiontit :

<i Madame,

«( Je vous ai tout avoué... les torts dont je fus la complice envers vous , mes malheurs, mes fautes et mon désespoir !

'i Vous avez été noble et miséricordieuse, vous m'avez donné plus que la vie, en sauvant celle de l'homme qui m'oublie pour vous et que j'adore en le perdant.

«I C'est au prix de volr^ honneur, c'est par le plus généreux mensonge, que vous avez exaucé ma prière!... Que Dieu vous en ré compense et vous donne sur la terre tout le bonheur dont je n'étais pas digne !...

» Maintenant, écoutez-moi, madame...

S'il est une chose sainte et sacrée dans ce monde , c'est le vœu d'un mourant... vous accomplirez donc le mien... car je vais mourir !... Je ne veux plus vivre sans lui... je le voudrais, hélas! que je ne le pourrais plus!... J'ai commencé par une faute et je vais finir par un crime !...

.1 Le ciel me le pardonnera peut-être, car

mon crime osl environné de donleurs et de remords !...

.1 Voici ce (jnc j'attends de vous, de votre âme angélique, en échange de sa tendresse qu'il m'a reprise pour vous la donner : ne l'iiimez pas seul, madame, aimez ses enfants !... Oubliez même que ce sont les miens, si cette pensée doit leur nuire dans votre cœur!...

<( Prenez pitié de ces deux frêles créatures pour lesquelles on vous a surpris le titre de mère!... Soyez une mère pour eux, madame, cachez-leur jusqu'au nom de celle qui leur a donné le jour !... Qu'elles croient à jamais devoir la vie à l'ange que je su[iplie d'étendre ses ailes sur leurs jeunes années...

<( Faites passer dans leurs âmes les douces vertus de la vôtre !... Faites-vous aimer en mère ; et lorsque ces deux pauvres êtres abandonnés à vos soins pourront unir leurs saintes prières aux vôtres... dites-leur d'en garder cliaque jour quelques-unes pour une amie à vous, qui est morte en vous bénissant...

'i Stéphanie. »

Une faiblesse extrême gagnait à chaque

— ilO —

instant la duchesse d'A... , que nos lecteurs ont reconnue , et ce ne fut qu'avec les plus grands efforts qu'elle put atteindre la porte de l'oratoire...

Mais en touchant cette porte, qui lui rappelait un souvenir cruel, ses genoux fléchirent... elle tomha sur la dalle... et appuyant ses lèvres sur les traces à peine effacées du sang de son amant, elle fondit en larmes et s'évanouit.

Une heure après , l'oratoire solitaire était rempli de monde... Une noble et bonne souveraine tenait dans ses bras sa compagne, son amie , la maréchale d'A..., froide et inanimée; la belle tête de la duchesse reposait sur le sein de la reine de Hollande, qui couvrait son front de baisers et cherchait dans sa folle douleur à donner un peu de sa vie à celle dont la vie venait de s'éteindre...

Portai, appelé en toute hâte, examinait avec soin dans un coin de l'oratoire un petit flacon vide,exhalant une forte odeur d'opium.

Les gens de la duchesse, ceux de la reine, agenouillés ou groupés à la porte, mêlaient leurs pleurs et leurs sanglots aux sanglots de la princesse.

Tout à coup un bruit violent retentit à Textéricur... une voix forte, troublant le recueillement général, prononçait avec fureur le nom de la duchesse...

Celui qui s'annonçait ainsi , repoussant brutalement tous ceux qui s'opposaient à son passage, pénétra jusque dans l'oratoire et fit quelques pas vers la maréchale qu'il venait d'apercevoir dans les bras de la reine...

Mais Hortense jetant sur le duc un regard plein de douleur et de majesté :

— Vous respecterez peut-être maintenant son repos, M. le duc !... lui dit-elle. Elle est morte !!!...

Le maréchal , comme foudroyé par ces paroles, cacha sa figure dans ses mains et sortit,

— C'en est donc fait?... dit la reine à Portai qui venait de placer sa main sur le cœur de la duchesse.

— Peut-être!... répondit celui-ci.

Wtuï mèreô.

Entraîné par les événements de notre récit, il nous a fallu quitter pendant quelques instants plusieurs personnages de cette histoire, auprès desquels nous nous empressons de revenir.

Rien ne peut rendre le trouble et l'effroi qui saisirent lànie de Blanche, lorsque, la

veille du jour où se passèrent les scènes qui précèdent, la jeune femme vit le regard de sa mère s'animer et se remplir de surprise et d'indignation, tandis qu'elle adressait son funeste aveu au maréchal d'A...; lorsque cette oreille, qu'elle croyait murée à tous les bruits de la vie, perçut tout à coup le son, pour recueillir la preuve d'une honte et d'un déshonneur...

Aussi, tremblante, éperdue, foudroyée par la malédiction de sa mère, Blanche s'abîmat-elle à ses pieds, courbée devant cette imposante colère , mourante de terreur et de désespoir.

Le duc et Voromsoff s'éloignèrent.

A peine furent-ils sortis, que la porte de la chambre à coucher se rouvrit 5 la maréchale reparut...

— Ah ! madame , s'écria Blanche en la voyant, ma mère, ma pauvre mère !... C'est pour vous sauver que je l'ai tuée !...

La marquise de Montaran releva lentement la tète ; son noble visage était couvert de larmes ; elle regarda la maréchale au travers de ses pleurs... et, retirant sa main dont cherchait à s'emparer Blanche, elle la

repoussa loin d'elle et se leva pour sortir... mais sa faiblesse et son émotion furent telles, qu'elle retomba sur son siège en disant d'une voix brisée :

— Au moins laissez-moi pleurer seule!... La duchesse s'agenouilla près d'elle ; et lui

désignant les deux enfants, qui, blottis sous un rideau de croisée, laissaient à peine voir leurs jolies figures, tout eflVayés de la scène violente dont ils venaient d'être les témoins :

— Madame, lui dit-elle à voix basse , je vous jure, devant Dieu qui m'entend, que votre fille n'est pas coupable... ces enfants sont à moi !...

