‹ Un mariage en provinceChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La lune de miel.

Georges et Rose avaient été informés qu'aussitôt après leur mariage ils iraient habiter Belbousquet. Cette détermination, prise par les deux familles, ne rencontra de leur part aucune opposition. Georges, passif comme toujours, en reçut l'avis avec son indifférence habituelle ; Rose y vit la possibilité d'éviter pour quelque temps les regards curieux des amies de sa mère, et cet espoir lui fit accueillir assez volontiers la proposition.

Tout le monde parut donc encore une fois d'accord. La physionomie sévère de Mlle Médé intimidait bien un peu Mme Lescalle; l'air triste de la comtesse gênait bien un peu M. de Védelle : néanmoins ils firent grande

contenance. Il y eut un seul moment d'embarras général : ce fut lorsque , après la cérémonie, et sur le seuil même de l'église, on mit le jeune couple en voiture. Quand cette voiture s'ébranla, les emportant ensemble, tous deux seuls , silencieux , timides , étrangers l'un à l'autre, et pourtant unis pour jamais, les différentes anxiétés de ces âmes complices parurent sur les visages.

La tante Médé, succombant à son émotion, avait été emmenée presque évanouie dans la sacristie , après les derniers mots du prêtre ; elle ne put constater cette ombre du remords qui obscurcit tous les fronts à l'achèvement du sacrifice.

Tout était consommé.

Georges et Rose arrivèrent à la brune à Belbousquet.

Belbousquet , destiné à être témoin de cette étrange lune de miel, semblait être un lieu admirablement choisi pour isoler de jeunes époux dans leur bonheur. Originairement cette petite habitation n'était qu'un rendez-vous de chasse, baptisé jovialement par M. Lescalle de la qualification de vide-bouteilles. A l'époque des fredaines du notaire, alors qu'il venait seulement à la Ciotat pour passer le temps de ses vacances d'étudiant, les échos de Belbousquet avaient entendu plus d'un propos égrillard , et répété les refrains bachiques de ses compagnons de chasse ; en se rangeant , c'est-àdire en se mariant, M. Lescalle changea le pavillon de chasseur en maison de campagne ; il songeait à y venir passer la belle saison. Mme Lescalle en décida autrement. Elle ne voulut jamais habiter cette bicoque, dont la situation, éloignée de la ville, l'eût condamnée à la solitude. Chaque année elle venait à Belbousquet surveiller les récoltes de vin et d'olives, et ne manquait pas d'appeler ce séjour d'une semaine, sa corvée.

Comme beaucoup de femmes incurablement envahies

par l'atmosphère étroite des petites villes, Mme Lescalle détestait la campagne ; on pourrait dire qu'elle détestait la nature. Elle possédait à la Giotat un jardin assez grand, où elle n'entrait jamais. Ce jardin était devenu le parc d'une douzaine de poules, favorites de la vieille Thérézon, et les servantes y étendaient leur linge sans contrôle. Mme Lescalle, qui arborait orgueilleusement la prétention modeste d'excellente ménagère , se promenait peu ; elle prenait assez d'exercice en harcelant son monde du matin au soir, et en montant et descendant pour ce faire, trente fois par jour, l'escalier qui séparait sa cuisine de son salon.

Tous les dimanches , cependant , elle allait faire un tour sur la Tasse, non pour jouir du magnifique horizon de la pleine mer, mais pour rencontrer ce qu'elle se plaisait à appeler du monde, c'est-à-dire vingt à trente visages connus, et autant de toilettes généralement aussi connues. Là, on s'abordait, on échangeait quelques phrases, et puis on s' entretenait de l'événement de la semaine.

