‹ Un mariage en provinceChapitre 16 sur 22 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Inquiétudes.

Rose resta jusqu'à la nuit ensevelie dans des pensées tumultueuses. Quand Thérézon apporta les lumières, en la pressant de venir dîner, elle alla machinalement

se mettre à table, et dina sans savoir ce qu'elle mangeait. Sa vie intérieure l'absorbait.

a Madame n'a pas l'air contente, dit Thérézon ; est-ce que c'est l'absence de monsieur qui la tourmente ? »

Rose tressaillit.

« Oui, oui, dit-elle, en effet, cette absence m'inquiète.... Pauvre Georges! pensa-t-elle, comme je l'ai oublié ! »

Et elle éprouva pour la première fois ce malaise de la conscience qui s'appelle le remords.

« Madame va-t-elle toujours à Marseille retrouver monsieur? demanda Thérézon.

— Sans doute, sans doute. Nous partirons demain de bonne heure. Au fait, pourquoi les mulets ne sont-ils pas venus nous prendre aujourd'hui?

— Dame ! il y avait foire à Céreste, madame, et Dominique n'aurait eu garde d'y manquer; mais si madame veut, il sera à ses ordres demain. C'est même parce que j'ai vu que nous ne pourrions pas partir aujourd'hui que j'ai donné un coup de pied jusqu'aux Capucins, où Misé Médé faisait couler une lessive, oh ! une fameuse lessive ; on aurait dit celle d'un hôpital. Figurez-vous, madame, qu'elle s'est mise à couler le linge de tous ses voisins pauvres, parce que....

— Chère tante ! elle est si bonne ! interrompit Rose distraitement. Tu dis qu'on aura les mulets demain ? C'est bien. Éveille-moi dès qu'ils seront arrivés.

— Mais, madame, permettez ; à quoi bon les mulets demain? n'avons-nous pas la voiture de Casimir? elle passe au bas de la colline à cinq heures.

— Non, je préfère ne pas me rencontrer avec des personnes de la Ciotat; nous irons par la montagne jusqu'à Cassis, et là je louerai une voiture chez l'au-

bergiste pour aller à Marseille. À demain, Zon, lève-toi de bonne heure.

— Madame ne veut pas que je monte avec elle?

— Non, non, c'est inutile. Tu vois bien, j'ai encore mon peignoir du matin.

— Au fait, M. Artémon est resté si longtemps î madame n'a pas eu le temps de s'habiller. »

La remarque de Thérézon embarrassa Rose comme un reproche. Elle se hâta de sortir. Quand elle fut seule, elle se trouva dans une grande lassitude de corps et d'esprit; la pensée d'Artémon l'obsédait. Elle voulut en vain trouver le sommeil. Les moindres incidents de cette journée, toutes les paroles d'Artémon, revenaient sans cesse a sa mémoire avec la lucidité que la fièvre donne aux idées fixes. Au bout de quelques heures, ce qu'elle éprouvait l'effrayait plus que ce qui s'était passé.

« C'est inconcevable, se répéta-t-elle avec stupeur; un homme dont le caractère, l'esprit, les manières même m'ont déplu de tout temps, l'aimerais-je? Qu'est ce trouble extraordinaire dont j'ai été saisie en sa présence, sinon de l'amour? Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle dans un moment de désespoir , vous m'accablez ! N'était-ce pas assez d'avoir un mari qui ne pourra jamais nïinspirer de l'amour? faut-il encore que j'en éprouve pour un autre homme ! »

Son cœur se gonfla à se briser.

Elle pleura le reste de la nuit.

Peu à peu tout s'apaisa en elle. Ce paroxysme ne , pouvait durer. Rose était une de ces âmes pures et constantes clans le bien, qui, assaillies par un orage inattendu, peuvent dévier de leur route, mais la retrouvent bien vite quand la tourmente est passée. Ces consciences-là sont comme le ciel ; la sérénité est leur état naturel, les nuages sont des accidents.

