CHAPITRE XIII
Résignation.
Le lendemain de ce jour, vers huit heures du matin, la petite carriole de Misé Médé , traînée par la pauvre Blanquette presque morte de fatigue, s'arrêta devant les
Capucins. La vieille demoiselle prit à peine le temps de remettre Blanquette aux mains de Marion , déposa chez elle son petit bagage, et se dirigea vers la Ciotat d'un pas démentant par son agilité ses soixante-dix années.
En passant sur la place de l'Église , elle vit deux jeunes garçons chargés de rameaux fleuris entrer par la petite porte, tandis que d'autres répandaient du sable fin devant le portail.
« C'est pour le mariage de Rose , n'est-ce pas, mes enfants? dit-elle.
— Oui, Misé Médé.
— Ah ! c'est un beau jour pour moi; priez Dieu, mes bons amis, pour que rien ne trouble la joie.
— Soyez tranquille, Misé, nous prierons bien à la messe; tout le monde ici souhaite le bonheur de Misé Rose ; elle est si bonne ! on la croirait votre fille ! »
Misé Médé fit aux enfants un geste affectueux, et entra rapidement dans la rue Droite. En deux minutes, elle fut à la maison de son neveu.
Les servantes de Mme Lescalle , empressées de tout préparer pour la solennité du jour, paraissaient activement occupées; toutes les fenêtres et toutes les portes du logis étaient ouvertes. Les meubles du salon, débarrassés de leurs housses pour la première fois depuis plusieurs années, montraient au soleil, sous le vestibule, leurs couleurs fraîches et leurs étoffes usées.
« Thérézon , dit Misé Médé à la vieiWe gouvernante qui faisait office de majordome au milieu des autres servantes, ma nièce est là-haut, n'est-ce pas?
— Pour ça non, Misé, répondit Thérézon, madame est partie il y a beau jour beau temps, comme qui dirait à cinq heures ce matin.
— Et où est-elle allée, un jour comme celui-ci?
— A Belbousquet, où il paraît que Misé Rose va aller demeurer avec son mari. Madame y a fait porter des meubles, hier au soir, et y est allée ce matin avec du linge et un tas d'affaires. Ce que je ne comprends pas, du reste, c'est que madame s'y est prise si tard pour faire tous ces arrangements-là.
— Les jeunes gens ne demeureront donc pas à la Pinède?
— Parait que non, Misé.
— C'est bien. Où est Rose?
— Elle n'a pas descendu ce matin, la pauvre chère petite; faut qu'elle dorme encore.
— Je vais voir, » dit Misé Médé; et, enjambant haraiment une pile de coussins et une barricade de tabourets qui lui barraient le passage, la vieille demoiselle s'élança dans l'escalier.
Rose dormait encore ; elle serait donc la première à l'embrasser, et pourrait lui annoncer elle-même qu'elle était exacte ! Cette pensée la remplissait d'une vive satisfaction.
Rose habitait une petite chambre contiguë à celle de sa mère, et communiquant en même temps avec une vaste pièce servant à Mme Lescalle de fruitier, et à son mari de chartrier. L'une y déposait ses poires, ses coings et ses raisins d'hiver ; l'autre y mettait les vieux dossiers de son étude. Cette pièce, toujours fermée, participait ce jour-là à l'émotion du logis; elle était grande ouverte, et un gai rayon de soleil venait jeter un regard curieux sur les archives du garde-manger et celles de l'étude, rangées, avec un ordre égal et le même luxe d'étiquettes, sur des planches parallèles.
Misé Médé traversa rapidement cette chambre et ouvrit doucement la porte de la chambre de Rose.
Une surprise douloureuse et profonde la cloua immo-
bile sur le seuil : ce qui s'offrait à sa vue était en effet bien différent de ce qu'elle s'attendait à voir.
La chambre de Rose, d'ordinaire si rangée et si chastement parée, présentait l'aspect d'un désordre inusité. Les pièces d'un magnifique trousseau couvraient les meubles et se répandaient par terre ; les dentelles, les rubans, les broderies précieuses, étaient disséminés de tous côtés, dans une confusion inexprimable.
