CHAPITRE III
Les visites.
Le lendemain de ce jour, le temps devint magnifique ; le mistral, vaincu par une petite pluie bienfaisante, s'était évanoui pendant la nuit, sans avoir trop rudement secoué la neige odorante des arbres. Un chaud soleil agaçait les boutons des orangers qui éclataient de toutes parts en remplissant l'air de parfums. Tous les jardiniers s'empressaient d'enlever à leurs arbres ces manteaux de chaume dont on les enveloppe en Provence pendant la saison froide , pour les préserver. Le printemps célébrait sa victoire définitive sur l'hiver.
La famille de Védelle était réunie pour déjeuner; comme la veille , chacun parlait peu : le comte parcourait les journaux de Paris; Georges, placé en face delà fenêtre, mangeait de fort bon appétit, tout en laissant errer son regard sur le tapis éclatant du parterre. Mme de Védelle échangeait de temps en temps quelques paroles avec Jacques assis auprès d'elle, et prenait son avis à propos de tous les arrangements intérieurs qu'elle projetait de faire à la Pinède. Au milieu de ce dialogue intime, une discussion s'éleva; ce fut quand il s'agit de décider si on ferait les housses d'été du salon en toile perse ou en basin blanc. Jacques opinait pour la perse;
Mme de Yédelle, en femme dont la jeunesse datait de la Restauration, défendait le basin.
Le comte fit cesser le débat en prenant parti pour le basin.
« Voyons, Jacques, dit la comtesse après avoir vu triompher son opinion par cette approbation, je te mettrai de la perse dans ta chambre.
— Oh ! ce n'est pas la peine , ma chère mère.
— Quoi ! tu veux f asseoir sur du velours dTtrecht pendant tout Fêté? et en Provence, encore!
— Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. J'aimerais la toile perse si j'en dévais profiter; mais, comme je n'ai plus que quelques jours à passer ici, ce n'est pas la peine.
— Que m'apprends-tu là? fit la comtesse en pâlissant; tu pars?...
— Mon père ne vous en a pas prévenue ?
— Non.
— Je devais vous en parler aujourd'hui, ma chère amie , dit le comte ; Jacques a le désir de retourner à Paris, et il a raison, il perd ici un temps précieux pour lui.
— Il s'ennuie près de nous, et il veut partir, reprit la mère, dont l'instinct avait eu de la clairvoyance.
— Oh! ma chère mère , ne dites pas cela, dit Jacques en lui baisant tendrement la main.
— Et quand il s'ennuierait ici , quand la vie oisive de la campagne lui déplairait, je ne l'en blâmerais pas. Cette vie-là est bonne pour un vieillard comme moi , qui cherche le repos et la solitude. A l'âge de Jacques, un homme se doit à sa carrière, à son avenir; il faut qu'il s'occupe de l'une et de l'autre. Jacques, s'il le veut, peut réussir à tout : il est avocat, il est éloquent, mais sa réputation ne se fera pas en se promenant dans
un parc , et il ne se préparera pas des électeurs en vivant dans sa famille.
— Que parlez-vous d'électeurs, mon ami? répondit la comtesse; l'élection qui occupe ce département a lieu dans deux mois !
— Je ne pense pas à cette élection-là; je parle des prochaines élections générales, où j'espère ÏDien voir figurer Jacques. Pour cela, il faut s'y prendre de loin et acquérir un peu de renommée d'ici-là; le reste sera facile.
— Vous croyez, vraiment, mon ami? dit la comtesse, électrisée par cette perspective. Georges, si ton frère devenait un jour député, quel honneur!
— Un très-grand honneur, ma mère, répondit Georges gravement, en continuant à dépecer une carcasse de volaille.
— N'allez-vous pas consulter celui-ci? dit un peu aigrement le comte à sa femme ; croyez-vous qu'il se préoccupe de l'ambition de son frère? Il n'est pas même capable d'en avoir pour lui. »
Georges subit sans émotion apparente cette nouvelle boutade de son père, et le déjeuner s'acheva en silence.
