FIN DU LIY&B D HEURES
Un soir du mois d'août 1835, les salons de la comtesse de Lostange resplendissaient de mille lumières ; une foule brillante s'y pressait, le Paris élégant, le Paris financier, le Paris aristocratique, tous les Paris enfin, excepté
celui du peuple, qui a pourtant bien aussi quelques droits à un Paris, s'y étaient donné rendez-vous. L'éclat des diamants, la suave senteur des fleurs, le choix exquis des invités, le demi-silence qui régnait dans cette vaste réunion, tout lui imprimait un cachet particulier d'élégance et de digriité.
C'est que la fête donnée par Célénie de Lostange n'était point une folle occasion de danse et de plaisir ; son but était intéressant et grave, et les gens comme il faut de Paris, qui prennent si facilement la Bgure de la circonstance, avaient tous un air encourageant et gracieux, bien fait pour induire en mariage les deux héros de la fête. Madame la comtesse de Lostange, et M. Gaston de Berneuil.
On signait leur contrat ce soir-là même, et
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leur union devait se célébrer le lendemain.
Jules Dorsan, jeune notaire de la plus belle espérance, à ce qu'assurait son prédécesseur, qui lui avait vendu cinq cent mille francs sa charge, venait de faire apparaître aux yeux de l'assemblée un magnifique rouleau de papier timbré, orné d'une faveur rose, le rose étant de rigueur pour entourer les contrats de mariage, de l'avis de MM. les notaires, du moins ; chacun, le sourire aux lèvres, s'empressait de coucher son nom sur l'acte authentique, sur ce traité d'alliance, et quelquefois de commerce, où deux puissances amies signent la paix, tout en faisant mentalement leurs réserves pour la guerre.
Il n'en était pourtant pas ainsi de Célénie et de Gaston ; c'était un mariage assorti de
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tous points : deux noms distingués, deux grandes fortunes, deux cœurs généreux et bons, s'unissaient avec toutes les chances d'un avenir heureux. Et j'oubliais de vous dire, contrairement à l'usage de tous les romanciers j qui commencent toujours par là, que Madame de Lostange était bien la plus ravissante veuve qu'on piit voir, et M. de Berneuil un homme charmant, que les femmes avaient un peu trop gâté, peut-être ; mais chose rare, qui n'en était devenu ni plus suffisant, ni plus fat pour cela. Les plus mauvaises langues, celles des vieilles filles, elles-mêmes, ne pouvaient donc s'exercer aux dépens des deux futurs. Quelques douairières, pieuses habituées de Saint-Thomasd'Aquin, disaient bien tout bas, que feu leur parent, M. le comte de Lostange, s'était mé-
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sallié jadis en épousant Célénie ; que la belle veuve n'était pas née!... Mais comme, du vivant de son époux, et depuis sa mort, la comtesse avait eu la conduite la plus irréprochable, comme elle écoutait avec le plus profond intérêt les interminables conversations héraldiques de son illustre famille, elle en conquit promptement les bonnes grâces, et le faubourg Saint-Germain lui donna l'absolution de sa tache originelle.
Gaston de Berneuil n'était qu'à peu près noble, lui !... Il avait bien la particule, et l'avait par droit de naissance, et non par droit de conquête, comme une foule de gens que nous connaissons... il pouvait même s'arrondir d'un titre quelconque, et comme il l'aurait bien porté, personne n'eiit jamais songé à lui
demander où il l'avait pris; mais homme d'honneur et de cœur, il aurait rougi de cet habit d'emprunt, et le nom de son père était assez honorable pour qu'il ne lui donnât point un passeport de contrebande.
Une circonstance bien simple avait rapproché Gaston de Célénie ; la jeune veuve, après une année de solitude consacrée au regret sincère que lui inspirait la perte de M. de Lostange, avait quitté sa terre du Nivernais, et cédant aux instances de ses nombreux amis, était venue demeurer à Paris dans un des beaux hôtels dont elle avait hérité.
Le troisième étage de cet hôtel était occupé depuis longtemps par Gaston de Berneuil ; et le premier, suffisant à l'état de maison que la comtesse voulait tenir à Paris, le
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jeûne locataire conserva son logement de garçon, logement qu'il aimait beaucoup, car il était peuplé de tous ces premiers souvenirs de plaisir et de bonheur, fraîches illusions de jeunesse, que le temps se charge bientôt de nous enlever pour jamais !
