CHAPITRE IX
Autorité.
Mme Lescalle tombait des nues. En dix-huit années de ménage, elle n'avait pas vu son mari se livrer à un accès d'humeur aussi farouche et aussi intempestive. Un instant elle le crut fou. Elle voyait une brouille imminente avec la famille Richer, et toutes ses espérances détruites sous le vent de cette colère maritale. La conduite du notaire lui semblait inexplicable, inouïe, et plus elle y songeait, plus son chagrin et sa surprise allaient croissant.
Pendant le trajet de la Tasse à la rue Droite (ainsi
nommée par un faux orgueil, car elle est aussi tortueuse qu'une rue arabe), où demeurait la famille, personne ne prononça un mot. Une fois à la maison, M. Lescalle, encore rouge, essoufflé et ému, vint se placer en face du divan où les deux femmes s'étaient assises, tout interdites. La mère et la fille attendaient ses paroles avec une égale anxiété; mais il resta quelques minutes silencieux, comme cherchant par où il allait entamer l'entretien.
La hardiesse de Mme Lescalle revint devant cet embarras de son mari ; elle commença l'attaque de sa voix la plus aigre.
a Allez-vous enfin nous expliquer la cause de votre incartade, monsieur Lescalle ? Nous direz-vous pourquoi vous venez de rompre avec la seule famille où Rose pouvait faire un beau mariage ? »
La bombe qui gonflait M. Lescalle creva en une phrase sous l'interpellation de sa femme.
« Rose a un mari, répondit-il avec une emphase joyeuse; Rose a un mari qui vaut tous les Richer du monde. M. le comte de Védelle vient de me la demander pour son fils.
— M. Jacques ! s'écria la jeune fille en se levant toute tremblante d'émotion.
— Non; M. Georges, reprit le notaire. Cela ne fait rien ; il est aussi riche que son frère ; son père lui fait quinze mille francs de rente en le mariant.
— Comment! M. Georges tlefada? demanda Mme Lescalle, partagée entre une satisfaction inespérée et un sentiment d'inquiétude maternelle.
— Fada! ne dites donc pas cette sottise, Virginie; le jeune de Védelle est un garçon très-gentil, doux comme un agneau ; Rose en fera ce qu'elle voudra. »
Rose, en entendant prononcer le nom de Georges,
devint blanche comme sa collerette, et se laissa retomber sur son siège sans pouvoir prononcer un mot.
M. Lescalle n'admettait pas la pensée d'une objection k un pareil mariage ; il s'attendait k une explosion de joie des deux femmes. Envoyant sa fille si accablée il s'approcha d'elle, et, lui donnant une petite tape sur la joue :
« Eh Rose ! dit-il, toi qui ne te souciais guère du fils Richer, te voilà fière, j'espère, de pouvoir bientôt être nommée : Madame la baronne ! »
Rose resta froide et immobile comme une statue ; elle se croyait oppressée par un cauchemar affreux. Le premier saisissement passé, elle fondit en larmes, et, se jetant d'une façon désespérée au cou de son père, elle lui dit d'une voix entrecoupée de sanglots :
« Oh! cher père, vous n'avez pas consenti k cet affreux mariage, n'est-ce pas? Non, cela est impossible ! M. de Védelle, vous le savez bien, est k peu près imbécile. Que deviendrai-je, grand Dieu! avec un pareil homme? Vous ne voulez pas mon malheur. Vous ne saviez pas que cela me mettrait au désespoir. Rien n'est encore tout k fait arrêté. Vous retirerez votre promesse; car vous êtes bon, vous aimez bien votre petite Rose. Ah ! père chéri, au nom de Dieu! répondez-moi, rassurez-moi, promettez de retirer votre parole. Oh! vous ne me dites pas un mot! Je suis bien malheureuse!...»
M. Lescalle, troublé et embarrassé, tenait sa fille toute palpitante entre ses bras, et, au lieu de lui répondre, il l'embrassait sur les cheveux.
Enfin, retrouvant la parole :
« Lk, la, mon enfant, calme-toi, dit-il. Allons, Rose, allons, un peu de raison, ma fille; je t'aime bien, oui, je veux ton bonheur. Ne pleure donc pas comme cela, petite. »
Mme Lescalle, attendrie de la douleur de sa fille, tira son mari par le bras et lui dit à voix basse :
« Toussaint, n'aurais-tu pas mieux aimé la voir heureuse avec Artémon Richer ?