Au moment où l'on quittait la table , la comtesse de Védelle, jetant les yeux vers la fenêtre, aperçut clans l'avenue d'oliviers trois personnes se dirigeant vers le château.
« Voici du monde qui nous arrive, dit-elle à Jacques; vois donc , mon fils, si tu les reconnais; il me semble n'avoir jamais vu ces personnes. »
Jacques regarda.
« C'est, ma mère , M. Toussaint Lescalle ; il est avec sa femme et sa fille.
— Oui, dit le comte, ce doit-être lui; je l'ai fait demander, j'ai à lui parler d'affaires; mais je ne m'explique pas pourquoi il amène sa famille. Croit-il donc
que nous allons voisiner? » ajouta-t-il d'un ton mécontent.
Au premier mot de sa mère : « Voici du monde , » Georges avait quitté la salle à manger.
Cependant la famille du notaire était arrivée jusqu'au seuil du vestibule. Mme de Védelle vint poliment la reœvoir.
« Mine Lescalle avait hâte d'apporter ses compliments à Mme la comtesse, dit le notaire, et elle n'a pu résister au désir de lui présenter sa fille. »
Mme de Védelle, quoique assez contrariée de la visite, répondit par quelques paroles polies; puis, tandis que le comte emmenait Me Lescalle chez lui , elle conduisit les deux dames dans le jardin.
Semblable en cela à beaucoup de femmes de province, Mme Lescalle était de ces personnes qui prennent beaucoup de peine pour étouffer d'excellentes qualités sous des prétentions ridicules. Née à la Ciotat, elle ne l'avait quittée que deux fois dans sa vie , pour aller passer une semaine à Lyon, où elle possédait une tante. Ces voyages dans le Xorcl^ comme elle les appelait, lui faisaient prendre le ton d'autorité en matière de .bon goût et d'élégance. Elle avait une façon définitive de déclarer une étoffe passée de mode, de condamner une forme, d'exclure une couleur, qui imposait silence à tout le monde autour d'elle. Comme rien n'est solide comme une réputation usurpée, Mme Lescalle était devenue l'oracle de toutes les coquettes de la Ciotat; ses jugements faisaient loi, jusque chez la femme du maire et chez les Richer de Montlouis , la grande autorité et la grande fortune du pays.
Bien établie sur ce petit trône , où elle ne redoutait nulle rivale , la femme du notaire vit avec inquiétude apparaître sur son horizon une Parisienne du grand
monde , riche et noble; elle se sentit menacée, et comme les généraux habiles qui vont reconnaître parfois eux-mêmes les forces de l'ennemi , elle voulut voir par ses yeux et apprécier le péril. Elle rêvait déjà des moyens héroïques : « Je ferai, s'il le faut, venir des modes de Paris ! » pensait-elle.
Quand elle se trouva en face d'une femme maigre , pâle, douce, maladive, enveloppée dans une grande robe de soie violette , coiffée d'une petite baigneuse de dentelle tout unie, elle fut rassurée. Cette femme-là, qui laissait au milieu de ses bandeaux noirs deux ou trois cheveux blancs , sans s'inquiéter s'ils attiraient les yeux, cette femme-là ne songeait plus à sa toilette.
Mme de Védelle , de son côté , sans deviner ce qui se passait dans l'esprit de la femme du notaire, faisait avec surprise l'examen de cette belle dame de petite ville.
Mme Lescalle était encore jeune , on la trouvait même encore jolie. Un embonpoint assez évident, en lui ôtant de la distinction , lui avait conservé une fraîcheur rare dans la seconde période de la vie des femmes; un peu plus de ce bon goût dont elle parlait sans cesse, sans l'avoir jamais rencontré, en eût fait une femme agréable; ses prétentions maladroites réussissaient à la rendre presque ridicule.
