‹ Un mariage en provinceChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Denise.

Depuis sa première visite, Mlle de La Pinède revint souvent voir la famille de Védelle; les façons gracieuses de la comtesse lui plaisaient, et les empressements significatifs des deux frères ne lui déplaisaient pas.

Denise de La Pinède était un de ces types de femme charmants, dangereux et rares, qui se produisent sous l'influence combinée de certains hasards où la nature et l'éducation concourent à un même but.

Tout enfant, elle avait été placée par son père dans un des meilleurs pensionnats de Paris. Riche, jolie, intelligente, Denise flatta tout de suite l'aniour-propre de sa maîtresse de pension. Suivie avec soin dans ses études, elle fit au bout de peu de temps le plus grand honneur à ses professeurs; alors elle fut, comme on dit en termes de classe, poussée, et devint une sorte de réclame vivante de l'institution. Les examens publics, les distributions de prix, les concerts donnés aux parents des élèves, devinrent autant d'occasions de triomphe pour la jeune Provençale.

Le comte de La Pinède, qui seul eût pu s'opposer à cette façon de diriger se fille, était trop absorbé dans son chagrin pour se rendre compte des dangers de cette émulation mondaine et excessive ; il ne voyait pas se développer chez Denise le redoutable bourgeon de la vanité, et, n'entendant que des éloges sur elle, il croyait tout pour le mieux.

Chaque année, à l'époque des vacances, Denise pas-

sait quelques semaines chez son père; mais ces courts rapprochements, à de longs intervalles, ne suffisaient pas pour éclairer le comte. D'ailleurs, Denise, habituée aux manières faciles et affectueuses de ses compagnes et de ses maîtresses, était contrainte devant le visage triste et sévère de M. de La Pinède, et ne s'abandonnait avec lui à aucune expansion.

Parfois, en rencontrant le regard de son père fixé sur elle avec une ineffable expression de tendresse; en voyant ses yeux fatigués par la douleur s'emplir lentement de larmes tandis qu'elle chantait ou riait, elle sentait quelque chose tressaillir dans son cœur, et se jetait tout émue dans ses bras. Lui, alcfes, baisait son front et ses cheveux en lui disant pour éloge suprême : a Tu ressembles à ta mère ! »

Ces moments d'effusion étaient rares ; la gaieté et l'insouciance de la pensionnaire refoulaient les épanchements du comte Honoré, et il restait enfermé dans son calme froid et résigné.

Quand Denise eut dix-sept ans, son père la reprit chez lui. Ce fut un chagrin pour elle; elle se plaisait à la pension et y fut restée volontiers jusqu'à son mariage avec son cousin Jules de Mallarme, auquel elle se savait destinée.

Le comte de La Pinède, atteint d'une grave affection chronique, avait dès longtemps cherché à assurer le sort de Denise; son union avec M. de Mallarme semblait devoir offrir toutes les conditions du bonheur. À quinze ans, Denise fut fiancée à son cousin; elle accepta volontiers la perspective d'épouser cet élégant officier, couvert d'or, qui lui envoyait de si beaux bouquets et lui écrivait des billets parfumés en l'appelant : « via jolie cousine. » Les fiançailles se firent ainsi sous les meilleurs auspices; puis Jules de Mallarme partit pour

pour rejoindre son escadre dans les mers du Levant, en attendant que la jolie cousine eût les dix-huit années qui en devaient faire sa femme.

En reprenant sa fille près de lui, le comte Honoré alla demeurer dans la maison de son ami Legrand, homme fort honorable , marié a une femme charmante et père de deux jeunes filles dont l'intimité devait être précieuse à Denise, qui retrouvait en elles deux compagnes de pension. Cet arrangement permit au comte de continuer de mener la vie solitaire qu'il affectionnait, sans priver sa fille des plaisirs et des distractions de son âge.

M. Legrand, possesseur d'une fortune considérable, recevait beaucoup; sa maison se citait parmi les plus fréquentées de Paris. Denise retrouva chez lui, sur une grande échelle, ses succès d'amour -propre de la pension; le monde l'accueillit, l'admira, la vanta, et, grâce à son admirable talent de musicienne, elle fut, dès le premier hiver, la lionne de tous les salons. Elle était dans l'ivresse de ses triomphes, quand le pauvre comte Honoré mourut, trop tôt- pour avoir vu s'accomplir le mariage de sa fille avec Jules de Mallarme.

Denise éprouva une sincère douleur de la mort de son père ; cet homme grave et doux, dont la tendresse pleine d'abnégation avait préféré la solitude à la crainte d'assombrir sa jeunesse par le spectacle de ses chagrins, lui apparut dans toute sa suprême bonté. Chose désciante k dire, et bien fréquemment vraie, elle le pleura plus après sa mort qu'elle ne l'avait aimé durant sa vie. Dans le premier moment, elle crut ne pouvoir jamais se consoler; peut-être entrait-il bien une pointe de remords dans l'âpreté de ses regrets. Elle comprit son deuil avec une austérité qui lui fit honneur aux yeux du monde; elle s'enferma, ne reçut plus per-

sonne, et écrivit à son cousin Jules, dont les instances voulaient presser l'époque de leur union, qu'elle était résolue à ne pas se marier avant la fin de son année de deuil , ne voulant pas mêler les joies d'un mariage aux crêpes de la mort.