— Ah! rnanian, fit Rose en relevant sa tête baignée de larmes, je n'aurais pas été heureuse non plus avec M. Artémon! Je voudrais seulement obtenir de mon père de ne pas me marier; laissez-moi près de vous deux, toute ma vie ; je ne désire rien autre. »
Ces paroles donnèrent beau jeu à M. Lescalle.
a Bah! bah! sornettes de jeunes filles! elles en disent toutes autant, si on leur propose un mari différent de celui qu'elles ont rêvé. Tu le vois, Virginie, il faut en venir à user de son autorité ; elle ne veut pas plus de l'un que de l'autre; hier matin, elle est venue me trouver à l'étude, pour me supplier de changer mes projets; il s'agissait alors d'Artémon.
— S'il fallait absolument choisir, reprit Rose, j'aimerais encore mieux épouser M. Artémon, mon père.
— Il n'est plus temps, ma fille, de revenir là-dessus; si je n'avais hier constaté ta répugnance pour cette union, j'y aurais peut-être regardé à deux fois avant de in'engager avec le comte de Védelle. Oui, j'aurais pu sacrifier beaucoup à ton inclination; mais, comme tu n'en as aucune, c'est à moi de choisir pour toi. Artémon était un bon parti, tu n'en voulais pas. Je t'en offre un meilleur, il faut le prendre.
— Hélas! fit Rose, quelle nécessité si pressante y a-t-il donc a me marier ?
— Oh! quant à cela, ma chère enfant, dit Mme Lescalle, si tu ne te mariais pas après ce qui vient de se passer, tu serais sûre de ne te marier jamais.
— Je n'y tiens pas.
— C'est bon; mais tu ne diras pas toujours cela.
— Comprends donc, reprit le père, qu'à notre rupture avec Artémon, il faut répondre par un coup d'éclat.
— Au fait, tu Tas drôlement traité, ce pauvre Artémon, dit Mme Lescalle.
— Que veux- tu? tout cela s'est fait je ne sais comment. Je cherchais un prétexte pour rompre avec les Richer; j'avais roulé cinquante expédients dans ma tête en revenant du château au pas de course, quand je vous ai vues vous promener publiquement avec Artémon, et faire une chose qui équivalait £ des billets de fairepart. Ma foi! mon mécontentement a été assez violent pour me faire donner un coup de poing dans les vitres, et briser tout à la fois. Je n'en suis pas fâché. Après cette scène, les Richer comprendront, j'espère, qu'ils ne doivent plus compter sur moi aux élections.
— Comment! tu vas aussi leur retirer ton concours par là? Tu les as donc pris tout à coup en horreur ?
— Que tu es niaise ! Tu n'as donc pas encore compris?
— Quoi?
— Jacques de Védelle se met sur les rangs; je retire mes voix à Luce Richer, et Rose aura un beau-frère député.
— Oui, comme j'aurais eu un oncle député en devenant Mme Richer, dit Rose amèrement; dans les deux cas, je ne suis que l'appoint d'un contrat! »
Sa voix mourut clans un sanglot; elle cacha sa tête dans un coussin du divan, et se mit à pleurer à fendre l'âme.
M. Lescalle aimait sa fille; pourtant il n'éprouva pas la moindre pitié en présence de sa douleur. Dans ses idées, une femme ne pouvait jamais être à plaindre lorsqu'elle contractait une union lui assurant de la fortune et une bonne position sociale; il s'était formé cette opinion sans doute en voyant presque toujours
joyeuses de. signer leur contrat les jeunes filles faisant de riches mariages. Il résolut donc de laisser passer cet orage de pleurs sans insister.
Il sortit du salon en disant bas à sa femme :
a Elle eût pleuré de même si on l'eût marié à Artémon; calme-la, parle-lui, cela te regarde. »
La mère et la fille, restées seules, gardèrent longtemps le silence ; Rose abîmée dans son chagrin, Mme Lescalle cherchant à se rendre compte du parti qu'elle avait à prendre.
Mme Lescalle, avec ce tact maternel toujours éveillé chez les femmes; comprenait mieux que son mari les répugnances de sa fille. Cependant un grand fait dominait tout à ses yeux.