Et la maréchale raconta tout à la pauvre mère.

A mesure que madame deMontaran entendait les tristes incidents de cette histoire, ses traits perdaient leur expression de courroux; et lorsqu'elle connut le dévouement de Blanche pour elle... lorsqu'elle apprit le sacrifice que l'infortunée venait de faire de son honneur, pour sauver les jours de celui dont elle portait le nom, elle tendit les bras à sa fille, en s'écria ni :

— Que le ciel fasse retomber sur moi la

- iir. —

malédiclion que j"ai donnée à mon enfant, pliitôl que de la laisser sur sa tête !...

Et Blanehe se précipita sur son sein, en séchant ses larmes sous des baisers.

Les forces de la marquise étaient épuisées par tant de secousses, et la profonde lassitude qui succède ordinairement aux vives émotions chez les natures nerveuses commençait à fermer les yeux de madame de Montaran.

Blanche montra sa mère endormie à la maréchale et l'entraîna doucement hors du salon.

Les enfants, imitant ce qu'ils voyaient faire, se prirent par la main et sortirent en marchant sur la pointe de leurs petits pieds, à la suite des deux jeunes femmes.

— Madame, dit Blanche à la duchesse, vous n'avez pu me rendre Thonncur que ma fatale union m'a ravi ; mais j'ai retrouvé par vos aveux le cœur de ma mère , et le mien vous en remercie !

La duchesse regarda Blanche avec une tristesse profonde, une de ces tristesses où se peint tout un avenir sinistre !...

— Nous ne nous reverrons plus, lui dit-

— dl7 —

elle; mais j'ai jugé votre àine, cl j'emporte un espoir qui sera ma consolation et mon dernier bonheur !...

Puis, par un mouvement subit, par un de ces élans qu'une mère seule peut bien comprendre, elle courut à ses enfants , les [)rit dans ses bras, les couvrit de caresses, les pressa sur son sein avec une expression mimense de douleur et d'amour, les quitta, les ressaisit encore, et, leur montrant Blanche, leur dit avec un accent pénétrant, comme si elle eût voulu graver ses paroles dans leur éternel souvenir :

— Aimez-la bien, car voici votre mère.

Cette abnégation de la duchesse, cette renonciation au titre le plus doux de la nature, cette cruelle expiation d'une grande faute, émurent Blanche de la plus vive pitié... elle tendit la main à la maréchale.

— Ah ! s'écria celle-ci en la plaçant sur son cœur, Dieu ne m'a pas tout à fait abandonnée, puisqu'il me donne encore l'amitié d'un de ses anges!... Priez pour moi, ajouta-t-elle, et promettez-moi de m'accorder la dernière grâce que je vous demandera i . . .

UN »I*R1»CE I)K PBINCE. 2 11

— Je vous le promets, répondit Blanche.

— Merci... dit la duchesse, vous saurez demain ce que j'ose attendre de vous...

Et s'envcloppnnt dans sa mante, elle sortii, suivie de Blanche, sans oser tourner les yeux sur Edgard et Méry , car cette vue lui aurait ôté le courage d'accomplir le funeste projet auquel elle ne fut que trop fidèle... et l'infortunée regagna le palais de la reine, pour écrire à cette autre mère la lettre que nous avons déjà lue dans le chapitre précédent... pour lui léguer ses enfants... et mourir !...

Lorsque la princesse rentra, après avoir fait évader la maréchale par une issue dérobée du jardin de Ihôtel , les deux petites créatures n'étaient plus dans la serre.

Sans doute on les avait reconduites auprès de leur honnête gouvernante ; mais la porte du salon où reposait la marquise se trouvait entr'ouverte, et Blanche, craignant de troubler son sommeil, souleva doucement la draperie et plongea ses regards dans l'intérieur de cette pièce avant d'y pénétrer.

Un spectacle étrange et touchant s'offrit à elle.

Un liomine était à genoux élevant inadanu; de Montaran qui reposait encore.

Des sanglots s'échappaient de sa poitrine, et qijehjues mots , à peine articulés, arrivèrent jusqu'à Blanche...

— Pardon, disait-il, pardon à vous, la seule tendresse de ma vie, du mal que je vous ai fait!... Vous aviez confié le bien le plus précieux , un trésor d'innocence et de vertus, à ma garde, à la garde de votre seul ami... et cet ami vous a trahie!... Cet ami a jeté l'opprobre et la honte sur vos derniers jours!... Mais je m'en punirai... je vous quitterai... je vous fuirai... et j'en mourrai bientôt de regret , car je ne puis plus vivre sans vous, et je ne suis plus digne de vivre près de vous !...

Et le vieillard qui parlait ainsi saisit le bas de la robe de la marquise, y appuya ses lèvres avec un respect presque religieux.

Puis il se releva lentement; et, comme s'il eût laissé son âme aux pieds de la noble femme, il la regarda pendant quelques secondes avec un profond désespoir, prononça le mot adieu et se détourna pour sortir...

Mais il devint pâle et tremblant comme uii

coupable que l'on surprend , en se trouvant en face de Blanche qui l'arrêta.

— Restez, lui dit-elle, ma mère ne sait rien... et votre confession est pour moi seule !

— Tu me pardonnes?... reprit le chevalier d'une voix étouffée par ses larmes.

— N'est-ce pas pour clic que vous avez tout fait?... répondit Blanche en lui montrant la marquise qui s'éveillait.