On voyait , dans un tiroir ouvert de la grande commode où Rose serrait ses vêtements, toute sa modeste garde-robe de jeune fille, réunie et pliée avec soin : les chemises de toile un peu grosse, les robes écourtées du couvent, les petites guimpes de mousseline unie. Près de ce chétif trousseau, quelques livres à couverture usée, des cahiers de musique salis et cornés à toutes les feuilles, puis, quelques-uns de ces menus objets sans valeur, rendus précieux seulement par un souvenir : une petite ménagère en velours toute fanée, faite par la main, inhabile d'une compagne préférée, les nœuds de rubans bleus qui attachaient la dernière couronne gagnée au couvent, une image de la Vierge couronnée d'un nimbe d'or, enfermée dans un reliquaire d'ivoire.
Au fond de la chambre, le petit lit blanc de Rose disparaissait sous deux cachemires et plusieurs robes en pièces déployées; on pouvait voir cependant que le lit n'avait pas été froissé. Rose ne s'était pas couchée !
Quand Misé Médé l'aperçut , elle dormait , mais de quel sommeil ! elle était à moitié à genoux et à moitié assise sur la marche d'un prie-Dieu de bois noir placé au pied de son lit; une de ses mains pendait le long de son corps et tenait son petit chapelet d'agate; son autre bras, d'abord posé sur le pupitre du meuble, avait peu à peu glissé, puis cherché un appui instinctivement, et,
ayant rencontré une chaise chargée de broderies et de dentelles, il s'y était appuyé; la tête de Rose, fléchissant sous le poids du sommeil, s'était posée sur son bras; ses longs cheveux blonds, à moitié dénoués, pendaient jusqu'à terre en couvrant une partie de son visage et du peignoir blanc dont elle était vêtue. Elle dormait dans cette position gênante, et comme un enfant que le sommeil a surpris au milieu de quelque vive peine , un sanglot court et étouffé soulevait de temps en temps sa poitrine; sa pose était accablée et charmante à la fois, et le cœur se serrait au spectacle de cette éblouissante jeunesse courbée sous cette écrasante douleur.
D'un coup d'œil , Misé Médé vit tout cela : le trousseau dispersé, un mouchoir trempé de larmes sur le prie-Dieu, ce sommeil qui semblait avoir gagné Rose au milieu de son chagrin. Elle vit tout, mais elle ne comprit pas.
Elle s'avança vers la jeune fille, et, la soulevant doucement , elle essaya de la porter sur son lit. Ce mouvement éveilla Rose; elle ouvrit avec difficulté ses grands yeux gonflés par les pleurs, et, reconnaissant sa tante, elle poussa un cri en se jetant sur son sein par un mouvement tendre et désespéré.
« Qu'as-tu, Rosette? qu'as-tu, ma fille? dit la bonne demoiselle; comment te trouves-tu en cet état?
— Ah! ma tante! ma tante! répétait Rose, suffoquée par ses larmes.
— Explique-toi, Rose, que se passe-t-il? Ciel! ton mariage serait-il manqué?...
— C'est bien pire, matante. Il est fait!
— Comment, fait?
— Oui, tout est fini depuis hier!
— Je ne te comprends pas, mon enfant ; je viens de
passer devant l'église : on la parait pour la cérémonie.
— Ah! oui.... l'église... la cérémonie.... c'est vrai, c'est pour aujourd'hui; mais à la mairie, cela a été fait hier. Ah! ma bonne tante, pourquoi n'êtes-vous pas venue plus tôt? Je vous priais tant dans ma lettre!
— Quelle lettre? Tu m'as écrit, Rosette? Je n'ai rien reçu. Que me disais-tu?
— Tout, ma tante, et je vous appelais à mon aide, et je vous invoquais. Maintenant tout est fini, il est trop tard ! Ah! Seigneur, Seigneur ! que je suis malheureuse !»
Elle se remit à sangloter à fendre F âme.
Misé Médé comprenait de moins en moins ; son esprit ébauchait à la fois mille suppositions dont aucune ne lui paraissait vraisemblable.
a Pleurais-tu donc comme cela hier? demanda-t-elle.
