CHAPITRE XIX
Georges.
Georges de Védelle à Etienne d'Alais.
Marseille. 25 juin 1835.
« Enfin, cher Etienne, vous voilà de retour! Enfin, vous voilà en France ! Cette lettre ira vous trouver sous ces beaux ombrages de Sarcelles, où vous vous délassez de vos longues fatigues dans les douceurs de la vie de famille.
« Je puis donc reprendre notre correspondance interrompue et être sûr que je ne languirai pas des mois entiers sans recevoir votre réponse. Ah ! mon ami, vous ne pouvez pas vous figurer quelle lueur de joie traverse, à cette pensée, mon cœur sombre et déchiré.
« Je vous ai écrit à Valparaiso, puis à Rio-Janeiro, puis enfin à Cadix, comme vous me l'aviez indiqué. Avez-vous reçu tout cela? Probablement, car votre billet, daté de Brest, ne contient pas un reproche.
« Ma dernière lettre vous faisait part des inquiétudes que nous donnait la santé de ma mère et vous annonçait la résolution prise par mon père de se fixer dans le midi de la France, pour y faire respirer à Mme de Védelle l'air tiède dont elle avait besoin.
« Ce projet s'est réalisé. Le Val-Sec est vendu. Mon père a acheté une terre à quelques lieues de Toulon.
ce J'ai besoin de vous faire pénétrer aujourd'hui jusqu'au fond le plus secret de mon âme ; pour me bien faire comprendre, laissez-moi donc, mon ami, revenir un peu sur mes impressions passées, peut-être trop succinctement exprimées dans le reste de ma correspondance.
« Je quittai le Val-Sec avec des larmes d'enfant ; j'y avais fait de beaux rêves pendant ce réveil de tout mon être qui suivit mon horrible maladie. Je vous ai dit comment ma mère m'y ramena presque mourant, terrassé sous un mal indéfinissable, suite et conséquence d'une fièvre cérébrale causée par un excès de travail. Pendant deux mois, ma vie et ma raison avaient été en danger; mais je conservai l'une et l'autre. Dieu me destinait à souffrir !
« Je dus peut-être le retour de la santé à l'air pur et salubre de nos montagnes ; aussi ai-je gardé pour elles une affection qui doit être de la reconnaissance. Les forces de mon corps revinrent plus vite que celles de mon esprit ; mon cerveau fatigué ne recouvra que lentement l'exercice de ses facultés. Pendant cette convalescence de mon âme, je pris l'habitude des longues courses solitaires ; je me trouvais à l'aise dans les ravins profonds du Val-Sec, à l'ombre des grands bois; je trouvais là je ne sais quel aliment à un sentiment recueilli et rêveur qui s'emparait de moi. Que de jours j'ai passés à écouter les harmonies de la brise, étendu sur quelque lit de mousse d'où je découvrais à l'horizon la silhouette grandiose de nos pics du Jura ! Que de soirs écoulés à contempler le rayonnement des étoiles à travers le réseau mouvant des feuilles ! 0 mon ami ! que d'admirations, que d'émotions, que d'aspirations éveillées en moi par le spectacle des magnificences de la nature !... Je vécus ainsi plusieurs mois dans un état
contemplatif dont rien ne pourrait vous peindre la douceur. Je savourais ces sensations si nouvelles sans oser
les communiquer à ma famille ; ce n'étaient ni la placidité dévote de ma mère, ni l'esprit rigide de mon père, ni la gaieté bruyante de mon frère qui pouvaient m'inviter à l'épanchement. Instinctivement, je sentis que nos esprits hantaient les antipodes, et une certaine pudeur de l'ànie me rendait silencieux. C'est à cette époque qu'il se fit en moi un travail dont j'ai été assez long à me rendre compte. Mon intelligence subissait une transformation complète : les facultés que j'avais fatiguées, épuisées par des efforts trop assidus, ne me revinrent pas après ma maladie ; c'étaient, pour ainsi dire, des sources taries dont rien ne pouvait plus sortir; mais en même temps, par une admirable compensation du ciel, des forces inconnues me furent accordées, mes pensées prirent un cours différent ; à un sentiment d'abord confus succéda une voix distincte et puissante; un jour la forme de mon langage changea : la poésie m'était révélée, j'étais poète.
« De ce moment, je fus plus fier, plus sauvage, plus silencieux. Je vécus absorbé, mettant tout mon soin à cacher ma richesse intérieure. Si j'avais parlé de mes espérances, j'aurais eu à subir le blâme de mon père, les questions de ma mère, les moqueries de mon frère. Je me tus. je concentrai ma force, et j'eus raison, votre dernière lettre me le prouve.
« Il est déjà bien loin de moi ce temps de travail, de rêveries et d'espoir, et je le regrette amèrement. J'étais jeune et insouefant alors ; j'allais dans la vie l'œil fixé sur cette étoile des poètes, la gloire, et je ne pressentais pas que, si près de moi, se rencontrerait un malheur qui devait me briser !
ce Mon ami. vous m'avez manqué ; votre amitié, vos
conseils m'eussent sauvé peut-être dans la tourmente que je viens de traverser : sauvé, non, c'était impossible ; mais soutenu et consolé du moins. Je me suis trouvé seul, faible, abattu par un coup affreux; j'ai pris un parti, et je m'aperçois aujourd'hui que j'ai pris le pire que je pusse choisir.
« Mais vous ne devez pas comprendre mes plaintes, vous ne savez encore rien ; laissez-moi tout vous dire, laissez-moi faire saigner mes blessures devant vous : cela me soulagera d'abord, et ensuite vous expliquera ce que j'attends de vous.
« Je vous dirai peu de choses des premiers temps de mon séjour à la Pinède ; ils ont été meilleurs que je ne m'y attendais. La Pinède est un petit château isolé, à une lieue d'une petite ville pittoresque et originale, mais odieusement habité par toutes sortes de marchands retirés, auxquels s'ajoute le nombre voulu de notaires, fonctionnaires, etc. Le pays est âpre, sauvage, primitif, embelli de tous côtés par la mer.