Madame de Montaran sembla chercher d'abord à retrouver ses idées. .. puis ses yeux sarrètèrcnt sur le chevalier, et lui montrant sa fille :

— L'on vous a sans doute caché son cruel sacrifice, lui dit la pauvre femme dans son ignorance complète des actes et des lois ; je sais que Thonneur vous est plus précieux que la vie, et vous ne lui auriez jamais laissé vendre le nôtre !

Ces mots traversèrent le cœur du chevalier comme la lame d'un poignard... il rougit et pâlit tour à tour.

— J'ai agi seule, ma mère... s'empressa de répondre Blanche, venant généreusement au secours de son vieil ami.

— Soit!... (lit la inarcjuise retrouvant toute son énergie passée dans le sentiment d'indignation qui l'animait; Dieu m'avait retiré l'ouïe pour ni'empècher d'entendre le déshonneur de mon enfant , le regard pour ne la point voir consacrer sa honte au pied de l'autel... mais à présent qu'il m'a tout rendu , je ne veux , ni ne dois être la complice d'un semblable marché !...

>i Ma fille, ajouta-t-elle en se levant seule avec une majestueuse lenteur et allant détacher de la cheuîinée la précieuse miniature (jui lui retraçait si fidèlement les traits du marquis de Montaran, je t'adjure de me dire, en présence de cette image vénérée , si tu peux, sans rougir, porter un titre et jouir d'une fortune payés aussi cher!... »

Blanche courba la tète, car elle connaissait le caractère inflexible de sa mère ; bonne jusqu'à l'excès dans tous les sentiments de la vie , elle devenait dune énergie presque dure, lorsqu'il s'agissait de délicatesse ou d'honneur... et la jeune femme comprit que si son àme, à elle, pouvait trouver le pardon dans l'amour, celle de sa mère ne pardonnerait jamais !...

Les idées de la marquise s'unissaient trop à celles du chevalier pour qu'il ne l'entendît pas s'exprimer ainsi avec une secrète joie.

Depuis ce falal mariage, comme il le nommait, le brave homme n'avait pas goûté un seul jour de repos.

Vivant dans une terreur continuelle que Blanche ne vînt à découvrir le mystère de son union , inventant ruse sur ruse , artifice sur artifice, pour excuser aux yeux de madame de Montaran l'absence incroyable de l'époux de sa fille, il se voyait réduit , ainsi que nous l'avons déjà dit, à redouter le moment oii l'ouïe serait rendue à sa vieille amie, en songeant que les difficultés et les restrictions d'une conversation écrite , les omissions qu'il pouvait y faire, disparaîtraient devant des questions nettement posées par l'esprit droit de la marquise, et dont son oreille allait tôt ou tard solliciter les réponses claires et précises.

Faut-il le dire aussi? Les jouissances de cette immense richesse n'étaient pas ce qui avait le plus séduit M. de Saint-Laurent; il se fut contenté d'un bien-être doux et modeste pour SCS deux amies ; et ce bien-être.

— Il>ô —

le hasard, sa bonne étoile, le leur avaient fait reneontrcr, à la grande joie du ehevalier.

Quelques biens du marquis de Montaran, dont le peu de ressources de sa veuve ne lui avait pas permis de poursuivre la restitution, lui avaient été rendus, grâce à certains sacrifices faits à propos, et peut-être, à l'invisible protection qui veillait constamment sur la jeune princesse.

Cette aisance une fois assnrée à la marquise et à sa fille , le chevalier aurait fait bon marché d'une fortune si cruellement acquise.

La rancune, d'ailleurs, ne perdant jamais ses droits chez certaines organisations irritables comme celle de M. de Saint-Laurent, il sup[)ortait avec un vif cbagrin l'espèce d'autorité qu'exerçait sur lui l'ex-père Daquin, le comte V^ororasofT, dans leurs fréquentes relations.

Ce mauvais génie, ainsi qualifié par le chevalier, le dominait par l'empire que lui donnait le secret important dont' il l'avait rendu solidaire, et M. de Saint-Laurent, enveloppé de toutes parts dans les lils de ce drame mysr

— in —

lérieux, se déballait vainement contre les dards aigus que lui lançait à tout propos son malin et subtil adversaire.

Le cbevalier aurait donné tout au monde pour combattre son ennemi à armes égales ; et ce fut par tous ces motifs quil abonda vivement dans le sens de la marquise, oubliant, dans son irritation, jusqu'à l'aveu de l'amour de Blancbe pour le prince.

— Il ne m'appartient pas, dit le chevalier voyant que Blanche gardail le silence après les véhémentes paroles de sa mère, de dire mon avis dans cette grave circonstance; mais si la princesse n'était retenue dans le parti qu'elle doit prendre, que par de généreux égards pour son époux, il me serait facile de l'en dégager en lui révélant un fait qui doit d'autant plus la dispenser de tout procédé envers le prince Metzerski, que son bonheur avec lui ne serait jamais possible!

Blanche regarda le chevalier, stupéfaite de voir un ennemi, là où elle s'attendait à trouver un allié.

— Le prince, continua celui-ci, a fait le serment à la véritable mère de ses enfants , à sa maîtresse enfin, de ne jamais vivre près

de s;i femme, tniit que la duclu'sse (l'A... existernit.

— Horreur!... dit la marquise.

Blanche se sentit mourir... car cette affreuse idée n'avait fait jusque-là quVfllcurer son esprit, et son cœur indigné lavait toujours repoussée.

— Ma fille, dit la marquise en l'attirant sur son sein, l'amour même ne résisterait pas à une pareille injure... des titres et de l'or ne sauraient attacher une âme comme la tienne!... Laisse donc à ta mère le soin de te consoler de tant de douleurs !

u Le nom de mère que j'invoque, les droits de ton vertueux père dont j'hérite sur toi , ne me permettent pas de laisser mon enfant courber plus longtemps son front sous le joug honteux qu'on lui a imposé... Mais s'il était possible que la fille du marquis de Montaran voulût continuer plus longtemps à le supporter, ta vieille mère ne serait pas témoin de cet opprobre et irait mourir seule , loin de toi!...

