‹ Un mariage de prince (volume 2)Chapitre 7 sur 12 · H. DE SAINT-GEORGES · texte numérisé non relu

H. DE SAINT-GEORGES

LE LIVRE D'HEURES

L'Angclus sonnait à la petite église de Saint-Yrieix, le crépuscule pourprait de ses feux mourants les coteaux fleuris de ce beau canton de Picardie, et cette riche nature fatiguée des ardeurs brûlantes d'un jour d'été semblait retrouver la vie avec les brises embaumées du soir.

Penciiée sur le balcon du château de Saint- Yrieix, les yeux fixés sur la longue avenue de châtaigniers qui conduisait à cet antique manoir, la jolie comtesse Marie de Pommereuse semblait attendre avec la plus vive anxiété l'arrivée dune personne dont son

agitation nerveuse Iraliissail le relard. Rien de plus gracieux que cette blanche et délicate jeune femme, se détachant ainsi des murs noircis de la gothique demeure ; à sa robe légère, à la gaze diaphane qu'elle avait jetée sur ses clieveux, le voyageur eût pu la prendre pour l'une de ces fantastiques apparitions qu'évoquent toujours l'aspect des ruines ou des vieux donjons du temps passé.

— Je suis folle , se disait-elle , en cherchant à surprendre le moindre bruit au lointain. Je n'ai jamais tant désiré sa présence, et c'est pour lui causer le plus mortel chagrin!... En aurai-je aujourd'hui le courage?... Quand, chaque jour, mon cruel secret expire sur mes lèvres... c'est que je l'aime, ô mon Dieu, de toutes les forces de mon âme ! C'est que je l'aime, comme je ne devais plus jamais aimer !...

Effrayée de ce cri du cœur, de ces paroles prononcées avec la puissante expression d'une àme constamment retenue, la comtesse couvrit son visage de ses mains, comme pour se cacher à elle-même sa pudique douleur.

C'était un chaste amour que celui de Marie de Pommercuse, amour toujours silencieux

et voile, que rcnfernittit un cœur pur, et dont Dieu seul était le confident.

Le galop d'un cheval se fit entendre; un cavalier parut à rexlrémité de Tavenue.

La comtesse leva les yeux vers lui, puis, s'échappant du balcon, elle courut au fond de sa chambre, et, s"agenouillant devant son prie-Dieu, ses lèvres murmurèrent une fervente prière.

Quand la comtesse descendit au salon, un jeune homme s'y trouvait déjà. Ses cheveux en désordre, sa rougeur, attestaient la rapidité de sa course.

— Voici les myosotis que vous avez désiré dessiner, dit-il à la jeune femme en lui présentant une touffe de ces jolies fleurs, je suis allé les chercher, ce matin, dans la vallée de la source, et je vous les aurais apportés plus tôt, si je n'avais craint d'élre importun eu avançant l'heure de ma visite.

Marie prit les fleurs et remercia Léonce par un doux sourire : son émotion était si vive qu'elle ne pût prononcer aucune parole.

— Je rends le bien pour le mal... continua gaiement le jeune homme. Hier , dans votre longue [)rornenade , et lorsque je vous

priais de cueillir une pensée pour moi , ce lut une branche d'épines que vous m'oiïrîles.

— Peut-être, reprit faiblement la comtesse, l'épine était-elle une pensée !

Le regard de Léonce fut si expressif d'in- (|uiétude et de chagrin, à cette réponse, que Marie lui tendit la main.

— Ami , lui dit-elle.

— Ami ! s'écria Léonce en tombant à genoux. Ah! mieux que cela, amant, époux!

— Époux, jamais ! répondit Marie en s'éloignant vivement de lui.

Le geste et le ton dont la comtesse accom- }»agna ces paroles étaient empreints d'une si profonde terreur, que Léonce crut rêver en les entendant. Il la regarda sans la voir, car des pleurs obscurcirent spontanément ses yeux. Puis, une idée traversa son cœur, ses jambes fléchirent, une pâleur mortelle couvrit ses traits...

— Je vous comprends enfin... s'écria-t-il ; vous me méprisez !