Le temps apporta de notables modifications à cette humeur désespérée, et, quand nous avons retrouvé Denise à la Pinède, chez la comtesse de Yédelle, ses vêtements noirs la couvraient encore; mais plus d'un gai rayon avait déjà traversé son âme.

A dix-neuf ans, Denise pouvait passer pour une personne parfaite , selon le monde : elle joignait à une beauté incontestable une intelligence vive, des manières nobles et gracieuses, et une habitude des usages de la société, rare chez une aussi jeune fille. Elle paraissait supérieure même aux femmes les plus heureusement douées, grâce à un tact naturel exquis. Ce discernement merveilleux de l'opportunité en toutes choses la servait peut-être plus encore que tous ses autres avantages.

Avec toutes les qualités qui séduisent, elle n'avait que les défauts qu'on excuse. Éprise du brillant et de la fantaisie , elle se fût gardée de professer certaines hardiesses d'opinions et de goût dont on sait mauvais gré à une femme. Son cœur, bon et léger, deux façons d'être qui ne s'excluent pas, ne semblait pas devoir s'aventurer dans les régions dangereuses de l'enthousiasme et de la passion.

Par une loi de logique morale, son intelligence déployait en superficie ce qui lui manquait en profondeur; ainsi, la pension avait fait pour elle précisément le contraire de ce que le couvent venait de produire sur Rose.

Sans cesse excitée par la culture , Denise, semblable

à un de ces beaux arbustes qu'on voit dans les serres , dépensait en fleurs toute sa sève. Rose, pareille aune plante venue à l'ombre, manquant d'air, de soins et de soleil, avait végété sans se développer.

Telle qu'elle était, avec son élégance suprême et tous les charmes de son esprit , Denise devait séduire , à des degrés différents, tous les hôtes de la Pinède, Mme de Védelle rechercha cette société gaie et variée, dont les grâces venaient heureusement rompre le calme un peu monotone de la vie de famille. Le vieux comte, flatté des égards dont elle l'entourait, la reçut avec plaisir. Jacques, la trouvant ravissante, se sentit vite le cœur assez fort égratigné , et se mit à lui faire la cour à tout hasard, suivant son système. Un seul fut sérieusement troublé dans sa paix : ce fut Georges de Védelle.

Lorsque Mlle de La Pinède venait voir la comtesse , Georges accourait aussitôt sans que personne l'eût prévenu, et comme averti par une mystérieuse révélation. Il arrivait de l'air hâté d'un homme qui attend un événement heureux ; parfois il adressait à Denise des paroles embarrassées ; mais , d'ordinaire , il se mettait dans quelque coin d'où il pût la regarder à son aise, et il passait ainsi des heures entières , dans une contemplation muette, à laquelle Denise semblait ne prêter aucune attention.

Comme Mme Lescalle, Denise avait entendu dire beaucoup de choses sur le compte de Georges, qui Rengagèrent à mettre une grande réserve dans ses rapports avec lui. Comprenant qu'il y avait une plaie secrète et douloureuse dans la famille à propos de ce jeune homme, elle voulut, par un sentiment délicat, faire semblant de tout ignorer; elle évitait donc toutes les occasions où Georges eût pu montrer quelque chose de

cette infirmité morale dont elle le savait atteint. Par une sorte de convention tacite , on ne parlait devant elle ni de Georges ni à Georges. Celui-ci, sans s'apercevoir de ce qu'on pensait autour de lui, continuait à vivre comme avant, silencieux, doux, taciturne , bizarre dans certains moments, sauvage toujours, et tenant le moins de place possible dans la maison.

Quant à Jacques, Denise lui accordait plus d'attention : elle avait trop vu le monde pour ne pas comprendre le but de ses pensées; sans les encourager positivement, elle les entretenait; certaines femmes aiment infiniment respirer l'encens qui s'échappe d'un' cœur jeune et brûlant. Denise trouva cette réminiscence de Paris fort agréable à rencontrer au fond d'une province où elle comptait s'ennuyer mortellement.

Cependant Jacques en vint peu à peu à se formuler des espérances positives , et par conséquent son esprit aborda les projets sérieux. Denise n'était pas une fille qu'on dût songer à séduire; elle restait un très-beau parti à épouser. En quelques semaines , Jacques sentit son éloignement pour le mariage disparaître graduellement, et commença à ébaucher des rêves de bonheur dans le cadre de la vie conjugale.

