‹ Un mariage de princeChapitre 3 sur 17 · LA LOI RUSSE · texte numérisé non relu

LA LOI RUSSE

Blanche fut ramenée dans son^ hôtel par les soins du comte Voromsoff.

Le bruit de l'injure faite à la princesse Metzerski, se répandit promptement dans le bal, et l'auteur de cette grossière insulte, M. Anatole Simonet, encore tout étourdi de la subite appa-

rition de Blanche, n'eut que le temps de se soustraire par la fuite à l'indignation générale.

La nuit de la jeune femme fut affreuse. Une sorte d'anéantissement, de prostration physique et morale, accablait tellement ses forces et son intelligence, que les songes et la réalité se confondant entre eux dans son esprit, elle finit par ne plus distinguer l'erreur de la vérité, et s'endormit d'un sommeil profond et douloureux.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, après quelques heures de ce pénible engourdissement, elle vit une personne assise au chevet de son lit.

Madame, lui dit cette personne avec un accent étranger, prévenue de l'indisposition de Votre Altesse, j'étais venue savoir de ses

nouvelles, comme sa dévouée locataire ; madame votre mère, qui vous quitte à l'instant, m'a priée de la remplacer près de vous pendant la visite du docteur allemand, qui doit faire ce matin même, sur fouie de madame la marquise^ une expérience décisive : et je suis si reconnaissante de vos soins pour mes jeunes parents, que je me trouve heureuse de pouvoir vous être bonne à quelque chose.

La voix de celte femme, lui rappelant les deux orphelins, frappa vivement Blanche, au moment où ses tristes souvenirs de la nuit lui revenaient en foule.

Les paroles d'Anatole résonnaient encore à son oreille... une clarté subite l'éclaira tout-àcoup.

— Merci, dit-elle à cette femme, attendez-

moi, je vous prie, quelques instants dans mon boudoir, j'ai à vous parler.

Puis, sonnant une femme de chambre, elle s'enveloppa dans un peignoir, et s'élança vers •'appartement du chevalier.

M. de Saint-Laurent était sorti, pour une affaire bien urgente, sans doute, car après avoir appris par M. de Voromsoff l'aventure du bal, et s'être assuré que l'état de Blanche n'offrait aucun danger sérieux, il avait quitté l'hôtel au petit jour, en laissant sur son bureau, et placé d'une manière apparente, un paquet de papiers assez volumineux, à l'adresse de la princesse Metzerski.

Blanche l'aperçut, rompit l'enveloppe, et trouva deux écrits.

Sur l'un étaient tracés ces mots :

Ma confession.

L'autre portait ce titre :

Contrat de mariage du prince et de la princesse Metzerski,

Blanche ouvrit le contrat.

Sa main tremblait... son regard était trouble....

Quoique ne doutant pas que le neveu de la fleuriste eût fait un odieux et impudent mensonge... elle avait besoin de s'assurer, par ellemême, que rien de semblable à ce qu'avait dit cet homme n'existait dans son contrat.

Le parcourant donc avec rapidité, cherchant dans ses nombreux paragraphes celui qu'elle se croyait bien siàre de n'y pas trouver, ses yeux tombèrent enfin sur un article portant ce titre :

Convention expresse entre les deux époux.

« Mademoiselle Blanche de Monlaran se « reconnaîl, par le présent, mère de deux « enfants , qu'elle a eus du prince Odoart « Melzerski , avant son mariage.

« Ces enfants, enregistrés à l'état civil avec « la déclaration de mère inconnue, ont été « baptisés à l'église de Saint-Philippe-du-Roule, « sous les noms ^Edgard et de Mery. »

La surprise, l'effroi, le désespoir qu'éprouva la malheureuse princesse en lisant ces mots, ne peuvent se décrire ; et ce ne fut qu'à plusieurs reprises, qu'elle parvint, au travers de ses larmes, à prendre connaissance du contenu de cet infâme article !...

