CHAPITRE XYIII
Transformation.
Le lendemain, Artémon Richer fut très-agréablement surpris quand Thérézon lui apprit le retour de Mme de Yédelle. Le découragement commençait aie gagner : Il ne savait comment vaincre cette prudence qui, une fois éveillée, acceptait la réclusion pour fuir le danger. De plus, informé de l'absence réelle de Georges, Artémon tremblait de voir la jeune femme persévérer dans sa détermination héroïque jusqu'au retour de ce fâcheux, qu'elle appelait son mari.
La bonne nouvelle donnée par Zon rouvrait le champ à toutes ses espérances ; aussi l' accueillit-il avec un sourire radieux et une pièce de vingt francs qui donnèrent à réfléchir à l'Iris sexagénaire. En empochant le napoléon, elle se sentit effleurée par un remords ; elle soupçonna que peut-être elle avait donné un mauvais conseil à sa jeune maîtresse en lui indiquant les voisins comme une distraction salutaire, et, pour mettre d'accord sa conscience et ses intérêts , elle se promit de prendre les pièces d'or de M. Richer, mais de surveiller ses allures auprès de Rose.
Artémon entra dans ce petit salon resté fermé pour lui depuis quinze jours, sous l'impression d'une joie difficilement contenue. Ses souvenirs, encore ranimés par l'aspect des lieux, par l'odeur des jardinières pleines de violettes et d'héliotropes, les fleurs préférées de Rose, ses souvenirs surexcitèrent ses espérances et lui
permirent d'échafauder dans sa tête les projets les plus séduisants. Il ne fut pas fâché que Rose, enle faisantun peu attendre, lui permit de savourer son bonheur et de préparer le thème de tout ce qui devait l'aider à le compléter.
Rose, de son coté, s'était préparée à recevoir M. Richer. Elle apporta un soin extrême à bien régler à l'avance ce qu'elle comptait lui dire; elle choisit sa toilette avec réflexion, et ce ne fut que- bien préparée, bien résolue, sûre d'elle-même, cachant son émotion sous une figure étudiée dans sa glace, qu'elle entra enfin dans le salon.
Elle était richement et sévèrement vêtue d'une robe de damas violet, très-montante, ornée aux manches et au cou par des dentelles noires ; un bonnet de Malines à touffes de rubans violets cachait presque entièrement ses cheveux, modestement lissés en bandeaux. Ce bonnet révélait toute une préméditation : les jeunes femmes croient à la gravité du bonnet ; le bonnet à la maison indique la femme mariée, comme le cachemire la désigne au dehors. Si Rose eût osé, elle se fût enveloppée d'un de ses cachemires pour se donner une apparence plus respectable. Telle qu'elle était, avec sa physionomie grave et l'air de tristesse assombrissant son charmant visage, elle parut sans doute assez imposante à M. Richer, car il la salua avec un embarras visible.
Rose ne lui laissa pas le temps de se remettre, et lui dit d'une voix calme :
« Je suis bien touchée, monsieur, de l'empressement que vous avez mis à venir prendre de mes nouvelles ; j'ai tenu à vous en remercier moi-même et aussi à vous dire que M. de Védelle étant encore à Marseille, je dois m' abstenir du plaisir de recevoir vos visites jusqu'à son retour. »
Artémon écoutait sans comprendre ; ce langage glacial, tombant sur l'effervescence de ses illusions, le déconcerta entièrement.
« Madame, balbutia- t-il, mes visites cependant....
— N'ont pas leur raison d'être, monsieur, en l'absence de M. de Védelle. »
Artémon continuait à tomber des nues très-rudement.
« Madame, dit-il, c'est un congé, si je ne me trompe.
— Un congé, non, reprit Rose doucement; c'est seulement de ma part un retour à des convenances dont mon inexpérience m'avait fait m'éloigner.
— Et dont mon audace de l'autre jour vous a trop fait souvenir. »
Le sentant dangereux, Rose était résolue à éviter le terrain des explications. Cette allusion la fit rougir ; mais, reprenant tout son courage, et levant sur M. Richer son regard sincère :
« Monsieur, répondit-elle, vous m'obligez à vous dire qu'en effet votre conduite a motivé ma détermination; vous devez comprendre que, dès lors, elle est irrévocable. »
En achevant ces mots d'un ton ferme, Rose fit à M. Richer un salut très-froid et sortit du, salon. Dans le vestibule, elle éleva la voix, et s'adressant à Thérézon, occupée dans la salle à manger :
u Zon, dit-elle, M. Richer demande son cheval; » et sans se retourner, elle se dirigea vers l'escalier.
Artémon, interdit, furieux et humilié, resta debout sur le seuil de la porte, cherchant une réplique qui ne venait pas, regardant Rose s'éloigner, et comparant ces airs de princesse offensée avec l'abandon séduisant de leur première entrevue.
« Qui diable la conseille? » murmura-t-il.
Il eût longtemps cherché avant de découvrir la vérité, et, la lui eût-on dite, il ne l'eût pas comprise.