« Souriez, mon cher marin, je n'avais jamais vu la mer ; sa vue m'a causé une impression qui tenait du vertige. Je ne me lassais pas d'aller la voir, et de l'admirer, et de l'écouter. Je croyais entendre sortir de ces belles vagues bleues de la Méditerranée des hymnes sublimes que je devais traduire. Je sentais la poésie m'envahir le cerveau, en même temps que Pair salin, tout imprégné de parfums pénétrants, m'emplissait la poitrine. Je souffrais d'entendre mon père maudire les pierres humides et inégales de la grève, ina mère se plaindre du vent du large, ou Jacques dire que la mer Pennuyait parce que c'était toujours la même chose : ces critiques traversaient comme des courants glacés le souffle ardent de mon enthousiasme, et je fuyais ma famille pour ne pas les entendre. On m'appelait sau-
vage et on me laissait vivre à ma guise. Ma santé presque complètement raffermie satisfaisait ma mère ; j'obtins qu'elle fit un peu trêve à ses prescriptions et à ses précautions habituelles, et je pus jouir de ma pleine liberté d'action.
t a Ma pauvre chère mère, ayant été malade les trois quarts de sa vie. a pour idée fixe de ne s'occuper en ce monde que de la façon dont mangent et dorment les êtres qui lui sont cliers. Avoir un bon appétit et un calme sommeil, cela lui parait être un gros appoint du bonheur en ce inonde. Elle a été si souvent privée de l'un et de l'autre, que cette manière de voir est bien excusable chez elle.
« Je jouissais donc de ma liberté plus et mieux encore qu'au Val-Sec. Sûr de ne plus être surveillé, je menais une existence isolée et errante à la fois, en harmonie avec les besoins nouveaux de ma nature ; j'usais de ma jeune liberté, sinon avec excès, du moins avec passion. La nuit, la mer me paraissait surtout éloquente et superbe, et souvent je sortais doucement le soir, quand tout le monde était endormi au château pour courir à la grève; j'interrogeais chaque étoile, j'écoutais le murmure confus des vagues, et ma rêverie se perdait dans une contemplation qui montait parfois jusqu'à l'extase. Alors l'inspiration s'emparait de moi, et, marchant à grands pas, je me prenais à me déclamer des vers ; j'aimais à entendre ma voix se mêler à ce concert grandiose que font incessamment le vent et la mer.
« Vous allez dire que j'étais fou, soit. D'autres, je crois, l'ont pensé, car il m'arnvait de voir au point du jour quelque chevrière matineuse, ou quelque pêcheur allant à ses filets, me jeter un regard de défiance et de crainte, et hâter le pas en passant près de moi.
« Dans tous les cas, j'étais un fou innocent et presque
heureux. Aujourd'hui, je suis un être misérable et peut-être coupable.
-< Ecoutez :
« Un jour j'allais partir pour une de mes excursions, que je colorais du prétexte d'une chasse, du reste irréalisable dans ce canton. J'avais l'esprit tout occupé d'une ode à Lamartine, et traversais distraitement le vestibule dû château, lorsqu'en passant devant la porte du salon, je crus voir une apparition.
a Une femme inconnue se tenait droite et immobile au milieu du salon; elle était toute vêtue de noir avec un grand chapeau comme on en voit dans les portraits de Van Dyck. Sous ce chapeau resplendissait un visage d'une beauté indescriptible, des traits purs comme im camée antique, et avec cela quelque chose de fier, de rêveur, d'adorable. Elle promenait ses grands yeux noirs autour du salon, comme si elle y eût cherché quelque chose : la pauvre enfant y cherchait des souvenirs. C'était Mlle de La Pinède, la fille du dernier propriétaire du château. Depuis l'âge de quatre ans, elle n'avait pas revu la Pinède, d'où on l'avait emmenée après la mort de sa mère. Restée orpheline à vingt ans, elle s'était décidée à vendre le château, et elle venait demander à Mme de Védelle quelques petits meubles ayant appartenu à sa mère. Je sus tout cela plus tard; ce premier jour, je ne pus faire autre chose que rester à la regarder, muet, ému, troublé, et ne comprenant pas encore la cause de la fascination que je subissais. Oh! j'aurais dû fuir au fond de mes gorges abruptes, au lieu de m' approcher de cette enchanteresse qui, dès ce premier moment, prit mon âme, sans même daigner s'en apercevoir!... Que vous dirai-je? Elle revint plusieurs fois, et au bout de quelque temps je vis clair en moi. J'étais éperdument amoureux de Mlle Denise. Elle
s'appelle Denise! n'est-ce pas là un nom doux et charmant? Jugez de ma misère : à présent que tout est fini, je ne puis écrire ni entendre prononcer ce nom sans éprouver un tressaillement au cœur !
« Je reprends. Du jour où je l'aimai, mon existence fut bouleversée. Adieu les courses, les méditations, le travail. Je ne vécus plus que de la présence ou du. souvenir de cette femme. Ce vieux salon de la Pinède avec ses tentures fanées, ses meubles vermoulus, sa grande cheminée noire comme la gueule d'une caverne, était devenu mon lieu favori ; il me paraissait illuminé de rayons, car dans ce cadre sombre m'était apparue sa divine beauté.
« Cependant, je dois l'avouer, Denise ne faisait aucune attention à moi ; froide, retenue, parfois contrainte, elle semblait même m'éviter ; cette réserve me glaçait, à peine osais-je lui adresser de rares paroles, que mon émotion rendait embarrassées et confuses; en outre, Jacques lui faisait la cour, mais je n'eus jamais peur de Jacques : elle prit tout de suite avec lui un ton de raillerie douce et de familiarité enjouée qui ôta toute valeur aux galanteries de mon frère. Quoique très-naïf en pareille matière, je compris que je ne devais rien craindre de ce coté ; cependant Jacques me gênait , il se trouvait sans cesse entre nous, et, avec son insupportable habitude de plaisanter sur tout, il arrêtait sur mes lèvres mes phrases à peine commencées.
