CHAPITRE XII
Mariage.
Le mariage civil a des formes si sèches, il parait si aisé de mettre son nom au bas de la feuille d'un registre, et de répondre un mot à un monsieur habillé de noir, qui vous a lu quelques phrases en style de notaire, qu'on accomplit cette cérémonie sans aucune émotion. La seule partie valable, aux yeux de la loi, de ce grand acte appelé le mariage, est une formalité, rien de plus. Oh! si l'on réfléchissait quand on est jeune! si l'on songeait à l'implacable signification de cette
parole dite si facilement, a l'importance de ce nom écrit sur ce livre ! Combien d'esprits égarés ou trop dociles, combien de cœurs surpris ou contraints s'arrêteraient saisis d'effroi devant ces actes si simples en apparence ! . . . Comprend-on à quel point peut devenir effrayant ce mot : indissolubilité, écrit dans cette loi au nom de laquelle on unit irrévocablement deux destinées ? Non. La plupart des jeunes époux n'y ont pas pensé. La jeunesse apporte en toutes choses cette insouciance qui est chez elle une des formes de l'espérance ; elle agit sans souci de l'avenir, et, si la forme même de ses actions ne la frappe pas , elle ne se rend pas compte de leur valeur.
Dans le mariage, la célébration religieuse seule émeut et laisse des souvenirs ; qui se souvient de la salle de la mairie où il a été marié ? qui a oublié l'autel où il a été béni par un prêtre ?
Quelles que fussent les douleurs ou les agitations ayant occupé l'âme de Rose et de Georges pendant ces dernières semaines, ils ne firent aucune observation quand le jour de leur union leur fut annoncé, on devrait dire signifié, par leur famille. Par des motifs différents, ces enfants étaient trop timides pour essayer une résistance, surtout au dernier moment.
Les forces de Rose s'étaient usées en attendant sa tante Médé de jour en jour. Ce silence absolu, cette absence se prolongeant sans explication, tout cela lui paraissait fatalement mystérieux.
La veille du jour fixé pour le mariage, M. Lescalle fit appeler sa fille.
ce Tiens, Rose, lui dit-il, une lettre de ta tante ! » Rose poussa un cri de joie, prit la lettre, et s'enfuit dans sa chambre, sans remarquer un sourire de satisfaction errant sur les lèvres de son père.
La lettre de la tante Médé contenait seulement quelques lignes. La voici :
« Manosque, dimanche.
« Ma Rosette bien-aimée,
« Ton mariage avec M. de Védelle comble un de mes désirs secrets, et je ne saurais assez remercier la Providence d'avoir exaucé mes prières pour toi. Je serai à la Ciotat jeudi matin; tu peux compter sur moi, ma chère petite ; ta vieille tante ne laissera point passer un jour aussi solennel sans venir assister à ton bonheur, et ajouter ses vœux ardents aux bénédictions du ciel.
ce Je t'embrasse de toute ma tendresse. A bientôt.
ce Ta tante, ce Médé Lescalle. »
Ce fut le coup de grâce aux espérances de Rose ; cette lettre si calme et si définitive lui enlevait son dernier appui. Quoi! la tante Médé elle-même souriait à ce sacrifice ! tout était fini ! Rose se courba docile et désespérée sous la volonté du sort.
Le mercredi 31 mai, la voiture du comte de Védelle, conduite par un cocher en grande livrée, entra dans la Ciotat, et fit mettre sur le pas de leurs portes toutes les paisibles bourgeoises de la petite ville. La calèche s'arrêta devant la grille de la mairie ; toute la famille de Védelle en descendit. Jacques parut le premier, paré, gracieux, souriant, avec la physionomie d'un amoureux touchant au bonheur; Georges, pâle, grave et sans aucun reste de cette agitation fiévreuse à laquelle il semblait en proie depuis longtemps ; par une soumission sans réserve ou une détermination raisonnée, il avait su
se faire une tenue simple ei convenable. Il étonna tout le monde quand il entra dans la grande salle de la mairie : ceux qui ne le connaissaient pas se Tétaient figuré tout autre; ses parents eux-mêmes n'attendaient pas tant de lui.