Gaston, en locataire bien appris, vint présenter ses hommages à sa propriétaire. La conversation fut banale d'abord ; les avantages et les inconvénients du logement, ces mille riens qui se discutent si longuement entre propriétaire et locataire, tout cela fut promptement épuisé entre deux personnes aimables, de bon ton, et de bon gotit.
Madame de Lostange prit l'opinion la plus
favorable de l'esprit élégant et distingué de son
locataire, et Gaston, en remontant chez lui,. II. 17
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trouva que sa visite de deux heures avait été
bien courte.
On n'est pas impunément le voisin d'une jolie femme ; et la vie de Gaston, légère et dissipée jusque-là, devint bientôt solitaire et retirée. "'»
Guetter les occasions d'apercevoir Célénie, la rencontrer à sa sortie de l'hôtel, lui faire autant de visites que le permettait la bienséance, ouvrir silencieusement ses fenêtres, le soir, pour écouler les accords de son piano, ou les accents de sa voix, telles furent, pendant quelques mois, les seules occupations de M. de Berneuil. Il résulta de tout cela la chose la plus charmante et la plus vulgaire du monde ; ils se plurent, ils s'aimèrent, et voilà comment, un soir de 1835, Jules Dorsan le
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notaire, déposa sur la table de Boule de la comtesse le beau contrat de mariage orné de sa faveur couleur de rose.
Quelques petits nuages avaient pourtant terni l'azur du ciel amoureux des deux fiancés,* pendant les préliminaires de l'acte solennel qui allait s'accomplir.
Célénie était jalouse, non pas du présent, car le présent de Gaston lui appartenait tout entier, elle en était sûre, et la passion qu'elle inspirait ne lui laissait aucun doute à cet égard ; mais Célénie, dont le cœur parlait pour la première fois, dont M. de Lostange aurait pu être le père, et qui n'avait jamais eu pour lui qu'une affection filiale, Célénie aimait avec une âme toute neuve, toute pure, toute candide. Elle aurait donné dix ans de sa vie,
pour que le cœur de Gaston eût eu, comme le sien, sa robe virginale!... Le passé l'inquiétait, la désolait, l'exaltait même à un degré que comprendront seules quelques natures délicates et choisies, pour lesquelles la pensée d'un autre amour, éteint, oublié même depuis longtemps, n'en est pas moins un véritable supplice !
Et par malheur pour le repos de la jeune femme, il ne s'agissait pas d'un seul amour, mais de plusieurs amours; car Gaston avait été très-prodigue dans ce genre-là I...
Et puis, de bonnes âmes, comme il s'en trouve toujours, avaient étalé sous les yeux de Célénie la liste fort étendue des anciennes passions de son futur, sous le prétexte aimable de
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l'honneur que lui faisait le sacrifice de ses rivales.
Gaston protestait en vain de son innocence. Des caprices n'étaient pas des passions ; son seul, son véritable amour, était son amour pour Célénie... et Gaston mentait, ou plutôt, il oubliait et se trompait, car un sage, qui avait beaucoup aimé, a dit : E amour que ton éprouve est toujours le 'premier que ton croit ressentir.
Ces petites discussions se renouvelaient souvent, et Gaston vivait dans une terreur profonde de son passé.
Depuis quelque temps cependant, madame de Lostange devenait plus raisonnable; le présent, l'avenir, étaient si beaux, que le voile qui couvrait le passé s'épaississait à ses yeux chaque
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jour davantage ; et d'ailleurs, on s'était brouillé
avec deux amies intimes, qui attisaient com-
plaisamment le feu mal éteint des anciens
souvenirs.
Tout respirait donc, ce soir-là, le bonheur et la joie dans l'hôtel de Lostange; les félicitations, les serrements de mains, dont on est si prodigue à présent, se distribuaient à profusion dans les salons de la belle comtesse.
