CHAPITRE VII
Diplomatie paternelle.
La physionomie de Me Lescalle décelait une vive satisfaction; malgré ses efforts pour prendre l'air indifférent, sa jubilation intérieure éclairait son visage ; depuis la veille, il se frottait les mains toutes les cinq minutes, sous l'influence des pensées les plus agréables. Voici ce qui expliquait sa joie :
La veille , M. Richer de Montlouis le père s'était présenté chez lui en tenue officielle, habit noir, cravate blanche et figure solennelle, et, après quelques courtoisies préliminaires, il lui avait dit :
« Monsieur Lescalle, j'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle Rose , votre fille , pour mon fils Artémon. 7)
Le notaire s'attendait bien un peu à cette demande ; néanmoins il joua la surprise.
« Qui me vaut, demanda-t-il , cet honneur de la part de la première famille du pays ?
— Le meilleur motif en pareil cas : Artémon n'a pu voir votre charmante fille sans qu'elle fit une grande impression sur son cœur , et vous combleriez ses vœux en la lui accordant.
— Rose est bien jeune, monsieur de Montlouis!
— Ce défaut-là se corrige tous les jours.
— La dot vous paraîtra peut-être bien minime ! *■* Vous lui donnez ?
-*- Quarante mille francs.
-=- On m'avait parlé de soixante mille. »
C'était vrai; mais le notaire, en voyant arriver la demande si positive, avait voulu exploiter la situation.
« Quarante mille , monsieur de Montlouis , répéta-t-il , et encore en me gênant beaucoup.
— Vous pourrez réfléchir avant de fixer votre chiffre définitif, mon cher Lescalle. Au reste, je ne vous demande pas une réponse catégorique aujourd'hui même ; vous devez désirer consulter Mme Lescalle, c'est tout naturel; seulement, permettez-moi de croire les choses Lien avancées, si vous nous êtes favorable.
— En pouvez-vous douter ?
— Eh! eh! fit M. Richer de Montlouis, c'est que vous ne nous êtes pas toujours favorable, mon cher monsieur Lescalle.
— Qu'entendez-vous par la?
— Voyons, jouons cartes sur table. Nous allons avoir une élection ; mon frère se présente , vous le savez , et vous avez promis votre appui à M. Césaire de Croix- Fonds.
— Nous y voilà, pensa le notaire; c'est l'élection qui fait le mariage, en grande partie du moins... C'està-dire, reprit-il tout haut, que j'ai promis à M. de Croix-Fonds de l'aider à devenir éligible en lui trouvant une terre à acheter dans le pays.
— C'était nous créer un concurrent de plus; vous avez été sur le point de lui faire avoir la Pinède pour un morceau de pain.
— Service de voisin et de notaire, ne touchant en rien à la situation de monsieur votre frère.
— Ce n'est pas mon avis. Quoi qu'il en soit, si vous donnez suite à ma demande d'aujourd'hui, vos dispositions en faveur de ce nouveau candidat en seront, je pense , modifiées.
— Je ne suis nullement engagé envers lui.
— Alors je puis sérieusement vous demander vos voix pour l'oncle de mon fils. Aux élections prochaines, il ne sera pas nécessaire de les solliciter pour votre gendre.
— Quoi, votre fils songe?...
— Artémon ne pense encore à rien de ce genre ; mais puisque, après avoir déclamé contre le mariage pendant dix ans, le voilà arrivé a composition, il fera de même pour embrasser une carrière ; le ménage et les emplois le rangeront complètement, j'en suis sûr.
— Il en a un peu besoin, peut-être.
— Sans doute, sans doute, et cela se fera; il a eu quelques années orageuses : ce n'est pas un mal ; il a jeté ses gourmes, comme on dit. Vous avez été comme lui, ajouta M. Richer de Montlouis en riant, et il sera, comme vous, le meilleur des maris. *
Le notaire rit aussi, quoiqu'il goûtât modérément les allusions à son passé; le raisonnement de M. de Montlouis ne lui permettait plus aucune observation; il parut convaincu.
