‹ Un mariage en provinceChapitre 20 sur 22 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Retour.

Georges, on le sait, était à Marseille; l'invitation de M. Césaire de Croix-Fonds lui avait servi à trouver un prétexte pour expliquer son absence ; il partit, en effet, avec le jeune baron, mais le laissa dès le second jour poursuivre seul son voyage vers le Dauphiné, et revint à Marseille attendre la lettre de son ami Etienne. Cette réponse tant désirée lui parvint le jour où Rose apprenait à Belbousquet le secret de sa vie. Le même courrier apporta au mari et à la jeune femme les bons et utiles conseils d'un ami véritable.

Voici ce que M. d'Alais écrivait à Georges :

« J'ai usé, mon bien cher ami, de la permission facultative que me donnait votre lettre de janvier dernier, et j'ai prié ma mère de faire imprimer votre volume de vers : Aigles et Colombes. Votre. livre a eu à Paris un succès que j'ai trouvé tout établi à mon arrivée. Je ne suis pas modeste pour votre compte, moi, Dieu le sait ! Eh bien î mon ami , ce succès-la a dépassé toutes mes espérances. Les salons, les journaux, tout le monde en a parlé; et si, suivant votre ordre exprès, je ne vous avais tenu obstinément caché sous le pseudonyme de James Herder, le bruit de votre renommée aurait été sonner aux oreilles de votre famille patriarcale , et troubler les échos de votre solitude.

« La vogue de salon flatte, les éloges de journaux encouragent ; mais voici qui est mieux. Melval, le grand

critique, a voulu absolument vous connaître; je lui ai dit votre âge et votre nom. Alors il a été si émerveillé, de cette œuvre sortie d'un cerveau de dix-neuf ans, elle lui a paru promettre un si grand avenir, qu'il a été sur-le-champ trouver le ministre, son ami intime , homme distingué, comme vous savez, et a commencé un dithyrambe sur votre compte. Le ministre a été de son avis, s'est enthousiasmé, et le résultat a été.... tout simplement la croix de chevalier de la Légion d'honneur, dont vous trouverez le diplôme sous ce pli.

« Eh bien! Georges, que dites-vous de cela? Etre décoré à vingt ans, n'est-ce pas bien de quoi devenir un homme raisonnable et chasser un peu les humeurs noires?

« J'ai tenu à vous parler d'abord de cette grande affaire; maintenant, je viens aux choses intimes :

« J'ai lu avec beaucoup d'attention cette grande lettre où vous me racontez la lamentable histoire de votre passion pour Mlle de La Pinède.

« Vous allez vous hérisser, mon poëte, je m'y attends; pourtant je veux vous dire toute ma pensée.

« Croyez-en un vieil ami , il est fort heureux pour vous que Mlle Denise n'ait pu ni voulu être votre femme.

« Je la connais assez , l'ayant rencontrée dans des salons , pour l'avoir bien jugée. C'est une de ces femmes brillantes, qui font plus souvent d'un mari un martyr qu'un heureux. Elle aime passionnément le monde, où son admirable beauté et son grand talent de musicienne lui attirent des ovations dont elle ne pourra jamais se passer. Elle s'est habituée à vivre dans une atmosphère de louanges et d'encens , serre chaude où sa vanité s'est développée outre mesure. Quel cas peutelle faire de l'admiration d'un homme? elle a celle d'un

peuple d'adorateurs. Elle règne sur cette pléiade choisie qui domine la première société du monde , les salons de Paris! -

« Mon jugement sera sévère sur elle. A mon avis, elle a toutes les qualités séduisantes, et il lui manque la qualité suprême. En un mot, elle sait inspirer l'amour, elle ne saurait pas le rendre.

« Laissez-la épouser son cousin de Mallarme ; il est marin de son métier, et conséquemment dans les meilleures conditions pour que cette sirène , comme vous l'appelez, ne le prenne pas trop vite en grippe. Mariée à lui, elle sera pourtant libre pendant la moitié du temps; c'est ce qui convient à ses goûts.

ce Le reste regarde M. de Mallarme.