— Non, hier, j'ai trouvé une espèce de courage dans mon amour-propre; je n'ai pas voulu rendre les étrangers témoins de ma douleur; d'ailleurs maman m'avait prévenue qu'elle serait interprétée en faveur de M. Artémon, que je ne regrette certainement pas. Alors je me suis dominée, et j'ai pu paraître calme. Tout mon chagrin m'est revenu seulement le soir en me retrouvant ici. J'ai passé une partie de la nuit à ranger toutes mes petites affaires de jeune fille. Je voulais leur dire adieu avant d'entrer dans une nouvelle existence. Je les ai regardées les unes après les autres, et à mesure tous mes souvenirs s'éveillaient en moi; je comparais ma vie passée à ma vie future, et je me suis prise à regretter ce temps du couvent oli je faisais de si beaux projets. Hélas! il y a deux mois à peine, je regardais encore l'avenir d'un œil si confiant !
— Et pourquoi te méfies-tu à ce point de l'avenir, ma Rose?
— Ah! bonne tante! je irai plus de projets à faire; maintenant ma vie est à jamais fixée. Tenez, c'est à cette idée-là que les larmes m'ont gagnée. Alors, j'ai pleuré bien longtemps, dans une sorte d'accablement inexprimable ; il me semblait que mes deux yeux étaient devenus deux fontaines , d'où ma vie s'écoulait peu à peu. C'est singulier, bonne tante, que l'on puisse tant pleurer!
— Pauvre petite ! dit Mlle Médé ; on ne pleure ainsi qu'à ton âge, quand le cœur a encore toutes ses larmes. Plus tard, on souffre autant et l'on pleure moins. .
■ — Enfin, ma tante, reprit Rose, j'ai eu la bonne pensée de prier Dieu ; je l'ai prié ardemment, et il m'a prise en pitié, puisqu'il m'a envoyé le sommeil. Tout à Theure, en vous voyant, j'ai cru un moment que mon mariage était un mauvais rêve. Mais mon malheur me revient tout entier avec le souvenir, et je sens bien que tout est irrévocable. Rien, non, rien ne peut plus me consoler maintenant ! »
Mlle Médé avait laissé sa petite-nièce exhaler toutes ses plaintes, espérant toujours trouver un éclaircissement dans ses paroles. Rose se tut, sans lui avoir montré autre chose que le véritable désespoir causé par son mariage.
« Hélas ! ma pauvre petite, dit Misé Médé, quelle déception tu' me causes! J'avais cru que tu aimais M. de Védelle.
— Ah ! ma tante ! je le déteste.
— Mon Dieu, mon enfant, qu'a-t-il donc fait pour s'attirer ton aversion?
— Tout en lui me déplaît et me repousse ; il m'inspire même une sorte de crainte vague.
— Est-il possible? et tu parlais de lui avec tant d'éloges le premier jour où tu le vis à la Pinède !
— Moi, ma tante! jamais. Au contraire, chaque fois que je l'ai vu, son air sauvage et sombre m'a toujours effrayée.
— Comment, sauvage ! ta mère le disait si aimable, M. Jacques !
— Ah ! chère tante, cria Rose, vous ne savez donc rien? C'est M. Georges qui est mon mari, l'autre, le..., fada, » ajouta-t-elle avec mépris et colère.
Mlle Médé resta atterrée.
Les manœuvres jésuitiques de M. Lescalle avaient complètement réussi ; l'idée de voir épouser à Rose Georges de Védelle, cet enfant morose et inintelligent dont chacun parlait avec un sourire de pitié, n'était pas entrée un instant dans l'esprit de la bonne demoiselle. La première stupeur passée, cette révélation souleva en elle un accès de colère violente. Elle se leva et fit quelques pas vers la porte : elle voulait aller trouver son neveu et donner un libre cours à son indignation en flétrissant ce monstrueux abus d'autorité dont Rose était devenue victime.
Cet élan ne ut qu'un éclair ; Misé Médé se vit devant l'irréparable, et cette pensée l'aida à se contenir. Sa tendresse surmonta sa colère ; elle regarda Rose, pleurant encore en silence, et sentit qu'avant tout il fallait tenter quelque chose sur ce cœur désespéré.
Elle revint vers sa petite-nièce, laprit sur ses genoux, comme elle faisait quand Rose était petite, et, baisant de temps en temps ce doux visage pâli par les larmes, elle lui parla d'un accent ému et affectueux.
« Écoute, ma Rose, je suis frappée comme toi du coup qui t'a atteinte ; je souffre de ta douleur, et je déplore ce qui a été fait.