Si le comte avait connaissance de l'amour de son fils pour Denise, il ne semblait pas le désapprouver, car il faisait fréquemment l'éloge de la jeune fille ,-et ne rappelait pas à Jacques le projet de voyage à Paris, qui paraissait tout a fait abandonné.

Un jour, Denise s'était montrée plus séduisante que jamais; elle avait remué tous les cœurs en chantant avec une expression admirable la divine romance du Saule.

Le comte vit Jacques très-impressionné , et jugea le moment venu de rompre le silence.

Le père et le fils restèrent seuls sur la terrasse, quand Denise remonta en voiture avec sa nourrice , pour retourner à Toulon. Jacques suivait du regard le tourbillon de poussière soulevé par les roues de la calèche , et, pour la première fois de sa vie, son œil était rêveur.

« Jacques, lui dit son père en posant sa main sur son épaule, à quoi penses-tu?

— Moi, mon père? fit le jeune homme en tressaillant, je ne sais....

— Je le sais, moi ; veux-tu que je te le dise ?

— Vous le savez ?

— Tu penses à la belle fille qui vient de nous quitter.

— C'est vrai, répondit Jacques.

— Et tu l'aimes?

— C'est encore vrai, mon père.

— Eh bien î mon fils, que veux- tu faire?

— La demander en mariage , mon père , si vous le permettez.

— C'est un bon parti, dit le comte, et une charmante fille.

— Qui cela? demanda la comtesse en survenant.

— Denise de La Pinède.

— Sans doute; et qui veut l'épouser?

— Jacques.

— Jacques! vraiment! s'écria la comtesse.

— Il en est amoureux. N'avez-vous pas vu cela?

— Et à quoi l'aurais -je vu? » reprit naïvement la comtesse.

Mme de Védelle , mariée par convenances de famille à un homme plus âgé qu'elle de vingt-cinq ans , n'avait connu de sa vie un amour autre que l'amour de Dieu.

« Jacques, dit la comtesse , tu veux épouser Denise ; as-tu bien refléchi ?

— Oui, ma mère !

— Lui crois -tu toutes les qualités qui rendent un homme heureux?

— Je l'aime, ma mère !

— Tu me réponds comme un roman, mon enfant ; tu Faimes! cela ne suffit pas.

— Ma mère, elle est aussi noble que nous , et elle a cinq cent mille francs de fortune ; cela n'est pas un roman.

— Oui, mais elle est bien jolie, Denise.

— Allez-vous trouver que la mariée serait trop belle? demanda Jacques en riant.

— Ta mère a raison, dit le comte ; la grande beauté de Denise peut n'être pas un élément de bonheur.

— Elle est très-mondaine, ajouta la comtesse.

— Elle aime les louanges, les hommages; c'est son droit, elle est ravissante.

— Allons, dit le comte, tu n'es déjà plus , mon cher Jacques, dans l'état d'esprit où on raisonne juste ; le mieux est de te laisser faire; tu as vingt -neuf ans; épouse Mlle de La Pinède, si c'est ton goût.

— Merci, mon père ; et vous, ma mère?

— Si je te conseillais, moi, maternellement et consciencieusement, de renoncer à cet amour , que feraistu, Jacques? »

Jacques garda le silence.

« Épouse-la donc, ajouta la comtesse avec un soupir, et que Dieu te fasse heureux ! »

Jacques embrassa sa mère comme lorsqu'il avait huit ans ; il se jeta ensuite au cou de son père, puis, entrant précipitamment dans la maison, il cria :

« Vincent, mon cheval , à l'instant !

— Où vas-tu? lui demanda le comte.

— A Toulon, mon père.

— Quoi, dès aujourd'hui?

— Pourquoi retarder monbonheur? D'ailleurs le jour est bien choisi : Denise quitte demain le deuil ; elle verra que j'ai gardé le secret de mon amour jusqu'au jour où, sans froisser ses susceptibilités, je peux lui demander d'être ma femme.

— Va, » dit le comte.

Une heure après , Jacques galopait sur la route de Toulon.

Le lendemain, de grand matin , il rentra dans l'avenue d'oliviers, couvert de poussière comme un courrier de cabinet. Il avait l'air bouleversé:

« Qu'arrive-t-il , Jacques? demanda la comtesse en venant au-devant de lui.

— Ce que nous n'avions pas prévu , ma mère.

— Quoi donc? grand Dieu !

— Elle me refuse.

— Est-ce possible? Te refuser, toi ! répéta-t-elle d'un accent où se peignait la déception de l'orgueil maternel.

— Elle me refuse positivement.

— Et le motif?

— Elle est fiancée à un cousin, un baron de Mallarme.

— Elle l'aime ?

— Il a un million! dit amèrement Jacques,

— Elle était fiancée, et nous l'avait caché !...

— Tenez, ma mère, reprit Jacques en retrouvant son sang-froid, n'en parlons plus; c'est une coquette! Décidément , je pars pour Paris dans quinze jours. »

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