CHAPITRE XV
Un voisin.
Le lendemain, le soleil, le beau et chaud soleil de juin, entrait à pleins rayons dans la chambre de Rose lorsqu'elle se réveilla. Les oiseaux chantaient à gorge déployée dans le petit bois; l'odeur de la clématite et du jasmin d'Espagne embaumait l'air : c'était une de ces matinées où tout est harmonie et parfums. La jeune femme ne donna aucune attention à cette fête de la nature si magnifiquement ordonnée par le soleil. Elle
se leva à la hâte, passa un peignoir, releva ses beaux cheveux sans même se regarder dans une glace , et sortit de sa chambre toute préoccupée de ce qu'elle allait dire à son mari. Elle s'était résolue à essayer d'abord de le détourner par la douceur de son projet de voyage, et, si le moyen ne réussissait pas, à l'accompagner, quoique la perspective de se trouver seule avec lui au milieu d'une grande ville, où elle ne connaissait personne, l'épouvantât un peu. Cependant, la voix intime lui criant : « C'est ton devoir ! » elle était décidée à l'écouter. Elle alla frapper k la porte de Georges. Personne ne répondit.
a 11 dort, >» se dit-elle.
Elle toucha la clef pour entrer; mais, à la pensée de se trouver en face de ce jeune homme, tandis qu'il était couché, elle s'arrêta.
Elle fît un pas dans le corridor pour s'en retourner.
« Après tout, c'est mon mari, pensa- t-elle, et maman m'a dit que rien n'est inconvenant avec lui. »
Elle revint sur ses pas, tourna la clef et entra.
La chambre était vide.
Ce que Rose venait de faire lui avaitbeaucoup coûté : aussi, en ne voyant personne, son premier mouvement fut-il une espèce de soulagement joyeux. Son second mouvement fut de la surprise.
« Où est-il? » se demanda-t-elle.
Le vieux Simon entrait en ce moment clans la maison, apportant les légumes de la journée ; le bruit de ses souliers ferrés sur les dalles de la terrasse parvint aux oreilles de la jeune femme.
« Simon, où est M. de Védelle? » dit-elle par la fenêtre.
Simon la salua sans répondre; il n'avait pas compris l'interrogation.
« Simon, cria-t-elle de toute la force de son impatience, je vous demande où est M. de Védelle? » Simon entendit.
« Ah! M. le baron? dit-il.
— Oui.
— Mais monsieur est parti ce matin à cinq heures par la première voiture. J'ai porté sa valise jusqu'à la grande route, où il a attendu le passage de Casimir. Monsieur m'a dit que madame savait bien qu'il partait.
1 — Sans doute, sans doute, reprit Rose, inquiète et mécontente de cette nouvelle; mais j'ignorais qu'il dut partir si matin. »
Elle remonta chez elle et s'assit, la tête dans ses mains, ne sachant à quoi se résoudre. Avertir la famille de Védelle, c'était s'exposer à être prise en antipathie par Georges et compromettre l'avenir de son iniluence sur lui; le laisser seul à Marseille pouvait être très-dangereux; aller le rejoindre semblait le meilleur parti à prendre. Oui, mais comment le retrouver? à qui s'adresser? Pourrait-elle, si jeune, si inexpérimentée, se diriger dans cette grande ville?
Toutes les faces de la situation se présentèrent tour à tour à l'esprit de Rose, et son indécision fut longue. Enfin, elle s'arrêta à l'idée d'aller rejoindre son mari à Marseille.
« J'irai, se dit-elle, et, si je ne parviens pas aie retrouver, alors seulement j'avertirai ma famille et la sienne. »
Elle sonna Thérézon.
« Une robe, dit-elle résolument; puis va faire préparer deux mulets qui nous conduiront jusqu'à Cassis.»
La vieille camériste ouvrit des yeux effarés.
« A Cassis! madame va à Cassis?
— A Cassis d'abord, pour y prendre une voiture pour Marseille; je vais à Marseille. Tu vas te prépare^ je t'emmène.
— Sans prévenir Mme Lescalle?
— J'écrirai à ma mère; toi, ne dis pas un mot de cedépart; je vais retrouver mon mari.
— Son mari! murmura Thérézon; en voilà un joli mari !
— Tu dis? demanda Rose.
— Rien, madame, rien. Madame va retrouver son mari ! »
Et Thérézon prononça ce mot avec une magnifique expression de dédain qui échappa complètement à la jeune femme.
« Écoute donc ! dit Rose tout à coup ; n'entends-tu pas?