<i Choisis donc entre l'auteur de tous tes maux , et moi qui ne t'ai jamais donné que du l)0f)h('ur !... >

BIjuu'he, pour toute réjxtnse, se jeta clans les bras de la marquise... et celle-ci sortit accompagnée de M. le chevalier de Saint- Laurent.

La jeune femme ne faiblit point sous ce nouveau coup. L'orgueil vainquit la passion; car les blessures de l'amour-propre sont plus cuisantes que celles de l'amour.

Elle excusait tout dans la conduite d'Odoart, la cruelle nécessité du sacrifice de son honneur de jeune fille, le mystère qu'on lui en avait fait... mais le serment de ne la revoir jamais !... les mots d'amour qu'il osa lui dire en appartenant pour toujours à une autre!... Tant de honte, tant de perfidie réunies portèrent le désespoir et l'exaspération dans cette âme tendre et candide... sa résolution fut prise !

Trois jours après, la physionomie de l'hôtel 3Iontaran avait un aspect triste et sévère, contrastant avec le mouvement qui s'y faisait remarquer d'ordinaire.

Le chevalier de Saint - Laurent , debout dans sa chambre dcmeublée, se préparait à

roccvoii' une visilc (|u'oii venait de lui annoncer.

Le comte V^oromsoff entra.

A sa vue, un sourire goguenard et presque fiéleux passa sur les lèvres du chevalier.

— La princesse n'est pas visible, m'a-t-on dit?... fit le comte en saluant M. de Saint- Laurent.

— On vous a dit vrai... répondit celuici. Que voulez-vous? Après tant d'émotions diverses, une âme plus forte que la sienne éprouverait le besoin du repos et de la solitude...

— On m'assurait , reprit Voromsoff avec malice , que M. le cbevalier avait provoqué le misérable dont l'insolente indiscrétion a produit un si affreux scandale au bal de la ville, et je craignais que la jeunesse et la force du maître clerc...

— Ne triomphassent de mon àgc et de ma faiblesse!... interrompit le chevalier. Monsieur, cet intérêt me touche... mais vous avez pu voir par vous-même, avant-hier, au bois de Boulogne, qu'il y avait toujours moyen d'égaliser les chances d'un duel !...

— Vous êtes instruit de celui du prince?. . .

dit Voromsoff surpris, car cette affaire avait été tenue très-secrète.

— Comme si j'y eusse assisté moi-même!... reprit le chevalier. Au demeurant, ma provocation au maître clerc, comme vous nommez ma visite à ce drôle, ne m'a pas forcé de recourir à un parti semblable... Il était, à ce qu'il paraît, menacé depuis longtemps d'une jaunisse, et il a profité de cette occasion pour l'avoir... C'est du bonheur, n'estce pas?

— Monsieur, dit le comte d'un air grave, un motif plus sérieux que celui d'une conversation banale m'amène dans cet hôtel.

— Je m'en doutais, fit le chevalier en souriant, car on ne voit jamais M. le comte que dans les grandes occasions.

— Je viens, par des motifs inutiles , je pense, à vous donner, continua Voromsoff, prévenir madame la princesse, de la part de son époux, que l'intention, et mieux encore, le plus vif désir de Son Altesse serait de la voir piès de lui.

— Bah ! fit le chevalier; ce désir-là n'est pas venu vite à Son Altesse... mais enfin il est venu !...

— Le prince, continua Voromsoff, repart dans (iucl(iues heures pour la Russie , rappelé par la guerre qui vient d'éclater avec la France; il lui serait difficile d"emmencr la princesse et leurs enfants , étant forcé luimême de faire très -rapidement ce long vovage ; mais j'aurai l'honneur de servir de guide à la princesse... et si M. le clievalier était d'humeur à nous accompagner ?...

— Trop de honte!... dit le chevalier; je ne vais pas habiter chez les ennemis de mon pays... en lemps de guerre, surtout !...

— Je partirai seul, alors, avec la princesse... reprit le comte.

— Je ne crois pas qu'elle vous accompagne dans ce voyage... dit le chevalier.

— Et qui s'y opposerait ? reprit Voromsoff.

— Une raison bien puissante, monsieur!... répliqua le chevalier en se levant et regardant Voromsoff de son plus grand air de gentilhomme... le refus de la noble jeune femme, dont vous avez fait trop longtemps le jouet de vos intrigues, et qui, lassée enfin de cette humiliante condition, m'a chargé de vous annoncer trois choses... et je vais,

;)joutn-t-il en le saluant, accomplir à mon tour ma mission...

— Et quels sont ces choses, monsieur ? dit le comte fort ému.

— La première , répondit le chevalier , c'est que Blanche de Montaran déclare qu'elle ne portera plus le nom d'un époux qui n'est pas le sien.

u La seconde, c'est qu'elle rend à Son Altesse tout ce qu'elle en a reçu et se contentera désormais du peu de hien qui lui est revenu de son père...

Il La troisième, enfin , c'est qu'elle et sa mère sont parties pour une retraite impénétrable, où tout votre or et toute votre habileté ne parviendront pas à les découvrir.

— C'est ce que nous verrons!... dit Voromsoff hors de lui.

— Vous le verrez, monsieur... reprit le chevalier; et quanta ses enfants, aux enfants de la princesse, entendez-vous, car vous les lui avez fait légitimement reconnaître , elle les emmène , comme le seul souvenir qu'elle ait gardé du prince Metzerski !

— Sans femme! sans enfants! s'écria Vo-

ronisoff avec une vive cloiilciir, (|!ie lui reslera-l-il donc?

— Un remords ! repondit le chevalier de Saint-Laurent.

iTû tnoiôon ha Koôce.

La maison des Roses était une charmante habitation située à quelques heues de Saverne , dans la fraîche vallée de Marmoutier.