La famille Lescalle arriva peu après; Mme Lescalle regarda les assistants sans dissimuler son triomphe ; le notaire s'imposait à grand'peine un air majestueux; malgré ses yeux rouges, Rose faisait assez bonne contenance.
Le maire entra.
Il se plaça derrière la longue table recouverte de drap vert, qui meuble, avec quelques bancs de bois et deux fauteuils de paille, la salle de la mairie de laCiotat. Et là, Fécharpe légale flottant autour de son corps maigre, le large visage de plâtre du roi Louis -Philippe surmontant sa physionomie fine et bienveillante, il procéda à la cérémonie.
Tout le monde resta silencieux et recueilli ; chaque membre des deux familles se sentait une part de responsabilité, et en éprouvait un certain malaise moral. Georges et Rose étaient probablement à la fois les plus tristes et les plus tranquilles; ils obéissaient, et cette obéissance, en meurtrissant leur cœur, allégeait leur conscience.
En moins d'un quart d'heure, tout fut accompli, et l'irrévocable commença à peser de tout son poids sur ces deux jeunes têtes, courbées sous des volontés étrangères.
On passa le reste de cette journée à la Pinède; tout le monde s'y montra assez gêné de son rôle , hors Jacques , tout enchanté d'une conclusion dont il profitait sans avoir de reproches à se faire. Sa bonne humeur, assombrie quelques jours par le refus de Denise , repa-
rut avec ses nouvelles espérances, et ses saillies aidèrent chacun à dissimuler son embarras personnel. L'enjouement seyait à la physionomie ouverte de Jacques , et le montrait tout à son avantage ; quand Jacques était sérieux, son esprit et une partie de sa beauté disparaissaient. Le silence morose de Georges parut encore plus sombre auprès de la gaieté de son frère ; Rose ire fut pas la dernière à s'en apercevoir; envoyant ce contraste entre les deux frères , une pensée d'envie et de regret vint lui traverser l'âme.
ce Vous êtes bien gai, monsieur Jacques! dit-elle à son beau-frère avec un accent où perçait un reproche.
— J'ai sujet d'être content le premier jour où j'ai le droit de vous appeler ma sœur, » répondit Jacques.
Rose jeta un regard du côté de Georges, qui marchait devant eux avec sa mère.
« Ce regard-la veut dire, continua Jacques, que mon frère devrait avoir l'air encore plus heureux que moi. «
Rose soupira.
« Hein! me suis-je trompé? Ne vous inquiétez pas de lui ; ces différences d'humeur tiennent à nos caractères : Georges est un peu farouche, mais vous l'apprivoiserez, j'en suis sûr. Qui ne s'adoucirait avec vous?
— C'est votre opinion? demanda Rose.
— Oui , et il me semble que , si j'étais à la place de Georges, rien ne me coûterait pour vous plaire. »
C'était un compliment banal ; la naïveté de Rose y vit autre chose.
« Si vous pensez ainsi, fit-elle un peu émue, pourquoi alors?... »
Elle s'arrêta; sa pensée avait été assez loin pour l'effrayer : il était trop tard pour rien laisser deviner à Jacques.
« Qu'alliez-vous médire? demanda le jeune homme.
— Pourquoi alors , reprit Rose après réflexion , ne donneriez-vous pas quelques conseils à votre frère?
— Deux choses s'y opposent, l'humeur de mon frère et mon prochain départ.
— Votre départ! s'écria Rose.
— Ne vais-je pas , grâce à vous, être nommé député?
— C'était bien la peine.... murmura Rose.
— La peine de quoi?» demanda Jacques sans malice. Rose ne put pas répondre. Mme Lescalle s'avança rapidement entre les deux jeunes gens.