Lorsque deux âmes sont depuis longtemps comprimées par le devoir, les convenances, ou les oppressions morales du monde, le plus simple événement peut briser la digue de

leurs pensées secrètes, et l'expression de leurs sentiments est d'autant plus violente que la contrainte a été longue.

Une fleur avait provoqué la scène (pie l'on vient de lire.

La comtesse reçut un coup affreux en entendant interpréter ainsi sa mystérieuse pensée. Du mépris , pour celui qu'elle adorait en secret... pour l'ami de son enfance... pour riiomme dont la vie était la sienne !... Elle voulut répondre , repousser un si cruel reproche, ouvrir son âme tout entière à l'ingrat qui la méconnaissait. Mille douleurs, mille sentiments confus l'assaillirent à la fois, et les yeux baissés, elle cherchait en vain un mot qui put résumer toutes ses émotions.

Un léger bruit se fit entendre, une porte se refermait, Léonce avait disparu !... Marie cessa de voir , de parler et de souffrir pendant quelques instants. Rien ne révolte plus un cœur délicat que l'injustice de celui qu'il aime.

Deux heures s'étaient écoulées depuis le départ de Léonce. Le salon était plongé dans une profonde obscurité... et le morne silence qui régnait dans celte pièce gothique ne

— iU ~

s'interrompait , à de longs intervalles, que l)ar un soupir douloureux aussitôt étouffé.

Marie n'avait pas quitté le siège sur lequel elle était retombée en voyant Léonce s'éloigner, et des larmes muettes coulaient lentement de ses yeux.

Une vive clarté se répandit tout à coup autour de la comtesse.

— Une lettre pour madame , dit un domestique en entrant, une bougie à la main.

— De qui? s'écria la comtesse d'une voix tremblante.

— De M. Léonce Geoffroy, répondit le valet.

Il alluma les candélabres du salon et sortit.

La comtesse brisa le cachet et lut :

« Madame, un mot m'a révélé mon sort, <c et si j'ose revenir sur un passé trop doux, u c'est sans espoir pour l'avenir. Parcourez Il cet écrit, sans crainte, c'est la dernière fois «i que vous me lirez.

" Élevé près de vous , je vous aimais " comme une sœur; cette affection de frère «' vous rendit longtemps heureuse !... Votre

Il excellente mère, dont mon père était l'in- « Icndiint, me traitait en fils, vous le savez. <i Mon père avait sauvé la fortune de votre .1 l'amille, dans les troubles de la terreur, et .1 la reconnaissance de votre noble mère Il régarait presque dans sa tendresse pour « moi, car elle semblait me confondre avec u vous dans son cœur. J'achevais mon droit « à Paris, brûlant de me distiniçuer dans la 11 carrière du barreau , et nourrissant un <i vague désir qui soutenait mon courage, « lorsque j'ap[)ris votre mariage avec M. le it comte de Pommereuse. Le désespoir que <i j'en ressentis me révéla toute la force d'un ti amour que je voulais me cacher à moi- II même.

Il On ne peint pas de pareilles douleurs. Il et je vous en ferai grâce , en cet instant Il surtout !... Deux ans après, la mort vous Il enleva votre époux ; mon père n'était plus, «1 et vous daignâtes vous souvenir de moi I' pour me demander quelques conseils dans Il les affaires de votre succession. J'accourus » près de vous, éprouvant une émotion que Il je parvins à vous cacher longtemps. Je me Il fixai dans ma ville natale, voisine de ce

2 lo

<( château , oubliant Paris et sacrifiant sans « regret, au bonheur de vous voir quelque- 11 fois, la gloire, la réputation que de bril- «i lants succès m'avaient fait rapidement ob- . « tenir. Le temps de votre deuil expira et «i vous m'accueillîtes alors comme un ancien te ami. Dès cet instant, je ne comptai plus ti dans ma vie que les heures passées près de «1 vous, je calculai les minutes qui devaient « nous séparer ; vous retrouver était mon «i unique pensée, mon seul désir; je n'exis- « lais que dans ces moments-là ! Et mon «I cœur se consumait à les espérer, à les Il attendre...