Cependant Rose disparut au coude du palier ; il entendit le bruissement de sa robe de soie -sur les nattes du corridor ; une porte s'ouvrit, et se referma : tout était dit. Artémon se retourna vers le jardin, vit son cheval piaffant devant la porte et Thérézon lui adressant un sourire d'adieu. La partie semblait bien positivement perdue ; c'est sans doute parce qu'il le jugea ainsi, qu'aussitôt en selle, il enfonça durement les éperons dans le ventre de son cheval, le fit cabrer sous la douleur, puis descendit au grand galop, au risque de se rompre le cou, la côte roide et pierreuse de la colline de Belbousquet.
Rentrée chez elle, Rose éprouva un grand soulagement ; pour la première fois, elle venait de faire acte de sa volonté ; sa vie de femme commençait, inaugurée par une saine mesure, satisfaisant à la fois sa conscience et son orgueil. Son orgueil surtout, peut-être ; car Artémon lui paraissait assez dédaignable depuis que son esprit, sorti de ses langes d'ignorance, avait appris à juger. Or, rien n'est pénible à la nature féminine comme d'être humiliée par l'infériorité de celui qui a pu l'émouvoir, ne fût-ce qu'un instant. Rose avait subi le charme grossier des beaux yeux et de la jeunesse d'Artémon pendant quelques heures, et un remords de dignité l'avait poussée vivement à confondre ce Céladon brutal qui la forçait, elle si pure, à rougir devant un de ses souvenirs.
Du reste, Artémon, exécuté et congédié, fut bientôt hors de sa pensée ; elle revint vite à sa préoccupation grave, à ce Georges étrange, mystérieux, impénétrable, à ce Georges dont elle portait le nom, dont elle devait partager la vie, et qui lui était resté si étranger. Le
pourquoi de ce grand œuvre de dissimulation continuait k lui échapper, et elle tournait son espoir vers Paris et vers Etienne d'Alais, comme vers le seul côté d'où pût lui arriver la lumière.
Elle se résolut à attendre des explications avant de communiquer à personne son importante découverte ; elle vivait dans une fièvre d'impatience et eut le courage de la dissimuler : elle devenait tout à fait femme. Sa mère vint la voir, et la trouva calme et satisfaite ; elle alla passer une journée à la Pinède, et sut se contenir en présence des lamentations de Mme de Védelle sur la santé de Georges, et des sarcasmes déguisés de Jacques sur son esprit. Le vieux comte n'exprima qu'une chose : son mécontentement absolu de cette absence faite sans autorisation.
ce Comment ne m'avez-vous pas prévenu? dit-il un peu sèchement à la jeune femme.
— Mais, monsieur, répondit-elle, mon mari n'est plus un enfant.... » Et elle dit ce mot avec une certaine emphase. « H pouvait bien aller à Marseille sans permission, il me semble.
— Ah ! oui, voilà un habile homme pour se conduire ! » reprit M. de Védelle en haussant les épaules.
Rose sourit silencieusement avec une expression de pitié qui eût fort surpris le vieux comte, s'il eût compris qu'elle s'adressait à lui.
Ce chapitre de conversation fut bientôt abandonné pour le sujet fort intéressant de l'élection, qui devait se faire la semaine suivante. Jacques semblait avoir de grandes chances, ce qui le rendait d'une gaieté folle par la double perspective de retourner à Paris et de siéger à la Chambre.
Nous l'avons dit , la gaieté était le triomphe de Jacques ; son esprit Vifj léger, brillant, plein de mon-
tant, de boutades, de drôlerie priinesautière, avait, dès le premier jour, ébloui Rose ; cette gaieté éminemment parisienne, où le cliquetis des mots cache le vide de la pensée, est d'un effet sûr auprès des femmes assoupies par la lourdeur des conversations de province. Cependant, ce jour-là, malgré les plus heureuses saillies, Jacques ne put conserver la place favorable qu'il occupait dans l'opinion de sa belle-sœur. Rose, en l'écoutant, comparait, et pour la première fois la comparaison se trouva à l'avantage de Georges. Qu'était cet esprit superficiel, résidant entièrement dans un certain art d'arranger les mots, et les pensées profondes, l'éloquence vraie, les accents émus qui se rencontraient à chaque page des manuscrits de Georges? À mesure qu'elle constatait la supériorité de son mari, la pauvre femme se sentait charmée et effrayée a la fois. Sa visite à la Pinède, en lui faisant faire un pas de plus dans cette voie, la laissa plus troublée que jamais.
« C'est parce qu'il est, en effet, très-supérieur aux autres hommes, qu'il me dédaigne ainsi, » pensait-elle le soir en rentrant à Belbousquet.
Plusieurs jours se passèrent pour Rose dans des alternatives très-différentes. Tantôt elle remerciait le ciel d'être la femme d'un homme de grande intelligence ; tantôt, se rappelant comment il la traitait, elle s'abîmait dans une profonde amertume, et se sentait humiliée dans sa dignité de femme jusqu'à en verser des larmes abondantes. Enfin, un matin, on lui remit une lettre très- volumineuse portant le timbre de Paris.
Il lui sembla que cette lettre contenait l'arrêt de son avenir, sa main trembla en la décachetant ; elle eut un voile sur les yeux pendant un moment, et les caractères lui parurent d'abord flotter dans une nuée de paillettes d'or. La lettre était de M. Etienne d'Alais : elle en cou-
tenait une autre. Ruse reconnut l'écriture de Georges; elle courut s'enfermer chez elle, et lut d'un regard avide: