CHAPITRE XL
Anxiétés.
Dans cette sorte de tourmente morale où Rose se sentait emportée, elle se tourna naturellement vers le phare d'où lui venait toute lumière; elle chercha le cœur clairvoyant et tendre de sa vieille tante Médé.
Le soir même du jour où s'était passée la scène que nous avons rapportée, tandis que son père et sa mère la croyaient enfermée dans sa chambre, Rose se glissa par une porte de derrière, s'engagea dans une ruelle conduisant aux anciens remparts de la Ciotat, et, parvenue là, tremblant d'être reconnue, cachant son visage comme une fugitive , elle prit le chemin menant aux Capucins. Arrivée devant la voûte sombre qui formait une sorte de porche à l'entrée de l'ancien couvent, elle souleva d'une main convulsive un gros loquet de fer, et, traversant rapidement le vestibule, elle se précipita dans une grande salle basse, où elle voyait briller de la lumière et entendait le bruit d'un rouet.
a Hélas, Jésus! vous m'avez fait peur, madamiselle! dit la vieille servante de Misé Médé en voyant entrer la jeune fille si brusquement.
— Mariera, où est ma tante? demanda Rose.
— Ah! dame, elle doit être loin à cette heure, si la Blanquette a bien marché (Blanquette était la jument chargée de traîner la carriole de Mlle Lescalle).
— Comment! ma tante est sortie! et en voiture?
— Sortie! vous pourriez dire partie.
— Grand Dieu! partie! pourquoi? s'écria Rose, frappée par cette nouvelle imprévue.
— Voilà la chose, dit Marion : Misé Médé a reçu ce matin de Manosque une lettre de son vieux cousin Vincent Lescalle , le curé de Saint-Biaise ; le cher homme se sentait fort mal et lui demandait de le venir voir une dernière fois. Misé n'a fait ni une ni deux, elle a jeté six chemises et deux ou trois casaquins dans une malle, a fait atteler Blanquette, et est partie pour Marseille comme une flèche au grand trot.
— Sans nous prévenir! murmura Rose.
— Ah ça, non; car elle a pris le temps d'écrire un mot à M. Lescalle; même que le v'ià; elle m'avait dit de le porter; mais j'ai pensé qu'un petit retard n'y ferait rien, et je comptais le donner à Casimir, le voiturier, quand il va passer ; mais puisque vous êtes ici, madamiselle, le voici. »
Et elle tendit une lettre à Rose.
Rose prit la lettre et la retourna dans ses doigts machinalement.
a Faut pas vous tourmenter de cette lettre, madamiselle; il y a tout juste dedans ce que je viens de vous dire ; vous en savez aussi long comme si vous l'aviez lue.
— Quel malheur! fit Rose se parlant à elle-même.
— De quoi? de la maladie du bon curé? Songez donc qu'il a tantôt quatre-vingts ans, le cher homme ; c'est dur à porter, et nous ne sommes pas éternels!
— Heureusement ! » fît encore Rose, débordée par son amertume intérieure.
A cette étrange exclamation, Marion leva les yeux et remarqua l'air bouleversé de la jeune fille. Vingt questions se pressèrent à la fois sur ses lèvres. Par malheur pour la curiosité de la vieille servante, le bruit de la voiture de Casimir retentit en ce moment sur la route , et le voiturier entra, comme il le faisait chaque soir, afin de prendre les commissions de Misé Médé pour la ville.
« Casimir, avez-vous une place à me donner? lui demanda Rose; ma tante est absente, et j'aurais peur, seule à cette heure, pour traverser la grève.
— J'ai toujours de la place pour les parents de Misé Médé, fît le gros garçon d'un air déférent. Venez, mademoiselle.
— Je vais monter dans le cabriolet, près de vous, Casimir, dit Rose en sortant; je ne veux pas me trouver avec des personnes de la ville, et je vous prie de ne pas dire que vous m'avez ramenée des Capucins ce soir. »
Casimir regarda avec un peu d'étonnement cette jeune fille qui faisait ainsi des courses, seule, le soir, à l'insu de ses parents, et une pensée où le nom d'Artémon Richer s'associa à celui de Rose traversa son cerveau positif. Toutefois, il n'en dit rien, et eut de plus la discrétion de ne faire part qu'à quelques intimes du service rendu par lui à la fille du notaire.