— On dirait le pas d'un cheval, madame. »
Le pas d'un cheval mené vivement retentissait en effet sur les cailloux de la route. Peu après, une main vigoureuse agita la cloche de la grille d'entrée.
Le cœur de Rose battit sous une émotion presque joyeuse.
« Voilà Georges! dit-elle ; il revient, Dieu soit loué! »
Elle descendit l'escalier en courant, se précipita dans le jardin et se trouva en face d'Artémon Ri cher. Elle poussa une exclamation de surprise et s'arrêta tout essoufflée, sans trouver un mot à dire.
Artémon préparait sa phrase d'introduction; l'étonnement de Rose lui donna le temps de la trouver et de contempler la jeune femme sous un aspect tout nouveau pour lui. Il n'avait jamais mi Rose à la Ciotat que corsée, coiffée, tirée à quatre épingles, comme on dit, tenue de rigueur des filles à marier; et elle lui apparaissait tout à coup bien différente, parée de tout cet attrait que le négligé ajoute à la beauté dans sa fleur.
Elle portait encore le peignoir dont elle s'était vêtue le matin pour aller parler à Georges; ses beaux cheveux blonds, négligemment relevés, retombaient en boucles libres et abondantes autour de son visage ; elle avait les bras nus, le cou découvert, et une rougeur produite par l'embarras de sa rencontre avec ce visiteur inattendu rendait à ses joues leur éclat accoutumé.
Artémon la trouva plus ravissante que jamais, et son regard exprima sa pensée si vivement, que Mme de Védelle recula de deux pas après s'être avancée vers lui.
« Vous excuserez, n'est-ce pas, madame, cette visite un peu matinale? dit Artémon, c'est la visite d'un voisin.
— Un voisin! vraiment, monsieur? balbutia Rose.
— Un nouveau voisin, madame; je suis venu chasser dans le canton, et j'habite momentanément la maison du garde de mon père, à une petite demi-lieue d'ici.
— Quoi ! cette maison si délabrée qui est au bas de la colline?
— Précisément.
— Mais vous devez y être fort mal? monsieur Artémon.
— J'y resterai pourtant le plus longtemps possible.
— Je ne vous connaissais pas un si grand amour pour la chasse.
— Ni moi non plus, madame; il faut croire que cette passion-là m'apoussé depuis votre départ de la Ciotat. »
Artémon crut avoir dit quelque chose de très-fin, et se mit à sourire d'un air d'intelligence.
Rose comprit l'intention du jeune homme et se sentit mal à l'aise.
« M. de Védelle aime aussi beaucoup la chasse, ditelle pour changer le tour de la conversation.
— Bah! A propos de M. de Védelle, fit Artémon avec
une légèreté un peu dédaigneuse, il convient que j'aille le saluer, je pense.
— C'est impossible en ce moment, monsieur; il- est absent. »
Le visage d'Arténion resplendit.
« Absent, dit-il, pour longtemps? »
La prudence souffla à Rose un mensonge.
« Il est dans le voisinage, répondit-elle, et va rentrer, j'espère, assez à temps pour vous recevoir. Donnez-moi donc un peu des nouvelles de votre famille, monsieur" Artémon. Votre sœur Euphrasie est sortie du couvent, m'a-t-on dit; j'aurai grand plaisir à la revoir ! »
Artémon accepta le terrain où il était conduit ; il répondit en donnant à Rose d'amples renseignements, non-seulement sur sa sœur et sur sa famille, mais encore sur toute la société de la Ciotat, où l'on déplorait beaucoup, à son dire, le départ de Rose. Il fallait d'abord rassurer Mme de Védelle, visiblement intimidée par sa visite. Il y réussit. Peu à peu, et tout en faisant parler les autres, il sut mêler à ses récits des allusions au jeune ménage, et osa, grâce à cet artifice, faire entendre à Rose beaucoup de choses sur son mari. Il lui affirma qu'elle était devenue l'objet de l'intérêt de la ville entière.
Plus tendre que vaniteuse, Rose ne se sentit pas blessée de l'expression de cette sympathie basée sur son malheur. Son cœur, resserré par la solitude et la contrainte, se dilata à la pensée d'être plainte et comprise. Elle regarda Artémon sous un nouveau jour; il lui fit l'effet d'un ami; c'était déjà au moins un confident : elle le laissa parler.