Son désir d'éblouir les habitants du château l'avait fort mal conseillée ce jour-là. Elle portait une robe de chaly vert tendre dont le dessin imitaït des branches de corail; ses manches étaient immenses et désastreusement soutenues à l'intérieur par des ronds de crin baleinés, qui les empêchaient de perdre un pouce de leur ampleur. Un châle imprimé, façon cachemire, un chapeau rose, orné d'une touffe de fleurs assez grosse pour remplir une jardinière, complétaient cette flamboyante toilette.
Du premier coup d'œil les deux femmes se sentirent singulièrement étrangères l'une à l'autre ; un secret instinct les prévenait que rien ne pourrait naître entre elles; rien, pas même ce lien banal des relations mondaines, qui a besoin pour s'établir de communauté d'habitudes extérieures. Cette impression réciproque jeta de Tembarras dans cette première entrevue ; la conversation eût beaucoup langui sans les questions multipliées de Mme Lescalle. Peu certaine d'avoir souvent Foccasion de revoir la comtesse, et voulant revenir avec une ample moisson de détails sur Paris, Mme Lescalle ne tarissait pas. Tout était mis à contribution : la toilette d'abord, les théâtres, les salons, le monde, et jusqu'à la cuisine, sur laquelle Mme Lescalle , en honnête ménagère qu'elle était au fond, voulait être renseignée. Mme de Védelle ne pouvait suffire à tant de curiosité. Une grande piété et une santé délicate l'avaient toujours tenue éloignée des plaisirs mondains , et sur plusieurs points elle dut confesser son ignorance , ce qui jetait Mme Lescalle dans des étonnements sans fin.
Parmi beaucoup d'autres, la femme du notaire adressa à la comtesse cette singulière question :
« Vous devez être bien étonnée, madame, de voir le soleil ici ?
— Et pourquoi cela, madame?
— On m'a dit qu'il ne paraît jamais a Paris. Ce doit être bien triste. »
Mme de Védelle ne put s'empêcher de sourire, et eut toutes les peines du monde à rectifier l'opinion de Mme Lescalle sur la haine du soleil pour les Parisiens.
Pour rompre la monotonie de son interrogatoire, la comtesse s'occupa de Rose Lescalle. Jusque-là Rose était restée tout à fait au second plan.
Rose Lescalle n'avait pas partagé les frais d'élégance
de sa mère. Sortie depuis peu de jours du couvent des dames Bernardines de Toulon, elle en portait encore l'uniforme, et semblait assez honteuse de sa petite robe de soie bleue passée, de son écharpe de laine blanche et de son chapeau de paille bordé de velours noir. Malgré son air gauche et sa contenance embarrassée , Rose Lescalle était une très-jolie personne.
Elle venait d'avoir seize ans; sa taille bien prise et assez potelée la faisait reconnaître pour la fille de sa mère , dont elle ne tenait , du reste , que cette ressemblance de constitution. Par une exception assez rare en Provence, elle était blonde; ses cheveux dorés, fins, lisses et abondants, s'arrondissaient le long de ses joues en deux magnifiques tresses.
Elle avait le regard doux, indécis et limpide des jeunes filles craintives; ses yeux étaient d'un bleu si foncé que le soir ils paraissaient noirs.
Ses traits mignons et délicats, son nez peut-être un peu trop petit, lui donnaient quelque chose d'enfantin; on eût dit une ravissante petite fille de deux ou trois ans , coiffée en dame et vue par un verre grossissant- Ce qu'aucune expression ne peut rendre , c'est l'éclat prodigieux de son teint; son nom de Rose lui avait porté bonheur; la plus belle rose épanouie ne pouvait être ni plus fraîche ni plus veloutée que ses joues.
Jacques détailla fort bien le portrait de Rose tel que nous venons de le tracer, et sa sympathie passa rapidement de la conversation de la mère au visage de la fille. Il essaya même de nouer l'entretien avec la jolie Provençale; mais il n'en put obtenir que des omet des non réservés, les seuls que se doive permettre avec un homme une jeune fille élevée dans un couvent de province.
a Aimez-vous la campagne, mademoiselle ? demanda la comtesse à Rose.
