‹ Un mariage de princeChapitre 11 sur 17 · SIMPLE HISTOIRE DU COEUR · texte numérisé non relu

SIMPLE HISTOIRE DU COEUR

L'angelus sonnait à la petite église de Saint-Yrieix, le crépuscule pourprait de ses feux mourants les coteaux fleuris de ce beau canton de Picardie, et cette riche nature fatiguée des ardeurs brûlantes d'un jour d'été,

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semblait retrouver la vie avec les brises embaumées du soir !

Penchée sur le balcon du château de Saint- Yrieix, les yeux fixés sur la longue avenue de châtaigniers qui conduisait à cet antique manoir, la jolie comtesse Marie de Pommereuse semblait attendre avec la plus vive anxiété l'arrivée d'une personne dont son agitation nerveuse trahissait le retard. Rien de plus gracieux que cette blanche et délicate jeune femme, se détachant ainsi des murs noircis de la gothique demeure ; à sa robe légère, à la gaze diaphane qu'elle avait jetée sur ses cheveux, le voyageur eut pu la prendre pour l'une de ces fantastiques apparitions, qu'évoquent toujours l'aspect des ruines ou des vieux donjons du temps passé I

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— «Je suis folle, » se disait-elle, en cherchant à surprendre le moindre bruit au lointain. « Je n'ai jamais tant désiré sa pré- « sence, et c'est pour lui causer le plus mortel « chagrin!... Kn aurai-je aujourd'hui le « courage?.. Quand, chaque jour, mon « cruel secret expire sur mes lèvres... c'est » que je l'aime, ô mon Dieu, de toutes les « forces de mon âme ! C'est que je l'aime, « comme je ne devais plus jamais aimer !..» Effrayée de ce cri du cœur, de ces paroles prononcées avec la puissante expression d'une âme constamment retenue, la comtesse couvrit son visage de ses mains, comme pour se cacher à elle-même sa pudique douleur.

C'était un chaste amour que celui de Marie de Pommereuse, amour toujours silencieux

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el voilé, que renfermait un cœur pur, et dont Dieu seul était le confident.

Le galop d'un cheval se fit entendre ; un cavalier parut à l'extrémité de l'avenue.

La comtesse leva les yeux vers lui, puis, s'échappant du balcon, elle courut au fond de sa chambre, et, s'agenouillant devant son prie -Dieu, ses lèvres murmurèrent une fervente prière !

Quand la comtesse descendit au salon, un jeune homme s'y trouvait déjà. Ses cheveux en désordre, sa rougeur, attestaient la rapidité de sa course. — Voici les myosotis que vous avez désiré dessiner, dit-il à la jeune femme en lui présentant une touffe de ces jolies fleurs, je suis allé les chercher, ce malin, dans la vallée de la source, et je vous les

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aurais apportés plus tôt, si je n'avais craint d'être importun en avançant l'heure de ma visite.

Marie prit les fleurs, et remercia Léonce par un doux sourire : son émotion était si vive qu'elle ne pijt prononcer aucune parole î

« Je rends le bien pour le mal.... continua «gaîment le jeune homme. Hier, dans a votre longue promenade, et lorsque je vous « priais de cueillir une pensée pour moi, ce « fut une branche d épines que vous m'ofîrî- « tes. — Peut être, reprit faiblement la com- « tesse, l'épine était-elle une pensée ! »

Le regard de Léonce fut si expressif d'inquiétude et de chagrin, à celte réponse, que Marie lui tendit la main.

Ami, lui dit-elle. — Ami ! S'écria Léonce,

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en tombant à genoux. Ah ! Mieux que cela^ amant, époux ! — Epoux, jamais ! Répondit Marie, en s'éloignant vivement de lui.

Le geste et le ton dont la comtesse accompagna ces paroles, étaient empreints d'une si profonde terreur, que Léonce crut rêver en les entendant. Il la regarda sans la voir, car des pleurs obscurcirent spontanément ses yeux ! Puis, une idée traversa son cœur, ses jambes fléchirent, une pâleur mortelle couvrit ses traits... Je vous comprends enfin... s'écria-t-il; vous me méprisez !