Tout en continuant, Artémon plaçait dans ses discours les louanges les plus enthousiastes à l'adresse de Mme de Védelle, et ce verbiage, que Rose eût écouté
un mois plus tôt avec froideur et dédain, arrivait à l'impressionner favorablement. Cette admiration si vivement sentie la réconciliait avec elle-même; la chaleur d'Artémon la vengeait de la froideur de Georges. Ces pensées, dont le jeune homme ne pouvait pénétrer le mystère, donnèrent à l'attitude de Rose une complaisance dont il s'empressa d'abuser. Il se mit à peindre ses regrets, son chagrin, et laissa même percer quelque chose de son espoir; ses intentions, claires pour tout autre, restaient incomprises pour l'innocente Rose. Elle s'étonna de trouver si affectueux un homme qu'elle supposait plein de dépit, et eut la naïveté de lui savoir gré de ses sentiments.
Cette contenance bienveillante ne pouvait manquer d'enhardir le don Juan de la Ciotat ; son éloquence s'accrut quand il entrevit la possibilité d'un succès peut-être prochain.
La sympathie mutuelle va bien vite entre un homme de trente ans fort habile et une jeune fille de seize ans complètement ignorante, surtout quand, favorisée par l'atmosphère enivrante d'un beau jour de printemps, elle peut se développer dans de longues heures de solitude. Rose se sentait envahie par une émotion inconnue. Tout en causant, Artémon prit sa main par un geste doux et fraternel; elle ne la retira pas. De quoi Rose se fût-elle méfiée? l'ignorance du danger le lui faisait braver. Artémon, étonné et ébloui d'un résultat si prompt, arrivait à cet état où les hommes comme lui ne connaissent plus que la volonté de leur passion du moment. L'occasion lui parut merveilleuse, on n'en pouvait rêver une plus belle : il était là, seul avec une femme ardemment désirée, dans ce petit salon frais et clos, assis sur un de ces larges divans que les habitudes provençales ont empruntés aux usages de l'Orient il la
voyait devant lui, muette et oppressée, ne lui répondant plus et se débattant sous cette ivresse nouvelle dont elle ne pouvait comprendre la cause. Quand on en est là, le silence sert mieux que les paroles ; Artémon le savait, il se tut : seulement il resta à regarder Rose avec des yeux ardents, et voyait ses joues s'empourprer sous ce regard qu'elle sentait, quoiqu'elle eût les paupières baissées.
Il y eut un long silence pendant lequel on eût entendu battre ces deux cœurs si différemment émus.
« Que vous êtes belle ainsi ! » dit enfin Artémon d'une voix presque tremblante.
Rose ne répondit pas et fit un mouvement pour se lever. Alors il enlaça sa taille d'un de ses bras robustes, et la rapprocha de lui d'une façon brusque et passionnée. Rose crut qu'elle allait s'évanouir ; elle ouvrit la bouche pour appeler : sa voix mourut dans un son étouffé et inintelligible, et Artémon, resserrant son étreinte, la rapprocha encore de lui.
A ce moment, des pas retentirent dans le vestibule ; M. Richer effleura de ses lèvres le cou charmant qui s'était baissé sur sa poitrine, reposa Rose sur le divan et prit devant elle une tenue respectueuse. Quand le bouton de la porte tourna, Artémon le victorieux eut un léger frisson en songeant au visage pâle de Georges de Véclelle. Le jour allait finir ; le mari de Rose rentrait sans doute pour dîner.
M. Richer reprit tout son sang-froid en apercevant la cornette blanche de Thérézon; jamais le visage de la vieille camériste ne lui avait fait un pareil plaisir.
a J'arrive des Capucins, madame, dit celle-ci en entrant sans façon ; madame votre tante fait la lessive demain; elle viendra ces jours-ci vous voir; elle m'a chargée.... Tiens, monsieur Artémon, vous voilà encore
là? fit-elle ens'interrompant d'un air de bonne humeur ; monsieur dîne donc ici ?
— Non, non, dit Rose vivement.
— Impossible, » murmura Artémon.
Le refus l'arrangeait ; il désirait éviter Georges, a Je vais même prendre congé de vous, madame, ajouta-t-il.
— Vous ferez bien de vous dépêcher alors, monsieur Artémon, reprit Thérézon en montrant le ciel ; car voilà là-bas une lourde nuée qui va nous donner une averse au coucher du soleil.
— Je vous offre mes hommages, madame, » dit le jeune homme à Rose en s'approchant d'elle; puis il ajouta à voix basse en. la regardant de façon singulière : a A demain. »
Rose n'eut que la force de le saluer de la tête.
Il sortit d'un pas triomphant et sauta sur le dos de son cheval avec tant d'aisance et de hardiesse, que Thérézon, restée près de la fenêtre, ne put s'empêcher de dire : « Un beau grand garçon, tout de même ! »
Rose songeait, la tête appuyée sur un coussin ; elle ne voyait plus clair en elle-même.