Tout lui fut révélé I... La ressemblance du prince, et de ces enfants arrivés si fortuitement

auprès d'elle, le mystère de ce mariage, si magnifique et si surprenant... l'éloignement de cet homme, qui la fuyait au sortir de l'autel... car il ne l'avait choisie que comme l'instrument de ses projets secrets, et ses projets accomplis, il la répudiait sans égards, sans remords, sans pitié !...

L'infortunée rougissait de honte en songeant au méprisable rôle qu'on lui avait fait jouer ! Une ardente curiosité la pressait de connaître le mot de cette odieuse énigme; elle pensa qu'elle le trouverait dans l'écrit du chevalier, elle l'ouvrit d'une main tremblante, et lut : Ma confession.

« Peut-être ne te reverrai-je plus , ma fille... mais avant de te quitter pour jamais, sans doute, je veux implorer à tes genoux le

pardon de mon crime... car c'en esl un bien grand d'avoir trafiqué de ta sainte innocence... de l'avoir perdue à ton insu î...

« Je suis seul cause de ton malheur, et je m'en accuse à Dieu et à toi.

« Je repoussai longtemps, avec une horreur profonde, les offres indignes qui m'étaient faites !.. La santé de ta mère... ton vœu sublime de lui rendre les facultés dont elle était privée, au prix même de ton bonheur, l'horrible misère qui vous serrait de toutes parts dans ses griffes de fer, tout cela me trouva faible... je cédai ! Mais je n'eus pas le courage de te révéler le sacrifice qu'on te demandait... je te trompai... j'abusai de ta noble confiance, en éloignant de tes regards ce fatal contrat, où tu

signais, sans t'en douter, ta honte et ton déshonneur!

« Et voici le motif de cette odieuse union :

« Une loi russe, dure et implacable comme toutes les lois de ce pays, veut, qu un père ne puisse reconnaître ses enfants naturels, quen les légitimant par le mariage avec celle qui leur donna le jour,

« Le prince Odoart Metzerski, pressé d'ailleurs par l'empereur de Russie, dont il est parent, de se marier dans sa patrie, ne pouvait épouser la mère de ses enfants, mariée ellemême en France !..

« Pour conserver à ceux-ci ses titres et son immense fortune, il fallait trouver une jeune fille qui fiit censée avoir eu de lui ces enfants, avant leur union... et l'on te choisit !.. »

Blanche s'arrêta, cachant sa figure dans ses mains... mais tout à coup une pensée plus amère, plus poignante encore que toutes celles qui l'accablaient déjà, perçant en quelque sorte le nuage de sainte pudeur qui entourait la pure jeune femme, vint jeter une nouvelle douleur dans son âme.

Odoart n'était pas même libre en s'unissant à elle î...

Celle qu'il avait rendue mère vivait encore... près de lui, peut-être... armée de tout son pouvoir, de toutes ses exigences I...

On lui avait prêté, à elle, pauvre victime vouée à la honte, un époux de quelques heures... et on le lui reprenait ensuite, comme un dépôt confié, sur lequel un ancien amour conservait son empire et ses droits I...

A cette idée qui révoltait plus encore son cœur que sa fierté... à cette autre injure qui rabaissait à la fois et la femme et l'épouse, Blanche sentit son accablement s'effacer devant sa dignité si cruellement blessée.

Le noble sang de ses ancêtres reflua vers son cœur, et l'humiliation, la douleur, l'amour, disparurent devant un seul sentiment... la haine!..

La haine, pour cette femme, complice de ses tourments, cause secrète du double affront qui lui élait fait !...

A ce moment, un valet se présenta et lui remit un billet contenant ces mots :

« La maréchale d'A... supplie madame la princesse Metzerski de la recevoir un instant... il s'agit de la vie de tout ce qui lui est cherl»

Sans la dernière phrase de cette lettre, Blanche aurait refusé celte visite inopportune; mais quelqu'étrange que cela fiât, elle pensa qu'il pouvait être question de sa mère, sa seule tendresse maintenant au monde, et, donnant l'ordre qu'on fît entrer la maréchale au salon, elle descendit.