M. Richer prit congé du notaire, et, sur le pas de la porte, les deux hommes se serrèrent la main avec la plus complète cordialité.
. Dès qu'il fut seul, M. Lescalle entra chez sa femme.
« Virginie, cria-t-il en entrant, nous allons marier Rose!
— A Artémon Richer? fit Mme Lescalle.
— Tu le sais?
— J'ai vu le père entrer à l'étude, et je me suis doutée de quelque chose ; cela devait finir par là.
— Ils sont très-inquiets pour leur élection, ils ont grand besoin de moi ; cela a bien pu faire brusquer les choses. Du reste, je vais leur faire un peu payer mes services.
— Comment cela?
— En ne donnant à Rose que quarante mille francs.
— C'est bien assez. Rose, d'ailleurs, est assez jolie pour qu'on ne regarde pas à son argent.
— Tout cela est bel et bon; mais les beaux yeux n'auraient pas remplacé les bons écus auprès du père Richer, sans cette circonstance des voix dont je dispose.
— Ajoute qu'Artémon est très-amoureux de ta fille, cela se voit bien.
— Tant mieux! et elle, la petite, l'a-t-elle vu?
— Je ne sais trop, je la surveillais de près; le jeune homme n'est pas scrupuleux, dit- on, et je ne voulais pas laisser s'engager une amourette.
— Tu as bien fait ; maintenant , tu peux parler à Rose. Crois-tu qu'elle sera contente?
— Elle serait bien difficile, dit Mme Lescalle, qui rendait intérieurement une éclatante justice aux avantages physiques et à la robuste jeunesse d'Artémon Richer. Tiens, Toussaint, ajouta-t-elle, voici Rose qui revient de chez Misé Médé; laisse-nous, je vais lui parler : devant toi, ce serait trop solennel.
— D'accord, » dit M. Lescalle, et il sortit.
Un moment après Rose entra chez sa mère. Elle était jolie comme une figure de Greuze; elle portait un grand chapeau de paille, auquel elle venait d'ajouter une couronne de fleurs des champs; de ses bras nus, ronds et veloutés, elle retenait un pan de sa robe de jaconas rose, ce qui l'aidait à soutenir une immense botte de fleurs, butin embaumé ravi au jardin des Capucins. Avec ses cheveux blonds en désordre , ses belles couleurs encore animées par la course, et cette moisson de fleurs, Rose semblait la plus charmante allégorie du printemps qu'un peintre pût rêver. Elle courut à sa mère, essoufflée et joyeuse, et lui dit en l'embrassant :
«Voyez donc, maman, les belles fleurs! J ai dépouillé le jardin de tante Médé.
— C'est superbe, répondit distraitement Mme Lescalle; mais il ne s'agit pas de cela, Rose. Sais-tu ce qui se passe?
— Quoi donc, maman?
— On te demande en mariage.
— Moi!... vraiment! et qui cela? demanda la jeune fille, un peu émue de ces graves paroles.
— Tu ne t'en doutes pas?
— Non, maman, fît- elle en ouvrant ses grands yeux bleus et limpides comme le ciel.
— Eh bien ! c'est Artémon Richer de Montlouis. ■» Rose reçut un coup au cœur; car, au nom d' Artémon,
elle laissa tomber ses deux bras le long de son corps, et toutes ses fleurs glissèrent à ses pieds , sans qu'elle s'en aperçût.
« Vous avez dit que j'étais encore trop jeune pour me marier, n'est-ce pas, maman? dit-elle d'une voix étouffée.
— C'est ton père qui a répondu.
— Est-ce donc tout à fait sérieux? reprit-elle avec un accent de plus en plus altéré.
— C'est aussi sérieux que possible.
— Mais, maman , hier vous me disiez beaucoup trop jeune pour songer au mariage.
