LA MAISON DE5 ROSES
La maison des Roses était une charmante habitation située à quelques lieues de Saverne, dans la fraîche vallée de Marmoutier.
Cette petite bonbonnière devait son joli nom à toutes les roses, ses patronnes, qui en tapissaient les blanches murailles.
Enfouie sous des arbres presque séculaires,
cachée, comme la violette, au milieu du feuillage, abritée contre les tempêtes et les regards curieux des touristes, par les hautes montagnes qui l'entouraient, la coquette semblait se dérober aux yeux importuns pour ne se révéler qu'à de rares amis.
Aussi le naturaliste studieux, ou le chasseur égaré, ne pouvaient-ils retenir un cri de surprise et d'admiration en apercevant cette délicieuse oasis, où l'hospitalité leur était toujours gracieusement offerte.
C'était pour cette simple et secrète demeure que la marquise de Montaran, sa fille et le chevalier de Saint-Laurent, avaient quitté le somptueux hôtel de la place Beauveau.
Deux autres habitants s'étaient joints à eux, et ces nouveaux hôtes n'étaient ni les moins
gais, ni les moins heureux de la maison des
Roses.
Edgard et Méry, que le lecteur devine sans peine, avaient été conduits à l'hôtel Montaran par un émissaire de la reine de Hollande, de l'excellente Hortense.
La duchesse, expirante, avait prié sa royale amie de les confier à Blanche, en lui adressant cette lettre écrite par elle à ses derniers moments... ce triste et touchant testament de son cœur.
Blanche, malgré la profonde blessure faite autant à sa dignité qu'à son âme, par le serment du prince, ne résista pas au vœu sacré de la mourante!... Mais craignant que son vieil ami le chevalier ne l'accusa de faiblesse, elle lui cacha la mort de la maréchale, et la su-
prême mission qu'avait implorée d'elle son infortunée rivale.
Voilà pourquoi M. de Saint-Laurent, en annonçant au comte Voromsofï' l'enlèvement des enfants du prince, croyait que la princesse exerçait une représaille de tous les maux qu'elle avait soufferts, tandis que la noble femme accomplissait un saint et généreux devoir.
Quant à madame de Montaran, elle avait pleuré comme sa fille, sur la lettre de la duchesse; et, ne chargeant pas les deux innocentes créatures des fautes de ceux qui leur avaient donné le jour, elles étaient devenues bientôt l'objet de ses soins et de son affection.
Deux ans s'étaient écoulés depuis que la petite colonie avait fixé son séjour dans la mai-
son des Roses, acquise par les soins du chevalier de Saint-Laurent.
Rien n'était plus touchant que la douce intimité de ces exilés volontaires.
La vieille Marianne avait repris ses fonctions culinaires, et son éducation, commencée sous le chef de la princesse, perfectionnée depuis par les soins constants de M. de Saint- Laurent, en avait fait un véritable cordonbleu, à la grande gloire du chevalier, qui s'admirait dans son élève, et trouvait excellents les plats les plus médiocres, en songeant qu'ils émanaient de ses principes et de son génie.
Edgard, prince dans le sang, et délicat comme un grand seigneur en herbe, faisait alors une comique grimace, ce qui amenait les plus curieuses discussions entre l'enfant et le
vieillard, discussions où l'enfant avait toujours raison, comme le plus malin, et surtout le plus entêté des deux.
M. de Saint-Laurent avait fini par se prendre d'un attachement profond pour les deux petits êtres légués à Blanche ; il s'était chargé de leur première éducation, et c'était vraiment un délicieux tableau à faire que celui d'une leçon de lecture donnée par le bon vieillard à ses jolis élèves... Edgard sur l'un de ses genoux, Méry sur l'autre, leurs petits bras passés autour du cou de ce grave professeur, et l'embrassant à tour de rôles, toutes les fois qu'il les reprenait d'une faute, ou s'apprêtait à les en gronder.