Cette jolie bonbonnière devait son joli nom à toutes les roses, ses patronnes, qui en tapissaient les blanches murailles.

Enfouie sous des arbres presque séculaires, cachée, comme la violette, au milieu du feuillage, abritée contre les tempêtes et les regards curieux des touristes, par les hautes montagnes qui l'entouraient, la coquette semblait se dérober aux yeux importuns pour ne se révéler qu'à de rares amis.

Aussi le naturaliste studieux , ou le chasseur égaré, ne pouvaient-ils retenir un cri de surprise et d'admiration en apercevant cette délicieuse oasis, où l'hospitalité leur était toujours gracieusement offerte.

C'était pour cette simple et secrète demeure que la marquise de Montaran, sa fille et le chevalier de Saint- Laurent, avaient quitté le somptueux hôtel de la place Beauveau.

Deux autres habitants s'étaient joints à eux , et CCS nouveaux hôtes n'étaient ni les moins gais, ni les moins heureux de la maison des Roses.

Edgard et Méry , que le lecteur devine sans peine, avaient été conduits à l'hôtel Montaran par un émissaire de la reine de Hollande, de rexcellente Hortense.

La duchesse expirante avait prié sa royale

— iôn -

amie de les confier à Blanche, en Ini adressant celle lettre écrite par elle à ses derniers moments... ce triste et louchant testament de son cœur.

Blanche, malgré la profonde blessure fail(; autant à sa dignité qu'à son âme, par le serment du prince, ne résista pas au vœu sacré delà mourante!... Mais craignant que son vieil ami le chevalier ne l'accusa de faiblesse, elle lui cacha la mort de la maréchale et la suprême mission qu'avait implorée d'elle son infortunée rivale.

Voilà pourquoi M. de Saint-Laurent, en annonçant au comte Voromsoff l'enlèvement des enfants du prince, croyait que la princesse exerçait une représaille de tous les maux qu'elle avait soufferts, tandis que la noble femme accomplissait un saint et généreux devoir.

Quant à madame de Montaran , elle avait pleuré comme sa fille, sur la lettre de la duchesse; et, ne chargeant pas les deux innocentes créatures des fautes de ceux qui leur avaient donné le jour, elles' étaient devenues bientôt l'objet de ses soins et de son affection.

Deux ans s'étaient écoulés depuis que la petite colonie avait fixé son séjour dans la maison des Roses, acquise par les soins du chevalier de Saint-Laurent.

Rien n'était plus touchant que la douce intimité de ces exilés volontaires,

La vieille Marianne avait repris ses fonctions culinaires, et son éducation, commencée sous le chef de la princesse, perfectionnée depuis par les soins constants de M. de Saint-Laurent, en avait fait un véritable cordon bleu, à la grande gloire du chevalier (jui s'admirait dans son élève et trouvait excellents les plats les plus médiocres, en songeant qu'ils émanaient de ses principes et de son génie.

Edgard , prince dans le sang et délicat comme un grand seigneur en herbe , faisait alors une comique grimace, ce qui amenait les plus curieuses discussions entre l'enfant et le vieillard, discussions où l'enfant avait toujours raison , comme le plus malin et surtout le plus entêté des deux.

M. de Saint -Laurent avait fini par se |)rendre d'un attachement profond pour les deux petits êtres légués à Blanche; il s'était

chargé de k-iir preiuièrc éducation, et c'était vraiment un délicieux tableau à taire (}ue celui d'une leçon de lecture donnée par le bon vieillard à ses jolis élèves... Edgard sur l'un de ses genoux, Méry sur l'autre, leurs petits bras passés autour du cou <le ce grave professeur, et l'embrassant à tour de rôle foules les fois qu'il les reprenait d'une faute, ou s'apprêtait à les en gronder.

Cette vie paisible et douce eût été sans nuages, si l'âme de cet intérieur, l'ange autour duquel se grou|)aient toutes les affections , toutes les pensées de nos solitaires , n'avait inspiré de tristes iniiuiétudes à sa mère et à son vieil ami... Blanche se mourait!...

Chaque jour voyait ce beau lis pencher davantage vers la terre... son éclat, sa fraîcheur, avaient disparu ; sa taille si mince semblait prèle à se rompre sous le moindre efTort du vent; ses yeux, entourés d'un cercle de bistre, n'exprimaient plus qu'une mortelle langueur...

Blanche sentait renaître, mais avec plus de force et d'àpreté, cette maladie dont un mot, un seul mot, l'avait une fois sauvée... et ce

mol, une voix aimée le lui avait dit, le soir du Vendredi saint, dans l'église de Sainle- Élisabetli !...

Soutenue d'abord par l'indignation qu'elle éprouva en apprenant le serment fait par Odoart à la duehesse, elle avait eru bannir son amour de son cœur comme de sa pensée; mais le tem|)s effaçant de ses souvenirs ce qu'ils avaient de cruel et d'amer, ne laissait plus maintenant dans son âme que leurs douces émotions passées et les regrets que lui causait leur perte .

Un espoir la berça longtemps de ses riantes illusions... il lui semblait qu'un secret aimant attirerait le prince jusque dans sa solitude... qu"il serait guidé vers elle et ses enfants par quelque bon et secourable génie...

3Iais le temps s'écoulait, l'espérance fuyait, et la mort, la plus cruelle des morts, car on la voit venir cbaque jour, à chaque heure, on en compte les pas, on en sent le froid longtemps avant la tombe... la mort de la consomption, enfin, s'approchait pour la pauvre enfant !

Un jour ([u'elle se croyait seule dans le petit salon où le chevalier donnait ordinaire-

ment les leçons à ses protégés, elle apereiit une carte de géographie destinée aux premières études d'Edgard.

