‹ Un mariage de princeChapitre 5 sur 17 · MO UN MARIAGE · texte numérisé non relu

MO UN MARIAGE

pendant quelques minutes, les échos silencieux de l'hôtel retentirent des coups de marteau, secs et vigoureux, avec lesquels il chassait le plomb dans les canons de ses armes.

Prenant ensuite ses deux pistolets, il s'é-^ cria:

— Et maintenant, par qui commenceraisje?... Par elle... ou par lui ?...

, — Par elle !... Reprit-il avec une énergie sauvage. Car c'est la plus coupable !

Mais en prononçant cet arrêt suprême, il se détourna du portrait, comme s'il eiit craint que cette vue n'affaiblit son courage, ou n'ébranlât sa résolution.

Cinq heures du matin sonnèrent, et ron frappa doucement à la porte de l'appartement.

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— Entre !... Cria brusquement le maréchal en refermant vivement le coffre aux pistolets. — Eh bien !... Que sais-tu? Que i'a-ton dit? Qu'as-tu découvert ?

— Bien des choses!... Répondit un homme pâle, de moyenne taille, d'une figure plate, vulgaire, et qui portait la petite livrée de la reine de Hollande. J'ai du nouveau pour Monseio-neurl.-.El il s'approcha du fauteuil où était assis le maréchal, après avoir tuot examiné autour de lui, et s'être assuré, en se faisant un abat-jour avec samainpoursedéroberla lumière des bougies, et percer plus facilement les ombres des profondeurs reculées de la chambre, qu'ils y étaient seuls le duc et lui.

— Parle, mon honnête Pierre !... dit le duc

en donnant à cette cpithète un sens à la fois ironique et bienveillant.

— Voici... répondit Pierre.

D'abord, ça coûte un peu cher,... vu qu'il a fallu boire jusqu'à minuit avec le suisse de l'hôtel, et que ce gaillard là est un vrai tonneau percé... ensuite, monsieur le suisse m'a présenté à monsieur le premier valet de pied, qui m'a présenté à monsieur le second valet de chambre,.., et de valet depied en valet de chambre, il s'est consommé pour une dizaine d'écus de liquides... mais ce sont les frais de la guerre... monsieur le maréchal connaît çaL..

Le maréchal fronça le sourcil à celte familiarité de son agent, et lui dit brusquement !...

— Je suis pressé... achève !

— M'y voilà, continua Pierre: le Russe n'a pas été une seule fois chez madame la princesse depuis leur mariage.

^ Je le sais... fit le duc.

— Puis, c'est bien dans la nuit de la visite de Monsieur le maréchal, que le prince a eu le petit doigt écrasé dans la porte.

— Je le sais encore... Après ?..

— Après... c'est que ça n'a pas été tout seul, continua Pierre ; les domestiques de ce prince là, ça boit, et ça ne cause pas... c'est incomplet!... Enfin, j'ai appris ce que signifiait le mouvement que j'avais remarqué dans l'hôtel...

— Sa femme qu'il reprend avec lui, peutêtre ? Dit le duc.

— Je n'en sais rien , répondit Pierre ,

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mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il quitte Paris... il retourne à Saint-Pétersbourg ; son empereur à lui, le rappelle... et si Monseigneur a par hasard deux mots à lui dire, il fera bien^e se presser.

— Il part ? S'écria le duc.

— Aujourd'hui, ce matin peut-être, ajouta Pierre ; on fait les malles; et il yen a, je m'en flatte... c'est si riche, des Russes !... Monsieur son premier valet de chambre assure qu'il a dix mille paires de bas I... De quoi en mettre cent cinquante par jour... mais il ne les met pas... à Paris du moins...

Le duc ne l'écoutait plus... il se promenait à grands pas, en proie à la plus vive agitation.

— Il part... ! Murmurait-il avec un sourire plein de Bel ; ou plutôt il croit partir, ce beau

prince, qui s'est laissé mutiler par amour!... Ce héros d'alcôve, ce paladin moscovite, qui sacrifie les petits doigts de ses belles mains blanches, pour sauver l'honneur des dames !.. Par l'enfer! Je vais lui fournir l'occasion de parader devant le danger, de nous montrer ea face un si beau courage ! !...

A lui le premier numéro... c'est par lui que je commencerai... l'amant d'abord, la maîtresse ensuite !