Un député, celui qui, n'ayant pas proféré une seule parole pendant toute la session, au grand mécontentem.ent de ses commettants, s'était élancé à la tribune au milieu d'un orage parlementaire, et avait commencé une harangue par ces mots remsLrquMes : « Messieurs, si a je demande ia parole, ce nesl pas pour parti ier...» harangue dont une hilarité proton-
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gée avait privé la chambre, ce député, dis-je, se sentant pris de poésie, venait de tourner en l'honneur de la comtesse une sorte d epithalame fort agréable, lorsqu'un valet de pied remit une lettre à madame de Lostange.
A peine y eut-elle jeté les yeux, qu'une profonde émotion se peignit sur ses traits; et, s'excusant légèrement auprès des invités qui l'entouraient, elle sortit vivement, en proie à la plus violente agitation.
Cette brillante assemblée, qu'animaient la grâce et l'affabilité de madame de Lostange, éprouva bientôt l'effet de sa disparition ; l'âme manquait au corps... les conversations furent moins animées; le beau contrat, rédigé par M. Dorsan, s'était couvert de signatures, la plupart indéchiffrables, celles des gens en place
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surtout; l'action mécanique de signer son nom est tellement répétée chez ces messieurs, qu'ils en sont presque tous venus à des abréviations hiéroglyphiques; cela prouve que l'on est pressé, et un homme en place doit toujours avoir l'air pressé, c'est d'un bon effet sur le subordonné; d'ailleurs, toutes les toilettes de ces dames ayant été vues, admirées et commentées, elles allèrent les exposer autre part; car une robe de Pahnyre, bien portée, doit se présenter dans trois maisons au moins par soirée !
Lorsque madame de Lostange revint dans ses salons, Gaston s'y trouvait seul. Célénie paraissait fort troublée...
— Monsieur de Berneuil, lui dit-elle, vous allez m'interrogersur lacausede mon absence;
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mais je ne vous la dirai pas ce soir... demain vous saurez tout... et le congédiant aussitôt, elle rentra dans sa chambre à coucher.
— Allons, se dit Gaston en regagnant son appartement, demain, je serai descendu de deux étages, et je connaîtrai les secrets de ma femme!...
Rien n'était plus élégant et plus recherché que le logement du futur de madame de Lostange. Un luxe bien entendu, les arts, le confort, s'étaient réunis pour orner ce nid de garçon, comme l'appelait M. de Berneuil.
En y rentrant pour la dernière fois, Gaston se sentait saisi d'une singulière émotion. C'est là qu'il avait vécu tant d'années, libre, heureux, indépendant!... Ces tableaux aimés, ces meubles de choix, confidents muets de ses folies et
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de ses regrets, tout cela devait disparaître à jamais; car madame de Lostange, par un sentiment qui se devine, avec une organisation aussi susceptible que la sienne, avait décidé que le mobilier du garçon serait impitoyablement vendu, pour faire place à l'ameublement plus sérieux de l'homme marié!!...
- Mais avant d'abandonner aux profanes les témoins de dix ans de jeunesse, Gaston se recueillit un instant, cherchant peut-être dans son esprit un moyen de faire grâce à quelques reliques plus chères, à quelque don plus palpitant de souvenir!... Cette mauvaise pensée dura peu. Non, s'écria-t-il , ce serait mal, bien mal pour Célénie ! Je dois dépouiller le vieil homme avant de recevoir sa main ! ... Plus d'arriéré, mettons notre cœur à jour... l'arrêt
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est prononcé : portraits, cheveux, lettres, anneaux, bracelets, je vous livre aux flammes!... Je vous condamne à un auto-da-fé ^é\\ëx:d\.\...
Et s'approchant d'un ravissant petit secrétaire en bois de rose^ riche et vieux débris de quelque boudoir galant de l'autre siècle, il fit jouer d'une main ferme les boutons secrets, les ressorts cachés de ce petit grenier d'amour ; et lettres, cheveux, portraits, anneaux, bracelets, parurent à ses regards, tout surpris, tout honteux d'avoir eu le même domicile, et de se trouver réunis sous les deux mêmes yeux, après s'être fuis si longtemps, et avec de si habiles précautions.