Lorsque deux âmes sont depuis longtemps comprimées par le devoir, les convenances, ou les oppressions morales du monde, le plus simple événement peut briser la digue de leurs pensées secrètes, et l'expression de leurs

sentiments est d'autant plus violente que la contrainte a été longue.

Une fleur avait provoqué la scène que l'on vient de lire.

La comtesse reçut un coup affreux en entendant interpréter ainsi sa mystérieuse pensée. Du mépris, pour celui qu'elle adorait en secret.... pour l'ami de son enfance.... pour l'homme dont la vie était la sienne!... Elle voulut répondre, repousser un si cruel reproche, ouvrir son âme tout entière à l'ingrat qui la méconnaissait. Mille douleurs, mille sentiments confus l'assaillirent à la fois, et les yeux baissés, elle cherchait en vain un mot qui piit résumer toutes ses émotions.

Un léger bruit se fit entendre, une porte se refermait, Léonce avait disparu I... Marie

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cessa de voir,, de parler, el de souffrir, pendant quelques instants. Rien ne révolte plus un cœur délicat que l'injustice de celui qu'il aime.

— Deux heures s'étaient écoulées depuis le départ de Léonce. Le salon était plongé dans une profonde obscurité... et le morne silence qui régnait dans cette pièce gothique ne s'interrompait, à de longs intervalles, que par un soupir douloureux aussitôt étouffé.

Marie n'avait pas quitté le siège sur lequel elle était retombée en voyant Léonce s'éloigner, et des larmes muettes coulaient lentement de ses yeux.

Une vive clarté se répandit tout-à-coup autour de la comtesse. — Une lettre pour Madame, dit un domestique en entrant, une hou-

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gie à la main. — De qui? S'écria la comtesse, d'une voix tremblante. — De M. Léonce Geoffroy, répondit le valet. Il alluma les candélabres du salon, et sortit.

La comtesse brisa le cachet, et lut :

« Madame, un mot m'a révélé mon sort, « et si j'ose revenir sur un passé trop doux, « c'est sans espoir pour l'avenir. Parcourez « cet écrit, sans crainte, c'est la dernière fois « que vous me lirez.

« Élevé près de vous , je vous aimais « comme une sœur ; celte affection de frère a vous rendit longtemps heureuse !... Votre « excellente mère, dont mon père était l'in- « tendant, me traitait en fils, vous le sa- « vez. Mon père avait sauvé la fortune 5 de

« votre famille, dans les troubles de la leru. 15

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« reur, et la reconnaissance de votre noble «mère l'égarait presque dans sa tendresse « pour moi, car elle semblait me confondre « avec vous dans son cœur. J'achevais mon « droit à Paris, brûlant de me distinguer dans « la carrière du barreau, et nourrissant un « vague désir qui soutenait mon courage, lors- « que j'appris votre mariage avez M. le comte « de Pommereuse. Le désespoir que j'en res- « sentis, me révéla toute la force d'un amour « que je voulais me cacher à moi-même...

« On ne peint pas de pareilles douleurs, et «je vous en ferai grâce, en cet instant suret tout !... Deux ans après, la mort vous enleva « votre époux ; mon père n était plus, et vous « daignâtes vous souvenir de moi pour me « demander quelques conseils dans les af-

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« faires de votre succession. J'accourus près « de vous, éprouvant une émotion que je « parvins à vous cacher longtemps. Je me « fixai dans ma ville natale, voisine de ce « château, oubliant Paris, et sacrifiant sans re- « gret, au bonheur de vous voir quelquefois, «la gloire, la réputation que de brillants « succès m'avaient fait rapidement obtenir. « Le temps de voire deuil expira, et vous « m'accueillîtes alors comme un ancien ami. « Dès cet instant, je ne comptai plus dans « ma vie que les heures passées près de vous, « je calculai les minutes qui devaient nous sé- « parer ; vous retrouver était mon unique pence sée, mon seul désir ; je n'existais que dans « ces moments-là I Et mon cœur se consumait « à les espérer, à les attendre....