« Tout ceci ne vous consolera probablement pas ; cependant, si vous voulez un peu réfléchir, cela pourra adoucir vos regrets. Aimer cette femme, c'était appeler sûrement le malheur sur soi ; il vous eût atteint tôt ou tard. Le plus tôt est le mieux, on a plus de temps pour le réparer.

« A présent, Georges, je suis tenté de vous dire des choses fort dures. Quoi! vous voulez partir, quitter la France, désoler votre famille, abandonner cette pauvre jeune fille dont vous êtes aujourd'hui le protecteur naturel! Mais c'est delà folie, cela, mon ami, et si je n'étais plein d'indulgence pour la fièvre que donnent certains chagrins, je vous dirais : « Georges, vous avez « songé à faire une mauvaise action ! »

« Vous ne connaissez pas la femme dont vous êtes le mari; vous n'avez rien tenté pour vous en faire aimer; vous ne lui avez pas même fait l'honneur de l'observer; vous ignorez si elle a une valeur quelconque. Elle ne ressemble pas physiquement à votre idéal, dès lors elle est jugée et condamnée ; on la délaisse et on la dédaigne,

«0 fou! imprudent! aveugle que vous êtes! Savezvous si ce cœur candide, si cette intelligence à peine éveillée, ne contiennent pas autant de feu et d'amour que vous en pouvez souhaiter?

« J'ai, du reste, peine à comprendre que vous ayez pu vous marier dans la disposition d'esprit où vous étiez. Vous avez commis là une grande faute : le désordre et l'abattement où votre douleur vous avait plongé sont à peine des excuses. Maintenant le mal est fait; il ne faut pas l'aggraver; vous vous êtes, avec une insouciance coupable, créé des devoirs sérieux : il les faut remplir.

« Vous vous devez à cette femme que vous avez prise, quoique ne l'ayant pas choisie. Si vous ne pouvez lui donner de l'amour, laissez-lui votre protection, votre appui, votre présence; elle y a droit : et vous êtes un honnête homme.

« Vous n'auriez pas dû quitter cette douce retraite de Belbousquet. Allons, Georges, un bon mouvement : retournez-y. Allez porter à vos parents l'étonnement et la joie de votre succès dans une carrière où vous avez marché et vaincu seul. Allez calmer les inquiétudes de Mme Rose de Védelle. Allez, cher Georges; là est le devoir, là est l'oubli du passé, là est peut-être l'avenir calme et radieux.

« Jusqu'ici mes avis ont été ceux du conseiller consciencieux et sévère; je finis par quelques paroles de l'ami.

« Si, après avoir essayé d'arranger votre existence dans la voie où elle est, vous y reconnaissez des impossibilités, si vous ne pouvez parvenir à aimer votre jeune femme, si enfin elle vous a elle-même en aversion; alors, venez me trouver, je vous tendrai mes bras fraternels, je vous emmènerai loin de Rose, loin de la

France, loin de vos souvenirs, et vous irez demander à l'exil la guérison et le repos.

« Les marins sont croyants, vous le savez : moi j'ai une foi profonde dans les mystérieuses opérations de la Providence; je crois qu'elle a placé près de vous le dictame salutaire à vos douleurs. Méditez bien tout ceci, cher Georges, agissez en homme d'honneur et en cœur courageux, et si vous avez été seulement aveugle, comme je le suppose, envoyez-moi une pensée au milieu de votre bonheur.

« Votre ami,

« Etienne. »

Le lendemain du jour où le courrier de Paris apporta en Provence les lettres qu'on vient de lire, deux femmes cheminaient, vers huit heures du soir, sur la route de la Ciotat à Marseille.

L'une, grande et un peu voûtée, enveloppée dans une de ces mantes de soie noire en usage il y a soixante ans , marchait d'un pas égal , quoique un peu pesant; l'autre avait cette allure légère qui décèle la jeunesse, et semblait en proie à une vive agitation.