— Je ne sais pas. madame, je ne l'ai jamais habitée.
— Vous préférez là ville, alors?
— Je ne connais pas encore la vie de la ville, je ne puis savoir si je Y aimerai.
— Cependant, mademoiselle, dit Jacques en riant de cette naïveté, il faut avoir habité Tune ou l'autre.
— C'est ce qui ne m'est pas encore arrivé, monsieur, reprit Rose; je sors d'un couvent où j'ai passé six années, et, si vous saviez comme moi ce que c'est qu'un couvent, vous ne l'appelleriez ni la ville ni la campagne.
— Vous avez parfaitement raison, mademoiselle, un couvent est un lieu à part; on y voit du monde, on y a des arbres; cela ne donne pourtant pas l'idée d'un salon, encore moins d'un paysage. »
Tout en parcourant la propriété , on arriva près de l'aire à battre le grain ; les mères qui marchaient en avant virent Georges à genoux près du petit mur d'appui ; le menton posé sur ses deux mains , il semblait fort occupé à regarder quelque chose à terre.
« Que fais-tu là , cher enfant? » lui dit la comtesse.
Georges se leva assez interdit, salua Mme Lescalle et ne répondit pas.
« Que regardais-tu donc avec tant d'attention?
— Peut-être ces deux scarabées qui se battent dans l'herbe, dit Mme Lescalle en plaisantant.
— Oui, madame, répondit Georges, c'est charmant; voilà plus d'une demi-heure crue je les observe. Voyez donc, ma mère, celui-là aux élytres bleues, comme il est beau!
— Mon fils Georges est encore bien enfant, dit Mme de Védelle en souriant tristement et en baisant son fils au front.
— Viens donc avec nous , petit frère , » dit Jacques en passant son bras sous celui de Georges.
Le jeune homme se laissa faire.
Le tiers sembla mettre Rose plus à Taise: elle se hasarda à admirer tout haut quelques fleurs. Jacques tenta de reprendre la conversation.
« La Pinède doit être une des plus belles propriétés du pays, n'est-ce pas, mademoiselle?
— Oh ! monsieur, il y a encore la Tour et Font- Saint , qui sont deux terres considérables. La vue y est moins étendue qu'ici; pourtant elles sont ]Aus plaisantes, car elles sont bien entretenues; on n'y voit pas, comme ici, la vigne en désordre , accrochée à tous les arbres.
— Cela vous déplaît? reprit Jacques.
— Voyez, les arbres en sont étouffés et ne donneront bientôt plus de fruits. Et tenez, regardez : les buissons de câpriers ont poussé de tous côtés , et mon père dit que , quand les câpriers s'emparent d'une terre , rien n'est pire, il en vient partout.
— Et où est le mal? demanda Georges; le câprier a une belle verdure et une jolie fleur lilasavec des pistils longs comme des panaches!
— C'est vrai , monsieur, mais vous devriez les faire arracher.
■ — Pourquoi?
— Pour faire semer de la luzerne ; elle viendrait de ce côté de la colline, parce que vous avez de l'eau, et ce serait un bon profit; car la luzerne se vend bien dans ce pays-ci, où le foin est^rare.
— Oh! fille de notaire ! pensa Jacques.
— M. votre père va faire cultiver tout cela , n'est-ce pas, monsieur? continua Rose.
— J'espère bien que non, dit vivement Georges; qu'on fasse un potager, c'est bien assez. »
Rose le regarda pour la première fois de ses grands yeux limpides, comme si elle n'eût pas compris.
« Allez-vous donc laisser votre bien sans le faire rapporter? »
Georges ne répondit pas , et Jacques , suppléant à ce que le silence de son frère pouvait avoir d'impoli, dit à Rose :
« Mademoiselle, nous y ferons mettre beaucoup de rosiers , afin que ; lorsque nous aurons l'honneur de vous recevoir a la Pinède 3 vous vous croyiez au milieu de vos sœurs. »
Quoique passablement fade et usé, le compliment eut l'air de plaire à la jeune fille; elle rougit et remercia Jacques par un sourire qui montra l'émail de ses petites dents, fines et serrées comme les grains d'un collier.