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c( Je ne vous reproche rien, Marie, pas un « mol de vous n'encouragea le sentiment que « mes yeux vous exprimaient sans cesse, mais « que ma bouche n'osa jamais vous avouer. « El pourtant il me sembla souvent que j'é- « lais compris, oserai-je vous le dire, que j'éa tais aimé ! Nos souvenirs d'enfance étaient «si présents à votre mémoire... vous parcou- « riez avec tant de bonheur ces lieux témoins « de nos premiers jeux, votre inquiétude était « si vive lorsqu'un retard imprévu me retenait « loin de vous à l'heure de nos réunions ; et « puis, ces promenades si intimes, cette fu- « sion de sentiments si doux, celte conformité a d'idées, de goiits, d'opinions, qui sera- « blaient parfois ne faire qu'une âme de nos « deux âmes, qu'un cœur de nos deux cœurs!...

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« Marie, c'était un bien doux rêve !... Mais quel c< réveil, ô mon Dieu !... Sans le vouloir j'ai trahi « le mystère de mes plus chères pensées, j'ai « tué mon bonheur par un aveu, j'ai jeté la « clarté dans les plus douces ténèbres, et le « prisme de mes illusions dorées s'est brisé « devant la triste et orgueilleuse réalité !

« Léonce Geoffroy ne peut jamais être l'é- « poux de la comtesse de Pommereuse!...Pau- « vre fou ! Qui croyait que la gloire acquise c< pouvait effacer la tache de roture, aux yeux « d'une noble dame!... Que le fils d'un inten- « dant pouvait s'unir à celle qu'avait servi son «père!... Ah! Pardon, pardon, Marie, moi « seul ai tort, moi seul ai fait mon malheur ; « mais j'ai tant de douleurs à souffrir, tant de « désespoir à supporter, que vous me pardon-

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« nerez, n'est-ce pas? Que vous me plaindrez « peut-être, car vous êtes bonne, et vous avez c< le droit d'être si fière, vous que le monde, la « nature, et le ciel ont comblée de tous leurs « dons !... Adieu pour toujours 1 Vous revoir ne « m'est plus possible... et d'ailleurs, me le per- « mettriez-vous encore? Pourtant mon cœur « est si plein ! Mon âme si déchirée !... Et ma « tête ! Ma pauvre tête !... Quel trouble ! Quelle « confusion ! Je la sens en feu ! Mes yeux sont « secs !... Si je pouvais pleurer... »

Cette lettre était brusquement interrompue. Une autre main que celle de Léonce en avait tracé l'adresse... elle semblait fermée à la hâte, et tout accusait une cause subite dans son interruption !

Un mois après ce jour, dans une chambre

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à peine éclairée par la lueur vacillante d'une veilleuse, une femme était penchée sur un lit de douleur ! Elle écoutait, avec une horrible anxiété, la respiration oppressée d'un malade... sa main pâle et amaigrie se posa légèrement sur le front brillant de celui qu'elle soignait, et son regard, élevé vers Dieu, semblait l'implorer avec ferveur !

Tout à coup un léger cri lui échappa... sa main venait d'être saisie par le malade, et celui-ci, se soulevant avec effort, articula péniblement ces mots : C'est elle ! ... 0 mon Dieu !...

— Léonce, s'écria la comtesse, vous me reconnaissez ! — Vous !... Vous ici, Marie... chez moi... près de moi... dit Léonce avec une agitation croissante. Je rêve, n'est-ce pas? Oh! Parlez... quej'entende encore votre voix...

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que je croie à vous I — Il vit!... Il me reconnaît!... Reprit la comtesse hors d'elle-même et tombant à genoux. — Mon fils, dit à Léonce un vénérable prêtre placé près de son chevet, voilà huit nuits que madame la comtesse passe près de vous. J'ai fait le mal, nous disait-elle sans cesse... moi seule, je dois le réparer!... Les prières des anges vont au ciel, celles de cette noble femme devaient vous sauver!