Alors commença la revue du passé, précédant le grand combat du devoir et des souvenirs. b;isv»mv6fi >'
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Ce que Gaston eut dû faire, fut précisément ce qu'il ne fit pas. Sa résolution prise, l'arrêt prononcé, comme il le disait lui-même, le bûcher prêt, il fallait y lancer ses victimes sans s'inquiéter des regards suppliants que semblaient lui jeter les jolis yeux des condamnées! Et puis, ces belles boucles noires et blondes, ces lettres aux parfums si doux, tout cela semblait demander merci, implorer le juge... et le juge s'attendrissait déjà, quand un accès de gaieté vint tout à coup détourner le nuage sentimental qui grossissait à chaque instant dans l'esprit et dans le cœur de Gaston.
Ses regards étaient tombés sur un recueil de lettres portant cette indication-bizarre :
a Quittances d'amour de mademoiselle Mina, « aspirante-coryphée à t Opéra, »
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Voici le premier billet, traduit en français par l'auteur :
« Mon chou, tu nesaispas commeje t'aime I... « En voyant hier au soir M. Bocage poignar- « der sa bonne amie madame Dorval, dans « Antony, je me disais que je voudrais mou- « rir comme elle de la main de mon Ninil... « Envoie-moi trois cents francs par ma por- « tière, que je charge de la présente ; c'est une « femme sûre, et très-distinguée; elle a été au « Conservatoire du temps de M. Garât. »
Autre :
« C'est une horreur, et vous êtes un mons- « Ire! On vous a vu au Jardin-Turc, donnant « le bras à un chapeau rose!... Je vous mé- « prise !... Envoyez-moi deux cents francs
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« pour payer mon terme, et faire monter du
« charbon!... Je vas me périr!... .j..^
« Enûn, une autre plus laconique :
« Tout est en plan I... Je t'adore !... Mon ca- « chemire, présent de ton amour, est chez ma « tante... 0 mon Gaston chéri! Je ne peux « plus vivre sans toi... et sans les cinquante « écus que mon polisson de traiteur me récla- « me... ajoute-s-y cent francs pour la modiste.»
Le total de la passion de mademoiselle Mina se montait à trois mille francs; et ses lettres linissaient toutes invariablement par la même formule, une traite tirée sur le cœur de Gaston, et sur sa caisse î
Une senteur vive et pénétrante, s échappant d'un des tiroirs ouverts, attira l'attention de M. de Berneuil ; il plongea la main dans la mys-
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térieuse cachette, et en retira quelques papiers fins et soyeux, d'où tomba la plus jolie boucle de cheveux bruns que l'on put voir !
Ces papiers, divisés en trois paquets, portaient chacun un titre différent. On lisait sur le premier : Pastorale^ Dratne^ sur le second; Comédie, sur le troisième.
C'était une espèce de trilogie amoureuse, dont Gaston avait été l'acteur principal, et le héros.
Quelques fragments de l'œuvre, en feront comprendre facilement le sujet,. et les péripéties:
« Que cette nuit était belle, sous les grands «arbres de mon parc, cher bien-aimé!...
« Comme la lune fut discrète, en nous épar- « gnant sa lumière !... Comme le parfum des
« fleurs était plus doux, en le respirant avec « toi!... La gracieuse musique que le chant « du rossignol dans le feuillage!... et le murce mure cadencé de la source!... Toutes ces « mille harmonies de la nature semblaient ac- « compagner les paroles d'amour, et remplis- « saient mon âme d'un ineffable bonheur!...
« // est absent pour trois jours; mieux que « cela, pour trois nuits encore !... On dit quV/ « perd des sommes fabuleuses à son club... «Que m'importe!... Ma richesse, c'est ton «amour!... Mon seul bien au monde, c'est « toi!...
« Post-scriptum :
« Tu as tort d'être jaloux de mon cousin... fi ! « monsieur... un élève de l'école de Saumur, « presqu'un enfant... qui rougit en me don-
« nant un bouquet!... Est-ce un rivalàcrain- « dre pour le beau, l'aimable, le brillant Gas- « ton ?... El d'ailleurs, je t'aime ! !
Le style du drame était plus sombre, comme celui de tout drame honnête qui se respecte, et veut justifier son titre:
«Je suis morte d'effroi!... La foudre qui
« grondait sur nos têtes, me donnait, avec rai-
« son, de tristes pressentiments! A peine
« t'avais-je quitté, dans la grotte où l'orage
« nous avait forcés de chercher un abri, que
« la cloche du château s'agita violemment...
