‹ Un mariage de princeChapitre 6 sur 17 · DUEL · texte numérisé non relu

DUEL

Il existe dans le bois de Boulogne, ce hois que le génie de Dieu a créé, comme toutes les belles pages de la nature, et qu'un autre génie, le génie militaire, a coupé, morcelé, haché, dévasté, pour y planter des forts, là où Dieu avait planté des arbres, il existe, dis-je, un endroit relire, jadis sanctifié par les prières des

tidèles, et profané depuis par les mondains, qui en ont fait, les uns, le but de leurs promenades et de leurs plaisirs, les autres, un lieu secret de rendez-vous pour y vider de sanglantes querelles.

Chacun a reconnu Longchamps, qui n'existe, pour beaucoup d'honnêtes Parisiens, que depuis la place Louis XV jusqu'à l'Arc de Triomphe, et encore pendant les trois jours les plus saints de l'année, mais qui n'en était pas moins jadis une riche abbaye, où de pieuses solitaires servaient le Seigneur, en croquant les beaux perdreaux du bois de Boulogne, et en savourant les succulents carpeaux de la Seine, dont les eaux fertilisaient les environs du saint monastère.

A l'époque oii se passe cette histoire, il ne

restait du monument que quelques ruines, quelques arceaux presqu'aériennement soutenus par des piliers couverts de mousse, et découpés à jour par la dent rongeuse du temps.

Uu vieux mur, entr'autres vestiges, était particulièrement recherché des duellistes, en ce que, les protégeant d'abord contre l'œil des curieux et la soudaine apparition de la maréchaussée, il présentait ensuite l'avantage, pour les affaires qui se vidaient au pistolet, de servir d'alignement aux coups des champions, en leur offrant des chances pareilles, sous le double point de vue du soleil et de la visée.

C'est vers ce mur si fatalement renommé, que, sur l'ordre du maréchal, dont il était

connu de vieilie dale, se dirigeait la berline enfermant les deux adversaires.

Le trajet de la rue Saint-Guillaume au bois de Boulogne s'était fait en silence de part et d'autre; et ces deux hommes, au regard calme, à la physionomie placide et froide, assis côte à côte dans la même voiture, pouvaient passer, aux yeux de ceux qui les voyaient ainsi, pour deux amis se rendant à quelque joyeuse partie de campagne, et non pour des ennemis résolus à se donner la mort.

Le duc fit arrêter la berline à trois cents pas environ des ruines de l'abbaye.

Le prince et lui descendirent.

— Monsieur, dit le maréchal à son adversaire, cette voiture attendra celui de nous deux qui doit survivre à l'autre.

Et, prenant à la main son coffre à pistolets, il s'enfonça dans le taillis, suivi d'Odoart.

Le jour était brillant et pur ; les herbes et les plantes du bois, encore chargées- de la rosée nocturne, recevaient avec délices les bienfaits de cette première chaleur du jour, et répandaient ce bon parfum vivifiant, qui rafraîchit les sens en portant au cerveau ses douces et balsamiques senteurs...

Tout invitait à vivre.... et l'un de ces hommes, tous deux si pleins d'énergie, de valeur, de volonté... l'un de ces hommes, allait mourir!...

L'aspect charmant de ce réveil de la nature, agit plus puissamment sur l'âme tendre et impressionnable d'Odoart, que sur celle du

maréchal, qu'animait seule la fièvre de la vengeance...

Ces deux amours, l'un sur son déclin, entouré de tous ses souvenirs, l'autre à son aurore, paré de ses plus riantes espérances!...

Ces deux enfants, fleurs à peine écloses, dont sa tendresse devait féconder à jamais l'avenir !...

Cette femme infortunée, qu'il laissait exposée à la fureur de son époux... tout ce qu'il allait quitter dans la vie, vint s'offrir à la fois à l'esprit, au cœur du jeune homme, et un long soupir, résumant toutes ses douleurs, s'échappa de sa poitrine oppressée.

Plongé dans cette cruelle rêverie, il s'acheminait sur les pas du maréchal, qui lecondui-

sait vers le funèbre but de leur course, au travers de l'épais taillis...

La voix dure et brève de son guide le rendit à lui-même :

— Celte place vous convient-elle?... Lui disait-on en indiquant les ruines de l'abbaye au milieu desquelles ils se trouvaient.

Odoart releva la tête, jeta les yeux autour de lui, et répondit avec une indifférence complète :

— Parfaitement !

— Choisissez vous-même votre arme, Monsieur... lui dit le maréchal en lui présentant les deux pistolets; comme ils m'appartiennent, cela doit être ainsi.

Odoart prit le pistolet qui se trouvait sous sa

main, sans le choisir, sans l'examiner, uniquement parce qu'il était le plus près de lui.

— • Et maintenant, continua le duc, la distance ordinaire...

Et il mesura vingt pas.

Puis, s'approohant du prince, et changeant lout-à-coup de ton, d'air et de langage, il lui dit avec une explosion de fureur, d'autant plus violente qu'il la contenait depuis une heure:

— Vous avez bien compris qne c'était pour vous tuer, que je vous amenais ici, prince Melzerski !.. Vous avez bien compris que c'est un duel à mort, et sans merci !... Que l'un de nous est de trop dans ce monde, et qu'il faut qu'il en sorte!

Odoart le salua froidement.

— Mais il est un droit, un droit sacré,

continua le duc, celui de tout homme outragé, que je maintiens, que je réclame, et que j'exige au besoin... le premier feu m'appartient!...

— J'allais vous le rappeler... répondit simplement Odoart.

Le duc, étonné, le regarda, et n'aperçut aucun trouble, aucune émotion sur ses traits.

Sa fureur s'en accrut.

Ils se mirent en ligne.

A ce moment, un léger bruit se fit entendre dans le fourré du bois, et des personnes moins préoccupées que les deux ennemis, eussent pu remarquer au milieu du taillis, un vieillard pâle de terreur et de désespoir, suivant avec anxiété toutes les péripéties de celte scène.

C'était l'ami, le seul parent, presque le père d'Odoart... le dévoué VoromsofF, qui faisant seller en toute hâte le meilleur coureur des écuries du prince, s'était élancé sur ses traces, après avoir jeté toutefois sur son passage une ancre de salut, dont la promptitude du combat lui démontrait maintenant la triste inutilité !...

Odoart s'effaça, baissa son pistolet, puis, jetant un regard provocateur au duc, il attendit.

Le coup partit ! ... Le prince n'était point atteint...

— A vous, Monsieur!... Lui cria le maréchal d'une voix pleine de surprise et de rage.

Odoart, pour toute réponse, indiqua du doigt à son adversaire la grappe rouge d'un sorbier, qui se détachait seule au milieu d'un

vert massif, à cinquante pas de lui... ajusta la branche même à laquelle pendait le fruit, et la coupa de sa balle !...

— Qu'est-ce à dire ? S'écria le maréchal en s'élançant vers le prince; prétendriez-vous me faire grâce de la vie?

— Monsieur, répondit Odoart, mon adresse à cette arme est telle, qu'un duel avec moi serait un assassinat de ma part, car je tire à coup siir.

— . Il fallait m'en prévenir, Monsieur, avant d'essuyer mon feu !

— J'avais sans doute mes raisons pour me taire... reprit le jeune homme; mais je vous propose un moyen d'égaliser la partie.

— Parlez !

— Une seule arme chargée... et le choix au hasard.

— J'accepte!.. Dit le duc, se fiant à sa bonne cause, et voulant en finir à tout prix avec la vie de son ennemi.

Et prenant alors un des pistolets, il le rechargea lentement, avec soin, pour que la sûreté de l'arme ne trahît pas la main qui allait s'en servir.

Ce combat affreux, où l'adresse, la force, la justice d'un droit, sont à la merci du sort, frappa tellement d'épouvante le témoin caché de ce qui se passait;, que Voromsoff s'élança hors du taillis qui l'abritait, en s'écriant :

— Ce duel atroce n'aura pas lieu!... Je l'empêcherai !... Je m'y oppose!...