« Que dites-vous là, mes enfants? » fit-elle bruyamment.
L'éclat de voix de sa mère rappela Rose aux réalités qu'elle avait été sur le point d'oublier.
« Madame, dit Jacques, je me félicitais d'être un peu entré dans votre famille.
— Bien peu , répondit avec intention Mme Lescalle, et vous n'aurez pas souvent l'occasion de vous en apercevoir, monsieur Jacques , puisque vous êtes destiné à vivre à Paris.... Rose, fit-elle en changeant de ton, voilà ton mari qui te cherche là-bas. »
Et, prenant le bras de sa fille, elle l'entraîna vers Georges.
« Voyons , causez donc un peu, » dit Mme Lescalle aux nouveaux époux en les plaçant côte à cote comme deux pensionnaires en promenade.
Tandis que les deux enfants échangeaient quelques paroles embarrassées, Mme Lescalle prit à part Mme de Védelle.
«. Que ferons-nous demain de ce jeune couple? demanda-t-elle à la comtesse.
— Ils ont un appartement préparé au château; ils demeureront à la Pinède; n'est-ce pas convenu?
— C'était mon avis d'abord, mais j'en ai changé.
— Pourquoi cela?
— Vous voulez la vérité?
— Sans doute.
— Eh bien! votre fils Jacques est trop charmant, son voisinage fait tort à l'autre.
— Dans quel sens me dites-vous cela?
— Mon Dieu , madame la comtesse , il faut oser dire les choses comme elles sont : la situation est dangereuse.
— Je ne vous comprends pas, madame. Dangereuse pour qui?
— Pour votre fils et pour Rose surtout. Quelques mots dits par elle tout à l'heure viennent de m'éclairer.
— De vous éclairer ? répétait la comtesse tout étonnée.
— Oui, si nous n'y prenons garde, Rose sera amoureuse de son beau-frère avant un mois.
— Ciel! s'écria la comtesse.
— Ne vous épouvantez pas, rien n'est grave encore ; ma fille ne se rend probablement pas elle-même compte de ses sentiments; le malheur peut être prévenu.
— Comment?
— En isolant sur-le-champ le -jeune ménage.
— Par quel moyen?
— J'ai dans la montagne un petit pavillon appelé Belbousquet. C'est assez gentil et fort isolé. Mon avis est d'v installer nos enfants dès demain.
— Je ne m'y oppose pas, quoique le danger que vous rêvez me paraisse....
— Je ne rêve rien , soyez-en sûre , je prévois ; j'en ai assez observé. Il ne faut pas ajouter au chagrin que Rose ressent en prenant un mari sans inclination, la douleur d'éprouver de l'amour pour un autre.
— Le devoir, la religion, dit la comtesse, me paraissent pouvoir suffire à garantir votre fille d'aussi monstrueuses idées ; cependant , madame , comme votre proposition n'a, à mes yeux, aucun inconvénient , je l'accepte.
— Et vous avez bien raison ! Envoyons-les passer leur lune de miel a Belbousquet, et, si vous m'en croyez, ne les laissons revenir ici qu'après le départ de M. Jacques.»
Rose répondait d'une façon si languissante aux quelques paroles de Georges, qu'il fut obligé de s'apercevoir de son abattement.
« Vous êtes triste, mademoiselle Rose, lui dit-il.
— En effet, répondit Rose, je regrette beaucoup l'absence de ma tante Médé. J'aurais bien désiré qu'elle arrivât avant aujourd'hui.
— Vous l'aimez donc bien, cette tante?
-—Oh! c'est la personne que j'aime le mieux au monde.... après mon père et manière, » se hâta-t-elle d'ajouter.
Georges ne parut pas faire attention à l'aveu contenu dans ces paroles, et M. Lescalle , qui venait à ce moment même prévenir sa fille que l'heure du départ avait sonné, la sauva de l'embarras de continuer la conversation.