La prudence de Rose l'avait fort bien conseillée, quand elle refusa de monter dans l'intérieur de la voiture de Casimir; elle s'y fût trouvée en la compagnie du baron de Croix-Fonds, qui se rendait précisément chez M. Lescalle sous le coup d'une résolution grave.
L'insuccès de plusieurs démarches tentées depuis
deux mois avait singulièrement diminué la fougue orgueilleuse et aristocratique du vieux gentilhomme ; les appuis lui manquant de toutes parts pour la réalisation de son projet, M. Césaire de Croix-Fonds, comme l'avait prédit le notaire, risquait fort de ne pas devenir député. Le baron s'était cependant décidé à substituer sur la tête de son fils sa propre terre de Croix-Fonds ; cela faisait M. Césaire éligible : mais il parut démontré aux yeux du baron que l'appui du notaire continuait à être indispensable pour gagner la faveur des électeurs. Toutes réflexions faites , il s'était résigné à prendre en considération sérieuse la proposition, hasardée par M. Lescalle sous une forme assez claire, d'une alliance entre les deux familles. Ses incertitudes reçurent un dernier coup de fouet par la conversation de deux honnêtes citadins, ses compagnons de route, qui lui racontèrent la scène étrange dont Ioj Tasse avait été témoin.
Donc, pendant que Rose rentrait furtivement dans sa chambre, après s'être fait descendre par Casimir à l'entrée de la ville, le baron de Croix-Fonds se présentait majestueusement à la porte principale de la maison Lescalle.
Sa visite seule, à cette heure, indiquait une chose importante; le notaire devina sur-le-champ ce qui lui amenait son vieux client, car en l'entendant annoncer, il jeta à sa femme un regard de triomphe.
« Et de trois, fit-il en riant ; décidément, nous sommes en veine de prétendants ! »
Mme Lescalle ne comprit pas, et l'entrée du baron l'empêcha de faire une question.
Après un quart d'heure de phrases insignifiantes à l'aide desquelles les deux hommes s'observaient, le baron vit qu'il fallait s'exécuter, le notaire ne semblant plus disposé à faire la moitié du chemin,
« Je suis en partie venu, dit-il négligemment, pour renouer notre dernière conversation.
— Je n'y vois plus sujet, monsieur le baron; la Pinède est vendue, et....
— Il n'a pas seulement été question de la Pinède, mon cher Lescalle.
— Mettez-moi un peu sur la voie, fît le notaire, décidé à son tour à ne pas comprendre.
— Voyons, vous m'avez offert cinquante mille francs, et j'ai cru entrevoir là-dessous une arrière-pensée de mariage.
— Vous aviez très-bien entrevu, monsieur le baron.
— Je puis donc aujourd'hui venir reprendre avec vous ce projet. Tenez, je vais tout droit au but; ce projet, après y avoir mûrement réfléchi, je suis disposé à l'accepter. Causons-en donc.
— Malheureusement, il est trop tard, monsieur le baron, fit le notaire avec une fausse componction.
— Que voulez-vous dire?
— J'ai disposé de mon argent et de ma fille.
— Ainsi, Mlle Rose....
— Épouse dans peu de jours le fils du comte de Védelle; vous seul l'ignorez encore. »
S'abaisser a une fille de notaire et être refusé! Le coup était violent : le baron ne le reçut pas sans sourciller.
« Allons, ces Védelle m'auront porté malheur, » répondit-il d'un ton contraint.
Et il sortit, blessé au plus sensible de son âme, à l'orgueil.
« Je ne rêvais rien de mieux que ce qui m' arrive, dit le notaire à sa femme en lui racontant ce qui s'était passé, deux mois avant, à la Pinède.
— Tu t'es peut-être beaucoup pressé avec M. de Vé-
délie, répondit Mme Lescalle, encore sous l'impression du désespoir de sa fille ; le jeune Césaire de Croix- Fonds est très-bien ; Rose l'eût accepté plus volontiers que ce bêta de Georges de Védelle (elle n'osait plus dire fada).