L'ouvrant vivement, elle se mit à la parcourir avec attention ; mais en mesurant la distance énorme qui séparait la France de la patrie d"Odoart, elle sentit un fer aigu lui traverser le cœur, et deux torrents de larmes s'échappèrent de ses yeux...

Absorbée dans son examen, elle n'entendit pas quelqu'un se glisser auprès d'elle... et la personne qui s'avançait, après avoir doucement regardé par-dessus l'épaule de la jeune femme, étendit le bras et lui saisit la main dont le doigt était encore arrêté sur le mot Russie.

Blanche poussa un cri de terreur... mais une confusion subite s'empara d'elle quand sa mère lui dit avec un douloureux reproche :

— Voilà donc enfin le secret qui te mine!... Et ma fille a préféré mourir plutôt que de me l'avouer !...

— Ma mère ! s'écria Blanche, n'est-ce pas vous qui nous avez séparés?...

— Mais, malheureuse enfant, reprit la

nijinjiiisr, in'avais-tu dil (jiir tu l'aimais?...

Doimis ce jour, deux cœurs souffrirent dans la maison des Roses.

Et celui de la mar(|uise n'était pas le moins à plaindre, car une idée cruelle la poursuivait sans cesse... le désespoir de sa fille était son ouvrage... son inflexible honneur, en brisant les liens qui unissaient Blanche au prince, avait développé dans le sein de la jeune femme le germe de la maladie qui la conduisait à la mort !...

Mais lorsque la jeune affligée, ouvrant enfin son cœur à sa mère, lui eut raconté l'amour qu'éprouvait Odoart pour elle, la scène si passionnée de l'église Sainte-Elisabeth, ce fut alors que la marquise comprit tout le mal qu'elle avait causé !,..

(le fatal, cet odieux serment qu'avait fait le {)rince de vivre loin de son épouse, serment arraché sans doute [)ar reni[)ire d'une ancienne liaison, le prince en était délié par la mort de la maréchale... le bonheur des jeunes époux devait naître du sein de tant d'infortunes... et au lieu de bonheur, la séparation, la douleur... et [)our avenir, un tombeau !...

Il fallait voir celle nièiT', soulciiaiil sa lillc donl les forces s'épuisaient clia(|ue jour, cherchant dans leur petit jardin les endroits où le soleil pouvait Tenvelopper de sa vivifiante chaleur, et passant de longues heures, silencieuse, à épier sur le pâle vi^age de la malade les traces de la souffrance qui Tenvahissait, ou les rares éclairs d'un calme qui s'évanouissait aussitôt !...

Quelques mois avaient suffi pour amener ce triste état, et le chevalier, confident de la cause des maux de sa jeune amie, avait senti renaître tout son ancien chagrin du rôle qu'il avait joué dans le drame de la vie de Blanche.

Sombre et taciturne, il accueillait avec peine les éclats joyeux des enfants; et ceuxci, avec rinstinet de leur âge et de leur caractère, ressentant la douleur générale sans la comprendre, s'imposaient souvent un silence bien peu d'accord avec leurs jeunes et bouillantes années.

Celait surtout lorsque Blanche regardai!

Edgard , dont les traits devenaient de plus

en plus la vivante image de ceux du prince,

qu'elle sentait augmenter son désespoir et

son mnl... et sa inèrc, à qui cette impression n'avait pas échapp'^, s'efforçait d'éloigner de ses yeux le pauvre enfant.

Mais Edgard, qui adorait la jeune femme, guettait pendant des matinées entières, accroupi près de sa porte, le moment où elle s'ouvrait pour aller se jeter dans ses bras.

Un matin que Blanche, couchée sur un sofa du salon placé près d'une vaste fenêtre ouverte, et sa main dans celle de la marquise, lui répétait pour la centième fois, d'une voix fébrile , les détails de sa chère entrevue avec Odoart dans l'église où ils s'étaient mariés , le chevalier de Saint-Laurent entra tout à coup...

Ses traits étaient bouleversés , ses habits en désordre...

— Écoutez, dit-il aux deux dames, une fâcheuse nouvelle qui renverse mes plus doux projets...

« Ma fille, continua-t-il en s'adressant à Blanche, j'avais résolu de partir , de vous quitter, ta mère et toi, pour un bien long voyage... tous mes préparatifs étaient faits... je voulais me rendre en Russie, à Saint- Pétersbourii;...

■ — Près (le lui!... sVcria Blnnchc se Icviiiit sur son séant, et sentant la vie rentriidans son sein.

— Oui, près de lui... dit le chevalier; je lui aurais tout raconté... ta douleur, ton amour... et je le ramenais à tes pieds, dans tes bras!...

— Eh bien?... fit Blanche, eh bien?...

^ Eh bien? répondit tristement M, de

Saint - Laurent , c'est maintenant impossible!...

La tète de la malade retomba sur sa poitrine et le sang disparut de son visage qu'il venait de colorer.

— J'espérais, comme tous les Français, continua le chevalier, que Bonaparte aurait proniptement raison de messieurs les Cosaques, et que, selon son habitude, il irait signer la paix dans la capitale de ses ennemis... mais pour la première fois la fortune l'a trahi !... Les Prussiens et les Russes ont envahi nos frontières... ils sont chez nous... le Rhin est traversé... et la France est perdue!...

— Perdue !... dit la marquise devant qui l'honneur du pays se dressait avec toute sa

gloire passéf ; la Franre ne |)c;it succom- Lcr!...

— La France ne succombera pas , reprit le chevalier; mais la guerre va la décimer, et. cette horde d'étrangers a trop de revanches à prendre pour que ses vengeances ne soient pas redoutables...

<i Quant à nous, il faut quitter ces lieux... une colonne ennemie s'en approche, dit-on, et cet asile n'est plus sûr pour vous ! "

Blanche n'avait plus rien écouté , rien entendu, depuis qu'elle avait vu s'anéantir le projet du chevalier... Et cet espoir déçu ajoutait encore à la gravité de son état.