Avant de se séparer, on s'assit un moment devant le château, sur la terrasse ombragée par les acacias.
En levant la tête, Mme Lescalle vit la branche d'arbre qui enfonçait une des fenêtres du second étage.
« Comment! s'écria-t-elle, on vous a livré le château dans cet état? je vois là -haut une fenêtre tout à fait abîmée par ce vilain arbre. Je vais, madame la comtesse , vous envoyer le menuisier ce soir même pour vous scier cette branche et réparer la fenêtre.
— Ne prenez pas cette peine, madame, dit Jacques; la branche entre chez mon frère, et il a désiré qu'on ne la coupât pas.
— Oh! la drôle d'idée!
— Cela lui plaît ainsi.
— Mais c'est que c'est très-laid et que cela dépare toute la symétrie de la façade ; justement la Pinède n'est régulière que de ce côté-ci ! C'est dommage, n'est-ce pas? Les fenêtres en sont bien mal percées; sans cela , ce serait une jolie bâtisse. Tenez, autrefois, on n'entendait rien aux maisons. »
Le notaire, en revenant joindre sa femme et sa fille, mit fin à la dissertation de Mme Lescalle.On se sépara.
Dans F avenue, la famille Lescalle se croisa avec une voiture, où le regard curieux de Mme Lescalle ne put apercevoir que le voile noir d'une femme en deuil. La voiture était couverte de poussière ; selon toute apparence, elle venait de loin.
« Qui sont ces gens-là? dit-elle à son mari; ce n'est pas du monde du pays.
— Je ne les connais pas, » répondit le notaire après avoir regardé à son tour.
La voiture passa.
Elle s'arrêta devant la terrasse de la Pinède au moment où la famille du notaire lui jetait un dernier regard en franchissant la grille du portail.
Une jeune femme en deuil et un gros monsieur d'un âge mûr en descendirent. Vincent vint leur demander ce qu'ils souhaitaient.
« Allez dire à Mme la comtesse de Védelle , répondit le gros monsieur, que Mlle Denise de La Pinède et son tuteur, M. Legrand, désirent avoir l'honneur de la voir. »
Vincent s'empressa d'introduire les visiteurs dans le salon et alla prévenir la comtesse.
Mlle Denise de La Pinède portait encore le deuil du comte Honoré , son père ; sa robe de voyage en laine noire était coupée d'une façon qui rappelait l'habit de cheval et dessinait les contours d'une taille accomplie; un col de batiste unie entourait son cou blanc et délicat ; elle avait posé sur ses cheveux un grand feutre noir semblable à celui des paysannes provençales, et beaucoup plus propre à la garantir des rayons perfides du soleil de mars que sa petite capote de soie noire. Le visage régulier de Denise, ses grands
yeux noirs, sa peau d'une blancheur veloutée, les épais bandeaux de cheveux noirs qui encadraient ses joues un peu maigres , formaient avec sa physionomie triste et son costume sévère un ensemble harmonieux et touchant. Elle rappelait ainsi ces belles et grandes héroïnes de Walter Scott , que tout homme voit passer dans ses rêves à vingt ans.
M. Legrand était aussi parfaitement insignifiant qu'un signalement de passe-port.
Signes particuliers :
11 portait des besicles d'or et paraissait fort satisfait de lui-même. En attendant Mme de Védelle , il s'était installé dans un fauteuil en parcourant un journal.