— Ah ! j'en étais sûre, vous m'aimez, vous, ma bonne tante, dit Rose amèrement.
— N'accuse pas tes parents, mon enfant; ils ont cru Lien faire, seulement ils comprennent le bonheur autrement que toi et moi ; là a été tout le malheur. Maintenant ce malheur est accompli ; écoute donc, chère petite, les paroles que m'inspire ma profonde tendresse pour toi. Ne te laisse pas aller ainsi à rabattement, Rose ; il faut accepter ton sort avec une résignation courageuse, et voir s'il dépend de toi d'améliorer cette situation qui d'abord t'épouvante. Te voilà une femme selon la loi, il faut en devenir une par l'àme et par la raison. Au lieu de tourner vers le passé un regard inutile et attristé, songe à cet avenir qui s'ouvre devant toi. Nul n'est jamais profondément malheureux, vois-tu, s'il lui reste dans la vie des devoirs et des affections. Tout cela, je le sais, paraît bien froid à ton cœur de seize ans ; tu avais rêvé le bonheur, tu t'en vois déshéritée tout à coup, et tu te crois atteinte par une fatalité exceptionnelle. Hélas ! mon enfant, ce qui t'arrive aujourd'hui est le destin commun des âmes tendres ; tu es frappée un peu plus tôt que d'autres, voilà tout. Combien de femmes ont vu, comme toi, se lever le jour où s'évanouissent les plus chères espérances ! combien ont dit : « C'est fini ! » qui se sont ensuite résignées et ont vécu de longues années, avec ce malheur dont elles devaient mourir ! Ton malheur, à toi, n'est pas sans compensations.
— Allez-vous, ma tante, me parler, comme ma mère, de ma voiture et de mes toilettes ? fit Rose amèrement, en froissant avec mépris les dentelles de son peignoir.
— Non, mon enfant, les choses dont je yeux te parler sont plus dignes de te soutenir. Je veux te faire envisager tes devoirs. Tu as une tâche à partir de ce jour, chère fille. Bien jeune, Dieu t'a choisie pour supporter une sérieuse responsabilité ; il a plu à sa volonté toute-
puissante que Tordre ordinaire de la vie fût pour toi interverti. Au lieu de devenir la femme d'un homme intelligent et fort dans lequel tu aurais trouvé un soutien et un guide, tu te trouves liée à un enfant faible d'esprit et de corps, dont tu devras diriger la vie. Par là, ta mission de femme prend quelque chose de sacré : tu deviens, toi, jeune âme à peine formée, la protectrice, le conseil, l'amie d'un être incomplet et souffrant ; tu remplaces auprès de lui sa mère, dont il aurait eu besoin toute sa vie. C'est à toi à lui faire connaître la douceur d'aimer, à remplacer les dédains qu'il a connus par la sollicitude, la pitié par la tendresse. Qui sait ? l'amour fait parfois des miracles! Peut-être es-tu réservée à éveiller en lui des sentiments qui seront ta récompense. Dans tous les cas, panser une âme est une mission haute et méritante entre toutes, et tu recevras du ciel ces grâces infinies réservées à ceux qui se dévouent. Crois-moi, ma Rose bien-aimée, le cœur qui se sacrifie au devoir éprouve par moments d'intimes délices bien supérieures aux jouissances égoïstes. »
Voyant Rose attentive, Mlle Médé espéra; son amour pour sa petite-nièce trouva l'éloquence la plus touchante ; elle versa peu à peu sur sa blessure le baume de sa parole affectueuse et convaincue. Loin de faire valoir aux yeux de Rose les insuffisantes compensations de la vanité, elle l'entretint longtemps de ses pénibles devoirs futurs. Elle éveilla ainsi en elle cette exaltation sainte dont sont susceptibles les natures tendres et naïves.
Au bout de deux heures d'entretien avec sa tante, Rose n'était plus la même. Quand Mme Lescalle entra chez sa fille pour procéder à sa toilette, elle la trouva paisible, sereine et n'ayant plus ses airs plaintifs des jours précédents.
« Eh bien ! petite, dit-elle gaiement, te voilà toute
gentille; c'est affaire à M. le maire pour changer l'humeur des jeunes filles romanesques.