La prédiction de M. de Saint-Laurent ne larda pas à s'accomplir !...

La nuit même qui la suivit, le sinistre bruit du canon retentit dans la vallée, ébranlant jusque dans ses fondements la paisible maison des Roses; et lorsque, le lendemain, ses habilants voulurent s'en éloigner, on apprit de tous côtés que les étrangers, maîtres du pays , en rendaient la fuite impossible.

C'est qu'une rencontre entre les Français et les alliés était imminente.

- us —

Deux corps d'armées s'opprochaient , ri, coinine deux foudres qui se rencontreraient, le l'hoc devîiit être effroyable et sanglant.

L'aurore paraissait à peine que les avantgardes russe, prussienne et française étaient en présence ; et deux heures après, une affaire terrible était engagée.

Les chances furent longtemps incertaines; des prodiges de valeur se firent de part et d'autre... et ce fut au fort de la mêlée qu'eut lieu l'épisode étrange que nous allons raconter :

Deux hommes, deux chefs de cor[)S, sans doute, à en juger par leurs insignes, se trouvèrent, par un de ces hasards des batailles, presque séparés de leurs troupes... quelques cavaliers seuls les accompagnaient... un même motif avait dirigé leur marche vers les bas-fonds d'une gorge de montagne assez isolée du combat.

Chacun d'eux allait reconnaître cet endroit solitaire, craignant sans doute une surprise de ce côté.

Lorsque le mouvement du terrain leur pcrnjit de s'apercevoir, un double cri se lit entendre...

Ces hommes se reconnaissaient !

Le plus ài^é des deux, se précipitant, par un élan s[)ontané, sur son adversaire, s'en trouva si près, que les poitrails des deux chevaux se touchèrent et que Técume des coursiers se confondit.

— Enfin ! dit le Français, enfin je le rencontre!... et, par la mort! la guerre est bonne à quelque chose !

Puis, jetant son sabre, et saisissant un pistolet d'arçon, il le déchargea sur son adversaire qui sécria, ferme encore sur sa selle et se tournant vers ses cavaliers :

— Ne tirez pas sur cet homme !... Il avait le droit de me tuer!...

3Iais ces paroles héroïques furent les seules que l'étranger prononça... des flots de sang sortirent de sa bouche... sa main lâcha les rênes de son cheval... il roula dans la poussière...

Au même instant, dix coups de feu partirent du gros d"ennemis... et le Français tomba, frappé de toutes parts, expirant côte à côte de l'homme qui voulait lépargner !...

Ce jour-là... jour néfaste!... nos troupes furent battues, repoussées, vaincues !...

Elles avaient perdu leur chef... le maréchal d'A... était tué !!!

La petite maison des Roses avait changé d'aspect... Le bruit, l'agitation y régnaient de toutes parts... la vallée de Marmoutier était transformée en un vaste camp , et la marquise de Montaran avait offert aux victimes de la guerre, amis ou ennemis, ses soins et son modeste logis.

Ces femmes, ou plutôt ces anges que l'on rencontre partout où l'on souffre, partout où il existe une misère à soulager, ces saintes filles de Dieu, compagnes obligées des blessés, desservantes fidèles de tous les lits de douleur, ces bonnes religieuses, dont la piété pratique prie le ciel , moins de leurs lèvres qu'avec leurs œuvres, étaient accourues dans cette plaine ravagée par la guerre et la mort, d"un couvent qu'elles occupaient près de Saverne, et, se distribuant les victimes, elles leur apportaient en foule et leurs soins touchants, et leurs secours.

Plusieurs denire elles avaient été désignées par la supérieure pour le service de

la maison des Roses , rnétiimorphosée en ambulance, mais dont l'exiguïté ne permettait de recevoir qu'un très-petit nombre de blessés.

Une grange assez vaste les réunissait tous, sauf un officier supérieur que l'on avait logé dans le salon du rez-de-chaussée ; le reste de l'habitation était occupé par ses hôtes ordinaires.

La marquise de Montaran avait seule reçu le triste cortège qui apportait chez elle le malheureux blessé.

Blanche, dont toutes ces émotions redoublaient la souff"rance, ne quittait pas sa chambre ; et Texcellent chevalier avait couru sur le champ de bataille pour offrir ses services à ses compatriotes et secourir tous ceux qui étaient encore secourables...

La nuit était venue... calme, pure, étoilée, jetant son manteau de deuil sur ce grand catafalque dressé par le canon.

L'on n'entendait plus dans la campagne que le cri des sentinelles et les plaintes des mourants...

La marquise , assise près du lit de sa fille, lui parlait du pauvre jeune homme qu'elle

avait recueilli, mourant peul-élre à raiirore de sa vie...

Sa blessure était grave, et Tardente fièvre qu'il éprouvait ne permettait pas au médecin de se prononcer sur son état.

— Est-ce un Français?... demande Blanche.

— Non, répondit la marquise, c'est un des premiers chefs de l'armée russe.

A ce mot, la jeune femme saisit la main de sa mère :

— Ah! soignez-le bien!... lui dit-elle; soignez-le, en songeant à lui... ou plutôt en songeant à moi.

La marquise le lui promit et se retira.

Blanche ne dormit pas... depuis qu'elle savait un compatriote d'Odoart près d'elle , son sang bouillonnait dans ses veines , une surexcitation nerveuse portait le trdubledans ses idées... son cœur battait à se briser... et ce fut, épuisée par la violence de ses émotions, qu'elle vint à s'assoupir pendant quelques instants...

Tout à coup son sommeil léger fut interrompu par un événement étrange... elle avait cru entendre son nom répété plusieurs

fois par une voix dont l'accent était profondément gravé dans son âme.

Se croyant victime de l'hallucination dun rêve , elle ferma les yeux pour rappeler le sommeil et entendre de nouveau la voix chérie...