Rose ne pouvant plus épouser Artémon, et refusant le jeune Georges, risquerait de ne plus se marier. Cette supposition, si blessante à son amour-propre, était fort probable : elle voyait à la Ciotat plusieurs filles bien nées et jolies, qui, faute de partis convenables, étaient devenues vieilles filles; l'idée d'éviter à Rose un pareil sort lui eût fait accepter toutes les extrémités.
D'autre part, ce mariage paraissait résolu dans l'esprit de M. Lescalle, et l'honnête femme du notaire n'abordait pas facilement le projet d'une résistance ouverte aux volontés maritales.
Comme beaucoup de femmes de la bourgeoisie, Mme Lescalle était à la fois chez elle tyran et esclave. Elle administrait despotiquement, sans supporter le moindre empiétement, le petit empire de son intérieur, et se montrait néanmoins fort soumise à son mari dans tout ce qui touchait les questions graves, les affaires, comme disait M. Lescalle.
Cette même femme, qui eut vaillamment soutenu six mois de querelles pour maintenir son jour de lessive }
qui eût rompu en visière à son mari pour garder ou changer une cuisinière, n'envisageait pas sans effroi la nécessité d'une lutte, alors qu'il s'agissait de l'avenir de sa fille.
Dans une semblable nature, la réflexion ne pouvait conseiller que la soumission : c'est ce qui arriva. Rose ne pouvant pénétrer la pensée de sa mère, et se voyant seule avec elle, se jeta a son cou, et employa les plus tendres supplications pour la déterminer à s'opposer à ce nouveau mariage.
Elle trouva ces accents émouvants que la première explosion de la douleur produit dans un jeune cœur; elle eut de l'éloquence, cette fille timide; elle eut de l'énergie, cette enfant craintive; elle trouva des mots déchirants en peignant son malheur irrémédiable, sa vie attristée, sa jeunesse sacrifiée; elle eut un élan sublime, quand, se jetant éperdue sur le sein de sa mère, elle lui dit :
a Ah! maman, prenez garde; il y a une sorte de crime à faire que le premier éveil de mon cœur soit un sentiment d'aversion! Quoi! je suis condamnée à n'aimer jamais! On me lie à un être repoussant, puisqu'il est insensible. On me dépossède même de l'espérance. En restant fille, je l'aurais gardée, au moins. »
Mme Lescalle tressaillit ; ces mots lui révélaient les mystères de cette âme innocente, qui, sans comprendre encore l'amour, l'avait déjà rêvé. Une vague inquiétude sur les dangers de l'avenir lui traversa l'esprit comme une lueur : un instant sa pensée sonda l'abîme où allait tomber cette douce créature qui la suppliait; elle vit cette existence si chère déshéritée de toute joie intime, ou livrée aux dangereux hasards du désordre. Cette impression dura peu; l'épouse surmonta vite la mère, l'aveugle calcul bourgeois dominal'émotion clairvoyante ;
Mme Lescalle redevint femme dé notaire; elle s'approcha de ba Bile, l'embrassa, et. tout en lui adressant de
ces paroles calmes et affectueuses qui sont comme le pansement des grandes douleurs morales, elle se mit a la consoler à sa manière.
« Ecoute donc, Rosette, lui dit-elle, il ne faut pas tout voir au pire, mignonne; ce mariage, dont tu t'épouvantes , a bien aussi ses avantages ; tu entres dans une famille noble et bien placée; la comtesse est fort bonne, tu t'entendras bien avec elle; M. Jacques est très-aimable *
— Ah! M. Jacques, » s'écria Rose, et ses larmes redoublèrent.
Mme Lescalle ne comprit pas et reprit :
« Tu auras bien des satisfactions dont il ne faut pas faire fi. Ce mariage va tout simplement faire de toi la première dame du pays. Quinze mille livres de rente! Tu auras une voiture et quatre domestiques ; tu pourras recevoir tout le monde , même le préfet , lorsqu'il sera en tournée. Si tu vas à Marseille ou à Toulon, de temps en temps, tu seras invitée au bal de la préfecture. Tu pourras être très-élégante , faire venir tes modes de Paris. Avec un mari comme est M. Georges, tu tiendras les cordons de la bourse, ce qui est bien à considérer, je t'en réponds. Ce garçon-là ne te contrariera en rien; on le dit fort doux, fort inoffensif; tu seras chez toi reine et maîtresse, et c'est bien quelque chose, va, car on a bien à en passer avec les hommes. »
Mme Lescalle continua sur ce ton, s'étendant longuement sur ces dernières considérations, qui avaient pour elle toute la valeur d'un bien dont elle s'était toujours sentie privée.