C'étaient Mlle Médé et sa nièce.

« Voici qu'il se fait tard, dit la vieille demoiselle, et nous n'avons pas encore rencontré Dominique ; tu as voulu venir au-devant de lui, Piose, tu as eu tort : le vent se lève, tu vas prendre froid; peut-être est-il prudent de retourner sur nos pas.

— Oh! non, chère tante, répondit la jeune femme vivement, allons plus loin, les jours sont longs dans cette saison; d'ailleurs Dominique doit nous attendre aux trois mûriers, et nous en sommes tout près.

— Pourquoi lui avoir dit de s'arrêter là, au lieu de le faire venir aux Capucins?

— C'est afin de ne pas fatiguer son mulet et que Dominique arrive à Marseille le plus tôt possible.

— Soit, allons toujours; mais tu es sans chapeau, et je crains pour toi l'humidité du soir.

— J'ai la tête brûlante, au contraire, et l'air frais me fait du bien. Pourvu que Dominique soit exact! reprit Rose avec un accent où perçait toute son impatience. Il est si important qu'il trouve Georges dès demain! Malheureusement, j'ignore son adresse, et on va peut-être perdre beaucoup de temps à le chercher dans cette grande ville.

— Ne te tourmente pas à ce sujet, mon enfant. Georges est a Marseille dans un hôtel : or, il n'y a pas plus de sept ou huit grands hôtels à Marseille ; eh bien! Dominique cherchera dans tous.

— Et vous pensez, chère tante, qu'il aura ma lettre demain?

— Je n'en doute pas, et j'espère beaucoup de ta lettre, si tu l'as écrite comme tu comptais le faire, en laissant bien naïvement et complètement parler ton cœnr.

— Je n'ai pas osé faire cela, tante Médé ; le souvenir de la froideur de mon mari, la triste conviction donnée par les confidences venues de Paris, ont glacé mon épanchement. Comment me faire comprendre à Georges sans lui tout dire? et tout expliquer serait trèsdangereux; M. d'Àlais me le dit, et il a raison. »

La physionomie de Mlle Médé prit une teinte de mécontentement.

i' Que lui as-tu donc écrit? demanda-t-elle.

— Quelques lignes seulement pour le supplier de venir au plus tôt a Belbousquet. où j'ai à lui parler de choses eraves. J'oserai, il me semble, davantage en lui

parlant; et puis, vous serez là, bonne tante, et vous m'aiderez.

— Mon aide ne peut être comptée pour rien dans cette circonstance, ma fille; c'est à toi et à toi seule à tâcher de conquérir ton mari ; toute intervention étrangère te nuirait au lieu de te servir.

— Vous avez sans doute raison, et maintenant je regrette bien de n'avoir pas écrit ma lettre différemment. Si cela ne suffisait pas pour le ramener!... Aurais-je pu croire, tante Médé, ajouta- t-elle après un long silence, que cet homme, dont la présence m'épouvantait il y a un mois, occuperait toute ma pensée aujourd'hui? Hélas ! et c'est un malheur de plus! car il me déteste, bonne tante, vous avez bien vu dans sa lettre !

— Cette lettre ne prouve rien de cela, mon enfant. Georges ne te connaît pas; il ne t'a même jamais bien regardée , il le dit lui-même. C'est à toi à lui apprendre ce que tu vaux, à faire des efforts pour lui plaire, et il finira sans doute par t'aimer.

— Vous voulez me consoler; mais ce que vous me dites là me semble impossible; je vais faire une tentative dont je n'espère rien; je suis dans un découragement profond. Comment pourrait-il m'aimer, maintenant, moi si ignorante, si gauche, si loin de la beauté et des talents de Mlle Denise?

— Mlle Denise ne peut plus être pour lui qu'un fantôme, et toi tu es une réalité charmante; tâche seulement de l'en faire apercevoir, et tu as de grandes chances de le ramener à toi.

