‹ Un mariage en provinceChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Consentement.

Ce que fit Georges pendant toute cette journée, personne ne le sut au château.

Le soir, comme il n'avait pas paru au dîner, le vieux Vincent, inquiet de'son absence, alla gratter à sa porte, et ne reçut pas de réponse ; il frappa alors ; même silence : la porte était fermée et solide ; il redescendit tout triste.

« M. Georges est enfermé chez lui et ne veut pas ouvrir, alla-t-il dire à son maître.

— Laissez-le, Vincent, répondit le comte; M. Georges a besoin d'être seul; respectez aujourd'hui sa fantaisie. a>

Le lendemain de ce jour, de grand matin, de petits pâtres , allant porter des fromages de chèvres au Beausset, rencontrèrent tout à coup Georges près deCéreste, à plus de deux lieues de la Pinède. Il revenait par le chemin de traverse qui conduit à Toulon, les vêtements en désordre et couverts de poussière, le visage d'une pâleur de spectre, les yeux brillant d'un feu étrange; il s'éloigna d'un pas rapide. Les deux enfants crurent avoir vu une apparition.

Ils échangèrent à voix basse et en patois quelques paroles.

« Dis donc, Jean-Baptiste, as-tu vu cet homme? demanda le plus petit.

— Ça n'est pas un homme , répondit gravement l'aîné.

— Ah ! j'ai cru reconnaître le jeune M. de La Pinède.

— Oui, c'est un fada, qu'on dit à la Ciotat, et aqueli gen son tutti emmasquas (et ces gens-là sont tous ensorcelés); le nuit du disat (samedi), ils vont au sabbat. Les fadas, vois-tu, ce sont des gens qui ont l'air tout tranquille et sauvage, tout ça pour cacher leur malice, qui est terrible. Il y en a qui font venir les médecins pour eux, et tous les médecins du monde n'y feraient rien. C'est un prêtre, et un fameux encore, qu'il leur faudrait pour leur faire sortir le démon du corps.

— Tu es sûr? dit le petit en commençant à trembler légèrement; et le jeune monsieur en est un?

• — Théreson me l'a assuré, même qu'elle l'a déjà rencontré plusieurs fois.

— C'est peut-être bien vrai, car d'où qui revient à cette heure? et qui court comme poursuivi par le diable !

— Il s'en revient du côté des gorges d'Ollioules; c'est par là, dans des cavernes, qu'ils tiennent leur assemblée de malédiction.

. — N'y passons pas, Jean-Baptiste, justement qu'il ne fait pas encore grand jour!

— T'es bête, reprit Jean-Baptiste d'un air important ; nous n'aurons garde, c'est pas notre chemin. »

Georges avait croisé les deux enfants sans les voir. Il pouvait être six heures du matin quand il arriva à la Pinède. Personne n'était encore debout; il put monter à sa chambre sans être vu.

Il ne parut pas encore au déjeuner, et le comte, désirant lui laisser une entière liberté d'action, ne fît aucune remarque et ne l'envoya pas chercher. En son absence, on causa longuement du projet qui préoccupait toute la famille. Jacques l'avait accepté avec ardeur. Un peu humilié du refus de Denise, il brûlait du désir

de devenir député, pour faire parler de lui, acquérir de la renommée et tenter de donner des regrets à cette belle dédaigneuse. Le futur député, ébloui sans doute par ses rêves d'avenir, voyait de très-bonne foi un événement heureux pour Georges dans son union avec la fille du notaire. Mme de Védelle éprouvait des scrupules au spectacle de l'autorité paternelle employée à marier presque malgré lui ce doux et timide jeune homme, dépourvu de la force et de la liberté d'esprit nécessaires pour résister. Elle sentait instinctivement dans tout cela un abus de puissance, et sa conscience droite en était froissée. A mesure que les heures s'écoulaient, un secret effroi s'emparait d'elle en se préparant à être témoin des efforts de ce pauvre être pour essayer de désarmer la volonté absolue qui décidait de son sort.

Le comte lui-même n'était pas fort tranquille ; malgré sa force de parti pris, il craignait un peu, au fond, ce qui allait se passer. Le silence et la retraite gardés par Georges depuis la veille semblaient présager une résis tance. Cette manière de se recueillir pouvait la faire craindre désespérée; et alors que faire? Tout pouvait encore manquer !

A une heure, Georges parut sur le seuil du salon, où sa famille était réunie. Un frémissement secret passa dans l'âme de ces trois personnes. Jacques cacha son impatience, le père son inquiétude, la mère son émotion.

Un moment, ceux qui avaient pour eux le droit, la force, l'intelligence, toutes les autorités, toutes les supériorités, restèrent embarrassés et anxieux devant cet enfant sans esprit, compté d'ordinaire pour si peu dans la maison. Peut-être avaient-ils aperçu le visage auguste de la justice se levant derrière cette tête pale, et leur demandant compte de ce qu'ils allaient faire !

« Mon père, dit Georges à M. de Védelle après s'être incliné devant lui, je suis tout prêt à épouser la femme que vous m'avez choisie. »

Ce peu de mots épuisèrent sans doute la somme de résolution assemblée par le pauvre enfant; car, après les avoir prononcées, il se laissa tomber sur une causeuse à" côté de sa mère, et cacha sa tête dans ses mains.