— Laisse donc, Virginie ; les choses valent beaucoup mieux ainsi. Il aurait fallu prêter cinquante mille francs à ce vieux renard de baron; l'autre, au contraire, a une fortune liquide, il prend Rose sans dot. Je te dis que c'est une affaire superbe, et ta fille nous remerciera quand elle aura abandonné les billevesées de la pensionnaire pour les réflexions de la femme sérieuse. »
Rose en était encore tellement à ses billevesées de pensionnaire, comme disait son père, qu'elle entretenait encore au fond de son cœur l'espoir de voir manquer son mariage. L'autorité de sa tante Médé seule pouvait agir sur la décision de M. Lescalle ; aussi Rose n'eut- elle plus qu'une pensée, celle d'informer au plus vite sa tante de ce qui se passait. Elle lui écrivit une longue lettre en réclamant son appui et sa présence pour l'aider à se soustraire au sort qu'elle redoutait. La lettre partie, elle fut plus tranquille et ne parut pas entretenir des projets contraires à la volonté de son père.
Celui-ci, cependant, déployait une activité infatigable pour hâter l'exécution de ses projets. Il mena les choses si lestement, qu'une semaine après les conventions arrêtées entre les deux familles, M. le curé de la Ciotat annonça solennellement au prône le mariage de M. le ; baron Georges de Védelle avec Mlle Rose Lescalle.
Les assistants en croyaient à peine leurs oreilles : l'éclatante rupture des Lescalle et des Richer, l'annonce de ce mariage rapide et inespéré, c'était plus étrange et plus accidenté qu'il ne le fallait pour défrayer toutes les conversations de la Ciotat pendant longtemps.
Il se forma tout de suite an parti Richer, où Ton accusait tout haut M. Lescalle de sacrifier Rose à l'ambition d'une alliance ; on ajoutait que la jeune fille, éprise pour Artémon Richer d'une inclination très-vive, cédait à la force en épousant ce petit imbécile de M, de 7édelle, etc., etc. Le thème prêtait aux broderies, et l'attitude de Rose était, en effet, celle d'un jeune cœur immolé à des intérêts matériels.
Le bel Artémon, intérieurement très-convaincu de la fausseté de ces bruits, les accréditait de tout son pouvoir; ils sauvaient sa réputation d'homme irrésistible et pansaient ainsi la blessure faite à son amour-propre. De plus, la perte de Rose étant certaine pour lui, il trouvait quelque compensation à la voir liée à un homme aussi peu redoutable que Georges ; cela lui permettait de former pour l'avenir les plans d'une revanche assez belle. La situation, envisagée ainsi, avait un côté piquant fort capable de l'aider à se consoler.
Ces arrière-pensées l'engagèrent donc à jouer la dignité réservée, au lieu de se livrer à des démonstrations violentes plus en harmonie avec ses habitudes ; trop d'éclat donné à sa déconvenue eût rendu pour l'avenir impossibles des relations avec Mme Georges de Védelle, et ses projets en fussent devenus impraticables. Quant à la famille Richer, qui ne voyait à l'horizon aucune fiche de consolation, elle déblatérait violemment et aigrement. Son parti se fortifia encore de l'appui des Croix-Fonds, qui vengeaient leur mécompte secret en condamnant l'injure publique faite aux Richer. Il nef fallait rien moins qu'une circonstance aussi importante pour que la Ciotat eût le spectacle de l'alliance des sacs d'écus des uns avec les parchemins des autres. Cette réunion momentanée des deux camps rendit trèsforte l'hostilité déclarée au notaire. M. Lescalle le com-
prit et en fut fort gêné. Il n'aimait pas la lutte ; ses dispositions à la fois ambitieuses et paisibles le portaient à souhaiter de triompher sans tapage. Tout le bruit fait autour de ce mariage commençait à l'inquiéter ; il 'redoutait, en outre, de voir ces tempêtes de salon se répandre de façon à émouvoir ses clients électeurs. Il savait très-bien que les gens de la campagne ou de petite bourgeoisie ne se mêlent pas d'ordinaire aux agitations des sphères supérieures, mais deviennent susceptibles de prendre fait et cause pour un parti, si une querelle fait assez de vacarme pour arriver à eux.