Ces belles peintures de luxe, de réceptions, de parures, laissaient Rose indifférente et glacée. Repliée 247 e
sur ■ elle-même, elle ne voulait plus répondre à sa mère; tille la sentait trop loin d'elle.
Quoique très-innocente et très-ignorante à la fois , Rose possédait ce profond instinct de r amour, qui se révèle tout seul aux âmes aimantes ; comme toutes les jeunes filles, elle avait fait ce beau rêve d'un mari qu'on aime et dont on est aimée; elle n'y renonçait pas sans de bien amers regrets. Les façons cavalières et communes d'Àrtémon Richer lui déplaisaient, mais elle s'épouvantait encore davantage à l'idée de vivre près de cet être incomplet et bizarre, qu'on appelait Georges de Védelle. Cependant l'idée de désobéir n'aborda pas son esprit.
Rose était une de ces simples filles élevées dans le respect absolu des volontés paternelles, qui ne croient pas la résistance possible de fille à père.
Il y a des provinces éloignées où cette manière de • voir est générale. Est-ce un bien? est-ce un mal? Y at-il des situations qui créent à l'enfant le droit à la révolte? Grandes questions qu'il n'appartient pas à un simple conteur de résoudre.
Le salon de la Pinède fut à son tour témoin d'agitations qui n'étaient pas sans analogie avec ce qui se passait chez le notaire.
a Ma chère Claire, avait dit le comte à sa femme, j'ai à vous annoncer une bonne nouvelle.
— Vraiment! dites vite.
— Jacques sera fort probablement député dès la prochaine élection.
«■» Député! de ce canton?
— Oui.
— Et par quel miracle?
— Quelque chose de très-simple; je vous expliquerai cela. 0 mon Jacques! quelle joie de le voir sortir de
l'ombre et parler à son pays! Comme il sera brave et beau à la tribune !
— Vous ne songez qu'à Jacques, mon ami, dit la comtesse; nous devrions aussi nous occuper de son frère. Comment vit-il, le pauvre être? toujours seul, délaissé ici comme un étranger; votre système d'absolue indépendance, votre volonté de le laisser livré à luimême, auront, je le crains, de mauvais résultats.
— Voulez-vous pas que j'en fasse un député? répon dit le comte un peu sèchement.
— Hélas! je n'y pense pas; mais je m'aperçois que sa santé s'altère de nouveau, et je ne sais que faire, car il se fâche si je lui en parle.
— Laissez-le tranquille; j'ai aussi mes projets sur lui; le voici qui rentre, nous en recauserons plus tard.»
On passa dans la salle à manger, où les deux jeunes gens se trouvaient déjà.
« Comme Georges est pâle! dit tout bas la comtesse à son mari; regardez-le donc.
— Je sais ce qu'il a, j'en connais le remède. »
La comtesse leva sur son mari un regard étonné ; lui trouvant l'air tranquille et satisfait, elle murmura :
« Dieu veuille que vous disiez vrai ! »
Georges était en effet plus pâle et plus sombre que jamais. Son père, au contraire, montrait une belle humeur tout à fait exceptionnelle.
« Que devient donc notre charmante Denise? dit le comte. On ne l'a pas vue depuis longtemps, il me semble. »
En entendant le nom de Denise, Georges rougit; et, comme si la remarque de son père lui avait été adressée, il répondit d'une voix lente et sans lever les yeux :
« Depuis bientôt deux semaines, mon père*
— Ah! tu as fait attention à cela, toi, Georges? reprit le comte, après avoir jeté à Jacques un regard qui -disait : Tu ne t'es pas trompé. C'est tout simple du reste, continua-t-il , la jeunesse aime la jeunesse, la société des jeunes filles plaît aux jeunes garçons; allons, je le vois avec plaisir, tu n'es pas aussi sauvage que tu en as l'air. Pourquoi alors te sauves-tu comme un loup-garou s'il nous arrive des visites? Toutes les fois que Mmes Lescalle sont venues ici , tu t'en es allé en les apercevant. Cependant Mlle Rose est fort jolie!