Il faut avoir soi-même habité une petite ville et observé les effets de microscope que produit ce séjour sur les infiniment petits incidents de la vie , pour se faire une idée de ces conversations de bourgeois oisifs. Quitte à être accusé de paradoxe, on peut soutenir que les petites villes, malgré leur placidité apparente, voient souvent des existences plus agitées que Paris lui-même. À Paris, l'agitation de la vie est le plus souvent superficielle ; on va, on vient, on cause, on agit, on juge , on s'enthousiasme, on blâme, et tout cela, les trois quarts du temps, est affaire de distraction et de locomotion; au fond, on est très-peu ému, et les actions ne touchent en rien au vif des passions. En province, c'est différent: tout s'amplifie , tout se dramatise ; ces esprits qui battent dans le vide ont besoin d'émotion ; les incidents

deviennent événements ; les bavardages prennent des proportions historiques : le dernier dîner du curé a été manqué; le ménage C. se dérange, la femme a dansé trois fois avec le fils K.; la fille du pharmacien a un manchon, d'où peut-il venir? Une chatte blanche a fait trois chats noirs; un Parisien est arrivé, qui ramène? etc. J'ai connu deux familles qui sont aujourd'hui à peu près dans les termes où l'on nous représente les Montaigu et les Capulet de Vérone , par le fait du manque d'éducation d'un jeune chien. Ce malheureux animal eut successivement la sottise de déchirer un volant brodé, et l'inconvenance de prendre un salon bien ciré pour une cour de service; il reçut un coup de pincettes, eut la patte gauche cassée, et voilà la guerre allumée!... Elle durera plus que le siège de Troie.

Cette façon de prendre toutes choses au sérieux, et même au tragique, est, du reste, très-favorable à la pureté des. mœurs et au rétrécissement des cerveaux.

Revenons à Belbousquet.

Belbousquet devait son nom à sa situation adossée à un petit bois de chênes-liéges, d'aliziers , de platanes , petit bois très-haut , très-vert, presque rais, doté de toute saheauté par la présence d'une jolie source claire qui jaillissait d'un rocher au sommet de la colline , et faisait naître sur sa course les fleurs , les herbes et les buissons fleuris, au lieu des houx poudreux et des pins rabougris qui couronnent d'ordinaire les collines de la Provence. La maison était fort petite, à toit plat, couverte de tuiles arrondies ; ses fenêtres sans persiennes se défendaient du soleil par de grandes bannes de toile blanches; celles du rez-cle-chaussée s'ouvraient sur une large terrasse, soutenue par des piliers en maçonnerie, autour desquels grimpait, dans une joyeuse liberté, une vigne magnifique. Ces toits rouges, ces bannes M an-

ches, et cette vigne festonnant sa façade , lui donnaient l'air riant d'une petite villa italienne.

Pendant longtemps Belbousquet n'eut d'autre habitant qu'un vieux jardinier fort habile , qui , s'y voyant toujours seul, avait fini par s'y croire chez lui. Cette conviction eut pour conséquence de l'engager à s'occuper des embellissements du jardin avec plus de zèle qu'il ne l'eût fait dans le simple but de plaire à ses maîtres. Grâce à la collaboration de la source , il était parvenu à entourer tout le jardin de ces allées ombreuses et bien couvertes, nommées taises en Provence; charmants bosquets destinés à séduire les oiseaux imprudents, et où d'ordinaire l'impitoyable chasseur provençal tend ses plus larges filets. Les chantres ailés de Belbousquet ne devaient rien redouter de pareil, les taises plantées par le vieux Simon leur offraient des retraites paisibles et sûres ; aussi y faisaient-ils entendre, au printemps, les plus charmants et les plus bruyants concerts , * et c'était vraiment dommage que tant d'harmonies primitives n'eussent d'autre auditoire que le père Simon.

Un jour, Mme Lescalle eut la pensée que les herbages de la colline de Belbousquet nourriraient facilement quelques chèvres, dont le lait et les fromages seraient un assez bon profit pour sa maison ; elle acheta sur-lechamp six chèvres, les envoya à Belbousquet, et fit dire au père Simon qu'il eût à les faire prospérer le mieux possible. Ce n'était pas le compte du bonhomme; il jeta les hauts cris et ennuya si bien sa maîtresse par ses lamentations, qu'elle lui alloua une somme de quatre francs par mois, a la charge par lui de trouver une chevrière pour le troupeau. La chose ne fut pas facilement arrangée; les gages ne parurent pas tentants, même à la Ciotat.

Pendant plusieurs semaines, le père Simon dut s'occuper lui-même des maudites chèvres , et il le fit à si grands renforts de coups de pied , que les pauvres bêtes n'eussent pas tardé à n'avoir plus besoin de personne 3 si un matin une femme de Céreste ne fût venue présenter à Belbousquet la chevrière tant désirée. La chevrière entrait dans ses treize ans , se nommait Benoîte, et n'avait de sa vie fait autre chose que de garder des chèvres. Le père Simon la prit les yeux fermés.