— Savez-vous, ma tante, qu'en songeant à toutes ces révélations inattendues qui ont bouleversé ma vie sans en altérer la surface, je me demande si je n'eusse pas été plus heureuse, aimée d'un enfant maladif et borné, que dédaignée par l'homme complet et intelligent?

— Prends garde, Rose, tu blasphèmes, dit presque sévèrement Mlle Médé. Quoi! c'est au moment où tout semble s'arranger, où tu entrevois une destinée toute différente de celle que tu jugeais misérable et sacrifiée le jour de ton mariage, c'est à ce moment même que tu désespères! Prends garde, te dis-je, d'offenser Dieu, ma fille, ou je ne te reconnaîtrai plus cette Rose que j'ai pu rendre forte et résignée en présence d'un sort si réellement malheureux.

— Oh! quand je me suis mariée, j'étais bien autre qu'aujourd'hui, matante. Je n'aimais personne alors! Je dois aimer à présent, ajouta-t-elle à voix basse, car je sens la faculté de souffrir centuplée en moi. »

Il y eut un long silence, pendant lequel les deux femmes restèrent absorbées dans leurs pensées.

Mlle Médé, perdue dans ses conjectures, n'espérait pas comme elle le disait. Au fond, elle redoutait qu'un rapprochement fût à jamais impossible entre les jeunes époux; elle redoutait surtout que Georges, épris d'un idéal, comme tous les poètes, ne pût éprouver d'attrait pour la nature simple et timide de Rose.

De son côté, la jeune femme songeait à son mari avec un mélange d'effroi et de tendresse que sa situation étrange pouvait seule expliquer.

Toutes deux marchaient donc pensives, arrangeant et supposant l'avenir au gré de leurs craintes et de leurs désirs. Leur préoccupation leur fît oublier le but de leur course; elles passèrent devant les trois mûriers sans s'en apercevoir. La nuit et le silence s'étaient faits autour d'elles; la lune se leva dans un ciel étoile, et ses rayons jetèrent des glacis argentés sur le feuillage sombre des oliviers.

Tout k coup les deux femmes tressaillirent. Le trot

d'un cheval se faisait entendre dans ie lointain, se dirigeant de leur côté.

« Voici Dominique, dit Rose. Enfin! Comme il est en retard! Nous avions dit huit heures.

— Ne t'inquiète pas, répondit sa tante; il arrivera encore de bonne heure à Marseille, s'il veut mener son mulet du même train qu'en ce moment. »

En effet, le cavalier lointain pressait fort l'allure de sa bête, et en peu de minutes il apparut à l'angle de la route. A la clarté de la lune, Mlle Médé et Rose distinguèrent en selle une svelte figure.

Ce n'était pas Dominique.

« 0 mon Dieu ! dit Rose en s'appuyant toute tremblante au bras de sa tante, je crois que.... je crois que c'est Georges ! »

C'était Georges en effet; il allait passer devant les deux femmes sans les voir, quand Mlle Médé s'avança îusqu'au milieu de la route. Effrayé par cette grande forme noire, le cheval fit un écart en arrière, et s'arrêta en frémissant.

Georges regarda.

« Eh bien! monsieur mon petit-neveu, dit la vieille dame d'un accent où elle essaya de mettre de l'enjouement, vous aimeriez mieux, je crois, m'écraser que me voir.

— Ah ! mademoiselle Médé Lescalle ! pardon, » répondit Georges en descendant lestement de cheval et en saluant respectueusement.

Par un sentiment de timidité presque enfantine, Rose s'était tenue jusque-là cachée derrière sa tante.

Mlle Médé la démasqua tout à coup.

« Rose, ne dis-tu pas bonjour àton mari? » fit-elle.

Rose balbutia quelques mots, et Georges, surpris de la rencontrer si inopinément, resta tout interdit.