«I Je ne vous reproche rien, Marie, pas un « mot de vous n'encouragea le sentiment « que mes yeux vous exprimaient sans cesse, « mais que ma bouche n'osa jamais vous Il avouer. Et pourtant il me sembla souvent «1 que j'étais compris, oserai-je vous le dire, Il que j'étais aimé ! Nos souvenirs d'enfance II étaient si présents à votre mémoire... vous «1 parcouriez avec tant de bonheur ces lieux Il témoins de nos premiers jeux, votre in- «I quiétude était si vive lorsqu'un retard im- <t prévu me retenait loin de vous à l'heure

u (le nos réunions; et puis, ces promenades 11 si intimes, cette fusion de sentiments si Il doux, cette conformité d'idées, de goûts, .( dopinions, qui semblaient parfois ne faire <! qu'une âme de nos deux âmes, qu'un cœur «( de nos deux cœurs!... 3Iarie , c'était un •' bien doux rêve!... Mais quel réveil, ô mon Il Dieu!... Sans le vouloir jai trahi le niys- «i tère de mes plus chères pensées, j'ai tué <t mon bonheur par un aveu , j'ai jeté la «1 clarté dans les plus douces ténèbres, et le Il prisme de mes illusions dorées s'est brisé «1 devant la triste et orgueilleuse réalité!

« Léonce Geofifroy ne peut jamais être l'é- «( poux de la comtesse de Poramereuse !.., <i Pauvre fou ! qui croyait que la gloire acti qiiise pouvait effacer la tâche de roture, <i aux yeux d'une noble dame !... que le fils «1 d'un intendant pouvait s'unir à celle qu'a- •1 vait servie son père!... Ah! pardon, parit don , Marie, moi seul ai tort, moi seul ai u fait mon malheur; mais j'ai tant de dou- <i leurs à souffrir, tant de désespoir à sup- «I porter, que vous me pardonnerez, n'est-ce <t pas? Que vous me plaindrez peut-être, ti car vous êtes bonne, et vous avez le droit

>i il'èlrc si fière , vous que le monde, la na- «i liire et le ciel ont comblée de tous leurs <i dons!... Adieu pour toujours! Vous re- •1 voir ne m'est plus possible... et d'ailleurs, <i me le permetlriez-vous encore ? Pourtant «1 mon cœur est si plein! Mon âme si déchi- «rée!... Et ma tête! ma pauvre tète!... (c Quel trouble ! quelle confusion! Je la sens « en feu ! Mes yeux sont secs !... Si je ponte vais pleurer !... i>

Celte lettre était brusquement interrompue. Une autre main que celle de Léonce en avait tracé l'adresse... elle semblait fermée à la hâte , et tout accusait une cause subite dans son interruption.

Un mois après ce jour, dans une chambre à peine éclairée par la lueur vacillante d'une veilleuse, une femme était penchée sur un lit de douleur. Elle écoutait, avec une horrible anxiété, la respiration oppressée d'un malade... sa main pâle et amaigrie se posa légèrement sur le front brûlant de celui qu'elle soignait , et son regard , élevé vers Dieu , semblait l'implorer avec ferveur.

Tout à coup un léger cri lui échappa... sa

main venait d'être saisie par le malade, et celui-ci, se soulevant avec effort, articula péniblement ces mots : C'est elle!... ô mon Dieu!...

— Léonce, s'écria la comtesse, vous me reconnaissez !

— Vous!... Vous ici, Marie... chez moi... près de moi... dit Léonce avec une agitation croissante. Je rêve, n'est-ce pas? Oli ! parlez... que j'entende encore votre voix... que je croie à vous !

— 11 vit!... il me reconnaît... reprit la comtesse hors d'elle-même et tombant à genoux.

— Mon fils, dit à Léonce un vénérable prêtre placé près de son chevet, voilà huit nuits «lue madame la comtesse passe près de vous. J'ai fait le mal, nous disait-elle sans cesse... moi seule je dois le réparer!... Les prières des anges vont au ciel , celles de cette noble femme devaient vous sauver!