La prétendue tante des enfants l'attendait dans sa chambre.

Je sais tout !... lui dit Blanche, avec un accent de mépris profond; je connais la ruse infâme dont vous avez été l'agent !... Sortez d'ici, et ne reparaissez jamais dans cet hôtel !

Cette femme fut au moment de répondre; mais elle se contint, et partit en lançant à la princesse un regard plein de fureur et de vengeance.

Edgard et Méry étaient venus rejoindre l'étrangère, et ne comprenant pas le congé qu'on lui donnait, ils se jetèrent joyeusement au-devant de Blanche, qui les éloignant d'elle, traversa rapidement la chambre, en ferma la porte, et entra dans le salon.

Les enfants, étonnés, la regardèrent sortir avec leurs grands yeux remplis de larmes; puis, l'insouciance de leur âge effaçant rapidement ce chagrin, ils s'assirent sur le tapis, et se mirent à jouer.

Il y eut un instant de silence lorsque les deux dames furent en présence; mais un cri de douleur, échappé de la poitrine oppressée de la duchesse, le rompit bientôt, et franchissant l'espace qui la séparait de sa jeune rivale, elle alla tomber à ses pieds en levant les mains

vers elle, dans l'attilude de la plus suppliante douleur. a

Blanche surprise, voulut la relever.

— Laissez-moi, lui dit la duchesse, laissezmoi vous implorer, ainsi que je prierais un ange sauveur et miséricordieux de prendre pitié de moi?... Laissez-moi vous conjurer à genoux de m'accorder le pardon du mal que je vous ai fait?...

— Expliquez-vous, Madame... répondit Blanche d'une voix émue; je ne vous connais pas!...

— Je le sais, dit la duchesse ; mais un mot vous révélera ma faute, et me vaudra tout votre mépris je suis la mère des enfants du

prince Metzerski I

— Et vous osez, dit Blanche en reculant

avec une terreur dont elle ne fut pas maîtresse, vous osez vous présenter devant moi?

— J'oserais tout, s'écria la maréchale avec un accent déchirant, pour sauver la vie du père de mes enfants !

— Madame, reprit la princesse, je ne veux rien entendre de vous !... Votre présence ici met le comble à l'outrage que m'a fait celui dont vous me parlez 1... Il m'a ravi plus que la vie, à moi, il m'a pris mon honneur, entendez-vous !... Mon honneur, qui vaut mieux que la vie 1... Et mon cœur n'a pas de pitié pour ceux qui n'en ont pas eu de moi !...

— Ecoutez-moi, lui dit la duchesse en se traînant jusqu'à elle, et saisissant sa main qu'elle inonda de ses larmes... le plus sévère des juges... Dieu lui-même, écouterait une

coupable avant de la condamner... et je vous conjure de m'entendre?...

Blanche fit un mouvement pour s'éloigner.

— Au nom de votre mère 1 continua la duchesse.

— Ne prononcez pas le nom de ma mère, 3Iadame !... répondit Blanche; Ma mère... ma pauvre mère, mourrait de douleur si elle connaissait la honte de son enfant !

— Eh bien ! reprit la maréchale, en son nom, à lui!... A lui qui ne m'aime plus... je ne le sens que trop... et qui vous aime, vous!... Qui vous aime de toutes les forces de son âme... et comme il ne m'a jamais aimée !... Au nom de ses remords de vous avoir trompée !... Au nom de sa douleur en se voyant séparé de vous, écoutez-moi?...

Ah ! Madame, continua la pauvre femme dont les sanglots redoublèrent, l'aveu que je vous fais de sa tendresse, moi qui l'adore encore, n'est-il pas un châtiment bien cruel déjà, de mes torts envers vous ?...