« Cet amour devint pour moi une domination, une possession dont rien ne vous fera comprendre la force. Croiriez-vous que chaque fois que Denise venait voir ma mère, j'en étais averti par une sorte de révélation mystérieuse? Rien n'eût pu me retenir loin du château; je la sentais là et j'accourais le cœur gonflé de paroles tendres, d'aveux mal comprimés ; alors, quand je re-
trouvais cette contenance polie et banale de Denise, cette atmosphère de froides convenances qni règne dans un salon, il m' arrivait de m'enfuir clans les bois comme un loup blessé. Quand j'avais atteint quelque gorge bien déserte, je me laissais tomber au pied d'un arbre, et là, la tête dans mes mains, j'évoquais cette lumineuse figure de ma Denise du premier jour, de cette Denise si belle et si touchante dans l'auréole de sa douleur. En la voyant ainsi, je l'avais jugée sensible et passionnée; pourquoi n'en recevais-je que dédain et froideur?
« Mon trouble, mes regards, mon silence si ému devant elle, ne lui avaient-ils rien appris? Une étrange créature, du reste, que Mlle de La Pinède! Elle a vingt ans et en parait à peine dix-huit ; cependant elle est singulièrement imposante, elle domine toute conversation et conquiert l'attention dès qu'elle paraît; jamais une nuance de gêne ne se trahit en elle, ses grâces de jeune fille s'allient à une assurance de reine ; c'est peut-être ce qui la rend si dangereuse.
« Qui ne l'a pas vue ignore de combien de manières une femme peut charmer; qui ne l'a pas entendue chanter n'a pas une juste idée des sirènes. « Sirène, «dites-vous; quelle comparaison surannée! » Surannée, soit, mais je la garde; elle lui va si bien! Oui, Denise est bien la sirène, belle, harmonieuse, glacée et perfide, la sirène qui vous attire, vous subjugue et vous tue « Elle chantait souvent, sa voix me dominait de plus en plus ; par moments, je pouvais à peine contenir mon émotion. Un jour elle venait de chanter la romance du Saule d'une façon sublime; je fus sur le point de me précipiter à ses pieds et de lui avouer ma folie. Si on nous eût laissés un moment seuls, mon sort se décidait alors; mais le visage impassible de mon père figea mon enthousiasme, et les louanges de dilettante de
Jacques . qui se crut obligé de la comparer à toutes les cantatrices du Théâtre-Italien, me firent fuir. Il était temps : j'étouffais. Rentré dans ma chambre, je pleurai comme un enfant pendant plusieurs heures. Ce paroxysme m'aida à prendre un parti. La situation n'était plus tenable. Puisque je n'avais pas le courage de parler à Denise , je résolus de lui écrire. Une fois en ma vie je fis lire un autre que vous dans mon cœur.
« Quelle lettre je lui écrivis, Etienne !... et comment aurait-elle pu rester insensible en la lisant î... Mais elle ne devait jamais la lire; ce torrent d'amour qui déborda un jour sur un papier devait rester ignoré d'elle, et ce papier devenir cendre comme ce cœur qu'elle a dévasté.
« Ma lettre écrite, j'attendais sa prochaine visite pour la lui remettre; je n'osais la lui adresser chez sa tante, à Toulon, redoutant quelque indiscrétion. Plusieurs jours se passèrent, elle ne vint pas. Hélas! elle ne vint plus. Douze jours s'écoulèrent, douze mortels jours avec des nuits de fièvre et d'insomnie; je souffrais tant que j'espérais tomber malade.
« Un matin, mon père me fit appeler; je descendis chez lui, et là, sans précaution, sans préparation, sans même interroger mes sentiments, il me déclara que j'allais me marier. On me faisait épouser Mlle Lescalle, une petite fille de quinze à seize ans, que j'avais à peine entreAiie et qui m'avait paru regorger d'une fraîcheur commune et d'une innocence gauche.
a Je fus atterré ; mais ma stupeur fut au comble lorsque M. de Védelle me parla de ma passion pour Denise. Voir cet amour profond, caché dans mon âme comme en un sanctuaire, connu, blâmé, discuté; voir mes anxiétés racontées, mes souffrances dévoilées, et tout cela traité de folie et mis de côté comme un caprice
d'enfant! Oh! ce fut, Etienne, une douleur presque audessus de mes forces.
« Mon père m'expliqua avec complaisance je ne sais quelle combinaison qui faisait de mon mariage une chose utile à Jacques, dont il a la prétention de vouloir faire un député; il pouvait bien me dire n'importe quoi, depuis le moment où il avait parlé de Denise je n'entendais plus rien; un bourdonnement étrange me remplissait les oreilles, mon cœur soulevait ma poitrine en bonds désordonnés, mes jambes tremblaient sous moi, mes pensées se heurtaient en désordre, j'étais oppressé, éperdu, incapable de trouver une parole. J'ai toujours été très-timide devant mon père; à ce moment j'étais anéanti. Je sentais que je touchais à l'instant décisif, suprême de ma vie, et cette nécessité d'aller ainsi tout d'un coup au fond de ma destinée me causait une véritable épouvante.
a Mon premier mouvement fut de refuser nettement de me marier, en avouant avec courage que je voulais tenter de me faire agréer par Denise; la crainte des railleries dont mon père accueillait l'idée de mon amour me retint. « Si j'avais l'espoir qu'elle pourra « m'aimer, pensai-je, ma situation serait toute différente. « Avant de répondre, il faut que Denise ait prononcé. »
« Cette réflexion m'arrêta, je me tus. Mon père prit mon trouble pour de la timidité, mon silence pour de la soumission; il me témoigna son contentement en terminant sa communication, qui me fit l'effet d'une sentence.
« Je demandai jusqu'au lendemain pour réfléchir; ce sursis me fut accordé.
« Je suis maintenant arrivé à un point de mon récit où il me sera bien difficile de continuer, mon bon Etienne ; car, à partir de ce jour, les événements ne m'apparais-
sent plus que dans la douteuse et terrible lumière d'un rêve douloureux.