Depuis ce jour, la convalescence de Léonce commença. Il voulut vivre, car Marie lui avait dit : Guérissez-vous pour moi, vous saurez mon secret, et Dieu lui-même décidera de votre bonheur....

Trois semaines s'écoulèrent à peine , et Léonce accourut au château de Saint- Yrieix. — C'était un beau jour d'automne. Le so-

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leil dorait les arbres séculaires du parc, et semblait jeter ses dernières lueurs sur la végétation mourante, comme pour lui faire ses longs adieux avant la brumeuse saison des frimas. Léonce vint s'asseoir près de la comtesse, à l'ombre d'un vert platane qui jadis abritait les jeux de leur enfance.

Et Marie parla ainsi :

— Que Dieu vous pardonne le mal que vous m'avez fait, Léonce, en accusant d'orgueil un cœur qui n'a jamais connu ce défaut ! Non, mon ami, la comtesse de Pommereuse ne croirait pas décheoir en acceptant le nom plein d'honneur, de gloire et d'avenir, que vous lui offrez... ce nom-là, Léonce, je puis vous le dire au moment de l'aveu solennel que je vais vous faire, c'est le premier que j'ai désiré porter...

j'acceptai celui du comte!... J'aurais reçu le vôtre avec bonheur !

— Est-il vrai? S'écria Léonce hors de lui.

— Pauvre ami! Reprit tristement la comtesse, ma confidence rendra vos regrets plus amers, mais mon âme n'a pas eu le courage de la retenir !

Le comte de Pommereuse était bon, plein de tendresse et de soins délicats pour moi... je l'aimai de la plus vive amitié, mais une circonstance resserra bientôt notre affection mutuelle, en développant dans mon cœur l'intérêt le plus profond et le plus douloureux pour mon mari.... le comte était attaqué d'une maladie de poitrine incurable.... ce triste secret me fut révélé par un habile médecin, trois mois après mon mariage.

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Jugez, Léonce, tout ce que je dus souffrir après un tel arrêt... cet homme, jeune, riche, heureux, ne devait pas franchir un certain âge... ses jours étaient comptés ! La mort impitoyable attendait sa proie, à. époque fixe, et ni l'art ni la nature ne pouvaient la lui arracher!

Ce fut dans l'intérêt même de la vie du comte que l'on me fit cette terrible révélation... il fallait veiller sur ses jours sans qu'il pût en soupçonner le motif... lui imposer adroitement un régime dont il profitât sans le comprendre !... Dès cet instant, mon affection pour lui devint maternelle, je l'environnai de précautions imperceptibles, je le défendis contre tout ce qui pouvait augmenter le mal qui le minait à son insu... et

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ma vie, pendant deux années, fut un supplice d'autant plus cruel, que mes traits ne trahissaient jamais les déchirements de mon âme ! Un soir, le comte que je croyais dans son appartement, entra subitement dans le salon. Le médecin me quittait... M. de Pommereuse était plus pâle qu'à l'ordinaire... tout accusait chez lui quelqu'émotion inaccoutumée !

— Marie, me dit-il ens'asseyant près de moi, vous m'avez trompé 1... Un cri m'échappa... — Rassurez-vous, me dit-il, je suis aussi coupable que vous, car je croyais vous cacher depuis longtemps un secret que vous me dérobiez vous-même... je suis perdu, condamné, je le sais, et j'ai fait à Dieu le sacriBce de ma vie! Mais vous quitter, Marie, vous, ma seule affection dans ce monde, voilà ce qui m'ôte

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la force, le courage... là commence pour moi le désespoir!...

Je voulus en vain le rassurer, lui rendre une espérance que je n'avais plus. — Vos tendres efforts sont inutiles... me répondit le comte j tout à l'heure encore, placé près de celte porte, je viens d'entendre les prescriptions du docteur, et le nouvel arrêt qu'il a rendu... mais si vous tenez à me donner quelques douces consolations à l'heure de notre séparation, Marie, je vous en fournirai les moyens....

Depuis ce jour, pas un mot entre nous ne rappela ce douloureux entretien. Le comte s'éteignit lentement, en présence d'une science impuissante, dont les soins et les secours ne purent retarder d'une heure ses derniers instants!... La veille de sa mort, sa main déjà

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glacée rri'allira près de lui. — Vous sentez -vous capable du dévouement le plus grand que l'on ait jamais demandé à une femme de votre âge, et dans votre brillante position? Me dit-il. Voulez-vous adoucir nos derniers adieux par une promesse qui me fera vous bénir éternellement dans le ciel?

— Ah ! Parlez, parlez, m'écriai-je ; fallût-il donner ma vie pour sauver la vôtre, croyezvous que je puisse hésiter? — Ce n'est pas votre vie, Marie, mais votre bonheur, dont je vais peut-être implorer le sacrifice.... répondit-il d'une voix tremblante. La pensée qu'un autre devienne un jour votre époux, est un supplice cruel qui me ronge depuis longtemps. Sans cesse, dans mes nuits d'insomnie et de douleur, cette odieuse image déchire

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mon cœur et trouble ma raison !... Pitié pour ma faiblesse, Marie, ne me maudissez pas pour tant d egoïsme ; mais mon bonheur fut si prompt 1 Et ma vie si courte !... Ne livrez à personne l'héritage de votre tendresse, et gardez vos serments à celui qui ne sera plus pour les échanger contre votre bonheur!... Sa tête retomba sur son sein, son âme semblait attendre ma réponse pour s'envoler au ciel ! Je promis tout, Léonce, je m'engageai devant Dieu! . .. Je jurai sur un lit de douleur, qui, peu d'instants après, devint un lit de mort !

Cet aveu fut suivi d'un long silence. Marie vit Léonce pâlir, et le plus profond désespoir se peindre dans ses traits. — Ainsi donc, ditil avec un accent déchirant, voilà cet horrible secret î

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Horrible ! Léonce, s'écria la comtesse en fondant en larmes, car il fait deux malheureux !...

Mais Dieu ne peut accepter un tel engagement, dit Léonce ; le désir d'un mourant peut le réclamer, mais la raison le réprouve, et la religion doit le défendre !...

Non, non, dit la comtesse, un serment est toujours sacré!... Dieu l'a reçu dans ce moment solennel. — Dieu l'a repoussé!... Reprit Léonce avec véhémence; et d'ailleurs, qu'il juge entre nous par la voix de l'un de ses pieux ministres , ce bon prêtre, le vénérable curé de ce village, qui n'a pas quitté mon chevet pendant mes longues souffrances... c'est votre guide, Marie, consultez-le; j'ai foi en lui, j'accepte l'avenir que sa piété me fera! — Vous

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le voulez, dit tristement la comtesse, il saura tout demain !

Le jour suivant, Léonce reçut en tremblant quelques lignes de Marie; c'était son sort qu'il allait lire! Dix fois il ouvrit le fatal billet, et dix fois un nuage épais couvrit ses yeux ; il lut enfin :

« J'ai fait ce que vous avez voulu, Léonce, « et mon digne conseil m'a répondu par ce « texte de l'écriture : Le ciel seul, peut délier « les serments faits au ciel! Invoquez-le dans « votre prière ; conjurez-le de vous éclai-, « rer, ma fille, sa sainte lumière ne vous « manquera pas, et la divine sagesse vous ré- « vêlera la voie que vous devez suivre.

« J'obéirai, Léonce, puisque le doute m'est II. 16

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« permis encore... mais voici mes conditions « à cette épreuve, et c'est au nom de tout « ce qui vous est cher, que je vous supplie « de les accepter. Une fois ma résolution « prise, vous ne chercherez plus à la com- « battre, si notre malheur en est l'objet... c( évitez-moi, fuyez-moi, ne me revoyez plus; cf par pitié, Léonce, ne me refusez pas? De- « main, vers la chute du jour, je me rendrai. « seule à l'église de Saint-Yrieix ; c'est à son « autel que se sont accomplis tous les grands ce actes de ma vie, mon baptême, mon mac( riage... la triste cérémonie qui suivit la (.< mort de mon excellente mère. C'est dece vant ce même autel que je veux demander c( au ciel qu'il éclaire mon cœur et ma conc< science. S'il m'inspire la pensée d'être à vous,