Depuis ce jour, la convalescence de Léonce commença. 11 voulut vivre, car Marie lui avait dit : u Guérissez-vous pour moi , vous saurez mon secret, et Dieu lui-même décidera de votre bonheur... '

Trois semaines s'écoulèrent à peine , et 2 15.

Léonce accourut au château de Saint-Yrieix. C'était un beau jour d'automne. Le soleil dorait les arbres séculaires du parc et semblait jeter ses dernières lueurs sur la végétation mourante, comme pour lui faire ses longs adieux avant la brumeuse saison des frimas. Léonce vint s'asseoir près de la comtesse , à l'ombre d'un vert platane qui jadis abritait les jeux de leur enfance.

Et Marie parla ainsi :

— Que Dieu vous pardonne le mal que vous m'avez fait, Léonce , en accusant d'orgueil un cœur qui n'a jamais connu ce défaut ! Non, mon ami, la comtesse de Pommereuse ne croirait pas décheoir en acceptant le nom plein d'honneur, de gloire et d'avenir, que vous lui offi'ez... Ce nom-là, Léonce, je puis vous le dire au moment de l'aveu solennel que je vais vous faire, c'est le premier que j'ai désiré porter... j'acceptai celui du comte !... J'aurais reçu le vôtre avec bonheur!

— Est-il vrai? s'écria Léonce hors de lui.

— Pauvre ami ! reprit tristement la comtesse, ma confidence rendra vos regrets plus amers, mais mon àme n'a pas eu le courage de la retenir.

« Le comtede Pomraereuse était bon, |)leiii de tendresse et de soins délicats pour moi... je l'aimai de la plus vive amitié , mais une circonstanee resserra bientôt notre affection mutuelle, en développant dans mon cœur l'intérêt le plus profond et le plus douloureux pour mon mari... le comte était attaqué d'une maladie de poitrine incurable... ce triste secret me fut révélé [)ar un habile uîédecin, trois mois après mon mariage.

>i Jugez , Léonce, tout ce que je dus souffrir après un tel arrêt... cet homme , jeune, riche, heureux, ne devait pas franchir un certain âge... ses jours étaient comptés! La mort impitoyable attendait sa proie, à époque fixe, et ni l'art ni la nature ne pouvaient la lui arracher!

« Ce fut dans l'intérêt même de la vie du comte que l'on me fit cette terrible révélation... il fallait veiller sur ses jours sans qu'il pût en soupçonner le motif... lui imposer adroitement un régime dont il profitât sans le comprendre!... Dès cet instant, mon affection pour lui devint maternelle, je l'environnai de précautions irii perceptibles, je le défendis contre tout ce qui pouvait aug-

menter le mal qui le minait à son insu... et ma vie, |)endant deux années, fut un supplice d'autant plus cruel, que mes traits ne trahissaient jamais les déchirements de mon âme! Un soir, le comte, que je croyais dans son a{)partement, entra subitement dans le salon. Le médecin me quittait... M. de Pommereuse était plus pâle qu'à l'ordinaire... tout accusait chez lui quelque émotion inaccoutumée !

« — Marie, me dit-il en s'asseyant près de moi, vous m'avez trompé !...

Il Un cri m'échappa...

•c — Rassurez -vous, me dit-il, je suis aussi coupable que vous, car je croyais vous cacher depuis longtemps un secret que vous me dérobiez vous-même... je suis perdu, condamné, je le sais, et j'ai fait à Dieu le sacrifice de ma vie ! Mais vous quitter, Marie, vous , ma seule affection dans ce monde , voilà ce qui m'ùte la force, le courage... là commence pour moi le désespoir !...

u Je voulus en vain le rassurer, lui rendre une espérance que je n'avais plus.

« — Vos tendres efforts sont inutiles... me lépondit le comte ; tout à l'heure encore,

placé près de cette porte, je viens d'entendre les [)rescriptions dn docteur et le nouvel arrêt qu'il ;i rendu... Mais si vous tenez à me donner quelques douces consolations à l'heure de notre séparation, Marie, je vous en fournirai les moyens...