« En quittant mon père, ma résolution était arrêtée; je voulais voir Denise, lui tout avouer, et entendre sa bouche décider de mon sort.
« Vous le dirai-je? je me sentais plein d'espoir; je croyais qu'il me suffirait de lui ouvrir mon cœur et de le lui montrer rempli d'inépuisables trésors d'amour pour la toucher. L'amour qui est capable de miracles croit qu'il en peut inspirer; comme il est infini, il se croit tout-puissant. Quelle folie! n'est-ce pas?... Oui, mais folie sublime, et qui enfante les plus grandes choses I
a Je partis le jour même pour Toulon; je fis les dix lieues du trajet sans même m'en apercevoir; un espoir comme le mien, cela vaut bien des ailes! Je dus courir une partie du chemin, car j'arrivai en six heures; je ne sentis pas la fatigue.
« Quand j'entrai dans la ville, il faisait nuit. Je ne connaissais pas Toulon; je me mis a errer au hasard, demandant de temps en temps Mlle de La Pinède à des gens qui ne la connaissaient pas.
« Comment, habitant la même ville qu'elle, ne la connaissait-on pas?
« Je disais à ces gens :
« Vous devez l'avoir vue, c'est la plus belle femme ce de Toulon! »
« On me regardait en souriant, et on passait.
« Tout en cherchant, en questionnant, en m'arrêtant, j'arrivai sur une grande place, que j'entendais appeler : Champ de bataille.
« Vous est-il arrivé dans votre vie, Etienne, de constater certains 'rapprochements providentiels clans les noms des lieux et les événements de notre vie? Faites-y attention, c'est parfois bien étrange.
« Pour moi, je foulais alors Lien véritablement mon Champ de bataille, celui où je devais laisser mes biens les plus précieux, mes saintes espérances de bonheur et d'avenir !
« Sur des côtés de cette place, je vis un hôtel trèséclairé. Machinalement, je m'en approchai. Je compris qu'on y donnait une fête. Beaucoup de voitures entraient et sortaient, et une foule de domestiques, appuyés près de la grille, regardaient passer les invités. L'un d'eux servait de cicérone et nommait à ses camarades chaque personne qui entrait. J'abordai cet homme.
« Vous me semblez connaître beaucoup de monde à « Toulon? lui dis-je.
« — Ma foi, monsieur , me répondit-il, vous pouvez « dire tout le monde ou à peu près; j'ai servi chez M. le « préfet, ajouta-t-il en se rengorgeant.
« — Connaissez-vous Mlle de La Pinède ? »
« Il se retourna, et me toisa.
« Oui. Pourquoi me demandez-vous cela?
« — Dites-moi où elle demeure.
« — Elle demeure chez Mme de Blaizieux, sa grand'- « tante, à l'hôtel Blaizieux, près de l'Arsenal. »
« Enfin, je savais où la trouver! La joie me fit battre le cœur. Je mis une pièce de cinq francs dans la main de cet homme.
<i Voulez -vous me conduire à l'hôtel de Blaizieux? » lui dis-je ; je ne connais pas Toulon, et il faut que je « sois ce soir même chez Mme de Blaizieux. .
ce — Je ne peux pas quitter de là, moi, fit-il en me ce montrant sa livrée, j'attends mes maîtres. Mais tenez, « prenez la rue qui est là devant vous; au bout, tource nez à gauche, vous y serez, .c'est tout près d'ici.
ce — Merci, » lui criai-je en m'éloignant par la route indiquée.
" L'homme me rappela. J'étais déjà à cent pas.
« Attendez donc un peu; ne courez pas si fort, me « dit-il. Entendons-nous. Est-ce à Mme de Blaizieux ou « à sa nièce que vous avez affaire?
a — C'est à Mlle de La Pinède.
h — Eh bien! en ce cas, n'allez pas chez elle à cette « heure; elle n'y est pas.
« — Et où est-elle?
« — Là, » fit-il, en montrant l'hôtel illuminé.
« Je n'écoutai pas ce qu'il ajouta. J'entrai. Je traversai une cour encombrée de livrées et de curieux, j'arrivai dans un jardin. J'étais dans l'hôtel du préfet maritime, alors en grand gala; une salle de danse immense, construite dans le jardin, s'ajoutait aux autres salons. Les fenêtres ouvertes sur les parterres laissaient apercevoir le scintillement des lustres; les parfums des parterres entraient dans la salle; les harmonies de l'orchestre se répandaient dans le jardin : jamais bal ne fut plus délicieux. De temps en temps, une tête de femme blonde ou brune, coiffée de fleurs ou de diamants, se montrait à une fenêtre, pour disparaître ensuite dans la chaude vapeur du salon et le tourbillon de la danse.
a Caché clans un épais massif de rhododendrons, je regardais tout cela d'un air stupide, me demandant comment je pourrais arriver jusqu'à Denise et ne trouvant rien.
& Tout à coup, une femme vêtue de blanc, avec des grappes de jasmin d'Espagne clans les cheveux, vint s'appuyer à la fenêtre la plus rapprochée de moi; un coup d'œil me suffit pour la reconnaître. C'était Denise.
« J'étouffai son nom dans un cri qui se perdit dans le bruit du bal.
« Oui , mon ami , c'était Denise, plus éblouissante
que jamais clans le triple éclat de la jeunesse, de la parure et du plaisir.
« En la voyant si rayonnante, je sentis mon cœur se serrer sous une douloureuse étreinte. Que pouvais-je pour cette femme? Elle avait si bien l'air de ne rien désirer!
« Elle resta pensive un moment, accoudée à ce balcon; j'étais presque en extase devant cette apparition, et je ne sais comment le feu de mes regards ne décela pas ma présence. Je n'étais pas seul à l'admirer : un jeune homme portant l'uniforme d'officier de marine se trouvait à quelques pas derrière elle, et semblait l'observer. Au bout de quelques minutes , il s'approcha d'elle.