— Non, ma chère maman, répondit Rose, c'est affaire à tante Médé ; elle m'a dit depuis ce matin des choses qui m'ont donné du calme et du courage.
— Ah! c'est vrai, ma tante Médé, vous voilà de retour ! Et moi qui ne vous avais pas aperçue ! Excusezmoi. Je suis tout ahurie ; j'arrive de Belbousquet, je me suis levée à l'aube : il fallait que tout fût prêt pour ce soir, vous comprenez ?
— Non, je ne comprends pas. dit Misé Médé.
— Ne savez-vous pas que les nouveaux époux vont aller habiter Belbousquet ?
— Pourquoi les éloigner ainsi de leur famille ?
— Oh ! ça^ c'était fort urgent, fit Mme Lescalle à voix basse ; je vous l'expliquerai. Dieu! s'écria-t-elle ensuite d'un ton épouvanté, j'ai oublié de la vaisselle ! il n'y a presque rien là-bas; pauvres enfants, comment vont-ils faire?...
— Je vais en envoyer, répondit Misé Médé. et tout ce dont la maison peut manquer.
— Vous êtes bien bonne, ma tante ; j'ai en effet dû oublier d'autres objets; un jour comme celui-ci, il est bien permis d'avoir la tète un peu troublée.
— Je crains, ma chère Virginie, que tout le monde ici m'ait eu la tête étrangement troublée depuis mon départ, dit d'un air grave Misé Médé, profitant d'un moment où Rose était aux mains de Thérézon à l'autre bout de la chambre. On n'a pas pris conseil de moi pour agir ; ce qui est fait est irrémédiable ; les reproches seraient donc superflus ; mais, ajouta-t-elle, tandis que deux larmes lentes descendaient sur ses joues flétries, nous aurons une lourde tâche, vous et moi, ma nièce. pour faire supporter son sort à cette chère créature.
Vous avez bien légèrement disposé d'une si charmante fille ; Rose était plus tendre que vaine, et il valait bien mieux la donner à un brave garçon roturier et amoureux, qu'à votre baron malingre et hargneux ! »
Mme Lescalle écouta en silence les reproches contenus de la tante Médé ; elle n'y pouvait répondre ; elle ne trouva rien de mieux à faire que de rompre la conversation.
Elle regarda la pendule, et s'écria avec une feinte surprise :
« Ciel ! comme il est tard ! nous avons bien peit de temps à nous. N'allez-vous pas songer à vous habiller, ma tante ?
— Oh ! ma toilette sera vite faite ; ne vous inquiétez pas de moi, ma nièce. A quelle heure part-on pour l'église ?
— A onze heures.
— C'est bien, je serai prête. »
La vieille tante embrassa Rose, lui adressa un regard plein d'amour et d'exhortations, et sortit.
Elje refit, d'un pas lourd et mal assuré, cette course au "bord de la mer que, le matin même, elle avait accomplie d'une façon si leste et si rapide ; le poids de son âge s'était doublé du poids de sa douleur, et elle eut besoin de toute sa force d'âme, de toute sa résignation de chrétienne, pour ne pas s'en laisser accabler.
A onze heures, tout le monde se trouva réuni dans le salon du notaire. On partit pour l'église.
Tout se passa fort simplement. La foule, attirée par l'espoir d'un incident quelconque, en fut pour sa déconvenue ; elle ne put rien remarquer autre que la pâleur du marié. La jeune épouse eut une attitude assurée, qui étonna de la part d'une fille mariée contre son gré. Les Richer, envoyés là en observateurs, firent une maigre moisson ; on s'attendait à plus d'émotion ;
les prévisions de quelques-uns allaient jusqu'à l'évanouissement. Toutes ces charmantes espérances furent déjouées. Le bel Artérnon, en écoutant le récit de ce qu'il se plaisait à nommer Y exécution, éprouva un certain dépit.
« Allons, dit-il, cette petite est une jolie poupée, rien de plus ; elle est en ce moment sous l'impression des cachemires et des bracelets de la corbeille ; des fanfreluches ont suffi à la consoler. Nous verrons ce que cela durera î »
Ce profond jugement exprimé, Artémon pirouetta sur ses talons, se rendit à l'estaminet de la Marine, et, tout en prenant part à une poule, forma dans son esprit les projets les plus contraires à la tranquillité des nouveaux époux.