Denise, restée debout, regardait autour d'elle avec une profonde émotion. Elle se retrouvait, après seize ans d'absence, dans ce salon où, toute petite, elle jouait sur les genoux de sa mère ; la causeuse où Mine de La Pinède s'asseyait était encore au coin de la cheminée, en face du grand fauteuil où son père venait s'étendre au retour de la chasse. Rien de changé dans ce salon : chaque meuble se trouvait à sa place, l'horloge de Boulle marquait l'heure ; des fleurs fraîches remplissaient les grands vases des encoignures; rien n'était changé, en apparence^ mais au fond! seize années écoulées, sa mère morte, son père mort, la Pinède vendue ; ellemême venant en étrangère clans cette maison où elle était née, et qui gardait les purs souvenirs de son enfance : quels changements! Denise jetait autour d'elle un regard mélancolique et attentif; elle recevait de chaque objet ces lueurs dont la mémoire est traversée, en présence des lieux qui ont frappé nos premiers regards.
Ses souvenirs sortaient un à un des brumes de l'oubli et défilaient devant elle comme de pâles et doux fantômes; ce salon lui parlait de tout ce qu'elle avait
perdu, et il lui sembla qu'une voix mystérieuse l'appelait pour la première fois : Orpheline ! Son cœur se serra sous une poignante amertume , et des larmes silencieuses, qu'elle ne sentait pas couler, glissèrent doucement sur son beau visage.
Tout absorbée dans son émotion, Denise n'aperçut pas Georges de Védelle, qui, immobile devant la porte du salon , la contemplait dans une profonde et naïve admiration.
Le comte et la comtesse , en arrivant , arrachèrent Georges à son extase, Denise à sa rêverie et M. Legrand à son journal.
La jeune fille essuya ses yeux sans précipitation ni affectation, et dit d'une voix basse et émue à Mme de Védelle en l'abordant :
« Vous comprenez, n'est-ce pas, madame , l'émotion d'une pauvre orpheline qui revoit la maison où elle est née, et vous y prenez part avec cette charmante bonté que tout le monde vous connaît ? »
Mme de Védelle pressa tendrement les mains de la jeune fille, et, après quelques paroles sympathiques de part et d'autre , Mlle de La Pinède expliqua le but de sa visite.
Il s'agissait de faire enlever du château , d'après un désir exprimé par le comte Honoré dans son testament, les meubles ayant servi plus spécialement à Mme de La Pinède, et quelques portraits de famille, accrochés dans les diverses chambres du château.
Denise avait un organe enchanteur et s'exprimait d'une façon a la fois si correcte et si heureuse , qu'il était impossible de ne pas se laisser séduire par cette voix harmonieuse qui parlait si bien. Le comte de Védelle lui-même , quelque réfractaire qu'il fût à toute sensibilité, se laissa gagner par le charme,
h Mademoiselle , dit-il à Denise , mon acte de vente ne stipule pas ces réserves; mais je suis enchanté d'avoir une occasion de vous être agréable. »
Denise remercia le comte avec effusion ; puis, le premier moment d'émotion passé , elle redevint femme du monde.
« Ne comptez-vous pas venir à Paris l'hiver prochain, madame? dit-elle à la comtesse.
— Oh ! j'ai renoncé à Paris, et j'y suis bien forcée ; le climat m'en est défendu.
— Nous n'avons vendu le Val-Sec , dit le comte , que parce crue la santé de Mme de Védelle réclamait l'air du Midi.
— Mais c'est un peu sévère, la campagne à perpétuité, chère madame ; vous irez à Marseille , au moins?
— Pas davantage ; nous avons pris notre retraite , M. de Védelle et moi.
— Peut-être avez-vous raison de préférer la Pinède à Marseille , si Marseille ressemble à Toulon. Croiriezvous, madame, que Toulon n'est pas du tout une ville ?
— Comment cela?
■ — Il n'y a personne à voir ; chez ma grand'tante , où je demeure, je n'ai encore vu que quelques marins se détachant sur un fond de douairières , et cruelles douairières ! d'avant la Révolution !
— Mais il me semble que ce sont les vraies , dit en souriant la comtesse.
— Sans doute, et vous pourriez ajouter aussi que ce sont les plus amusantes femmes du monde à regarder. Quant à les écouter, c'est différent; j'en ai la migraine presque tous les soirs.