« On vous cherche, Denise , lui dit-il, et on m'a « donné la mission de vous ramener au salon. »
« Quel était cet homme qui l'appelait Denise familièrement, tout haut, sans embarras? Je retins mon souffle pour bien entendre sa réponse.
« Eh bien ! cousin, répondit-elle en riant, laissez-les ce chercher. Je me trouve bien ici, j'y respire au moins, « restons-y donc un peu.
« — Comme vous voudrez; mais vous allez me faire ce arracher les yeux par M. Désormeaux, à qui vous ce avez promis une valse. Il m'a déjà reproché de me ce montrer jaloux avant d'en avoir le droit.
ce — Bah! ce pauvre M. Désormeaux! il ne sait ce ce qu'il dit ; vous n'êtes pas jaloux du tout, au contraire.
ce — Ne parlez pas ainsi , Denise , reprit vivement ce le jeune homme ; vous êtes si belle et je vous aime ce tant, que ce m'est une souffrance de vous voir valser ce avec un autre homme.
ce — Même avec M. Désormeaux! fit-elle en riant ce toujours.
« — Oui, car il est très-amoureux de vous, ce n'est « un mystère pour personne.
« — Oh! je vous engage à prendre des airs ef- « frayés î Voilà un rival redoutable! un pauvre sot, « dont la tète est à moitié détraquée par des rêvas- « séries qu'il croit fort poétiques ; un être ennuyeux « comme une averse , et parfois ridicule au point de « me donner envie de me moquer de lui au lieu de le a plaindre.
« — Tenez, vraiment. Denise, vous avez tort d'être ce si dure pour ce pauvre Désormeaux , reprit gravece ment le jeune marin ; sa folie actuelle me parait fort ce sérieuse ; ce garçon vous aime à sa manière, mais il ce vous aime sincèrement, j'en suis sur. Je l'ai beaucoup ce observé, et vous ferez bien de ne pas jouer avec lui ce au jeu cruel de la coquetterie; ce serait mal, car il ce en souffrirait sans doute beaucoup.
ce - — Bon, continuez sur ce ton, et vous voilà, avec ce votre Désormeaux, comme Mme de Védelle avec son ce imbécile de fils. Ne m'a-t-elle pas écrit pour me prier « de ne pas aller à la Pinède pendant quelque temps? ce Elle craint les effets de ma présence sur son fils ce Georges, un enfant très-délicat et très-mélancolique, <x comme elle dit.
ce — Mme la comtesse de Védelle a bien fait, si ce ce jeune homme montrait de l'amour pour vous.
ce — De l'amour ! Bon Dieu ! quel abus de mot ! Je ce voudrais que vous eussiez vu cet enfant mélancolique ce et délicat ! Un petit bonhomme de dix-sept à dix-huit ce ans, je crois, si en retard ou si court d'esprit ce qu'on le disait fada dans les environs ; un pauvre ce garçon ne sachant pas prononcer deux phrases sans ce rougir et s'embrouiller, muet, gauche, embarrassé, ce gêné et gênant ; sans cesse planté devant moi, me
« regardant avec de grands yeux étonnés, m'écoutant « bouche béante....
« — Il me semble, Denise, que cette contenance « pouvait, en effet, être motivée par des sentiments « dont Mme de Védelle a pu s'alarmer.
ce — Ne mettez donc pas des sentiments comme cela ce partout : ce garçon me regardait par curiosité ; il ce n'avait jamais vu que des douairières ou des paysannes ; « j'étais autre chose, voilà tout. Et puis, je crois qu'il ce aime la musique ; mais cela ne prouve rien pour son ce intelligence. Ne voit-on pas certains animaux en être ce touchés?... Il me fait l'effet d'un Désormeaux paice sible, pour tout dire ; au total, ce sont des êtres à ne ce pas compter, et nous leur faisons beaucoup d'honc< neur en nous en occupant un instant. J'ai été assez ce contrariée de cette facile inquiétude prise par ce Mme de Védelle ; mes visites à la Pinède m'étaient ee douces, j'y cherchais les traces de ma mère, des souce venirs de mon père. Mon pauvre père ! comme il vous ce aimait, Jules ! ajouta-t-elle avec un accent presque ce attendri, succédant à sa gaieté moqueuse.
ce — Et qui me l'a si bien prouvé en vous destinant ce à moi, chère cousine, » répondit le jeune homme en baisant d'une façon passionnée le beau bras qui s'appuyait au sien.
ce Un homme s'avança dans ce moment :
ce Mademoiselle de La Pinède ne veut-elle pas me ce donner ma valse? dit-il.
ce — Mais si, monsieur Désormeaux, fit Denise en ce souriant d'un air heureux et en regardant son cousin.
ce — J'attends mademoiselle de La Pinède, reprit le ce valseur.
ce — Dans quinze jours, on dira Mme de Mallarme, ce n'est-ce pas? » dit le jeune marin à voix basse.
« Denise lui fit un charmant signe de tête et disparut, entraînée par M. Désormeaux.
ce J'en savais assez; ces dix minutes venaient de décider de ma vie.
« Je m'enfuis comme un fou.
« Je traversai la ville en courant, je m'arrêtai seulement lorsque je me trouvai enveloppé du silence et de l'ombre de la campagne.
« Elle allait se marier ! Comprenez-vous, Etienne, ce que cette pensée renfermait de tortures pour moi ? Elle épousait un homme jeune, beau, riche, ayant tout pour lui, tout, même la volonté de son père mort, même son amour à elle-même, l'amour de Denise ! Oh î comme elle l'avait regardé !
« Moi, elle m'appelait imbécile ! Oui î le mot avait été dit : Imbécile ! Ainsi, pour les femmes, le silence est de l'idiotisme , l'admiration de l'étonnement , le premier trouble du cœur, si profond et si sincère, est curiosité niaise et embarras stupide. 0 femme î que de richesses tu as dédaignées ! Pour Denise, je n'étais pas un homme î Toutes ces paroles me revenaient àl'esprit, et, à mesure que je me les rappelais, elles m'entraient dans le cœur comme autant de dards froids et empoisonnés.