Cette vie paisible et douce eût été sans nuages, si l'âme de cet intérieur, l'ange autour
duquel se groupaient toutes les affections, toutes les pensées de nos solitaires, n'avait inspiré de tristes inquiétudes à sa mère et à son vieil ami... Blanche se mourait!...
Chaque jour voyait ce beau lys pencher davantage vers la terre... son éclat, sa fraîcheur, avaient disparu ; sa taille si mince, semblait prête à se rompre sous le moindre effort du vent ; ses yeux, entourés d'un cercle de bistre, n'exprimaient plus qu'une mortelle langueur...
Blanche sentait renaître, mais avec plus de force et d'âpreté, cette maladie dont un mot, un seul mot, l'avait une fois sauvée... et ce mot, une voix aimée le lui avait dit, le soir du Vendredi-Saint, dans l'église de Sainte-Elisabeth I...
Soutenue d'abord par l'indignalion qu'elle éprouva en apprenant le serment fait par Odoart à la duchesse, elle avait cru bannir son amour de son cœur, comme de sa pensée ; mais le temps effaçant de ses souvenirs ce qu'ils avaient de cruel et d'amer, ne laissait plus maintenant dans son âme que leurs douces émotions passées, et les regrets que lui causait leur perte !
Un espoir la berça longtemps de ses riantes illusions... il lui semblait qu'un secret aimant attirerait le prince jusque dans sa solitude... qu'il serait guidé vers elle et ses enfants par quelque bon et secourable génie...
Mais le temps s'écoulait, l'espérance fuyait, et la mort, la plus cruelle des morts, car on la voit venir chaque jour, à chaque heure, on en
comple les pas, on en sent le froid longtemps avant la tombe... la mort de la consomption, enfin, s'approchait pour la pauvre enfant !
Un jour qu'elle se croyait seule dans le petit salon 011 le chevalier donnait ordinairement les leçons à ses protégés, elle aperçut une carte de géographie, destinée aux premières études d'Edgard.
L'ouvrant vivement, elle se mit à la parcourir avec attention ; mais, en mesurant la distance énorme qui séparait la France de la patrie d'Odoart, elle sentit un fer aigu lui traverser le cœur, et deux torrents de larmes s'échappèrent de ses yeux!...
Absorbée dans son examen, elle n'entendit pas quelqu'un se glisser auprès d'elle... et la personne qui s'avançait, après avoir douce-
ment regardé par-dessus l'épaule de la jeune femme, étendit le bras, et lui saisit la main, dont le doigt était encore arrêté sur le mot Russie.
Blanche poussa un cri de terreur... mais une confusion subite s'empara d'elle, quand sa mère lui dit avec un douloureux reproche :
— Voilà donc enfln le secret qui te mine!...
Et ma fille a préféré mourir plutôt que de me l'avouer!...
— Ma mère I S'écria Blanche, n'est-ce pas vous qui nous avez séparés ?...
— Mais, malheureuse enfant, reprit la marquise, m'avais-tu dit que tu l'aimais?...
Depuis ce jour, deux cœurs souffrirent dans la maison des Roses.
Et celui de la marquise n'était pas le moins
à plaindre, car une idée cruelle la poursuivait sans cesse... le désespoir de sa fille était son ouvrage... son inflexible honneur, en brisant les liens qui unissaient Blanche au prince, avait développé dans le sein de la jeune femme le germe de la maladie qui la conduisait à la mort!...
Mais lorsque la jeune affligée, ouvrant enfin son cœur à sa mère, lui eut raconté l'amour qu'éprouvait Odoart pour elle, la scène si passionnée de l'église Sainte-Elisabeth, ce fut alors que la marquise comprit tout le mal qu'elle avait causé !...
Ce fatal, cet odieux serment, qu'avait fait le prince de vivre loin de son épouse, serment arraché sans doute par l'empire d'une ancienne liaison, le prince en était délié par la
mort de la maréchale... le bonheur des jeunes époux devait naître du sein de tant d'infortunes... et au lieu de bonheur, la séparation, la douleur... et pour avenir, un tombeau!...