«1 Depuis ce jour, pas un mot entre nous ne rappela ce douloureux entretien. Le comte s'éteignit lentement, en présence d'une science impuissante, dont les soins et les secours ne purent retarder d'une heure ses derniers instants!... La veille de sa mort, sa main déjà glacée m'attira près de lui...

» — Vous sentez-vous capahle du dévouement le plus grand que l'on ait jamais demandé à une femme de votre âge, et dans votre hrillante position? me dit-il. Voulez-vous adoucir nos derniers adieux par une promesse qui me fera vous hénir éternellement dans le ciel?

1' — Ah ! parlez, |)arlez, m"écriai-je ; fallùt-il donner ma vie |)Our sauver la vôtre , croyez-vous que je puisse hésiter?

« — Ce n'est pas votre vie, Marie, mais votre bonheur , dont je vais peut-être implorer le sacrifice... répondit-il d'une voix

tremblante. Lh pensée qu'un autre devienne un jour voire époux est un supplice cruel qui me ronge depuis longtemps. Sans cesse, dans mes nuits d'insomnie et de douleur, cette odieuse image déchire mon cœur et trouble ma raison !... Pitié pour ma faiblesse, Marie, ne me maudissez pas pour tant d egoïsme ; mais mon bonheur fut si prompt ! Et ma vie si courte! Ne livrez à personne l'héritage de votre tendresse et gardez vos serments à celui qui ne sera plus pour les échanger contre votre bonheur !...

u Sa tête retomba sur son sein , son âme semblait attendre ma réponse pour s'envoler au ciel ! Je promis tout, Léonce, je m'engageai devant Dieu!... Je jurai sur un lit de douleur qui, peu d'instants après, devint un lit de mort ! »

Cet aveu fut suivi d'un long silence. Marie vit Léonce pàlir et le plus profond désespoir se peindre dans ses traits.

— Ainsi donc, dit-il avec un accent déchirant, voilà cet horrible secret !

— Horrible ! Léonce, s'écria la comtesse en fondant en larmes, car il a fait deux malheureux !...

— Mais Dieu ne peut accepter un tel engagement, dit Léonce; le désir d'un mourant peut le réclamer , mais la raison le réprouve et la religion doit le défendre !...

— Non, non, dit la comtesse, un serment est toujours sacré!... Dieu l'a reçu dans ce moment solennel.

— Dieu l'a repoussé !... reprit Léonce avec véhémence; et d'ailleurs, quil juge entre nous par la voix de l'un de ses pieux ministres, ce bon prêtre, le vénérable curé de ce village, qui n'a pas quitté mon chevet pendant mes longues souffrances... c'est votre guide, Marie, consultez-le ; j"ai loi en lui, j'accepte l'avenir que sa piété me fera !

— Vous le voulez, dit tristement la comtesse, il saura tout demain !

Le jour suivant, Léonce reçut en tremblant quelques lignes de Marie ; c'était son sort qu'il allait lire! Dix fois il ouvrit le fatal billet et dix fois un nuage épais couvrit ses yeux; il lut enfin :

« 3'ai fait ce que vous avez voulu, Léonce, <i et mon digne conseil m'a répondu par ce u texte de l'Écriture : Le cie( seul peut délier

les serments faits au ciel! Invoquez-le dans votre prière ; conjurez-le de vous éclairer, ma fille, sa sainte lumière ne vous manquera pas, et la divine sagesse vous révélera la voie que vous devez suivre.

Il J'obéirai , Léonce , puisque le doute m'est permis encore... mais voici mes conditions à cette épreuve, et c'est au nom de tout ce qui vous est cher, que je vous supplie de les accepter. Une fois ma résolution prise, vous ne chercherez plus à la combattre, si notre malheur en est l'objet... évitez-moi, Tuycz-moi , ne me revoyez plus; par pitié, Léonce, ne me refusez pas ! Demain, vers la chute du jour, je me rendrai seule à l'église de Saint-Yrieix ; c'est à son autel que se sotit accomplis tous les grands actes de ma vie, mon baptême, mon mariage... la triste cérémonie qui suivit la mort de mon excellente nïère. C'est devant ce même autel que je veux demander au ciel qu'il éclaire mon cœur et ma conscience. S'il m'inspire la pensée d'être à vous, je quitterai l'église, emportant*avec moi ce livre d'heures où vous avez peint l'image de ma douce patronne. Mais si dans