« Après avoir couru longtemps, la douleur triompha de mes forces, et je tombai assis sur une pierre, au bord de la route, la tête dans mes mains, insensible, morne, anéanti.
ce Y restai-je longtemps? Je ne pourrais vous le dire. Ce fut un siècle ! ce fut une heure !... Peut-on mesurer ce qu'il tient de pensées dans une heure? Peuton compter ce qu'il tient de larmes dans un cœur au désespoir ?
ce Quand je me relevai, j'avais fait sur moi-même un
violent et héroïque effort. Denise perdue pour moi, tout espoir de bonheur mort dans mon âme, il ne me restait plus qu'à obéir à mon père ; ma vie, désormais sans but, pouvait devenir utile à mon frère, pourquoi la lui refuser? D'ailleurs, j'avais alors l'espoir que je pourrais bien mourir de ma douleur. Illusion d'enfant, mon ami ! L'homme ne meurt pas de chagrin ; il peut tout perdre en un jour, comme moi, sans que sa vie en soit atteinte.
« De retour à la Pinède, et sans explications, j'annonçai à mon père que j'étais prêt à lui obéir.
« Quinze jours après, j'épousai Mlle Rose Lescalle. Je fis assez bonne contenance. J'allai au mariage comme d'autres vont au feu, avec calme et .résolution.
« Après la cérémonie, nous vînmes, Rose et moi, habiter une maison de campagne nommée Relbousquet, où on avait jugé convenable de nous installer. Cette petite propriété est dans une solitude délicieuse ; en y arrivant, j'éprouvai une sorte d'allégement. Je sortais d'un tourbillon et éprouvais un grand besoin de repos.
« La dernière quinzaine, remplie de soins fatigants, avait épuisé mes forces. J'avais dû accompagner ma mère à Marseille pour me donner au moins l'apparence de m'occuper de la corbeille, puis assister aux interminables conciliabules de M. Lescalle et de mon père, discutant des affaires d'intérêt ; enfin, faire un visage convenable quand Mme Lescalle et sa fille venaient au château.
« Une insupportable personne que cette Mme de Lescalle, faisant les honneurs de sa fille de façon à m'oter à perpétuité l'idée de la regarder !
« La patience, ou pour mieux dire le courage, faillit me manquer souvent, quand elle disait, comme mou
père, et avec un air de matrone entendue, que le mariage me dégourdirait.
« Quelle chose plate et insipide certaines gens font d'un mariage ! C'est à ne jamais épouser une femme qu'on aimerait! Mais je n'aimais pas Rose et ne m'occupai même pas d'elle quand nous fumes à Belbousquet. Aujourd'hui, je suis pris d'une sérieuse inquiétude ; je crains d'avoir été trompé sur son compte : on m'a présenté Rose de telle façon, que je l'ai jugée ignorante , naïve , un peu niaise et très-vaniteuse , m'épousant sans goût ni éloignenient, pour le plaisir de s'entendre appeler baronne parles divers tabellions de la société de son père, et de troubler les paisibles rues de la Ciotat par le bruit de sa voiture. Eh bien! elle n'est peut-être pas ainsi ; cette pauvre enfant a, je le crains, cédé à l'autorité en devenant ma femme, et a laissé derrière elle quelque inclination inavouée dont le souvenir la mine et l'afflige. Depuis notre mariage, elle a changé à vue d'œil ; elle s'attriste ; ma présence, que je lui impose pourtant le moins possible, la gêne et l'effraye. Je dois hâter une séparation dont j'ai compris la nécessité dès que nous avons été mariés. Si j'eusse rencontré dans Rose une amie, une sœur, une nature sympathisant avec la mienne par quelques côtés, si seulement je ne m'étais pas aperçu qu'elle me redoute et me fuit, je fusse resté près d'elle sans bonheur, mais sans répugnance. Il n'en est pas ainsi, et je dois au plus tôt faire cesser un état de choses pénible pour tous deux. Âi-je besoin d'ajouter, mon ami, que, dans une pareille position, je n'ai pu me considérer comme le véritable mari de cette jeune fille? je l'ai respectée comme ma propre sœur, et c'était mon devoir. Je me suis servi d'un prétexte pour me retirer à Marseille ; la complaisance d'un de nos voisins de campagne, qui
s'est chargé d'écrire à Rose, a coloré la prolongation de mon absence. La vérité est que j'y suis venu pour attendre votre arrivée en France et me consulter avec vous : attendre à Belbousquet me paraissait impossible.
a Maintenant, Etienne, vous savez tout, vous m'aiderez à exécuter mon dernier projet. Je veux essayer d'aller chercher dans l'exil l'oubli de mes douleurs; je vous demande, mon ami, de me faire recevoir à votre bord. Vous allez, je le sais, entreprendre une campagne dans l'Amérique du Nord; je vous y accompagnerai ; nous irons ensemble visiter ces grandes solitudes du nouveau monde, et peut-être y rencontrerai-je le baume calmant dont mon âme a tant besoin.
« Mon départ sera un allégement pour cette pauvre petite Rose; en lui écrivant pour lui annoncer que je quitte la France pour toujours, je lui ferai remettre un acte qui lui assure les deux tiers de ma fortune. Hélas! ce que j'ai aliéné de sa liberté est sans prix, je le sens trop tard et ne puis guère le réparer. Si la vanité la peut consoler, mon nom et mon argent lui suffiront ; si elle regrette un amoureux moins sombre que moi, elle pourra sans remords jouir de l'indépendance que je lui rends.
« Je serai loin, elle m'oubliera bien vite; j'aurai passé dans sa vie comme un fantôme inoffensif : cela ne vaut-il pas bien mieux que de me faire haïr de près?
« Voilà mes projets, mon cher Etienne; ma sagesse et ma conscience n'ont rien pu m' inspirer de mieux. Je suis en face de l'irréparable, je le sens. Puissent du moins ces résolutions m'empêcher d'aggraver mes torts !