Mais, cette fois, elle put se convaincre qu'elle ne se trompait pas.

Cétait son nom, à elle, que l'on prononçait... c'était sa voix, à lui, qui l'appelait!...

Tremblante, agitée, sa jolie tête hors de sa couche, retenant sa respiration, l'oreille tendue vers le moindre bruit, elle s'aperçut que les mots qui l'avaient frappée lui parvenaient au travers du plancher de sa chambre, fait en sapin léger, excellent conducteur pour la transmission du son.

Au-dessous de la pièce qu'elle occupait se trouvait celle où reposait le blessé...

A cette idée, une sorte de délire s'empara de tout son être, et, se précipitant hors de son lit, s'enveloppant à peine des vêtements qu'elle trouva sous sa main , retrouvant des forces dans son amour, elle sortit de sa chambre, franchit légèrement les marches qui la

séparaient du salon, et, en ouvrant précipitamment la porte, elle s'arrêta sur le seuil, éperdue de crainte et d'espoir...

Sur un lit fait à la hâte, un jeune homme, la pâleur de la mort sur les lèvres, reposait, à moitié couché, sa tète appuyée sur l'épaule d'une sœur de charité.

La sainte femme pleurait ; et son front baissé, touchant celui du mourant, ne permettait pas de voir ses traits.

Au bruit que fit la porte, la sœur leva la tète... et Blanche jeta un cri de terreur et de joie... car elle avait à la fois reconnu Odoart, dans le blessé !... la duchesse d'A..., dans la religieuse qui lui donnait ses soins !...

La duchesse, en l'apercevant, courut à elle :

— Il vous appelait, madame... lui ditelle; et c'est Dieu qui vous envoie près de lui!...

Blanche n'écouta rien... Blanche n'avait plus qu'une pensée... lui !...

Qu'un espoir... sa vie!...

Qu'une crainte... sa mort!..".

S'élançant près du prince, le pressant sur son cœur, elle unit ses bras à ceux de la du-

chesse, et les deux tendres âmes confondirent leurs Iarn)es et leurs prières pour le salut de leur unique amour!...

La nuit s'écoula dans ces alternatives de crainte et d'espérance... Blanche ne sentait plus sa faiblesse... ses palpitantes émotions semblaient lui rendre une nouvelle existence !...

Un léger signe du malade apprit à la pieuse sœur qu'il allait retrouver sa connaissance et reprendre ses esprits.

— Madame, dit-elle à Blanche, les heures du danger sont passées pour lui !... Croyezen l'expérience que deux années de mou ministère m'ont fait acquérir, il vivra!... Son premier regard vous a|)partient... le bonheur sera désormais son meilleur médecin... J\e lui parlez jamais de moi... personne ici-bas ne doute de ma mort, excepté Tadorable reine qui fut mon amie, et le digne docteur, son généreux complice !...

u Le monde croit mes cendres ensevelies dans la terre de ma famille, où l'on a porté le cercueil qui me recevra bientôt... etj'expie de grandes fautes, dans un saint asile de bienfaisance et de paix... Mais Dieu m'a

- iS3 —

(lonné deux bonheurs, qui feront ma joie éternelle dans cette vie et dans l'autre : j'ai pu revoir le père de mes enfants... et eelle dont la tendresse en a fait une autre mère pour eux...

Il Maintenant, adieu !... Je vais prier pour vous... et pour lui !... dit-elle. Quelques jours encore ici-bas... et bientôt je l'espère... pour jamais dans le ciel !... "

Et la religieuse sortit

Odoart ouvrit les yeux... A l'aspect de la <louce figure de Blanche, un rayon d'une joie folle éclaira ses traits... il [)laça silencieusement sa main sur la main de la jeune femme, comme pour s'assurer qu'il ne rêvait pas... et quand il eut senti la pression de cette main répondre à la sienne... il éprouva un tel saisissement qu'il s'évanouit...

Lorsqu'il revint à lui, le plus doux, le plus ravissant spectacle l'attendait...

Blanche avait remplacé la duchesse et soutenait sa tête sur son seiri... Edgard et Méry le serraient dans leurs bras !...

Le fidèle Voromsoff, ramené par le cheva-

IN DURIAGE DK PRI.NCF. 2 11

lier, du champ de bataille où il cherchait son fils d'adoption, tenait ses regards tendrement attachés sur lui... Et la marquise,;» genoux, implorait le Seigneur pour une existence d'où dépendait celle d'une fille adorée.

— Mon Dieu!... dit le blessé d'une voix faible et suppliante, ne me laissez pas mourir maintenant, après m'avoir montré tant de bonheur !...

Les vœux du prince furent exaucés.

Chaque jour améliorait son état... et, par un touchant effet de la puissance magnétique de l'amour, Blanche semblait renaître avec lui... revivre de la vie de son époux !

Paris les reçut enfin ; mais unis, heureux, inséparables !

Leurs deux chers enfants continuèrent à ignorer que Blanche ne leur avait pas donné le jour... mais ils priaient matin et soir pour une amie de leur mère qu'elle ne leur nomn)a jamais.

Quant au comte VoromsolT et au brave chevalier, ils se chamaillaient bien encore (luel(|uefois, mais ils n'en devinrent pas moins de bons amis ; le comte était si galant pour

la vieille marquise, que M. de Saint-Laurent ne pouvait en vouloir longtemps au père Dafjuin. Celui-ci, entrant un jour chez le chevalier, lui remit une lettre qu'il venait de recevoir, et dont le contenu peut intéresser le lecteur.

Voici cette lettre :

•1 M. Anatole Simnnet, notaire, successeur <i de M. Bonami , a Thonneur de vous faire <i part de son mariage avec mademoiselle <t Victoria Chapusot. »

Fn II i?i MAKIAGË HE PKIXCE.

LE LIVRE D'HEURES

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