Il fallait voir cette mère, soutenant sa fille dont les forces s'épuisaient chaque jour, cherchant dans leur petit jardin les endroits où le soleil pouvait l'envelopper de sa vivifiante chaleur, et passant de longues heures, silencietise, à épier sur le pâle visage de la malade les traces de la souffrance qui l'envahissait, ou les rares éclairs d'un calme qui s'évanouissait aussitôt !...
Quelques mois avaient suffi pour amener ce triste état, et le chevalier, confident de la cause des maux de sa jeune amie, avait senti renaître tout son ancien chagrin du rôle qu'il
avait joué dans le drame de la vie de Blanche.
Sombre et taciturne, il accueillait avec peine les éclats joyeux des enfants; et ceux-ci, avec l'instinct de leur âge et de leur caractère, ressentant la douleur générale sans la comprendre, s'imposaient souvent un silence bien peu d'accord avec leurs jeunes et bouillantes années.
C'était surtout lorsque Blanche regardait Edgard, dont les traits devenaient de plus en plus la vivante image de ceux du prince, qu'elle sentait augmenter son désespoir et son mal... et sa mère, à qui cette impression n'avait pas échappé, s'efforçait d'éloigner de ses yeux le pauvre enfant.
Mais Edgard qui adorait la jeune femme,
guettait pendant des matinées entières, ac- II. 15
croupi près de sa porte, le moment où elle s'ouvrait, pour aller se jeter dans ses bras.
Un matin que Blanche, couchée sur un sopha du salon, placée près d'une vaste fenêtre ouverte, et sa main dans celle de la marquise, lui répétait pour la centième fois, d'une voix fébrile, les détails de sa chère entrevue avec Odoart, dans l'église où ils s'étaient mariés, le chevalier de Saint Laurent entra tout à coup....
Ses traits étaient bouleversés, ses habits en désordre... Écoutez, dit-il aux deux dames, une fâcheuse nouvelle, qui renverse mes plus doux projets...
Ma fille, continua-t-il en s'adressanl à Blanche, j'avais résolu de partir, de vous quitter, ta mère et toi, pour un bien long
voyage... tous raes préparatifs étaient faits.... je voulais me rendre en Russie, à Sainl-Péiersbourg....
— Près de lui !... S'écria Blanche, se levant sur son séant, et sentant la vie rentrer dans son sein,
— Oui, près de lui... dit le chevalier ; je lui aurais tout raconté... ta douleur, ton amour... et je le ramenais à tes pieds, dans tes bras !...
— Eh bien?... Fit Blanche, eh bien ?...
— Eh bien ? Répondit tristement M. de Saint-Laurent, c'est maintenant impossible !...
La tête de la malade retomba sur sa poitrine, et le sang disparut de son visage, qu'il venait de colorer.
— J'espérais, comme tous les Français,
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continua le chevalier , que Bonaparte aurait promptement raison de messieurs les Cosaques, et que, selon son habitude, il irait signer la paix dans la capitale de ses ennemis... mais pour la première fois la fortune l'a trahi !... Les Prussiens et les Russes ont envahi nos frontières... ils sont chez nous... le Rhin est traversé... et la France est perdue!..
— Perdue !... Dit la marquise devant qui l'honneur du pays se dressait avec toute sa gloire passée; la France ne peut succomber !...
— La France ne succombera pas ! Reprit le chevalier ; mais la guerre va la décimer, et celle horde d'étrangers a trop de revanches à prendre pour que ses vengeances ne soient pas redoutables...
Quant à nous, il faut quitter ces lieux... une colonne ennemie s'en approche, dit-on, et cet asile n'est plus sûr pour vous !