Quand elle se leva de grand matin, le calme était rentré dans ses résolutions, sinon dans son cœur. Le voyage à Marseille lui paraissait encore plus nécessaire que la veille : il ne s'agissait plus seulement de soustraire Georges à tout danger, mais de se sauver ellemême. Les grelots des mulets qui la venaient chercher lui parurent les voix argentines d'esprits sympathiques et protecteurs qui l'appelaient hors de cette maison, où elle avait déjà tant souffert. Elle descendit d'un pas rapide et eut à peine, en traversant le salon, un léger étourdissement, écho des émotions de la veille.

Les mulets couverts de belles housses bariolées, couronnés de houppes de laine rouge, attendaient devant la terrasse, gardés par leur conducteur Dominique, espèce de grand diable tanné, bruni, roussi au soleil comme un gitanodeDecamps, et beau cependant, beau de vigueur et d'expression.

Rose le connaissait depuis son enfance et le traitait avec une bonté familière. Sa mine de bandit ne l'effrayait pas ; elle la voyait depuis si longtemps qu'elle ne l'avait jamais regardée.

« Vite, Dominique, dit-elle en l'abordant ; il faut que je sois à Marseille avant le diner.

— Vous serez à Cassis dans trois heures, madame, c'est tout ce que je puis vous promettre.

— Tu vas donc nous conduire à pied, toi !

— Ne vous inquiétez pas, madame, mes jambes valent celles de mes bêtes, peut-être même valent-elles mieux.

— C'est bien. Alors, aide-moi. »

Dominique enleva la jeune femme comme il eût fait d'un enfant, et la plaça sur un des mulets en prenant grand soin qu'elle s'y accommodât le mieux possible. Un peintre eût trouvé le plus piquant effet dans le rap-

prochement de cette tète d'homme aux lignes anguleuses, aux tons chauds et dorés, avec ce visage de femme, si fin de traits, si délicat de coloris, qu'il n'aurait pu être bien rendu que par le pastel. Ce fut un de ces contrastes comme la nature en offre sans cesse, et qui trouvent si rarement un grand artiste pour les admirer et les exprimer. Il n'y avait là personne pour admirer ce groupe ; le soleil seul le caressa d'un rayon oblique qui l'embellit encore. Si Ton eût fait ce charmant tableau, rien n'y eût manqué, pas même les accessoires pittoresques représentés par les mulets, ni le repoussoir recherché des maîtres habiles. Sur le second plan, on eût placé le vieux Simon, transformé en écuyer de Thérézon et s'efforçant de la hisser sur la bête : leur groupe eût fait ressortir l'autre .

A peine assurée sur sa selle, Rose donna résolument de la houssine à son mulet, qui l'emporta a travers l'avenue en secouant joyeusement ses grappes de grelots. Thérézon, effrayée de cette allure allègre, suivait comme elle pouvait, non sans invoquer à. haute voix la bonne mère et les saints du paradis, afin qu'ils eussent à veiller sur ses os, fort en péril à son idée. La petite caravane allait quitter le chemin de Belbousquet pour prendre à travers les sentiers de la montagne, quand une manière de paysan arrêta tout à coup le mulet de Rose.

« Madame de Védelle, je crois? dit-il.

— Oui ; que me voulez-vous ?

— Je suis le facteur rural, madame ; je vais à Belbousquet; mais puisque je vous rencontre, je vais vous remettre —

— Vous avez une lettre pour moi ?

— La voici, madame ; c'est de Marseille, quatre sous. » Rose prit d'une main tremblante la lettre que lui présentait le paysan. Elle courut à la signature. Elle fut

sur le point de jeter un cri de surprise en lisant le nom

de Césaire de Croix-Fonds.

« Qu'est-ce que cela signifie? » murmura-t-elle Voici ce que M. Césaire de Croix-Fonds écrivait à

Mme Rose de Védelle :

« Madame,

« Je me suis chargé de vous rassurer sur le compte de monsieur votre mari, dont l'absence va se prolonger un peu plus que vous ne le supposiez. M. de Védelle a été assez aimable pour désirer ni' accompagner dans l'excursion que je vais entreprendre dans les montagnes du Daupliiné. Nous nous sommes rencontrés à l'hôtel, et nous consoliderons, en faisant ce voyage comme deux compagnons, les bonnes dispositions que nous avons déjà ébauchées, comme voisins, à la Pinède.

a Le mouvement et la distraction d'un voyage seront, je n'en cloute pas, du meilleur effet sur la santé de M. de Védelle, un peu ébranlée, m'a-t-il dit; j'obtiendrai donc sans peine, en vous le ramenant, mon pardon pour l'avoir gardé quelques jours de plus loin de vous.

ce Veuillez agréer, madame, etc. »

Le premier mot de Rose, après avoir pris connaissance de cette lettre, fut :

et Quelle dérision ! croit-il que nous nous aimons ! » Puis elle lut et relut encore cette singulière missive, et, tournant silencieusement la bride de sa monture, elle reprit le chemin de Belbousquet.

