CHAPITRE VI
Sollicitudes.
Plusieurs jours se passèrent; il ne fut plus question de Denise au château. Jacques digérait mal sa disgrâce, et la dissimulait en s'occupant activement des préparatifs de son départ; le comte et la comtesse, pour ménager le chagrin de leur fils , évitaient de parler de la fière héritière ; Georges , qu'on n'avait mis au courant de rien , continuait à rester enfermé dans son silence habituel.
Un matin , comme il prenait son fusil et se préparait à partir pour la chasse , il se croisa dans le vestibule avec son frère. Jacques s'arrêta. Il fut frappé de l'air accablé de son frère et de sa pâleur.
« Es-tu malade , Georges ? lui demanda-t-il.
— Non, frère; pourquoi me fais-tu cette question?
— Je te trouve mauvais visage.
— Je vais bien, reprit Georges, je vais très-bien.
— Je ne trouve pas cela. Depuis quelques jours, tu as beaucoup changé. Il faut te soigner.
— ■ Je vais à la chasse ; cela est bon pour ce que j'ai.
— Tu as donc quelque chose? »
Georges allait répondre, il parut hésiter; puis il s'éloigna en murmurant comme en se parlant à lui-même :
« Depuis douze jours! »
Ces quelques mots retentirent au cœur de Jacques, et y trouvèrent un écho douloureux. Douze jours s'étaient écoulés depuis son voyage à Toulon ! Jacques regarda partir son frère , et sa physionomie se couvrit
d'un voile de tristesse inquiète. Il sortit à son tour , et, pendant plus d'une heure, il resta à se promener à pas lents dans l'avenue ; enfin, il sembla prendre une résolution décisive , et , rentrant au château , il se dirigea vers le cabinet de travail de son père. Quand il entra , le comte de Védelle écrivait, il ne leva pas les yeux. « Qu'est-ce ? dit-il.
— Mon père, répondit Jacques, voulez -vous bien m'accorder un moment d'entretien? j'ai des choses sérieuses à vous dire. »
Au ton grave dont son fils parlait, M. de Védelle s'interrompit. Il ôta ses lunettes, les posa entre les feuilles d'un in-folio ouvert près de lui, et, se tournant à demi :
«Des choses sérieuses, Jacques! et à propos de quoi ?
— A propos de Georges, mon père.
— Toujours Georges! murmura le vieillard d'un air ennuyé. Eh bien, voyons!
— L'état de Georges s'aggrave, mon père; de jour en jour il devient plus morose, plus sauvage; il passe des nuits entières hors du château ; il erre dans la campagne comme une âme en peine. «
M. de Védelle fit un mouvement qui voulait dire : « Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenu? »
Jacques comprit et continua :
« Je ne vous en ai pas parlé, je craignais de vous affliger; et puis, pensant cet état sans cause et sans remède, je croyais sage de ne pas contrarier ses manies," assez innocentes, du reste. Mais il se passe en lui quelque chose d'inquiétant , il faut le reconnaître : il change à vue d'œil , il ne mange pas ; de silencieux et doux , il est devenu sombre et irritable; plusieurs fois, je l'ai surpris dans une rêverie assez profonde pour l'empêcher de s'apercevoir de ma présence. »
Le vieux comte interrompit son fils.
a Je sais que ton frère ne va pas bien ; rien n'a échappé aux regards de ta mère , elle s'en inquiète et s'en désole ; mais que pouvons-nous faire ? Tout n'a-t-il pas été tenté pour le faire sortir de sa torpeur? Le mieux est encore , je le crois, de Je laisser livré à lui-même , car il s'aigrit si Ton s'occupe de sa santé.
— Mon père , l'aggravation de l'état de Georges a une cause.
— Et tu la connais ?
— Oui.
— Dis vite , mon ami , dis vite !
— Georges est amoureux !
— Amoureux ! fît le comte de Védelle de l'air d'un homme frappé par la plus inattendue des révélations. Grand Dieu! Georges amoureux! est-ce possible?...
— Il a vingt ans, mon père.
— Tu as raison, je n'y ai pas songé; je songe si peu à l'avenir de ce pauvre garçon, qui n'en doit point avoir ! J'avais presque oublié son âge.
— Chez toute créature , mon père , il vient un moment où la nature s'éveille , quel que soit , du reste , l'état de l'âme.
— C'est très-vrai ; après cela , tu lui fais bien de l'honneur en baptisant ce qu'il peut éprouver du nom d'amour. A qui en veut-il? A quelque laitière ou quelque chevrière dont il a fait rencontre dans la montagne ? Je comprends maintenant son humeur vagabonde ; et toi , Jacques, tu as pénétré le secret? tu connais la fillette ? qui est-ce ?
— Il ne s'agit pas d'une fillette, mon père.
— Aurait-il songé à quelque jeune fille de la ville? J'aimerais mieux cela. On pourrait peut-être le marier, et ce serait une bonne chose.
— Ce n'est pas une fille du pays qui lui a plu , c'est Mlle de La Pinède.
— Denise ! quelle histoire me contes- tu là?
— Ce n'est pas une histoire ; il en est amoureux , mille indices me le prouvent, j'en suis sûr.
— Alors , c'est un malheur ; on ne peut pas la lui faire épouser, celle-là!
— Je crois bien, dit Jacques en jetant de côté dans une glace un coup d'œil sur son beau visage ; une femme qui m'a refusé!... Cependant, continua-t-il, il faut s'occuper de ce pauvre Georges.
— Tu prends cela trop au sérieux, mon ami. Ton frère est amoureux, soit. Il l'est de Mlle Denise, c'est possible, cela tient à ce qu'elle est la seule femme qu'il ait vue souvent. Il serait amoureux de toute autre dans les mêmes conditions. Il faut lui chercher un dérivatif, et, quand nous le lui aurons trouvé , tu le verras oublier sa première préférence. Un mariage vaudrait encore mieux ; ce serait fait une fois pour toutes , et puis cela ne nous exposerait pas aux épouvantes de ta mère ; le dérivatif va la scandaliser; il faudra y réfléchir. Tu ne vois pas dans le pays quelque fille pouvant faire son affaire?
— Je ne connais personne, moi, dans ce canton, dit Jacques; mais je pense à une chose, n'attendez -vous pas Me Lescalle , ce matin ?
— Oui , il a un bail à me faire signer.
— Profitez de sa visite pour prendre des renseignements sur les filles à marier du voisinage.
— Ton idée est bonne ; personne n'est mieux placé que Lescalle pour diriger ma recherche. »
Un moment après, Me Lescalle fut annoncé par Vincent. Jacques se retira.
Le comte et le notaire demeurèrent seuls »