Pour se faire une contenance, il offrit son bras à la vieille tante, près de laquelle Rose resta comme un enfant craintif. Le cheval, ravi d'en avoir fini avec la course forcée qu'on lui imposait depuis Marseille, se mit à suivre tranquillement son maître, tout en donnant par-ci par-là un coup de dent aux broussailles de la route. Pendant quelques minutes on n'entendit que le bruit de ses sabots sonnant sur les cailloux et le cropcrop de ses mâchoires dépouillant les jeunes arbrisseaux.

Nos trois personnages cheminaient côte à côte, dominés par cet embarras que crée toujours le désaccord des situations avec les sentiments. Leurs rôles respectifs, les plus simples du monde en apparence, étaient, en réalité, difficiles et délicats. Chacun se taisait, plein cependant du désir d'entrer en matière.

On arriva ainsi devant les trois mûriers, sans qu'une parole fût venue rompre ce silence gênant.

Au pied d'un des arbres, Dominique le muletier, vêtu de son sayon de poil de chèvre et étendu sur l'herbe épaisse, fumait philosophiquement sa pipe avec la quiétude d'un messager ne se sentant pas en retard de plus d'une demi-heure.

Il regarda sans bouger s'avancer ce groupe taciturne, muet comme un trio d'ombres. Quand le groupe approcha, il reconnut la grande taille de Mlle Médé et la silhouette gracieuse de Rose ; alors il se leva, et ôtant ce bonnet de laine rouge qui coiffe si pittoresquement ces belles têtes méridionales :

« Misé, dit-il, me voici au rendez-vous ; vous voulez m'envoyer à Marseille, je crois, pour quelque chose de pressé; mon mulet est là tout prêt; je puis partir à l'instant, si vous le voulez.

— Ah! oui, c'est vrai, mon garçon, répondit Mlle Médé,

il s'agissait de porter une lettre à Marseille; mais maintenant c'est inutile, ajouta-t-elle en jetant un regard sur Georges ; tu peux retourner chez toi, je te payerai ton dérangement, va.

— Ça ne presse pas, Misé, à vos ordres, reprit Dominique en allant détacher son mulet.

— Mais, demanda Georges, elle était donc pour moi cette lettre? de ma mère, peut-être?

— Non, murmura timidement Rose.

— De qui donc alors?

— De moi, dit-elle à voix basse.

— De vous, Rose ! »

Et il la regarda d'un air franchement étonné et interrogateur, qui lui fit baisser les yeux et la rendit toute tremblante.

Georges s'aperçut de ce trouble, et ajouta doucement : « Vous me la donnerez, cette lettre, n'est-ce pas? » En ce moment, un éclair d'espoir traversa le cœur de Mlle Médé ; une pensée subite la fit rappeler Dominique, dont on entendait encore le mulet au loin.

Elle l'appela trois fois d'une voix forte et vibrante. Dominique s'arrêta, puis revint sur ses pas.

« Mon garçon, lui cria-t-elle, rentres-tu à la ville ce soir?

— Oui, Misé.

— Eh bien ! tu vas m'aceompagner jusque chez moi, c'est ton chemin. Mes enfants, dit-elle en se tournant vers Rose et Georges, il se fait tard ; je ne veux pas que vous me meniez jusqu'aux Capucins; rentrez à Relbousquet. Quant à moi, ce brave garçon me suffit ; son mulet me connaît, je vais monter dessus, je serai chez moi dans vingt minutes.

— Mais, chère tante, dit Rose, vous m'aviez promis de venir passer quelques jours près de moi.

— Je t'ai promis cela ce matm ; maintenant, tn n'as pins besoin de ma compagnie, tn as ton mari.

— Vous êtes toujours la bienvenue à Belbousquet, mademoiselle, dit Georges, et ma présence ne doit pas priver Rose du bonheur que lui causent vos visites.