Ce que voyant, Thérézon dit :

« N'allons-nous plus à Marseille, madame?

— Non, cela est devenu inutile.

— A cause de cette lettre? Elle est de monsieur, peut-être?

— Non.... Oui.... reprit Rose troublée, elle est de M. de Védelle. »

Convenir que la lettre n'était pas de Georges lui semblait un aveu humiliant.

Elle fit très-tristement la route en revenant à Belbousquet ; elle se sentait à la fois mécontente et découragée.

« Allons, tout se ligue contre moi, pensait-elle, tout, jusqu'aux caprices de ce malheureux enfant. Il est bizarre dans ses moindres actions. Le voilà parti maintenant avec ce M. de Croix-Fonds, qu'il connaît à peine, sans me prévenir même par un mot. Il sait écrire pourtant. Quel procédé ! Et ce M. de Croix-Fonds est aussi bien original, pour avoir choisi un pareil compagnon de voyage ! Celui-là est bien élevé, du moins ; il se croit obligé de me faire une phrase polie sur M. de Védelle. Enfin, Georges est en sûreté près de lui : c'est le principal. Oui, mais moi?... »

Et en se posant cette question elle retomba dans toutes les anxiétés de la nuit précédente. Cet incident la rejetait dans l'imprévu, ou plutôt dans le danger trop prévu d'une seconde entrevoie avec M. Artémon Kicher. En rentrant à Belbousquet, Rose se laissa tomber sur une chaise, dans la salle à manger, sous l'influence des préoccupations qui la dominaient; ses regards, qui erraient au hasard autour d'elle, vinrent à tomber sur cette gibecière pleine, rapportée l'avant-veille par Georges.

Elle eut la curiosité d'examiner ce gibier dont son mari lui avait nié l'existence ; elle souleva la gibecière, et, la trouvant assez lourde, elle s'attendit à deux ou trois lapins. Elle aperçut deux gros volumes.

« Tiens ! des livres ! dit-elle ; il lit donc tout en chassant ! c'est étonnant. Et que peut-il lire, lui, Georges? » 247 h

Rose regarda le dos des volumes. Sur l'un elle lut ce nom :

Horace.

Sur l'autre, celui-ci :

Virgile.

Deux noms à peine connus de Rose.

Elle ouvrit les livres. Ils étaient en latin. Elle put s'en rendre compte en saisissant çà et là dans une page certains mots qu'elle rencontrait habituellement dans son livre d'heures.

« Bon ! des livres latins, dit-elle en riant, je suis bien sotte de supposer que Georges ait pu les lire ; il aura pris ces gros volumes pour faire contre-poids à quelque piège ; il a choisi ceux-là parce qu'ils sont plus lourds. Pauvre Georges, il n'a sûrement pas regardé en quelle langue ils sont écrits. Sans doute ces livres sont destinés à M. de Védelle, mon beau-père, dont l'envoi est joint au nôtre. »

Rose en était là de ses réflexions, quand Thérézon vint d'un air officiel lui demander la permission d'aller à la ville pour affaires.

La vieille caméiïste tenait à son projet d'instruire Mme Lescalle de l'étrange façon dont on vivait à Belbousquet.

« Tu veux aller à la ville ? lui répondit Rose. Eh bien, nous irons ensemble ; je vais aller embrasser ma mère, puis je resterai quelques jours chez ma tante, en attendant le retour de monsieur.

— Comme cela, madame ira aux Capucins au lieu d'aller à Marseille ?

— Précisément; tu comprends, je m'ennuierais ici toute seule.