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je quitterai l'église, emportant avec moi ce livre d'heures, où vous avez peint l'image de ma douce patronne. Mais si dans ma fervente prière la volonté céleste me semble repousser mes vœux, si dans ma pieuse méditation notre union m'apparaît encore comme un crime, ce livre, que j'abandonnerai sur mon prie-Dieu, sera le signal de notre séparation, et le gage de nos éternels adieux ! Léonce, mon frère , vous si bon, si noble, si généreux pour Marie, accordez-lui sa demande?... Si vous saviez tout ce que son âme éprouve encore de scrupules à l'idée de celte sainte épreuve, et de quelle affection pour vous elle a besoin pour s'y soumettre ! »

Léonce comprit que rien n'ébranlerait la

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volonté de celte femme profondément religieuse. Il consentit à tout.

Le lendemain, t Angélus sonnait encore aux approches de la nuit, comme au début de cette histoire, mais une teinte de deuil semblait répandue sur les coteaux de Saint- Yrieix. On aurait dit qu'un crêpe funèbre entourait ce magnifique paysage; des brumes épaisses s'élançaient en colonnes fragiles des humides prairies de la vallée.

Puis, du sein de ce brouillard, sortit lentement une jeune femme, pâle et recueillie, son voile abaissé sur ses yeux.

Elle semblait glisser doucement dans le creux sentier qui conduisait à l'église, tant sa marche était légère.

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— Par une avenuQ^ du parc, un jeune homme s'acheminait également vers le temple; il s'arrêta dès qu'il aperçut la comtesse prête à franchir le seuil de la vieille église... tout son sang reflua vers son cœur... c'est qu'il allait pénétrer dans le saint tribunal où Dieu lui-même devait rendre son arrêt ! Marie entra. Léonce la suivit... Comme il traversait le portail gothique, une pauvre femme lui lendit la main d'un air suppliant. Léonce lui remit une pièce d'or, et fit quelques pas pour s'éloigner; mais revenant à la pauvresse : Ma bonne mère, lui dit-il avec une vive émotion, demandez à Dieu qu'il m'accorde ce que je désire le plus au monde!...

Alors trois voix montèrent au ciel.

La comtesse priait, agenouillée près du

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maîlre-autel , immol^le comme une statue de marbre sur un tombeau. Léonce, caché derrière un pilier de l'église, les yeux fixés sur Marie, articulait avec peine une prière distraite et fiévreuse. Puis, sous le porche de l'église, la mendiante invoquait Dieu pour le bienfaiteur qui venait d'assurer son pain de quelques jours 1

Une heure s'écoula ainsi.

De ferventes exclamations religieuses troublaient seules le silence de cette scène. L'ombre environnait le vieux temple; la dernière lueur du jour se projetait dans la nef, par la porte entr'ouverte, et venait s'éteindre autour de la comtesse comme l'auréole d'une sainte martyre. Tout-à-coup Marie se redressa lentement. Léonce devint trem-

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blant. La pieuse femme s'agenouilla de nouveau; ses regards se tournèrent vers le Christ de l'autel; sa main s'appuya sur son front, comme pour en contenir les battements; un soupir étouffé s'échappa de sa poitrine.

Elle se leva pour sortir.

Léonce jeta les yeux sur le prie-Dieu de la comtesse.

Le livre d'heures y était resté !

Uu fer aigu lui traversa le cœur. Il se sentit mourir... Marie allait franchir le portail de l'église; Léonce, immobile de douleur, n'entendait déjà plus ses pas légers... lorsque la pauvresse courut à elle en lui disant: Madame, Madame, votre livre dheures que

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VOUS oubliez, — Ah I s'écria la comtesse hors d'elle-même, saisissant le livre que lui présentait la bonne femme et tendant sa main au jeune homme: Léonce! Mon ami I Mon époux ! C'est Dieu lui-même qui l'a voulu I

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