La petite Benoite était à la fois aussi vive, aussi farouche et aussi simple que ses chèvres. Enfant de la nature et de la solitude, élevée dans la montagne au milieu d'un troupeau, Benoîte ne comprenait, ne connaissait, n'aimait que la montagne et les chèvres. Singulière créature, du reste , qui passait volontiers la nuit dans quelque grotte sur un lit de feuilles sèches, et n'eût pour rien au monde traversé seule la ville de la Ciotat.

Le vieux solitaire de Belbousquet et la petite sauvage de Céreste faisaient très-bon ménage, moyennant qu'ils n'échangeaient pas dix paroles par semaine. Quand le père Simon, homme fort matineux, se levait pour aller visiter ses plants et ses plates-bandes, Benoîte était déjà partie avec ses bêtes. Et quand tous deux avaient fini eur journée, ils allaient, avec l'empressement de la fatigue, retrouver, l'un sa petite chambre ornée de chapelets d'oignons, l'autre son grenier encombré d'herbes sèches.

Ce personnel rustique parut insuffisant pour le service des jeunes époux; Mme Lescalle l'augmenta de l'active Thérézon, qui, ayant vu naître Rose, crut devoir lui donner cette preuve de dévouement de l'accompagner clans ce désert de Belbousquet.

Le cadre de cette seconde partie de notre histoire in-

cliqué^ et nos personnages secondaires esquissés, venons retrouver Georges et Rose.

Quinze jours se sont écoulés depuis leur union, et les deux jeunes gens vivent comme s'ils eussent été étrangers l'un à l'autre : Georges , n'ayant rien changé à ses habitudes de longues courses et de chasse; Rose, retirée dans sa chambre, ou bien se tenant dans le salon, une broderie à la main, plutôt encore pour se faire une contenance que pour conjurer l'ennui. Elle est trop triste pour s'ennuyer. Les repas les réunissent , mais ils sont courts et silencieux; dans les premiers jours, Rose tenta quelques efforts pour faire parler Georges; elle lui adressa des questions sur le temps, sur sa chasse, sur les lieux qu'il avait parcourus. Georges répondit poliment et laconiquement. Ces demandes et ces réponses insignifiantes , si fréquentes entre des gens échangeant de simples rapports de convenance, prenaient quelque chose d'étrange et de glacial dans la bouche de ces deux enfants qui eussent dû vivre dans les relations les plus tendres.

Chaque soir, en rentrant chez elle , Rose s'adressait des reproches, elle s'accusait de manquer à son devoir. «Encore une journée perdue! se disait -elle; encore une journée passée sans avoir suivi les conseils de ma tante Médé ! Je n'ai pas fait un pas dans la confiance de Georges. Il m'évite, il me craint sans doute; je dois mal m'y prendre; peut-être redoute-t-il mes railleries, peut-être a-t-il souffert du dédain des autres, et s'enferme-t-il instinctivement dans le silence pour me dissimuler une infériorité dont il a vaguement conscience ! Comment faire? Je dois essayer de gagner son amitié; demain , je saisirai la première occasion de le mettre à son aise par de bonnes paroles. »

Rose s'endormait sur ses résolutions , et , le lende-

main, elle n'en exécutait aucune. A peine en face de Georges, sa timidité de biche prenait le dessus; elle était saisie de cette espèce d'effroi indéfinissable dont se trouble l'esprit toute fille naïve et chaste , seule en présence d'un homme. Elle restait devant lui, craintive, embarrassée, ne trouvant plus les phrases qu'elle avait préparées; elle balbutiait alors quelques paroles pour l'acquit de sa conscience , et rentrait chez elle , mécontente de n'avoir pas osé davantage , et se promettant , pour le lendemain , un courage qui lui faisait toujours défaut.

Quinze jours s'écoulèrent, prolongeant sans la modifier cette situation anormale. Georges ne paraissait pas en souffrir ; il vivait à Belbousquet comme il avait vécu à La Pinède, c'est-a-dire le moins possible dans la maison. Que se passait-il dans son esprit? Rose s'efforçait en vain de le deviner. Vers la fin de la seconde semaine, son cœur gonflé d'inquiétudes , de rêveries douloureuses , de prévisions funestes, déborda tout à coup dans une lettre adressée à sa tante Médé.

« Hélas! hélas! ma bonne tante! lui disait-elle, tout est ici au pire pour moi : la vie qu'on m'a faite est encore plus triste, plus morne, plus noire que je ne l'ai redouté. D'après tout ce qu'on disait de lui, j'étais préparée à trouver dans mon mari un être faible, maladif, insouciant et fantasque ; vos bons conseils m'avaient prévenue que j'aurais à jouer près de ce quasienfant, tantôt le rôle d'une garde-malade attentive, tantôt celui d'une surveillante affectueuse. Si sombre et si extraordinaire que fût cette destinée , vous m'aviez appris à y chercher quelque douceur; j'espérais pouvoir arriver, à force de soins, de patience, d'indulgence et de douce pitié, à occuper une grande place dans cette

vie si solitaire jusque-là; je voulais lui devenir utile , précieuse, indispensable, et obtenir de son cœur de F affection dans la limite où il peut Féprouver; la reconnaissance du pauvre fada m'eût encouragée, consolée, attachée à lui. Je commence à croire tout cela impossible. Ce qui se passe ici n'est pas ce que nous soupçonnions. Je vis près d'un être morose, silencieux, impassible, glacial, qui, loin d'avoir le sentiment de son infériorité, s'enferme dans une sauvagerie hostile. Il ne me regarde pas comme sa femme, ni même comme quelqu'un; il a F air de me tolérer, et par moments ma présence semble lui déplaire au point qu'il met une certaine affectation à la fuir. Les premiers jours j'ai cru à de la timidité, ensuite je me suis accusée de maladresse; maintenant je vois que je suis en face d'une antipathie. Mais pourquoi m'a-t-il épousée, alors? Aurait-il cédé comme moi devant l'autorité ? Cette pensée me fait frémir ! cette chaîne qui nous lie nous est donc odieuse à tous deux ! Oh ! ma tante , et dire qu'on ne pourra jamais la rompre! Comprenez-vous ce qu'il y a là d'horrible? Ne me taxez pas d'exagération. Si vous pouviez voir par vos yeux, vous seriez convaincue comme moi. Ma résignation se fond tous les jours en présence du malheur inexorable que je sens peser sur moi. Ma tante, ma bien chère tante, il doit y avoir quelque chose à faire; je m'adresse à votre tendresse, à votre sagesse, et aussi à votre pitié, pour venir à mon aide. Ne pourrait-on tenter de tirer de lui une explication? Une personne telle que vous lui imposera; moi seule je n'oserais jamais; il me fait l'effet d'un fou tranquille, et me regarde parfois d'une façon qui me fait peur.

« Ne dites rien de cette lettre à ma mère, et venez^ ma tante, je n'ai d'espoir qu'en vous! »

Le lendemain du jour où elle écrivit cette lettre, Rose était à une fenêtre de Belbousquet, pensive, inquiète, regardant la route par-dessus le mur, pour voir si elle n'apercevrait pas Blanquette et la carriole de sa tante Médé. Les heures s'écoulèrent, la tante ne vint pas. Rose pensa qu'on allait l'abandonner à sa triste situation, et cette pensée, s'ajoutant a beaucoup de réflexions ainères , amena dans ses yeux des larmes qui tombèrent goutte a goutte sur ses deux mains croisées sur L appui de la fenêtre.

À la voir ainsi, on n'eût déjà plus reconnu la Rose éclatante de la Ciotat. Sa jolie figure ronde s'était allongée; ses yeux, naguère si brillants et si gais, semblaient voilés et agrandis : un cercle bleuâtre, encore imperceptible, se formait alentour; sa taille rondelette amincie, ses bras d'enfant amaigris, tout témoignait en elle de ses nuits sans sommeil et de ses jours sans bonheur.

Rose resta longtemps plongée dans sa douloureuse méditation; elle en fut brusquement tirée par les aboiements bruyants de Wasp , le chien de chasse de Georges; elle crut qu'ils lui annonçaient l'arrivée de sa tante, et regarda vivement du côté de la route : Mlle Médé ne s'y montrait pas, mais ce qu'elle y vit attira son attention. Benoîte , la chevrière, la tête chargée ^d'herbes, était arrêtée à quelque distance de la porte du jardin; elle appelait vainement ses chèvres, qui, épouvantées de la présence et des cris de Wasp, bondissaient dans toutes les directions, sans vouloir l'écouter. L'enfant, posant son paquet d'herbes à terre, courut alors après chacune de ses bêtes , et les ayant rattrapées et contenues à grand'peine, elle les fit rentrer à rétable , et revint chercher son herbe ; mais les efforts qu'elle avait faits pour renfermer son petit trou-

peau se trouvaient avoir dépassé la mesure de ses forces, et quand elle voulut replacer sur sa tête la montagne d'herbage qu'elle portait si facilement un quart d'heure auparavant, elle n'eut pas la force de la soutenir, et deux fois •l'énorme masse verte retomba sur le sol avant d'atteindre à. la hauteur de sa tête. Georges arrivait en ce moment ; témoin de l'embarras de la petite fille, il l'aida à remettre sa charge en place, et tout en revenant à petits pas près de la chevrière, il lui adressa quelques mots. L'enfant lui répondit, et une conversation s'engagea entre eux. Rose les regardait de loin sans pouvoir entendre aucune de leurs paroles; elle fut très-étonnée de voir l'entretien se prolonger : car, lorsqu'on fut dans le jardin, le groupe s'arrêta, la petite s'adossa à un arbre , Georges s'appuya sur son fusil avec une attitude d'auditeur, et sembla écouter avec intérêt les bavardages de la chevrière. Tandis qu'elle parlait, il lui sourit avec bonté, et ce sourire, passant sur son visage pâle et souffrant, resplendit comme un rayon de soleil dans un paysage sombre. Rose fut frappée de l'expression que ce sourire prêtait à sa physionomie. Elle n'avait jamais regardé Georges attentivement avant ce moment, où elle était sûre de pouvoir l'observer à son aise sans être vue. Elle se prit donc à le regarder, et remarqua pour la première fois ses traits fins et réguliers , ses belles mains et sa taille pleine d'élégance. « Si c'était un homme comme un autre, se dit-elle, il serait presque beau. »

Tandis qu'elle faisait ses observations , Thérézon entrait dans sa chambre.

« Zon, que fait donc M. de Védelle, là-bas, avec Benoîte? lui demanda-t-elle assez vivement.

— Ah! le vTa encore avec Benoîte? fit Zon.

— Comment encore? reprit Rose.

— Ou^ madame; monsieur, qui ne desserre pas les dents ici , honore souvent Benoîte de sa conversation.

— C'est singulier! En effet, voilà près d'un quart d'heure qu'il est arrêté avec elle ; que peuvent-ils se dire? T'en doutes-tu, bonne Zon?

— Ah bah ! c'est deux sauvages ensemble ; ils sont bien faits pour s'entendre , répondit Zon d'un ton mécontent; faut bien être je ne sais comment (elle le savait fort bien ; elle eût pu le dire et n'osa pas aller jusque-là) pour s'amuser à écouter cette petite, qu'est quasiment folle, qui passe sa vie à chercher des plantes et à lire dedans , comme elle dit. On n'a jamais vu une cervelle comme celle-là, pleine d'un tas d'idées qui n'ont ni queues ni têtes, qu'elle se chante à elle toute seule, et avec ça farouche et entêtée, faut voir! Faut bien être son pareil pour l'avoir apprivoisée !»

Thérézon allait probablement débrider sa mauvaise humeur et exprimer tout ce qui grondait en elle contre les bizarreries de la conduite de Georges de Védelle; mais Rose lui jeta un regard sévère et arrêta ainsi ses doléances dans son gosier.

« Zon, c'est bien, dit-elle, M. de Védelle fait ce qui lui convient.

— Si ça convient aussi à madame, alors c'est bien! » Et Zon leva au ciel un regard désespéré, comme pour le prendre à témoin des choses inouïes qui se passaient à Belbousquet.

Rose n'y fit pas attention.