Blanche n'avait plus rien écouté, rien entendu, depuis qu'elle avait vu s'anéantir le projet du chevalier !... Et cet espoir déçu ajoutait encore à la gravité de son état.
La prédiction de M. de Saint-Laurent ne tarda pas à s'accomplir !...
La nuit même qui la suivit, le sinistre bruit du canon retentit dans la vallée, ébranlant jusque dans ses fondements la paisible maison des Roses ; et lorsque, le lendemain, ses habitants voulurent s'en éloigner, on apprit de tous côtés que les étrangers, maîtres du pays, en rendaient la fuite impossible.
C'est qu'une rencontre entre les Français et les alliés était imminente.
Deux corps d'armées s'approchaient, et, comme deux foudres qui se rencontreraient, le choc devait être effroyable et sanglant.
L'aurore paraissait à peine, que les avantgardes russe, prussienne, et française, étaient en présence ; et deux heures après, une affaire terrible était engagée.
Les chances furent long-temps incertaines ; des prodiges de valeur se firent de part et d'autre... et ce fut au fort de la mêlée qu'eut lieu l'épisode étrange que nous allons raconter :
Deux hommes, deux chefs de corps, sans doute, à en juger par leurs insignes, se trouvèrent, par un de ces hasards des batailles,
presque séparés de leurs troupes... quelques cavaliers seuls les accompagnaient... un même motif avait dirigé leur marche vers les bas-fonds d'une gorge de montagne assez isolée du combat.
Chacun d'eux allait reconnaître cet endroit solitaire, craignant sans doute une surprise de ce côté.
Lorsque le mouvement du terrain leur permit de s'apercevoir, un double cri se fil entendre...
Ces hommes se reconnaissaient !
Le plus âgé des deux, se précipitant, par un élan spontané, sur son adversaire, s'en trouva si près, que les poitrails des deux chevaux se touchèrent, et que l'écume des coursiers se confondit !
— Enfin ! Dit le Français, enfin je le rencontre !... Et, par la mort ! la guerre est bonne à quelque chose !
Puis jetant son sabre, et saisissant un pistolet d'arçon, il le déchargea sur son adversaire, qui s'écria, ferme encore sur sa selle, et se tournant vers ses cavaliers :
— Ne tirez pas sur cet homme !... Il avait le droit de me tuer!...
Mais ces paroles héroïques furent les seules que l'étranger prononça... des flots de sang sortirent de sa bouche... sa main lâcha les rênes de son cheval... il roula dans la poussière !...
Au même instant, dix coups de feu partirent du gros d'ennemis.... et le Français tomba, frappé de toutes parts, expirant côte
à côte de l'homme qui voulait l'épargner !...
Ce jour- là... jour néfaste !... Nos troupes furent battues, repoussées, vaincues !...
Elles avaient perdu leur chef... le maréchal d'A... était tué!!!
La petite maison des Roses avait changé d'aspect!... Le bruit, l'agitation y régnaient de toutes parts... la vallée de Marmoutier était transformée en un vaste camp, et la marquise de Montaran avait offert aux victimes de la guerre, amis ou ennemis, ses soins et son modeste logis.
Ces femmes, ou plutôt ces anges que l'on rencontre partout où l'on souffre, partout où il existe une misère à soulager, ces saintes
filles de Dieu, compagnes obligées des blessés, desservantes fidèles de tous les lits de douleur, ces bonnes religieuses, dont la piété pratique prie le ciel, moins de leurs lèvres qu'avec leurs œuvres, étaient accourues dans cette plaine ravagée par la guerre et la mort, d'un couvent qu'elles occupaient près de Saverne, et, se distribuant les victimes, elles leur apportaient en foule et leurs soins touchants, et leurs secours.
Plusieurs d'entre elles avaient été désignées par la supérieure pour le service de la maison des Roses, métamorphosée en ambulance, mais dont l'exiguité ne permettait de recevoir qu'un très-petit nombre de blessés.