— Merci , monsieur Georges , répondit la vieille dame : votre instance me touche; cependant je préfère remettre à la semaine prochaine mon projet d'aller à Belbousquet. J'ai fort à faire chez moi, et je n'eusse accompagné Rose que pour ne pas la laisser seule plus longtemps. »

Sans attendre de réponse, Mlle Lescalle, aidée de Dominique, monta sur le mulet ; puis, enveloppant Georges et Rose d'un regard de tendresse :

« Dieu vous protège, mes chers enfants, soyez heureux! » dit-elle d'une voix émue.

Elle leur fit encore un geste d'adieu affectueux, et, lâchant la bride à sa monture, elle s'éloigna rapidement, et on la perdit bientôt de vue dans l'obscurité de la route.

Les deux jeunes gens restèrent seuls.

Pendant assez longtemps ils marchèrent côte à côte, ne se regardant même pas ; chacun cherchait dans son esprit une façon d'entamer la conversation. Leur embarras s'était encore accru par le départ de la vieille tante. Ils se sentaient près de quelque moment solennel, et subissaient cette impression mystérieuse, indéfinissable, qui précède presque toujours les actes décisifs de la vie. Les phrases froides et banales échangées un mois avant entre eux étaient devenues impossibles.

En entrant dans le petit chemin rocailleux de la rampe de Belbousquet, Rose trébucha contre une pierre et faillit tomber. Georges la soutint en la prenant par le bras.

ce Vous êtes-vous fait mal, Rose? lui demanda-t-il.

— Non, merci, Georges. »

Ils retombèrent dans leur silence : seulement, Georges garda le bras de sa femme sous le sien; ils continuèrent à marcher pensifs et muets, uniquement occupés l'un de l'autre, et n'osant échanger leur commune pensée.

Cependant Georges regarda Rose, et elle lui parut bien différente de ce qu'il l'avait vue.

Toute sa personne portait les traces visibles des sensations violentes dont sa vie venait d'être ébranlée. Elle lui parut extrêmement maigrie ; la magnifique fraîcheur dont il lui avait fait presque reproche était remplacée par cette pâleur transparente et veloutée, si charmante chez les femmes blondes.

Ses cheveux, au lieu d'être roulés en grosses tresses ainsi qu'elle les portait habituellement, étaient arrondis en courts bandeaux et négligemment tordus derrière sa tête ; un léger gonflement du réseau de veines bleues qu'on voyait courir sur ses tempes décelait une émotion contenue. Elle marchait lentement, les yeux baissés, avec une allure languissante indiquant la souffrance. Vue ainsi, aux rayons doux et tristes de la lune, avec sa robe blanche et son air abattu, elle ressemblait à un de ces beaux anges d'Andréa del Sarte descendu à contre-cœur sur cette terre de misère et de douleur.

Georges fut frappé de cette physionomie si nouvelle pour lui; il crut en effet n'avoir jamais vu Rose; il resta à la regarder, sans se rendre compte du charme qu'il trouvait à cette contemplation.

Rose, absorbée dans ses pensées, ne s'aperçut pas de l'attention dont elle était l'objet, et, tandis que son mari la regardait, une larme descendit lentement le long de sa joue pâlie, et vint tomber sur une touffe

d'herbe, où elle brilla un moment comme une goutte de rosée.

Cette larme muette émut le jeune poëte.

« Vous pleurez, Rose, dit-il ; qui peut vous affliger? Est-ce ma présence ou l'absence de votre tante? »

Le sein de Rose se souleva en entendant la voix de Georges, mais elle resta silencieuse.

« Répondez-moi, chère Rose, reprit le jeune homme, qu'avez-vous? Je tiens à connaître la cause de votre chagrin.

— Je n'ai rien, et je suis heureuse de vous voir, » dit enfin Rose, en levant sur son mari ses grands yeux humides.

Et pour lui bien prouver sa satisfaction de le revoir, elle serra légèrement le bras de Georges ; puis, comme honteuse d'un mouvement si hardi, elle devint toute rouge, et pendant un moment sa fraîcheur d'autrefois reparut sur son visage.

Quelque chose de si touchant passa dans sa voix en disant ce peu de paroles, son regard, son geste furent empreints d'une grâce si douce, d'un sentiment à la fois si timide et si profond, que Georges se sentit troublé jusqu'à l'âme.