— Probablement, vous ne comptez pas, mademoiselle, subir longtemps une pareille société? demanda le comte.
— Hélas ! monsieur le comte, j'ai encore cinq grands mois à passer- à Toulon !
— Qui vous y contraint ?
— Ma grand' tante est ma marraine ; elle est parfaite pour moi, elle désire me garder près d'elle jusqu'à l'hiver....
— Et comme nous sommes héritière de la tante , ajouta finement M. Legrand, il ne faut pas la fâcher. »
Denise de La Pinède fit un geste de dédain suprême pour l'observation de son'tuteur, et continua :
« J'ai deux heures agréables dans la journée : ce sont celles de ma promenade en mer, et encore mes premiers plans sont-ils souvent gâtés par la vue de l'affreuse casaque des galériens.
— Je vais vous montrer le bon côté de Toulon, dit la comtesse.
— C'est que vous habitez dans le voisinage? reprit Denise.
— Non.
— Alors, je ne vois pas....
— C'est que sa douce température améliorera encore votre belle voix; augmenter votre talent n'est plus possible. »
La causerie continua sur ce ton d'amabilité réciproque ; on parla de toutes choses avec cette variété et cette frivolité gracieuse dont on ne possède l'art qu'à Paris.
Pendant cette conversation, Georges ne dit pas un mot. Accoudé au dossier du fauteuil de sa mère, il semblait écouter avec intérêt ce qui se disait, et regardait Mlle de La Pinède d'un air à la fois ébloui et étonné, qui eût embarrassé toute autre personne que Denise; mais celle-ci était trop habituée à recueillir
l'admiration pour avoir Fàir de s'apercevoir de Finipression qu'elle produisait sur un jeune garçon timide, sans usage, et assez complètement charmé pour en être devenu muet.
Le comte de Védelle remarqua le trouble de son fils, et, voulant y mettre fin :
« Georges, dit-il, va dans le chartrier me chercher les pièces relatives aux acquisitions faites par M. de La Pinède depuis 1802. Je vais en avoir besoin tout à l'heure pour arrêter définitivement mes comptes- avec M. Legrand. »
De sa vie , Georges n'avait résisté à un ordre de son père; il s'arracha k sa contemplation et sortit. Arrivé au second étage , il parut avoir oublié la commission dont il était chargé , car il passa devant la porte du chartrier et entra dans sa chambre. Pendant quelques minutes, il s'y promena à pas lents, puis il vint s'appuyer à sa fenêtre , parcourant d'un regard le magnifique paysage qu'elle encadrait, et y resta profondément absorbé.
Vers le milieu du jour, Jacques, qui s'était absenté après la visite des Lescalle, rentra au château. Le comte de Védelle le présenta avec empressement à Mlle de La Pinède.
« Mais ce jeune homme que j'ai vu ici il y a quelques instants n'est-il pas aussi un de messieurs vos fils? demanda-t-elle.
— Oui, répondit le comte, c'est mon fils cadet; un grand enfant , une espèce de collégien sans usage , qui ne vaut pas la peine de vous être présenté.... A propos, ajouta-t-il en s'adressant à Jacques, va donc voir ce qu'il fait au chartrier; je l'y ai envoyé chercher des actes, il est capable de ne pas savoir se débrouiller dans toutes ces paperasses.
— Georges n'est pas au chartrier, mon père, il est
à sa fenêtre, immobile comme une statue; je l'ai appelé tout à l'heure en rentrant, et, au lieu de me répondre, il s'est retiré.