Une grange assez vaste les réunissait tous... sauf un officier supérieur, que l'on avait logé
dans le salon du rez-de-chaussée ; le reste de l'habitation était occupé par ses hôtes ordinaires.
La marquise de Montaran avait seule reçu le triste cortège qui apportait chez elle le malheureux blessé.
Blanche, dont toutes ces émotions redoublaient la souffrance, ne quittait pas sa chambre ; et l'excellent chevalier avait couru sur le champ de bataille, pour offrir ses services à ses compatriotes, et secourir tous ceux qui étaient encore secourables....
La nuit était venue... calme, pure, étoilée, jetant son manteau de deuil sur ce grand catafalque dressé par le canon.
L'on n'entendait plus dans la campagne
que le cri des sentinelles, et les plaintes des mourants...
La marquise, assise près du lit de sa fille, lui parlait du pauvre jeune homme qu'elle avait recueilli, mourant peut-être, à l'aurore de sa vie...
Sa blessure était grave, et l'ardente fièvre qu'il éprouvait ne permettait pas au médecin de se prononcer sur son état.
— Est-ce un Français?... Demanda Blanche.
— Non, répondit la marquise, c'est un des premiers chefs de l'armée russe.
A ce mot, la jeune femme saisit la main de sa mère :
— Ah! soignez-le bien!... Lui dit-elle;
soignez-le, en songeant à lui..... ou plutôt en songeant à moi !
La marquise le lui promit, et se retira.
Blanche ne dormit pas... depuis qu'elle savait un compatriote d'Odoart près d'elle, son sang bouillonnait dans ses veines, une surexcitation nerveuse portait le trouble dans ses idées... son cœur battait à se briser... el ce fut, épuisée par Ja violence de ses émotions, qu'elle vint à s'assoupir pendant quelques instants...
Tout-à-coup, son sommeil léger fut interrompu par un événement étrange... elle avait cru entendre son nom répété plusieurs fois par une voix dont l'accent était profondément gravé dans son âme.
Se croyant victime de l'hallucination d'un
rêve, elle ferma les yeux pour rappeler le sommeil, et entendre de nouveau la voix chérie...
Mais, cette fois, elle put se convaincre qu'elle ne se trompait pas.
C'était son nom, à elle, que l'on prononçait... c'était sa voix, à lui, qui l'appelait!...
Tremblante, agitée, sa jolie têle hors de sa couche, retenant sa respiration, l'oreille tendue vers le moindre bruit, elle s'aperçut que les mots qui l'avaient frappée lui parvenaient au travers du plancher de sa chambre, fait en sapin léger, excellent conducteur pour la transmission du son.
Au-dessous de la pièce qu'elle occupait, se trouvait celle où reposait le blessé...
A cette idée, une sorte de délire s'empara de
tout son être... el, se précipitant hors de son lit, s'enveloppant à peine des vêtements qu'elle trouva sous sa main, retrouvant des forces dans son amour, elle sortit de sa chambre, franchit légèrement les marches qui la séparaient du salon, et, en ouvrant précipitamment la porte, elle s'arrêta sur le seuil, éperdue de crainte et d'espoir ! ... %
Sur un lit fait à la hâte, un jeune homme, la pâleur de la mort sur les lèvres, reposait, à moitié couché, sa tête appuyée sur l'épaule d'une sœur de charité.
La sainte femme pleurait ; et son front baissé, touchant celui du mourant, ne permettait pas de voir ses traits.
Au bruit que fit la porte, la sœur leva la tête... et Blanche jeta un cri de terreur et de
joie... car elle avait à la fois reconnu, Odoart, dans le blessé!... La duchesse d'A..., dans la religieuse qui lui donnait ses soins !...
La duchesse, en l'apercevant, courut à elle :
— Il vous appelait. Madame... lui dit-elle; et c'est Dieu qui vous envoie près de lui !...
Blanche n'écouta rien... Blanche n'avait plus qu'une pensée.., luiL..