« Cette caisse de livres qu'on attendait de Paris estelle arrivée? demanda-t-elle pour changer la conversation.

— Madame ne le sait pas? Elle est ici depuis hier. Ce matin, au petit] our, monsieur en a déjà déballé une partie.

— Je l'ignorais.

— Madame ne s'est peut-être pas aperçue que monsieur s'est levé si matin? » reprit-elle.

Zon avait en elle la résolution bien arrêtée d'amener Rose à un sujet de conversation assez délicat.

« Comment m'en serais-je aperçue? dit Rose , je ne me lève qu'à neuf heures.

— Ah ! c'est que je pensais que monsieur avait peutêtre pu faire du bruit et réveiller madame.

— M. de Védelle marche toujours si doucement en passant devant ma porte lematin, reprit naïvement Rose, que je l'entends rarement. Ce matin, il ne m'a pas éveillée du tout; j'étais fatiguée, j'avais mal dormi la nuit, j'ai eu vers le matin un sommeil d'accablement.

— Je crois bien; madame n'a guère ici de quoi se bien porter ni se réjouir, grommela l'incorrigible Zon.

— L'air de la montagne passe pourtant pour excellent, répondit Rose, feignant de ne pas comprendre.

— L'air! l'air! il s'agit bien de l'air! commença Thérézon.

— Pour le moment, il s'agit de ton dîner, répondit Rose pour interrompre les insinuations de Zon; va le surveiller, voici monsieur qui rentre. »

Zon comprit qu'on lui imposait silence, et descendit à sa cuisine. Elle ne put toutefois s'empêcher d'épancher son mécontentement dans le sein du vieux Simon. Elle lui avait déjà fait part de beaucoup de choses. Le vieux Simon possédait la qualité suprême du confident, celle qui équivaut à la patience et à la discrétion : il était sourd comme un tapis : mais il suppléait à ce que ses réponses auraient pu avoir parfois d'insolite par des jeux de physionomie exprimant l'attention et l'approbation; quant à son attention et à son approbation véritables, il les réservait pour une soupe à l'ail, à l'huile

et aux œufs, qu'il venait chaque soir confectionner sur un coin du fourneau de Thérézon, et qui, représentant son souper, avait une valeur de premier ordre à ses yeux.

Le moment était venu où Zon, excitée par la réserve même de sa jeune maîtresse, ne devait plus mettre de bornes à son indignation. Elle fulmina un réquisitoire en règle contre la conduite de Georges.

« Du reste, mes soupçons sont éclaircis, dit-elle à Simon tout en faisant sauter un lapereau dans la poêle; je sais à quoi m'en tenir complètement, et je ferai part à Mme Lescalle de mes observations; elle saura comment on vit ici. Imagine-t-on jamais rien de pareil? continua-t-elle en secouant sa poêle avec une agitation croissante; épouser la plus jolie fille du pays et la traiter ainsi! Et ça, un rien du tout, un fada! Mais ça ne doit pas être bon, ce mariage-là, et j'ai mon idée qu'on peut le faire casser; on nous rendra mamzelle, et elle épousera un mari qu'on n'aura pas besoin de venir cacher à Belbousquet, dans des endroits perdus, quoi! Oui, je vous le dis, Simon, tout cela finira; je me charge de faire ouvrir les yeux à Mme Lescalle, et j'irai pas plus tard que demain à la Ciotat pour cela.»

Simon continua à approuver silencieusement. Thérézon manqua une bouille-abaisse pour la première fois de sa vie; mais elle s'en consola en pensant qu'elle était l'arbitre de la situation.

Le dîner servi, Rose descendit à la salle à manger. Georges y entra peu après, et posa sur une console sa gibecière, qui paraissait assez bien garnie.

« Vous avez fait bonne chasse, il me semble, dit Rose en s'efforçant de prendre un air riant.

— Non, au contraire, je n'ai rien tué.

— A quel point il a horreur de me parler! pensa la

pauvre femme ; il me fait un mensonge évident afin de rompre à tout prix la conversation. »

Pendant tout le dîner, elle n'adressa plus la parole à Georges; elle eut même une véritable mauvaise humeur. Cette fois, elle était blessée, et le laissait voir. Elle fut tour à tour boudeuse et irritée, trouva le dîner mauvais, gronda Zon, parla haut et ne mangea presque pas, sans que son tranquille vis-à-vis parût s'en apercevoir.