— Jacques , dit la comtesse à voix basse , va prévenir ton frère que Mlle de La Pinède et son tuteur veulent bien nous rester à dîner, et recommande - lui d'être exact. »
Jacques fit lestement la commission et s'empressa de redescendre. Gomme son frère, il avait été frappé par les charmes de la belle visiteuse. Sa façon de témoigner son admiration se montra aussi empressée que celle de Georges était restée discrète. Denise sembla goûter davantage cette forme d'hommages, et tandis que le comte, la comtesse et M. Legrand, s'entretenaient du renouvellement des baux des fermiers de la Pinède, elle prêtait une oreille fort complaisante à la conversation enjouée du jeune homme. Jacques, ignorant le début mélancolique de la visite , s'efforça de- faire sourire la belle Denise, et y parvint plusieurs fois sans trop de peine. Jacques savait que la gaieté est un excellent conducteur pour beaucoup de petits ballons d'essai , qui s'envoient volontiers de jeune homme à belle fille.
La gaieté, avec sa réputation d'être sans conséquences , rend des services incalculables aux amoureux ; aussi les habiles l'emploient-ils toujours au début. Le moyen de se formaliser de ce qui fait rire? Les femmes habiles se servent aussi de la gaieté contre les agressions, et avec un égal succès; mais les femmes ne sont habiles crue lorsqu'elles sont expérimentées, et l'expérience ne leur vient qu'en éprouvant les dangers de la plaisanterie. Ergo , comme dirait un docteur, elles sont encore une preuve de l'efficacité du moyen.
Certains hommes cependant débutent avec gravité dès le premier jour. Cette méthode demande une valeur
réelle; l'habileté seule ne suffirait pas pour la faire triompher; il faut plus : il faut uue supériorité constatée. On voit aussi des niais adopter le sérieux tout d'abord; ils réussissent d'ordinaire à se faire mettre à la porte.
Ajoutons , mais seulement pour mémoire , à ces catégories d'amoureux, ceux qui ont à exprimer une passion vraie. Ceux-là s'y prendront comme ils voudront; ils seront gais ou tristes, tendres ou passionnés, discrets ou entreprenants, ils réussiront toujours, à moins cependant qu'ils ne rencontrent sur leur route une de ces deux choses qui font une femme impossible : une autre passion, ou la peur de l'enfer.
Jacques appartenait à la première catégorie, celle des habiles ; il avait pour principe , quand une femme lui plaisait, de toujours essayer en riant. Il disait qu'on ne peut gagner à la loterie sans y mettre, et que, pour avoir des chances, il faut prendre beaucoup de billets. Il agissait comme il disait, et prétendait ne pas avoir à se plaindre de sa méthode.
Au moment où il essayait de mettre ses principes en pratique près de Denise , Jacques avait pour auxiliaires d'assez grands avantages naturels : ses trente ans n'étaient pas encore sonnés; il se trouvait dans tout l'épanouissement de sa force et de sa beauté. Robuste, blond, grand, ayant des cheveux et des dents superbes, il avait tous les signes distinctifs de la race de sa famille (les Yédelle appartenaient à une souche normande) ; il tenait de son père , comme Georges tenait de sa mère , créole de Cuba, à laquelle il avait pris son type de figure espagnole. Les deux races, en s'unissant par un mariage, au lieu de se confondre dans les enfants, s'étaient reproduites toutes deux en conservant leurs caractères particuliers.
.Absolument parlant, Jacques était plus beau que Georges , et, comme il ne négligeait pas l'art de mettre en évidence tous ses avantages , art que Georges semblait complètement ignorer , il en résultait un contraste complet entre les deux frères, contraste où Jacques avait tout l'avantage.
Quand, l'heure du dîner venue, on passa dans la salle à manger, ce contraste apparut avec un redoublement de triomphe pour Jacques. Georges entra dans la salle à manger en habit, en gilet blanc, chaussé de bottes vernies et frisé dans les règles. Grâce à ces frais de toilette inusités, il était à peu près méconnaissable, et, malheureusement pour lui, considérablement enlaidi. Son habit, de l'année précédente, attestait trop qu'il avait grandi; sa coiffure, œuvre de Vincent, n'était pas a l'air de son visage ; il avait ainsi une physionomie gauche , bizarre , presque ridicule , qui sauta tout d'abord aux yeux de Mlle de La Pinède , et la fit se retourner du côté de Jacques avec un redoublement de bonne grâce.