— Avec ça que monsieur tient beaucoup compagnie à madame, fit Zon entre ses dents.. a A propos de mon-

sieur, reprit-elle, le vieux Simon demandait ce qu'il faut faire de cette caisse de livres arrivée de Paris. Tout le vestibule en est encombré, parce que monsieur a eu l'idée de tous les mettre sens dessus dessous pour y prendre deux volumes. »

Ces paroles de Thérézon ramenèrent Rose à son exploration de la gibecière et aux volumes écrits en latin. Elle alla vivement les chercher, et, les montrant à la bonne femme :

« Ces livres dont tu parles, sont-ce ceux-ci?

— Tout justement, madame, deux gros, reliés en peau rouge, c'est bien ça.

— Mais s'il les a choisis, pensa Rose, il les voulait donc lire!... C'est étrange.

— Monsieur a dit, continua Thérézon qu'il ne fallait pas déballer le reste de la caisse.

— Pourquoi cela?

— Dame, je ne sais pas, il ne donne pas souvent ses raisons , monsieur.

— Je vais examiner un peu tout cela; viens, nous allons toujours ranger ce qui est défait dans la bibliothèque, et, quant au reste, je verrai. »

Rose se mit à l'œuvre sur-le-champ ; elle fit monter la caisse chez Georges, qui habitait à Belbousquet l'ancienne chambre de M. Lescalle, et commença à placer les volume-s sur les tablettes.

Elle faisait cela machinalement, l'esprit préoccupé de ces diables de livres latins fourrés dans la gibecière de Georges. Les avait-il lus? pouvait-on supposer que Georges sût le latin? Et s'il le savait? Alors tout s'obscurcissait encore pour la pauvre Rose^ entièrement déroutée par cet incident.

Tout en se livrant a ce travail d'arrangement, comme elle n'y apportait qu'un soin assez médiocre, il lui ar-

riva de laisser échapper une pile de volumes qui tombèrent épars sur le parquet ; un d'eux s'ouvrit en tombant. Rosele ramassa, et, en le prenant, y jeta les yeux.

Cette fois, ce n'était pas du latin. Elle lut la page, puis elle la tourna , puis elle s'assit sur un coin de la caisse, lisant toujours, absorbée, fascinée, pour ainsi dire, par ce livre. De temps en temps sa poitrine se gonflait sous une inexprimable émotion; son regard parfois se voilait de larmes; mais elle lisait toujours. Elle continua ainsi jusqu'à la fin du chapitre.

ce Oh! que cela est beau! dit-elle. Qui donc écrit de cette manière-là? »

Elle regarda au dos du livre et vit ces deux noms : Jocelyn-Lamartine .

La pauvre enfant, dans son ignorance, ne comprit pas d'abord si Jocelyn avait écrit Lamartine ou si Lamartine était l'auteur de Jocelyn. Elle apprit seulement, en cherchant à la première page, que ce chef-d'œuvre était signé A. de Lamartine.

Elle reprit le livre avec un impatient désir d'en continuer la lecture ; mais elle s'arrêta soudain en entendant la voix sonore d'Artémon Richer retentir sous le vestibule. Son cœur battit vivement, et une seule pensée domina son émotion : « Je ne dois pas, je ne veux pas recevoir M. Richer. Ah ! ce livre, pensa-t-elle en rejetant le volume loin d'elle, c'est lui qui m'a fait oublier l'heure; sans lui je serais chez ma tante depuis longtemps. »

Instinctivement elle alla pousser le verrou de lacham- I bre et s'apprêtait à sonner ïhérézon et à faire dire qu'elle était souffrante , quand une autre voix bien connue vint la rassurer et l'engager à descendre.

« Tiens! disait la basse-taille de M. Lescalle, mon-l sieur Artémon, vous voilà ici! et comment vous va? »

Le mariage de sa fille accompli selon ses désirs, M. Lescalle souhaitait vivement voir cesser sa brouille avec les Richer, dont la clientèle était fort avantageuse. Il ne sut à quoi attribuer cette rencontre d'Arténion chez sa fille; mais, en homme habile, il en profita surle-champ pour renouer ses relations en bons termes.

a Eh bien! continua-t-il avec bonhomie, je suis charmé de vous revoir, et surtout ici; cela me prouve que nous serons toujours bons amis. Seulement, je suis désolé de vous voir si mal reçu, on vous laisse seul dans le vestibule : où est donc Rose?