Avant la fin du dîner, elle se leva.

« J'ai un violent mal de tète, dit-elle; veuillez m'excuser si je rentre sitôt chez moi. »

Cette plainte arracha Georges à sa rêverie; il eut l'air d'un homme qui sort d'un songe.

« Êtes-vous souffrante, Rose? dit-il avec douceur.

— Rien, fit Rose, un peu de malaise, d'ennui, ajouta-t-elle; j'ai le projet d'aller demain voir ma tante Médé : cela me distraira.

— Vous ferez à merveille , un peu d'exercice vous sera certainement salutaire ; vous n'en prenez pas assez, peut-être? »

Il y eut un moment de silence , puis Georges reprit avec un certain embarras :

« J'irai moi-même à Marseille chercher des appeaux dont j'ai besoin pour établir ici une chasse au poste. Je resterai peut-être absent trois ou quatre jours.

— Vous irez à Marseille, comme cela, tout seul? Mais. . . . c'est qu'il me semble. . . . c'est qu'il me semble c'est bien loin. ... et seul. . . .

— Ne suis-je donc pas assez grand pour me conduire? me prenez-vous pour un enfant? »

Rose fut sur le point de renouveler ses objections ; elle s'arrêta; elle n'osa montrer les inquiétudes qu'éveillait en elle ce projet; elle eut peur, en s'expliquant, de montrer trop clairement à Georges le fond de sa

pensée ; il lui parut préférable de tourner la difficulté , quitte à agir de façon à entraver les résolutions de son mari.

a Vous êtes libre d'aller à Marseille, dit-elle après un silence causé par ses réflexions ; mais il me paraît convenable d'en avertir votre famille.

— Non! au contraire, fit vivement Georges; je tiens beaucoup à faire ce petit voyage sans prévenir mes parents.

— Cependant ils peuvent trouver étrange....

— N'importe, interrompit Georges, n'importe, n'en dites rien; on voudrait sans doute s'opposer à cette absence, et il faut que j'aille à Marseille. Rose, repritil d'un ton presque suppliant, ne dites rien, promettez-le-moi, rien à ma mère surtout, c'est important. »

Rose sourit tristement en le voyant si ému à la pensée qu'on pourrait contrarier son caprice d'aller luimême choisir des objets sans importance, que le voiturier Casimir aurait pu lui acheter, comme il le faisait souvent pour les chasseurs du pays.

« Je ne parlerai -de rien à la Pinède, je vous le promets. »

Il y avait dans son accent une condescendance un peu ironique.

« Vrai? dit Georges en la regardant fixement avec défiance.

— Vrai ! » répondit Rose plus sérieusement. Georges interrogea encore ses yeux, et les trouvant

calmes et sincères :

ce Merci, merci, » dit-il.

Rose venait de se décider en un instant à lui tenir parole sans le livrer aux hasards d'une excursion inquiétante; elle venait de se résoudre à l'accompagner.

ce Quel mélange de sauvagerie et d'enfantillage ! pen-

sait-elle en rentrant chez elle; il vient de me supplier comme un enfant prie sa bonne, il traite en affaire grave cette emplette de joujoux de chasse, il craint son père comme s'il avait dix ans. Par moments, c'est bien l'enfant faible et fantasque que nous dépeignait ma tante Médé ; mais aussi d'autres fois c'est un être glacial et volontaire dont j'ai presque peur.

« Mon Dieu ! dit-elle, en faisant sa prière ; mon Dieu 1 à quel homme m'a-t-on unie? Quel est le vrai de cette nature étrange? les ténèbres remplissent-elles cette âme, et jusqu'à quel point? Faut-il tenter de se faire comprendre, faut-il vouloir me faire obéir? mon Dieu ! Je flotte indécise et tremblante au milieu des doutes, éclairez-moi : ce n'est pas la volonté qui me manque, c'est la lumière ; montrez-moi la route de mon devoir, je la suivrai. »

Après une longue et fervente prière, elle s'endormit de ce sommeil si calme qui suit les bonnes résolutions.

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