— Certes, dit Jacques, ce sont bien les seize ans les plus éblouissants que j'aie vus! Jamais fille n'a eu mieux son âge écrit sur toute sa personne : fraîche, veloutée, mignonne, potelée, blonde comme les épis, une vraie rose de mai qui charme et attire l'œil au milieu de toutes ces provençales brunes et maigres.
— Bravo, Jacques , reprit le comte en riant, tu t'y connais; tu viens de toucher là un pastel fort ressemblant. Et toi, Georges, comment trouves-tu Rose Lescalle? »
Georges parut interdit d'être mêlé à la conversation, hors de laquelle on le laissait toujours.
« Je ne sais pas, mon père, dit-il, je n'ai jamais regardé cette demoiselle.
— Eh bien! fais attention à elle à l'avenir. » Georges, tout étonné, regarda son père.
« Oui, reprit le comte, je serais bien aise d'avoir ton avis sur elle.
— Je ne suis pas bon juge, fit-il d'un ton maussade; les demoiselles comme la petite Lescalle ne me plaisent point et je ne leur plais pas; elles rient de moi, m'appellent sauvage, et cela m'ennuie. D'ailleurs, ajoutat-il après un silence, qu'est-ce que cela me fait, la beauté de Rose Lescalle? »
Le comte et Jacques se regardèrent de nouveau; la comtesse, fort intriguée de ces airs d'intelligence entre le père et le fils, cherchait en vain à découvrir leur signification.
La comtesse de Védelle faisait partie de ce petit nombre de femmes qui ont traversé la vie en restant ignorantes de l'amour.
Élevée dans les principes d'une dévotion exaltée 3 en outre, sans cesse préoccupée des soins d'une santé toujours frêle, sa jeunesse s'était écoulée dans la paix et la retraite. Son mari, beaucoup plus âgé qu'elle et d'un caractère froid et austère, ne pouvait lui inspirer qu'une amitié tranquille. Toutes ces conditions réunies, l'éducation, le tempérament, la position, avaient fait d'elle la plus chaste et la moins instruite des femmes. Le calme accomplissement du devoir lui semblait être la fonction normale de toute créature intelligente. Si on lui eût dit que son existence et ses idées étaient fort exceptionnelles, on reut profondément étonnée.
Parfois les livres l'avaient entretenue de ces passions dont le souffle bouleverse les destinées et transforme les âmes ; elle regardait alors leurs récits comme des rêves de l'imagination; Saint-Preux, Werther, René, lui représentaient des types aussi impossibles que don Quichotte ou Roland; ils étaient exagérés dans un autre sens, voilà tout. Elle s'était défini l'amour : une chose utile aux péripéties de romans ou] aux dénoûments d'opéras-comiques.
De pareilles opinions rendaient, on le comprend, la comtesse fort peu clairvoyante; le trouble de Georges lui avait complètement échappé ; l'idée que l'amour le causait ne lui fût jamais venue. Pendant le dîner, elle sentait vaguement une énigme autour d'elle, et se promettait bien d'en demander le mot à son mari.
Le soir même, le comte la satisfit pleinement; il la mit au courant de ses projets pour ses deux fils.
« Georges marié , Jacques député , et cela d'un seul coup, vous le voyez, ma chère amie, dit le comte en terminant ses explications, c'est résoudre avec bonheur le problème de l'existence de chacun de nos enfants. A l'un, la vie brillante et active qui convient à ses talents ; à l'autre, une union obscure et bourgeoise, où son humiliante inutilité se dissimulera dans son bien-être matériel. »
Mme de Védelle écouta son mari avec une profonde attention, et s'émerveilla de la perspicacité de ses observations et de la sagesse de ses conclusions.
« J'approuve vos projets de tout mon cœur, mon ami, lui répondit-elle; seulement, je pense que dans le cas où ils affligeraient le pauvre Georges, quoique formés pour son bonheur, vous ne feriez point usage de votre autorité pour le contraindre.