« J'attends votre réponse et votre appel.
ce A vous de cœur,
« Georges de Védelle. »
Rose, en finissant la lecture de cette lettre, sentit son cœur se gonfler sous une angoisse indicible.
Combien Georges aimait Denise, et elle, pauvre Rose, avec quel dédain il la traitait! Il l'avait quittée sans lui dire un mot; il partait lui laissant son nom, de l'argent, de la liberté, et se croyait quitte !
Il ne voulait rien prendre de sa vie, étant résolu à lui tout refuser de la sienne.
« Ah! se dit-elle, il est pour moi ce qu'a été pour lui Mlle de La Pinède; au fond, nous souffrons la même douleur! Mon Dieu, pourquoi cette idée me vient-elle? l'aimerais-je, à présent? Oh! non, ce serait pire que tout ! »
Elle resta longtemps plongée dans d'arnères réflexions ; puis, apercevant la lettre d'Etienne d'Alais, restée sur sevs genoux, elle fut sur le point de la jeter clans un tiroir sans la lire. Rien ne pouvait être ajouté à la longue et terrible lettre de Georges; Rose le pensait; elle lut pourtant.
M. Etienne d'Alais à Mme Rose de Védelle.
Sarcelles, juin 1835.
oc Madame,
oc Le jour même où vous me faisiez l'honneur de m'écrire, je recevais une longue lettre de votre mari; c'est celle que je me hâte de vous envoyer. Cette lettre est la plus concluante des explications, elle éclaircit tout, elle répond atout; lisez -la, madame, et achevez de connaître cette âme si étrangement méconnue.
« Ces tristes confidences achèveront de vous faire comprendre Georges et vous prouveront qu'il n'a jamais joué ce râle qui vous a tous trompés, comme
vous le dites avec amertume dans la naïveté de vos seize ans. L'adolescent morose, silencieux, farouche de la Pinède, a réellement existé, et les circonstances exceptionnelles dans lesquelles s'est formée votre union ont contribué à vous entretenir dans cette grande, mais non irréparable erreur.
« Dieu s'est plu à démentir les prévisions des médecins Tant-pis, dont la demi-science a pris l'assoupissement intellectuel qui suit les grandes commotions pour rfninal irrémédiable. La famille de Védelle, après avoir accepté leur arrêt, n'a pas su plus tard discerner la vérité. Connaissant les parents de Georges, je m'explique leur aveuglement.
« Une chose pourrait paraître étrange, c'est que vous, madame, douée de ce tact exquis des femmes, qu'on voit s'élever parfois jusqu'à la divination, vous n'ayez rien deviné. Oui, cela me paraîtrait en effet bien incompréhensible, si je ne connaissais la puissance des préventions sur un jeune esprit.
« Dans la première période de la vie, on ne juge pas par soi-même; on accepte les jugements d'autrui comme autant de vérités positives, et, plus tard, rien n'est plus difficile à détruire, plus malaisé à déraciner, que cette chose impalpable, masquée, hypocrite et louche, appelée une prévention. Mensonge fardé de vérité, trahison à deux tranchants, la prévention nuit à celui qui l'accueille et à celui qui en est l'objet. Vous l'avez éprouvé, madame ; vous voyiez dans Georges un être disgracié ; vous ne l'observiez seulement pas. A quoi bon? il était jugé ! Et ainsi beaucoup d'indices pouvant devenir des révélations évidentes sont restés muets pour votre jeunesse et votre inexpérience.
a Tout conspirait contre vous^ pauvres enfants ; il vous a manqué l'amour, ce flambeau divin qui seul
pouvait détruire votre commune erreur, et vous êtes restés ignorants l'un de l'autre. Heureusement, aujourd'hui, une volonté positive de la Providence vous éclaire, et tout peut encore se réparer.
« Maintenant, avant de terminer cette lettre, permettez-moi, madame, de vous donner un conseil; permettez au meilleur ami de votre mari d'avoir un secret commun avec vous. Laissez Georges ignorer toujours l'étrange et triste méprise du passé. Si unis que puissent devenir vos deux cœurs, cachez avec soin à votre mari que vous avez pu ressentir pour lui une froide pitié et un blessant éloignement. Une telle révélation lui ferait une blessure que vos plus tendres soins ne parviendraient peut-être pas à guérir. Il est des choses délicates au point de ne pouvoir être touchées, même par les mains douces et bénies d'une femme aimée.
« Recevez, madame, mes vœux les plus ardents pour votre bonheur, et permettez-moi de déposer à vos pieds mes hommages bien affectueux.
« Etienne d'ÂLAis. »
a P. S. Par ce même courrier, j'écris à votre mari et je lui parle d'affaires assez importantes. Je ne veux pas empiéter sur ses droits en vous annonçant une nouvelle qui, j'en suis sûr, vous causera quelque joie. Certes, c'est un poète, et un vrai poëte! personne n'en doute à Paris aujourd'hui, et on n'en doutera pas non plus à la Pinède , dans quelques jours. »
Rose ne chercha pas à deviner le mystère de ce postscriptum; son émotion à la lecture de ces deux lettres fut trop grande pour laisser subsister la curiosité. La lumière complète venait de se faire dans sa situation, lumière implacable comme la vérité, n'atténuant rien,
ne ménageant rien, et lui découvrant à la fois combien le cœur de Georges était précieux à posséder, et par quels abîmes elle s'en trouvait séparée. La lettre d'Etienne adoucit bien imparfaitement sa douleur profonde; elle ne la relut même pas, ses paroles d'espoir lui firent l'effet de banalités; elle la jeta dans un coin avec une sorte de colère.