M. de Védelle respira; il se sentait soulagé d'un grand poids : sans lutte, sans déploiement d'autorité, ses plus chers projets se trouvaient assurés.

« C'est bien, mon cher enfant, répondit-il; je n'attendais pas moins de ta déférence et de ton respect pour toutes nos volontés. »

Jacques eut un vif éclair de satisfaction; il alla serrer la main de son frère par un mouvement spontané.

Mme de Védelle se sentit le cœur oppressé devant cette soumission si entière.

, Elle pressentit quelque douleur profonde et cachée sous cette obéissance passive ; elle crut son fils violenté et trop craintif pour se plaindre. Elle laissa M. de Védelle s'éloigner avec Jacques, et s' approchant de Georges, elle lui dit :

« Parles-tu sincèrement, mon Georges? n'as-tu réellement aucune répugnance à ce mariage avec Mlle Lescalle? »

Georges garda le silence.

« Si cela était, continua la comtesse, si cette union te déplaisait trop, il faudrait le dire, mon enfant; nous ne voulons pas le bonheur de ton frère au détriment du tien. Voyons, Georges, réponds-moi : n'est-ce pas par crainte excessive de ton père que tu consens à prendre cette jeune fille pour femme?

— Non, ma mère, ce n'est pas par crainte, » dit enfin Georges. Puis il ajouta après un moment : « C'est par une autre cause.

— Tu me rassures, mon bon fils; ton attitude m'avait inquiétée. Ainsi tu n'as pas d'éloignement pour Rose Lescalle. Quoique tu la connaisses peu, tu as pu voir qu'elle est charmante ; on la dit douce comme un ange : comment ne te plairait-elle pas?

— Elle ne me plaît, ni ne me déplaît, ma mère; je l'épouse parce que vous le voulez tous. Autant vaut vous satisfaire tout de suite, autant vaut vous céder; celle-là ou une autre, qu'est-ce que cela me fait?

— Je ne te croyais pas à ce point indifférent sur une pareille matière, Georges; y as-tu jamais réfléchi? Je le sais, les préférences trop vives n'assurent pas le bonheur en ménage; cependant le mariage est chose grave, et il ne faut pas éprouver de répulsion pour la personne qui devient la compagne de toute notre vie. Je te le répète; réfléchis à ce que tu veux faire; n'agis pas, dans une circonstance si importante, avec ton insouciance habituelle. Tâche, mon ami, de fixer ton attention sur mes paroles; voyons, tu as quelque chose sur le cœur, ta as l'air accablé; aie confiance en ta mère, mon enfant, parle-moi avec abandon.

— Je n'ai pas de répulsion particulière pour cette jeune fille, ma mère, voilà tout ce que je puis vous dire. Vous avez tous l'idée arrêtée de me marier; si je refusais aujourd'hui, ce serait à recommencer dans quelque temps, à propos d'une autre.... J'obéis tout de suite.... au moins on ne m'en parlera plus.... Vraiment, voilà déjà bien longtemps qu'on me tourmente avec ce mariage. Oh! j'ai la tète bien fatiguée! c'est tuant de discuter comme cela.... Je vous dis que tout cela m'est égal.... Ai-je jamais rien refusé à mon père?... Il veut

me voir marié, je prends la première femme venue. Que veut- on de plus? »

Toutes ces paroles avaient été prononcées .avec effort, d'une voix brisée ; on eût dit les échos affaiblis et inégaux d'une pensée en désordre. Mme de Védelle regardait son fils avec inquiétude ; cette soumission, alliée à cette indifférence et à cet épuisement physique, lui semblait un nouveau et douloureux symptôme.

Elle sortit du salon, laissant Georges toujours absorbé, et rejoignit son mari et Jacques au jardin.

a Eh bien, chère mère, lui dit celui-ci en l'embrassant, vous le voyez, cela va tout seul ; il est très-docile , notre sauvage; soyez-en sûre, il est content au fond.

— Tu te trompes, mon ami; il est fort triste, je devrais dire fort malade ; sa pauvre tête ne raisonne plus du tout; il affirme nous obéir sans regrets, et son attitude dément cette assurance. Du reste, tu t'es mépris, il ne tenait pas même à Mlle de La Pinède ; il n'a pas prononcé son nom, n'a pas fait allusion à elle ; sa fatale inertie le possède plus que jamais, et elle a pris un caractère sombre dont je suis effrayée.

— Vous vous effrayez à tort, ma chère amie, dit le comte ; dans l'état où il est, le mariage lui sera salutaire ; la présence et les soins d'une femme rendront sa vie plus animée, et l'arracheront à ses rêvasseries malsaines.

— Il ne m'a pas encore paru si atteint qu'aujourd'hui.

— Ma chère mère, reprit Jacques, vous ne voulez pas voir les choses comme elles sont. Le difficile en ce moment pour lui est de se résigner à adorer la blonde Cérès Lescalle, après avoir rêvé deux mois de la brune Proserpine de Toulon. Question de transition et d'habitude! Ne vous inquiétez pas de lui; la petite est, char-

mante, et il ne tardera pas à s'en apercevoir, tout innocent qu'il est. Donc, rien n'est au pire, et je réponds de le voir changé et joyeux au bout de quinze jours de mariage.

— Dieu t'entende, Jacques! » dit Mme de Védelle en soupirant.

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