— Je n'ai ni les moyens ni l'intention de le contraindre positivement, chère Claire; mon autorité sur lui en pareille matière est toute morale, et celle-là je dois remployer. Un enfant tel que -Georges a essentiellement besoin d'une direction active ; livré à lui-même, il serait incapable de se conduire : il faut donc le diriger. »
La comtesse approuva de nouveau.
Le lendemain de cet entretien , Georges fut appelé dans le cabinet de son père. Le comte fixa sur lui son regard clair et ferme, et mettant une certaine solennité dans son accent :
« Mon fils, lui dit-il, à la rigueur, nous serions en droit, votre mère et moi, de ne point ajouter d'explications à la manifestation de notre volonté; cependant je veux bien vous faire connaître les différentes considé-
rations qui ont motivé à votre égard une détermination importante.
— Laquelle, moii père? fit le jeune homme de son ton doux et indifférent.
— Nous avons résolu de vous marier.
— Vraiment! et avec qui? s'écria cette fois Georges avec une voix ou tremblait l'anxiété.
— Ne m'interrompez pas ; écoutez-moi , vous me répondrez ensuite. »
Georges fit un signe d'assentiment, s'accouda sur le haut du bureau devant lequel était assis son père, laissa tomber sa tête sur sa main et se tint immobile, les yeux baissés dans l'attitude de l'attention. Le comte, le voyant si paisible , reprit le fil de ses idées et se mit à expliquer à Georges son plan de mariage avec Rose Lescalle; quoique convaincu qu'il s'adressait à un auditeur incapable de le bien comprendre, il n'omit aucun détail. Lorsqu'il parla de la candidature de Jacques, un sourire vague et insouciant, comme celui d'un enfant, se dessina sur les lèvres de Georges ; évidemment il ne comprenait pas.
« Ces considération» de famille n'auraient pas pu me déterminer, dit en terminant M. de Védelle, si cette combinaison, en servant l'avenir de votre frère, ne devait en même temps assurer votre bonheur. »
Georges releva la tête, son regard s'anima :
« Mon père, dit-il....
— Vous m'aviez promis de ne pas m'interrompre , reprit le comte; je n'ai pas fini. J'ai pénétré, mon enfant, ce qui se passe en vous; votre mère, votre frère, ont, comme moi, deviné vos préoccupations.
— Vous savez, dit Georges en balbutiant, vous savez. . . .
— Que votre eœur a accueilli un rêve impossible, un amour insensé , sans but, sans espoir, car Mlle de La
Pinède a refusé la main de Jacques, de votre frère, dont la position est faite, dont la réputation est déjà brillante. Sans même parler de votre âge, il n'y a là rien à espérer, quand Lien même, en vous réformant, vous cesseriez d'être bizarre et indolent comme vous l'êtes. La fortune de Jacques a paru insuffisante à la belle Denise; vous êtes donc, sous tous les rapports, aussi loin d'elle que possible. Il faut laisser de côté cette insigne folie, épouser Mlle Rose, et dans quelque temps vous aurez oublié vous-même ce rêve de vos vingt ans trop solitaires. »
Le comte de Yédelle aurait pu continuer longtemps ses exhortations : car, depuis le moment où il avait prononcé 'le nom de Denise, Georges était dans un trouble inexprimable; il avait rougi, pâli, regardé son père d'un air égaré, et enfin paraissait être tombé dans une sorte de stupeur glacée, qui ne laissait arriver les paroles de son père à son oreille que comme un bruit vain et sans signification.
Lorsque M. de Védelle se tut, Georges se dirigea à pas lents vers la porte, sans prononcer un mot.
« Eh bien, Georges, parlez maintenant! » fit le comte de sa voix froide et résolue.
Georges s'arrêta, sembla chercher péniblement à rassembler ses idées, ouvrit la bouche et prononça quelques phrases inintelligibles.
« Eh bien? » répéta le comte.
Georges s'avança vers lui, posa sur son bras sa main froide et lourde comme celle d'une statue, et dit :
a Demain, mon père, demain, je vous parlerai.
— Pourquoi pas tout de suite, mon fils?
— Non, demain, » répéta Georges.
Et il sortit.
« Pauvre garçon, pensa le comte, il a besoin d'une journée pour préparer ce qu'il veut me dire.... Soit : laissons-la-lui. »