— Me voilà, mon père, dit Rose, en apparaissant au haut de l'escalier; je viens d'être prévenue de votre arrivée.

— Dépêche-toi, ma fille, dépêche-toi ; est-ce ainsi que tu es maîtresse de maison? tu laisses tes hôtes se morfondre k attendre. Allons, tune sais pas encore bien ' ton métier, cela viendra. Eh! mignonne, fit-il en l'embrassant sur les deux joues, comment te trouves-tu du mariage? Tu as l'air de bien aller, un peu pâle pourtant, n'est-ce pas, monsieur Richer?

— Je n'ai jamais vu madame plus belle qu'a présent, » répondit le jeune homme.

Rose était au supplice.

Heureusement pour elle, M. Lescalle appartenait à cette espèce de gens qui s'écoutent avec une extrême complaisance, et oublient de remarquer si on leur répond; il arrondissait toujours ses périodes sans se préoccuper de l'inattention ou même des interruptions de ses auditeurs. Il put donc développer longuement avec Artémon les observations que sa profonde sagacité lui avait fournies sur les innombrables effets produitssur les jeunes filles par le mariage ; il raconta nombre d'anecdotes, fit quantité d'allusions qui eussent aug-

mente l'embarras de Rose si elle les eût comprises, et déploya un grand luxe d'amabilité pour rompre tout a fait la glace avec Artémon. Il rencontra un terrain parfaitement préparé, de sorte crue la plus complète cordialité régna bientôt entre les deux hommes. De trèsgrandes analogies existaient du reste dans leur nature ; ils devaient s'entendre : ils appartenaient à la même race médiocre, vaniteuse et sensuelle. M. Lescalle était un vieil Artémon. le fils Pucher était un jeune Lescalle; ce que l'un était, l'autre le deviendrait. Les bourgeois de ce genre sont comme les chats : jeunes, ils ont une certaine vivacité qui cache leur nullité, une certaine vigueur de passions qui masque leur sécheresse; et puis la jeunesse jette sa grâce sur toutes leurs vulgarités et les dissimule. Vieux, ils ne sont plus que gras, bêtes, égoïstes, d'humeur grognon, avec de rares éclairs de jovialité libertine.

Rose ne les jugeait pas ainsi : son père était le seul homme qu'elle eût entendu causer; elle ignorait si l'on causait autrement. Quant à Artémon, il lui avait paru éloquent la veille, trop éloquent même, et en ce moment la comparaison avec M. Lescalle ne pouvait que lui être favorable. Tout en prenant peu de part à la conversation, la jeune femme retomba un peu sous ses influences de la veille ; la présence d' Artémon avait donc bien positivement un charme pour elle, mais lequel? c'est ce qu'elle se demandait avec frayeur.

Après une longue visite, le notaire songea à se retirer, et son départ entraîna tout naturellement celui d' Artémon. Le jeune Lovelace , quoique satisfait de s'être remis en bons termes avec le père de Rose, regrettait pourtant vivement la perte d'heures aussi précieuses, favorisées encore par l'absence de Georges; il espéra pourtant faire naître une occasion pour le lende-

im MARIAGE EX PROVINCE. 175

main, et hasarda quelques mots dans ce sens. Rose le comprit et dit à son père en le quittant :

« Demain, j'irai passer la journée à la Ciotat, mon père, et je vous demanderai à dîner.

— Viendras-tu avec ton mari? » demanda M. Lescalle.

Il prononçait le nom de Georges pour la première fois; il l'avait fait par calcul, voulant bien faire comprendre à Rose qu'il la regardait comme seule véritable maîtresse chez elle. On fait bien épouser à sa fille une manière d'idiot, si cela lui assure de la fortune, mais on n'exige pas qu'elle ait pour lui les égards dus à un vrai mari. Telle était la morale de M. Lescalle.

Rose répondit affirmativement à la demande de son père. Pour rien au monde elle n'eût voulu avouer devant Artémon qu'elle se trouvait seule à Belbousquet.

« Encore une journée de perdue, pensa Artémon avec humeur. C'est égal, elle a peur de moi. c'est bon signe. »

On se sépara.

Page 1