« Pourquoi pleurez-vous alors? lui demanda-t-il affectueusement .

— Oh ! je ne pourrai jamais vous le dire.

— Vous avez tort, Rose ; il faut tout me dire : ne dois-je pas être votre protecteur, votre conseil, votre meilleur ami? C'est mon droit de vous consoler, si vous souffrez. Quelqu'un a-t-il osé vous faire de la peine en mon absence? nommez-le-moi, et je vous défendrai contre lui.

— Personne ne m'a rien fait, dit Rose.

— Alors quel motif peut vous affliger quand je suis là, si ce n'est pas ma présence? »

Ces questions, faites d'un ton presque tendre, parurent enhardir Rose.

« Vous ne m'avez pas encore parlé ainsi, reprit-elle, et pourtant j'ai bien pleuré aussi le mois dernier.

— Vraiment, dit Georges, et comment l'ai-je ignoré?

— Je ne sais, vous ne vous en aperceviez pas, voilà tout. D'où vient que vous n'êtes plus le même9

— Ah ! oui, reprit Georges avec un soupir, vous avez raison, en effet ; bien des choses sont changées en moi depuis ce temps, et je ne suis plus le même, comme vous dites ; je veux essayer de vous faire oublier l'être indifférent et maussade que vous avez connu; est-ce possible, cela? »

Rose marchait de surprise en surprise en voyant Georges entrer le premier dans cette voie où elle craignait tant de ne pouvoir l'amener ; son cœur se gonfla sous un rayon d'espoir, elle fut si heureuse qu'elle ne put répondre.

Georges continua :

« Est-ce possible? Rose, je vous le demande; pourrez-vous oublier l'homme bizarre d'il y a un mois? lui pardonnerez-vous ses torts, sa sauvagerie, sa froideur, son injustice? 0 ma pauvre Rose, enfant que vous êtes, vous ne pouvez savoir ce qui s'est passé en moi. Voyezvous, j'ai bien des souffrances pour excuses. Si vous saviez!... » répéta-t-il en embrassant dans une seule pensée toute sa douloureuse histoire.

Il s'arrêta : cette évocation du passé rouvrit avec violence des plaies encore saignantes ; l'émotion le gagna, il cacha sa tête entre ses mains, et un court sanglot souleva sa poitrine.

En le voyant si désespéré, Rose eut un de ces mouvements généreux et passionnés auxquels certaines femmes ne savent pas résister.

Elle s'arrêta, et, posant sa petite main sur le bras de son mari, le forçant à découvrir son visage troublé :

« Georges, dit-elle avec une sorte de solennité douce, Georges, je sais tout.... oui, tout, répéta-t-elle, et je vous pardonne.

— Comment, vous savez!... s'écria Georges ; vous, Rose î Oh ! non, c'est impossible.... Qui aurait pu vous dire?...

— Vous-même, » fît-elle en tirant de son corsage la lettre de Georges à Etienne et en la lui donnant.

Georges resta un moment atterré ; il prit la lettre d'une main tremblante.

a Cette lettre entre vos mains ! Par quelle voie y est-elle arrivée?... Oh! quelle énigme!

— Ne cherchez pas, Georges ; voici la vérité : votre ami a été amené, par des circonstances dont vous serez instruit, à commettre la louable indiscrétion de me l'envoyer. ' .

— Quoi! vous connaissez mes tristes égarements.... vous savez.... et vous ne me haïssez pas!... Oh! alors, Rose, alors, c'est que vous êtes un ange !...

— Je suis votre femme, et je veux vous aimer, moi; répondit-elle avec un ton de tendre reproche.

— Chère Rose, laissez-moi vous dire..., » reprit Georges.

Il n'acheva pas : il venait d'apercevoir devant lui le visage courroucé de Mme Lescalle se dressant en travers du sentier avec un geste de divinité vengeresse.

Page 1