Qu'un espoir... sa vie!..
Qu'une crainte... sa mort !..
S'élançanl près du prince, le pressant sur son cœur, elle unit ses bras à ceux de la duchesse, et les deux tendres âmes confondirent leurs larmes et leurs prières, pour le salut de leur unique amour!..
La nuit s'écoula dans ces alternatives de crainte et d'espérance... Blanche ne sentait
plus sa faiblesse... ses palpitantes émotions semblaient lui rendre une nouvelle existence!...
Un léger signe du malade, apprit à la pieuse sœur qu'il allait retrouver sa connaissance et reprendre ses esprits.
— Madame, dit-elle à Blanche, les heures du danger sont passées pour lui 1... Croyez-en l'expérience que deux années de mon ministère m'ont fait acquérir, il vivra !... Son premier regard vous appartient... le bonheur sera désormais son meilleur médecin 1... Ne lui parlez jamais de moi... personne ici bas ne doute de ma mort, excepté l'adorable reine qui fut mon amie, et le digne docteur, son généreux complice !...
Le monde croit mes cendres ensevelies
dans la terre de ma famille, où l'on a porté le cercueil qui me recevra bientôt... et j'expie de grandes fautes, dans un saint asile de bienfaisance et de paix!... Mais Dieu m'adonne deux bonheurs, qui feront ma joie éternelle dans cette vie et dans l'autre :j'ai pu revoir le père de mes enfants... et celle dont la tendresse en a fait une autre mère pour eux...
Maintenant, adieu !... Je vais prier pour vous... et pour lui I... Dit-elle. Quelques jours
encore ici-bas... et bientôt je l'espère... pour jamais dans le ciel î...
Et la religieuse sortit
Odoart ouvrit les yeux... à l'aspect de la douce figure de Blanche, un rayon d'une joie
folle éclaira ses traits... il plaça silencieusement sa main sur la main de la jeune femme, comme pour s'assurer qu'il ne rêvait pas... et quand il eut senti la pression de cette main répondre à la sienne... il éprouva un tel saisissement, qu'il s'évanouit...
Lorsqu'il revint à lui, le plus doux, le plus ravissant spectacle l'attendait!...
Blanche availremplacé la duchesse, etsoutenait sa tête sur son sein... Edgard et Méry le serraient dans leurs bras !...
Le fidèle Voromsoff, ramené par le chevalier, du champ de bataille où il cherchait son fils d'adoption, tenait ses regards tendrement attachés sur lui... Et la marquise, à genoux, implorait le Seigneur pour une existence d'où dépendait celle d'une fille adorée.
— Mon Dieu !... Dit le blessé d'une voix faible et suppliante, ne me laissez pas mourir maintenant, après m'avoir montré tantde bonheur !..
Les vœux du prince furent exaucés.
Chaque jour améliorait son état... et, par un touchant effet de la puissance magnétique de l'amour, Blanche semblait renaître avec lui... revivre de la vie de son époux !
Paris les reçut entin ; mais unis, heureux, inséparables !
Leurs deux chers enfans continuèrent à ignorer que Blanche ne leur avait pas donné le jour... mais ils priaient matin et soir pour une amie de leur mère qu'elle ne leur nomma jamais !
Quant au comte Voromsoff et au brave che-
valier, ils se chamaillaient bien encore quelquefois , mais ils n'en devinrent pas moins de bons amis ; le comte était si galant pour la vieille marquise, que M. de Saint-Laurent ne pouvait en vouloir longtemps au père Daquin. Celui-ci, entrant un jour chez le chevalier, lui remit une lettre qu'il venait de recevoir, et dont le contenu peut intéresser le lecteur.
Voici celte lettre ;
« Monsieur Anatole Simonet, notaire, suc- « cesseur de Monsieur Bonami, a l'honneur « de vous faire part de son mariage avec Ma- « demoiselle Victoria Chapusot. »