« Lui 5^W pouvait venir aussi tard !... Trem-
<c blante, éperdue, je cours au château, et
« n'entre au salon que quelques instants avant
« lui\,.. D'où venez-vous?... Me dit-il d'un
« ton terrible... Et mouillée ainsi?... La voix II. 18
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expirait sur mes lèvres... j étais perdue !... Lorsqu'un ange sauveur vint à mon secours!. . . — Nous étions à nous promener dans le parc, ma cousine et moi... dit notre jeune parent que je n'avais pas aperçu dans mon trouble; c'est bien naturel, après une aussi chaude journée; et l'orage nons a surpris, comme nous rentrions ici. C'est bien ! Dit-î7 d'un ton brusque, en nous quittant. Ah ! Mon ami, quel être généreux que mon jeune cousin ! 1... » Voici la comédie :
« Toujours des scènes, Gaston, toujours des « reproches I..* //a des soupçons sur vous !,.. « Et, pour le rassurer, je me décide à partir « pour Bagnères avec lui^ et notre jeune pa- « rent, dont les polka de cet hiver ont décidé-
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« ment altéré la santé. Plaignez-moi, mon « ami, je suis bien malheureuse de vous quit- « ter ainsi ; mais mon repos et l'humanité m'en « font la loi !... A vous, amour éternel !...
Quelqu 'émouvante que fiit cette dernière épître, je dois dire que Gaston la précipita dans les flammes, ainsi que ses sœurs aînées, sans qu'une larme de regret vînt mouiller sa paupière... l'ingrat ! On allait tant l'aimer à Bagnères I...
Bien d'autres correspondances eurent le même sort. Un sentiment de colère, fort injuste sans doute chez M. de Berneuil, puisqu'il était provoqué par le louchant billet qu'on vient d lire, lui fit attiser le feu d'une main fébrile et agitée.
Lettres de comtesses, lettres de baronnes,
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lettres de griselles, se consumèrent dans ce vaste incendie amoureux ; et sur les lèvres de Gaston errait un sourire funèbre, comme celui de l'ange du mal quand il ravive le gouffre ardent où brillent les pauvres damnés!... Et puis tout fut dit!...
En cendres ces portraits aimés; en cendres ces beaux cheveux, ornement divin de si jolies tètes!... Le néant pour le passé ! Dit Gaston d'une voix superbe, et comme un triomphateur sur des ruines; le bonheur pour l'avenir!...
Ces mots, d'une dureté, d'une ingratitude presque cyniques, révolteraient, à juste titre, nos belles lectrices, si je ne m'empressais de les justifier.
M. de Berneuil n'avait eu dans toute sa
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jeunesse, à une exception près, comme nous le verrons tout à l'heure, que de ces liaisons faciles et légères, dont le plaisir fait seul les frais. Ses amours étaient des causeries aimables et futiles, où l'on trouvait tout, excepté du cœur et de la raison.
Gaston allait fermer le charmant secrétaire, veuf de ses trésors, lorsqu'il s'aperçut que deux lettres s'y trouvaient encore ; un petit ruban de velours noir, auquel pendait une croix d'argent, les liait ensemble.
— Je n'en finirai pas, dit-il avec humeur, on n'a jamais tant de meubles que quand on déménage, et j'ai donc aimé autant que le roi Salomon !
Mais à peine eut-il saisi la nouvelle corres-
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pondanse qu'il allait vouer aux flammes, qu'un
trouble violent s'empara de lui...
— Florine !... S'écria-l-il; les lettres de Florine!... Les deux seules qu'elle m'ait jamais
écrites! Oh! Grâce pour celles-là!... Un
amour si vrai!... Un cœur si pur!...
Et d'une main tremblante, il ouvrit la première de ces lettres^ tracée sur un papier commun, n'exhalant aucun parfum, et ne portant aucun blason.