Pierre avait perdu son humeur causeuse, et debout devant le maréchal, il regardait avec effroi ce visage guerrier, décomposé par la fureur.

— Va-t-en ! Lui dit le duc en lui jetant une bourse ; je n'ai plus besoin de toi!.. Nous voilà quittes I...

Le gardien du jardin n'attendit pas qu'on lui répétât ce touchant adieu ; et, saisissant la bourse au vol, il la plongea dans sa vaste poche, mit la main dessus pour étoufier le son des napoléons qui la garnissaient, et s'enfuit.

Le duc sonna, demanda sa voiture, et après avoir caché sous sa large redingote militaire sa boîte aux pistolets, il se fit conduire à l'hôtel du prince Metzerski.

— Un pareil dameret, se disait le maréchal en se rendant à la rue Saint-Guillaume, ne doit pas se lever de bonne heure, et ma visite matinale interrompra sans doute quelque beau rêve galant I Tant pis pour lui, morbleu ! Car je ne crois pas qu'il en recommence d'autres de sitôt I...

La porte cochère de l'hôtel s'ouvrit, la vol-

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turedu maréchal entra ; et comme s'il eût été attendu, quatre laquais le reçurent au bas du perron.

— Je désire parler à votre maître, quoiqu'il soit à peine sept heures du matin, dit le duc en se nommant; mais il s'agit d'une ajfifaire pressée ; priez-le donc de vouloir bien se lever, et me recevoir.

— Son Excellence, dit un des valets de pied, donne tous les jours ses audiences à cinq heures du malin, et la visite de Monsieur le maréchal sera l'une des dernières que Monseigneur aura reçues.

— Diable ! Grommela le duc en montant l'escalier; pas si dameret que je le supposais !..

— Monsieur le maréchl d'A I.., Dit l'huissier de service, ouvrant à deux battants la

porte d'une vaste bibliothèque où se tenait Odoart, assis devant une table chargée de papiers, et dans un costume aussi complet que s'il eût dii partir pour un bal de la cour.

En entendant le nom du maréchal, le prince pâlit légèrement ; mais, triomphant à l'instant de cette première émotion, il s'avança vers le duc, en le saluant de l'air le plus affable et le plus empressé.

Les valets approchèrent des sièges et sortirent.

— Je suis d'autant plus heureux, dit le prince, de l'illustre visite de Monsieur le maréchal, que demain, sans doute, je n'aurais pu jouir de cette faveur.

— Et pourquoi cela, Monsieur?... Demanda le duc.

— Parce que, répondit Odoart, le maréchal d'A... peut encore honorer aujourd'hui l'hôtel du prince Metzerski de sa présence, et que demain son devoir le lui défendrait !

— Expliquez- vous, Monsieur?... Reprit le maréchal étonné.

— Demain, Monsieur, continua le prince avec tristesse, vous serez instruit officiellement, d'un grave événement, que m'annonce cette dépêche... et il désigna du doigt un papier déplié devant lui : la guerre est déclarée entre la France et la Russie !...

-p— La guerre ! Fit le maréchal, bondissant sur son siège, et poursuivant son unique pensée devant laquelle toute autre s'effaçait : j'ai mordieu, bien fait de me presser !

— Vous voyez, ajouta le prince avec amer-

lume, que je serai même privé de vous rendre votre visite.

— Je n'y complais pas... dit le duc; et j'attends une autre grâce de vous.

— Laquelle? Demanda le prince.

— Celle de me suivre à l'instant, et de venir acquitter la dette de sang que vous avez contractée envers moi I...

— Je ne vous comprends pas, Monsieur... reprit Odoart faisant un violent effort pour dissimuler son trouble.

— J'espérais, dit le duc, que vous m'épargneriez la peine de vous expliquer comment votre vie est le gage sacré de ma créance ; mais puisque vous me forcez à vous exposer mes litres, les voici :

Je sais depuis trois mois, que vous êtes l'a-

mant de la duchesse... je sais que cette heureuse passion vous a déjà valu la perte de ce doigt qui manque à votre main !.. Et les yeux du maréchal s'arrêtèrent avec une expression de joie farouche, sur la main mutilée d'Odoart : je sais que deux enfants sont les fruits de cet honnête amour!... Et vous conviendrez, Monsieur, continua-t-il en se levant et marchant vers le prince de l'air le plus menaçant, qu'il n'en faut pas tant au maréchal d'A... pour vouloir laver de telles infamies dans votre sang!...

— Monsieur, répondit Odoart d'un ton calme, si tout cela était vrai, le maréchal d'A... n'aurait pas attendu trois mois, pour provoquer le prince Metzerski !

— Si le prince Metzerski existe'encore de-

puis trois mois, dit le duc, c'est qu'on m'a dérobé sur le champ de bataille les preuves de son odieuse intrigue!... Vos lettres, entendezvous, vos lettres, que j'aurais rachetées au prix de tout ce que je possédais au monde î... Mais puisqu'il vous faut un certificat de votre trahison, vous ne récuserez pas celui-ci, ajouta-t-il, car il est signé de votre main ! ...

Et le duc tirant un écrit de son sein, lut ce qui suit :

« Mademoiselle,

« Je vous confie les deux petits êtres que « vous avez vus venir au monde, à l'époque où a vous étiez attachée, comme femme de « charge, à la personne de ma chère Stéphaa nie.

« Retenu chez moi par l'amputation qu'il « m'a fallu subir, à la suite de mon accident « chez la duchesse, j'ai prié mon seul et fidèle « ami de les retirer de nourrice, et de vous les « amener. Soyez une mère pour eux, en allen- « tendant que je puisse leur en donner une. « Le prince Odoart Metzerski. »

— L'infâme I... Exclama le prince hors de lui; elle vous a livré mon secret !

— Elle me l'a vendu dix mille écus... répondit le maréchal ; et je dois rendre à cette délicate personne la justice de convenir que l'intérêt seul ne l'a pas guidée, et que c'est à la suite d'une insulte qui lui fut faite par celle que vous avez donnée 'pour mère à vos enfants, ajouta-t-il en appuyant ironiquement sur la phrase de la lettre du prince, et avec le désir

de sortir à tout prix de son humiliante condition, qu'elle m'a fourni le moyen de vous confondre et de me venger !

— Je ne me battrai pas avec vous, Monsieur... reprit Odoart en se rasseyant,

— Mais vous êtes donc un lâche?... S'écria le maréchal d'une voix terrible.

— Voilà ce que j'attendais... répondit le prince avec le plus grand sang-froid ; et frappant sur un timbre placé près de lui, on vit paraître le comte VoromsotF.

— Quel est cet homme? Fit le duc, en désignant le comte.

— Cet homme, répondit Odoart, est M. le comte de Voromsoff, mon parent, mon ami, et l'un des premiers personnages de la Russie!...

M. le maréchal, conlinua-t-il en montrant le duc au vieillard, dans un transport de colère, dont le motif ne regarde que lui, et moi, vient de m'insulter de la façon la plus grave... il ma traité de lâche, ici, dans mon hôtel, et je le déclare en votre présence, pour qu'on ne puisse attribuer à aucune autre cause le combat à mort qui doit avoir lieu entre nous ! !

— Soit, Monsieur, dit le duc à mi-voix, je reconnais dans cette conduite le paladin russe dont on m'a vanté l'esprit chevaleresque et galant... mais, pourvu que je vous tue, pe m'importe à présent le motif de notre duel !

— Je suis à vos ordres. Monsieur.... fit le prince en saluant le maréchal.

— Un duel sans témoins!... S'écria Vo-

romsoff ; c'est impossible... et cela passerait pour un assassinat !

— Deux hommes comme M. le duc, et moi... répondit sévèrement Odoart, ne peuvent être soupçonnés d'un crime !... Et nous nous battrons seuls... avec Dieu pour juge, et nos raisons pour excuses.

— Prenez vos armes I... Dit le duc; j'ai mes pistolets I

— Je croirais vous insulter, Monseigneur, en en choisissant d'autres... reprit le prince ; je les accepte, ainsi qu'une place dans votre voiture, si vous voulez bien me l'offrir.

Odoart serra la main du comte, et lui indiquant du geste une liasse de papiers placés sur son bureau :

— J'avais prévu ce malheur, lui dit-il à

part; n'oubliez pas que tout est là... brûlez ces lettres, et songez à mes enfants !...

Les deux adversaires partirent ; et le vieil ami du prince tomba sur un siège, abîmé de douleur, d'inquiétude et d'effroi.

Puis, après quelques secondes d'anéantissement, il se leva, reprit spontanément ses sens, et rassemblant ses forces, retrouvant toute sa vigueur passée, il s'élança hors de la bibliothèque, et disparut.

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