La conjoncture était pressante. M. Lescalle résolut de brusquer la conclusion du mariage à tout prix. L'événement accompli, les discussions perdraient de leur force en devenant inutiles. Dans cette pensée, il hâta toutes les démarches et tous les préparatifs indispensables, s' appuyant, aux yeux de la famille de Védelle, sur la nécessité d'aller faire, le plus tôt possible, une petite tournée chez les électeurs, afin de désigner le beau-frère de sa fille à leurs suffrages. Lorsque tout fut prêt, et seulement alors, il se décida à écrire à la tante Médé de presser son retour.
Redoutant de voir la tendresse de sa tante fournir un auxiliaire aux répugnances de Rose, M. Lescalle s'était bien gardé d'apprendre à Misé Médé toute la vérité sur le mariage de sa fille. Dans ses lettres, il désignait son futur gendre en l'appelant le fils du comte de Védelle. La bonne demoiselle ne doutait pas qu'il ne fût question de Jacques. La lettre désolée de Rose avait été prudemment supprimée par le notaire, qui, se méfiant de quelque épanchement avec la tante Médé, faisait bonne garde autour de sa fille. Ce silence de Rose contribua encore à entretenir Misé Médé dans son erreur. « Elle est étourdie par son bonheur, pensait-elle, et les char-
mantes préoccupations de la corbeille et du trousseau prennent tout son temps ; elle oublie un peu la vieille tante au milieu de tout cela ; mais c'est bien naturel ! »
Tout concourut donc à l'accomplissement des vœux du notaire, tout, jusqu'à une circonstance qui le servit au delà de ses espérances.
M. le maire de la Ciotat entra un matin chez lui.
« Mon cher Lescalle. lui dit-il, n est-ce pas jeudi prochain que nous devons marier votre fille?
— Oui, cher monsieur, jeudi à dix heures du matin.
— Je viens vous prier de remettre cela à deux ou trois jours plus tard.
— Vous avez un motif?
— Des plus sérieux; le préfet me fait appeler; je dois passer deux jours près de lui ; mais, soyez tranquille, je serai de retour samedi soir.
— Cela nous rejette à lundi.
— Oui. »
Ceci ne faisait pas le compte de M. Lescalle. Attendre au lundi, c'était exposer Misé Médé à voir pleurer Rose pendant quatre jours, lui qui avait pris tant de soins pour empêcher la tante d'arriver avant le jour même de la célébration du mariage, c'est-à-dire alors que tout se trouverait trop avancé pour pouvoir rien empêcher.... Tout à coup. M. Lescalle eut un trait de lumière.
ce Quand partez-vous? demanda-t-il au maire.
— Mercredi soir.
— Si nous avancions notre cérémonie au lieu de la reculer, cela vous gênerait-il?
— * Nullement.
— Vous pourriez faire le mariage mercredi matin.
— Parfaitement.
— Eh bien! c'est entendu. Alors, à mercredi. J'aime mieux cela ; je cours prévenir M. de Védelle.
— iVattendez-vous pas Mlle Médê?
— Elle arrivera avant mercredi , probablement ; dans tous les cas, nous laisserons au jeudi la célébration religieuse, et, comme c'est la plus importante aux yeux de ma tante, il lui suffira d'y assister. »
Ce jour changé, c'était l'assurance que la tante Médé arriverait trop tard. Le notaire considérait cela comme une bonne fortune.
La bonne demoiselle, cependant, ignorante des arrière-pensées de son neveu, fut fort étonnée d'être prévenue si tard. On lui laissait à peine le temps d'arriver. Elle embrassa son vieux parent, qu'elle voyait convalescent depuis quelques jours, partit à la hâte, le cœur léger comme à quinze ans, tout épanouie par la pensée d'embrasser Rose heureuse, et ce fut en se livrant aux plus joyeuses illusions qu'elle fit la route de Manosque à Marseille.