Elle passa plusieurs heures dans une agitation qu'aucune résolution ne vint calmer, pleurant, tremblant, marchant avec vivacité autour de sa chambre , pour se laisser ensuite tomber accablée sur un siège, reprenant à chaque instant la désolante lettre de Georges, pour la commenter et la relire en choisissant toujours les passages les plus pénibles. C'est le propre de certains chagrins de rendre le cœur comme avide de tortures, de lui faire rechercher tout ce qui peut faire saigner ses plaies ; cet acharnement à souffrir est surtout violent dans la très-grande jeunesse, où le ressort de toutes nos facultés agit dans sa force première. Rose l'éprouva; elle avait déjà beaucoup souffert, mais ses épreuves antérieures lui parurent peu de chose en comparaison de ses douleurs nouvelles. Elle subit une de ces longues crises de larmes, de sanglots, d'étourdissements, de cris étouffés, qui sont comme les tempêtes du cœur et le calment un peu sans le soulager. Elle sortit de là avec un besoin impérieux de prendre une résolution, mais laquelle? Elle songea à tout, même à se tuer.
C'était vraiment une pauvre âme en détresse! Que celui qui a souffert comme elle la comprenne et l'excuse.
Enfin la pensée de sa tante Médé, de cet ange gardien de son enfance, qui déjà avait pu la rendre résignée un jour où, pour des causes bien différentes, elle avait cru aussi tout désespéré, lui revint à l'esprit. Ce fut comme une inspiration du ciel. « Oui, se dit-elle,
ma tante Médé, elle, elle seule, peut me diriger. D'ailleurs, ce me sera déjà un soulagement de n'avoir rien à décider moi-même ; en restant ici livrée à mes angoisses, je deviendrais certainement folle. »
Rose, fortifiée par cette détermination, prit à la hâte un chapeau et s'élança dans le jardin. En descendant l'avenue d'oliviers, elle se croisa avec Thérézon. La bonne femme s'arrêta stupéfaite à l'aspect du visage bouleversé de Rose.
a Mon Dieu! comme madame a l'air agitée ! dit-elle ; est-ce qu'il y a un malheur?
— Non, Thérézon, non, répondit la jeune femme sans ralentir le pas; je vais chez ma tante, voilà tout, j'ai à lui parler.
— Si madame prenait le mulet de Dominique , la chaleur est étouffante et la course est longue d'ici aux Capucins.
— Ce serait trop long; il faut que je voie ma tante à l'instant même, pour quelque chose de très-pressé.»
Et, sans laisser à Thérézon ébahie le temps de placer une réplique, Rose disparut derrière les buissons d'aliziers et d'arbousiers qui croissaient près de la grille de Relbousquet.
Thérézon la suivit des yeux, cherchant l'explication de ce départ précipité.
« Bon, il se passe du nouveau, grommela-t-elle ; la voilà sens dessus dessous. Je gage que c'est ce maudit fada qui revient; il lui fait peur, elle le fuit. Le malheur est entré chez nous avec cette face pâle. Heureusement Mme Lescalle est avertie. Jusqu'à hier, c'a été comme un sort, je ne pouvais la rencontrer seule ; enfin j'ai pu lui parler, je l'ai mise au fait de tout, et elle va emmener sa fille à la ville ; l'autre la suivra s'il veut. M. Lescalle lui-même s'aperçoit bien que ce mariage-là 247 j
est une sottise. Si je ne m'en étais pas mêlée cependant, on aurait laissé comme cela cette pauvre Misé Rose a côté de ce vilain sauvage. Mariez donc les jeunesses de chez nous à ces gens du Nord; ils sont tous froids comme pastèques et fiers comme la boussecarloune S qui ne se laisse jamais approcher. »
Sur ces profondes observations ethnologiques, Thérézon entra dans le potager et se mit à cueillir des petits pois, avec le calme que procure un grand devoir accompli.
Quant à Rose, elle franchit en moins d'une heure la distance qui la séparait des Capucins. Au détour de la route de la Ciotat, elle fut aperçue par Artémon Richer, alors occupé, pour se consoler, à causer assez familiè- ^ment avec la fille du maître de poste, jolie couturière de vingt ans, fraîche, brune, pas trop farouche, avec laquelle il se rencontrait depuis trois jours, par hasard, à ce point de la route , où un banc de pierre, placé sous un beau massif de mûriers, formait une halte agréable. Rose arriva devant le groupe sans le voir. Artémon, lui, la reconnut à l'instant et fit un mouvement pour se jeter au-devant d'elle; la présence de sa compagne le retint. Rose passa; sa robe blanche formait derrière elle comme un nuage, ses petits pieds agiles faisaient voler le sable fin de la route, qui, traversé par les rayons du soleil de juin, entourait sa tête d'une auréole transparente : Artémon crut avoir une apparition. L'effet produit sur lui fut bien vif, car il fit le quasimiracle de lui donner une réminiscence poétique :
Et les oiseaux
Pour ses pieds donneraient leurs ailes !
murmura-t-il en la suivant du regard.
1. Les paysans provençaux nomment honssecarloune une espèce de roitelet extrêmement sauvage.
« Connaissez-vous donc cette femme qui vient de passer si vite? lui demanda la jolie couturière en donnant une expression jalouse à son visage rnutm.
— Du tout, reprit le lion de la Ciotat, rappelé à sa situation du moment; du tout.... Nous disons que vous m'attendrez ce soir ! »
Si la jeune fille dit oui, Rose n'aurait pu l'entendre; elle entrait en ce moment sous le porche obscur des Capucins, et se précipitait, haletante et oppressée, sur le sein de sa grand'tante.
Quoique Mlle Médé eut reçu l'appel désolé de Rose, elle n'y avait pas répondu encore, calculant fort justement que, si la position de sa petite-nièce ne s'améliorait pas, elle en recevrait de nouvelles instances.
Rose, enfermée avec ses livres, absorbée par une attente fiévreuse, était restée muette, et son silence avait paru d'un favorable augure à la bonne demoiselle.
Son illusion s'évanouit au premier mot de Rose.
« Ah ! chère tante , s'écria-t-elle en pleurant, c'est bien maintenant que je puis désespérer!
— Chère petite, répondit Misé Médé, il ne faut jamais désespérer de la bonté de Dieu. Voyons, calmetoi et conte-moi ce qui se passe; nous tro avérons peutêtre un moyen de conjurer ce malheur dont je te vois si émue. »