— Encore cet homme!... Dit, le maréchal

au prince ; serions-nous en surveillance, et serait-ce par vos ordres qu'il est ici?

— M. le comte Voromsoff ne reçoit d'ordre de personne, Monsieur le duc!... Répondit Odoart ; son attachement, l'excès de ses craintes, l'ont sans doute amené dans ces lieux; mais, pour la première fois de ma vie, je dois lui dire que sa présence ici, dans ce moment, me blesse, et m'offense... et j'attends de son dévoument qu'il veuille bien se retirer.

— Vous laisser tuer ainsi, sans vous défendre ! S'écria le vieillard; mais c'est odieux !... C'est infâme !...

— Monsieur de Voromsotf, continua Odoart avec gravité, au nom de votre affection pour moi, retirez-vous...

— Tu le veux?... Dit le comte; que Dieu

nous protège donc tous deux, car la balle qui te tuera conduira deux âmes devant lui !... Et il fit quelques pas pour s'éloigner.

Mais le duc, frappé d'une idée, le retint.

— Restez, Monsieur, lui dit-il, vous serez vous-même l'arbitre de nos destinées, et vous nous présenterez, si vous le voulez bien, ces deux armes cachées sous ce mouchoir ; de cette façon vous égaliserez nos chances !...

— Soit ! Dit Voromsoff saisissant les pistolets; j'y consens... quelque cruelle que soit la mission dont vous me chargez, je la préfère encore à la douleur de le quitter!... Et il enveloppa le prince tout entier dans le plus tendre et le plus paternel regard.

Depuis ce moment, ces trois hommes se turent... et leur silence terrible ne fut troublé

que par les chants joyeux des oiseaux du ciel, ou le bruit harmonieux de la brise légère qui se jouait dans les feuilles du bois !

Le comte, après avoir changé plusieurs fois dans ses mains les armes qu'il tenait sous le mouchoir dont elles étaient couvertes, les présenta aux deux adversaires, qui en prirent chacun une, et allèrent s'aligner de nouveau.

Le trouble de Voromsoff était si grand, qu'il perdit lui-même la trace du pistolet redoutable, et qu'en le donnant, il ne savait plus à qui des deux il remettait la vie de l'autre !...

Le maréchal ajusta son ennemi. — La pierre frappa le bassinet vide!...

La fortune l'avait encore une fois trahi!

Odoart leva le bras, tira en l'air, et jeta son pistolet à ses pieds.

— Enfer !... Dit le duc dans un transport de fureur indicible, voilà deux fois qu'il me donne la vie !...

— Je vous ai déjà dit, Monsieur, reprit froidement le prince, que je me battais, et n'assassinais pas!

— Mais je veux vous tuer, moi!... Cria le maréchal, hors de lui, et ne se connaissant plus; je veux vous tuer, vous qui m'avez trompé!... Comme je la tuerai, elle qui m'a trahi!...

Et, comme saisi de vertige, il s'élança sur son ennemi sans défense, pour le frapper au visage de la crosse de son pistolet.

Surpris, ainsi que Voromsoff, par cette attaque soudaine et imprévue, Odoart allait recevoir le plus indigne outrage... lorsqu'une voix

fît toul-à-coup entendre ces paroles libératrices :

— Au nom de l'empereur !.. Arrêtez !...

Les trois acteurs de cette scène se retournèrent, et se virent entourés de six cavaliers de maréchaussée, au milieu desquels se trouvait un officier d'ordonnance de l'empereur.

— Monsieur le maréchal, dit l'officier, le ministre de la police était aux Tuileries ce matin, lorsqu'il fut prévenu du duel que vous aviez avec le prince Metzerski, et je vous apporte en toute hâte ce billet de Sa Majesté l'empereur.

A ce nom redoutable et respecté, le duc

sentit se calmer le paroxysme effrayant de sa

colère, et saisissant la dépêche, il lut:

« Maréchal, ~ «

« Vous êtes un fou !... Cent femmes coupan. 10

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