Voici ce qu'il lut:
« Monsieur,
a C'est un grand malheur pour moi de vous « avoir aperçu à votre fenêtre ; je n'ouvrirais «plus la mienne, si je n'étais forcée cha- « que malin d'arroser mon beau rosier blanc ; « mais, si je ne l'arrosais pas, il mourrait bien
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« vite ; et mon rosier, voyez-vous, monsieur, c< c'est là mon seul plaisir, mon seul bonheur «au monde; c'est mon jardin; son feuil- « lage vert réjouit et repose mes yeux, que la « broderie fatigue beaucoup, et ses belles a fleurs parfument ma chambre.
« D'ailleurs, je ne veux plus vous voir à voce tre croisée, cela m'a déjà coûté trop cher ! « Oui, monsieur, trois francs au moins, cette se- «maine; c'est ruineux pour une pauvre fille « qui vit de son travail, et qui ne peut faire « honneur à ses affaires qu'avec trente sous par « jour ; aussi j'ai rattrapé cela en ne déjeii- « nant ni hier, ni aujourd'hui; mon estomac « en a bien un peu grondé, mais maintenant «je suis au courant de mes finances, et je n'y « pense plus.
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« Cela vous étonne, peut-être, monsieur, « que j'aie perdu tant d'argent pour vous ; « mais je vais vous dire comment cela est ar- <i rivé : la première fois que je vous ai aperçu, « vous m'avez fait peur; je me croyais la seule « du quartier à ma fenêtre, il était de si bonne « heure, je pensais qu'il n'y avait que les bro- « deuses levées à celte heure !... Et j'étais là, « les bras nus, le cou aussi... excusez-moi, « monsieur, ça ne m'arrivera plus, puisque « vous êtes aussi matinal que moi. Le lende- « main, je vous ai vu encore, puis tous les « jours; et voilà que, tout en travaillant, je me « suis mise à penser à vous, ou plutôt à ce bon « regard si doux que vous aviez jeté sur moi, « et l'aiguille n'allait plus, ou je faisais des « faux points, qu'il fallait recommencer.
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« Jugez donc de ma surprise, monsieur, « quand j'ai vu toutes ces lettres que vous « signez : votre voisin, et où vous me par- « lez de beaucoup de choses que je ne com- « prends pas... c'est que je suis bien igno- « rante ; Thérèse m'a élevée comme cela. « Thérèse, c'est une vieille veuve, à qui ma « bonne mère nous a confiées en mourant, ma « sœur et moi ; nous avons appris à lire, à « écrire, à broder, et voilà tout.
« Une grande dame a emmené ma sœur « avec elle, pour la rendre riche ! Ma sœur « était l'aînée, c'était juste; moi, je suis restée « près de Thérèse.
« Pendant trois ans, nous avons reçu des « présents et des jolies lettres de ma sœur; « puis plus rien... c'est qu'elle est morte,
« monsieur, car on ne peut pas oublier sa
« sœur!...
« Celte vieille femme, la concierge de la « maison, à qui vous en voulez tant parce « qu'elle vous empêche de monter à ma « chambre, c'est Thérèse ; elle m'a dit d'avoir « peur de vous. Pourquoi donc cela? Vous « avez i'air si bon !
« Et pourtant, Monsieur, vous ne m'avez «fait que du mal jusqu'ici; vous êtes cause « que j'ouvre à peine ma fenêtre ; c'est bien « triste, l'air du matin est si pur, ma cham- « bre si petite, et, ce qu'il y a de pis, c'est que «Thérèse ne me laisse plus sortir!... Tous « nos voisins me trouvent bien pâle depuis « quelque temps ; et l'autre jour, ma figure
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« était de la couleur des fleurs de mon rosier « blanc !
« Aussi, monsieur, voilà pourquoi je vous « écris : c'est pour vous demander une grâce. « Vous êtes riche, vous î Vous avez un vaste « logement, avec d'autres croisées que celle « d'où l'on voit la mienne; n'ouvrez plus celte « croisée-là, je vous en prie? Au moins pence dant quelque temps... d'abord, je ne vous y « verrai pas, et je n'en travaillerai que mieux; c< Thérèse me permettra peut-être, alors, de « sortir, et je reprendrai mes joues roses qui « m 'allaient si bien !
— « Faites cela pour moi, monsieur, et je « vous promets de prier tous les soirs le bon « Dieu pour vous, comme je le prie pour ma
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« mère et ma sœur, qui vous béniront dans
« le ciel !