— Mais que voulez-vous donc de moi, Madame? Dit Blanche dont le cœur se sentait ému par celte déchirante douleur.

— Ce que je veux de vous?.... Sa vie, la vie d'Odoart !.. De votre époux !... Le duc d'A..., mon mari, a des soupçons!... 11 fut témoin, hier au soir, de votre juste indignation, en vous entendant repousser l'outrage que l'on osa vous faire... et ce matin, ces mots effrayants sont sortis de sa bouche :

— Ou le prince Metzerski a eu ses enfants

de sa femme, qui les nie... ou il les a eus de II. 7

VOUS, qui les allez voir en secret.... et dans ce cas, aujourd'hui même, je l'aurai tué ! ;)b

— Le tuer !... Dit Blanche avec horreur.

— Depuis trois mois, répondit la duchesse, le fer de sa vengeance est suspendu sur ma lêle!... S'il ne s'agissait que de moi, j'attendrais ses coups sans frémir... à présent surtout, qu'il me faudrait vivre sans être aimée !... Mais le voir périr, lui si jeune, lui si plein d'avenir!.. Sauvez-le, madame ?..Ajouta-t-elle d'une voix suppliante; sauvez-le, non pour moi, mais pour vous, qui pouvez encore être heureuse... car comment ne serait-on pas heureuse avec son amour ?...

La maréchale achevait à peine ces mots, que les pas de plusieurs personnes retentirent dans le salon voisin...

1 — Je vous répèle, monsieur le comte, disait une voix forte et dure, que je veux voir la princesse.e. et je la verrai malgré vous, malgré tout le monde!...

— Le duc! ... Fit la maréchale en pâlissant. S'il me trouve ici... tout est perdu 1...

— Là, Madame, entrez-là.... dit Blanche en ouvrant sa chambre à coucher, d'où s'échappèrent les deux enfants, qui passant devant leur mère sans la voir, vinrent entourer la princesse de leurs bras...

La duchesse s'arrêta un instant sur le seuil de la porte, les regarda quelques secondes avec une touchante expression de tendresse etj de douleur, oubliant son danger dans cette douce contemplation... et ne disparut qu'au moment où la portière du salon se soulevait.

— Pardon, madame... dit le comte VoromsofF en entrant, et précédant le duc; j'ai rencontré M. le maréchal à la porte de votre hôtel, comme j'y venais moi-même pour m'informer de votre santé, et M. le maréchal a tant insisté pour avoir l'honneur de vous voir, que je n'ai pas cru devoir refuser plus longtemps de vous le présenter.

A ce moment la marquise de Montaran entra... Ses yeux brillaient d'une douce joie qui contrastaient avec la sombre tristesse de la jeune femme...

La bonne mère voulait causer une douce surprise à sa fille...

Elle salua les deux visiteurs, et vint s'asseoir près de Blanche.

— Madame, dit le maréchal à la princesse, je fus témoin, hier, de l'insulte qu'un misérable osa vous faire !... N'écoutant que mon indignation, et en l'absence de votre mari, j'ai abordé cet homme, espérant le forcer à convenir de son lâche mensonge... mais il a eu l'audace de le soutenir... et j'ai cru devoir vous prévenir, continua le duc en examinant Blanche avec une vive attention, qu'il a offert d'en donner des preuves î...

— Monsieur, répondit Blanche, prenant dans son cœur une résolution héroïque, puisque mon malheur a voulu qu'un secret, d'où dépendait mon honneur , fût rendu public... j'en dois à votre généreux appui la conûdence tout entière... cet homme a dit la vérité... les enfants que vous voyez près

de moi, sont les miens... et le prince Metzerski est leur père !... •>ji ^

— Mafille. . . s'écria la marquise deMonlaran, se levant tout-à-coup, et jetant sur Blanche un regard foudroyant de fureur et de mépris, ma fille déshonorée !...

Malheureuse, je le maudis !!...

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