Il ma fervente prière la volonté céleste me « semble repousser mes vœux , si dans ma «1 |)ieuse méditation notre union m'a|)parait Il encore comme un crime, ce livre, <pie j"a- >i bandonuerai sur mon prie-Dieu , sera le « signal de notre séparation et le gage de « nos éternels adieux ! Léonce, mon frère, >( vous si bon , si noble , si généreux pour «i IMarie , accordez-lui sa demande!... Si « vous saviez tout ce que son âme éprouve «( encore de scrupules à l'idée de cette sainte <i épreuve et de quelle affection pour vous «< elle a besoin pour s'y soumettre! )>

Léonce comprit que rien n'ébranlerait la volonté de cette femme profondément religieuse. Il consentit à tout.

Le lendemain, TAngelus sonnait encore aux approclies de la nuit, comme au début de celte histoire , mais une teinte de deuil semblait répandue sur les coteaux de Saint- Yrieix. On aurait dit qu'un crêpe funèbre entourait ce magniti<pie paysage; des brumes épaisses s'élançaient en colonnes fragiles des humides prairies de la vallée. •

Puis, du sein de ce brouillard sortit len- 2 16

lenient une jeune femme, pâle et recueillie, son voile abaissé sur ses yeux.

Elle semblait glisser doucement dans le (!i-eux sentier qui conduisait à l'église, tant sa marche était légère.

Par une avenue du parc, un jeune honmie s'acheminait également vers le tem- [)le ; il s'arrêta dès qu'il aperçut la comtesse prête à franchir le seuil de la vieille église... tout son sang reflua vers son cœur... c'est qu'il allait pénétrer dans le saint tribunal où Dieu lui-même devait rendre son arrêt ! Marie entra. Léonce la suivit... Comme il traversait le portail gothique, une pauvre femme lui tendit la main d"un air suppliant. Léonce lui remit une pièce dor et fit quelques pas pour s'éloigner; mais revenant à la pauvresse :

— Ma bonne mère, lui dit-il avec une vive émotion, demandez à Dieu qu'il m'accorde ce que je désire le plus au monde!...

Alors trois voix montèrent au ciel.

La comtesse priait, agenouillée près du maître-autel , immobile comme une statue de marbre sur un tombeau. Léonce, caché derrièi-e un pilier de léglise, les yeux fixés

sur MiU'ie, articulait avec pciru; une prière distraite et fiévreuse. Puis, sous le porche (le l'église, la meiuliaute invoquail Dieu pour le bienfaiteur qui venait d'assurer son pain de quelques jours.

Une heure s'écoula ainsi.

De ferventes exclamations relisieuses troublaient seules le silence de cette scène. L'ombre environnait le vieux temple ; la dernière lueur du jour se projetait dans la nef par la porte entrouverte et venait s'éteindre autour de la comtesse comme l'auréole d'une sainte martyre. Tout à coup Marie se redressa lentement. Léonce devint tremblant. La pieuse femme s'agenouilla de nouveau ; ses regards se tournèrent vers le christ de l'autel; sa main s'appuya sur son front, comme pour en contenir les battements : un soupir étouffé s'échappa de sa poitrine.

Elle se leva pour sortir.

Léonce jeta les yeux sur le prie-Dieu de la comtesse.

Le livre d'heures y était resté !

Un fer aigu lui traversa le cœur. Il se sentit mourir... Marie allait franchir le portail de l'église; Léonce, immobile de douleur,

neiileiidait ticjà [iliis ses f);is légrrs... lors- (|U(' la |);)iivresse courut h vUe en lui disant : Madame, madame, votre livre d heures que vous oubliez.

— Ah ! s'écria la comtesse hors d'ellemême, saisissant le livre que lui présentait la bonne femme et tendant sa main au jeune homme :

— Léonce! mon ami! mon époux! C'est Dieu lui-même qui l'a voulu !

Fin DU IIVRE n HEl'RKS.

Page 1