— On dit toujours cela d'une fille quand aucun bon parti ne s'est encore présenté; ensuite , on ne manque pas à plaisir un beau mariage pour une question d'âge * Tu serais bien dégoûtée si tu n'étais pas aux anges par cette demande ; Artémon Richer ! le meilleur parti et le plus beau garçon du pays!... »
Rose se tut; elle connaissait la prédilection de sa mère pour le bel Artémon, elle sentit que sa résistance ne
serait pas comprise de ce côté ; elle parut réfléchir et laissa sa mère la féliciter longuement de son bonheur. Une visite vint la soustraire à l'embarras de répondre à ce panégyrique de sa destinée. En entendant monter les deux daines qui venaient voir Mme Lescalle , elle quitta précipitamment le salon, et, jetant son chapeau couvert de fleurs, elle entra dans le cabinet de son père.
M. Lescalle, assis devant son bureau, la tête dans ses mains, achevait de supputer les avantages que lui assurait une alliance avec la famille Richer de Montlouis.
« Cher père, dit Rose dune voix qu'elle voulait rendre grave et qui resta tremblante , maman vient de m' apprendre....
— Ah! ta mère t'a parlé, fillette. Hein! cela sert d'être jolie!
— Ainsi, M. Artémon....
— Sera ton mari dans trois semaines.
— Quoi, sitôt? mais, mon père, je le connais à peine.
— Je le connais, moi, et c'est rimportant ; vous, mes enfants, vous aurez tout le temps de faire connaissance après le mariage; d'ailleurs, tu Tas vu, tu le trouves beau garçon, n'est-ce pas? cela suffit quant à présent; lui, s'il t'épouse, c'est que tu lui plais, apparemment.
— Il pourrait m' épouser pour obéir à son père.
— Oh! nenni, Rosette, il y a mieux; un homme de trente ans n'est pas comme une jeune fille de seize.
— Oh ! oui!... fit Rose avec un accent qui contenait un reproche.
— Au reste , continua le notaire , je ne voudrais pas te sacrifier, et si Artémon n'était pas jeune, beau, riche et bien apparenté, s'il n'avait pas enfin toutes les conditions qui doivent te plaire, je n'aurais pas donné mon assentiment à ce mariage ; mais tout se trouve là réuni,
et tu rencontres tout dans cet établissement. Eh bien ! tu n'es donc pas enchantée ? Tu ne me remercies seulement pas; tu me fais là une figure tout effarée, comme s'il ne t' arrivait pas un bonheur inespéré !
— Je suis surprise , mon père , et je.... vraiment je me demande si je dors ou si je suis éveillée.... Moi, me marier.... et si vite! je n'avais encore jamais songé à cela.
— Cela vaut mieux que d'y songer dix ans , comme les demoiselles Arnoux , et de finir par coiffer sainte Catherine. Je conçois ton étonnement, ma fillette , et je suis sûr de le voir se changer en joie k la première visite d'Artémon.
— Oh! mon père, je ne crois pas cela, » s'écria Rose.
Et en disant ces mots , des larmes qu'elle cherchait à retenir depuis un moment inondèrent son visage.
« Qu'est-ce à dire? fit M. Lescalle d'un ton sévère. Allons -nous faire des simagrées, rebuter le meilleur parti du pays? Je le vois, nous avons rêvé au couvent de quelque prince des contes de fées , et nous voulons l'attendre. »
Rose ne put supporter cette ironie; tout ce qu'elle avait résolu de dire se troubla et s'évanouit dans son cerveau; elle se sentit en face d'une résolution arrêtée, et son courage ne put subir cette épreuve. Elle s'enfuit du cabinet de son père , et alla s'enfermer dans sa chambre , sans même écouter M. Lescalle , qui lui criait :
« Laisse-moi faire, je sais ce qui peut assurer ton bonheur. »
Comme on le pense bien, l'émotion de Rose ne détourna pas un instant le notaire de son projet; il continua à le caresser, comme si rien n'avait eu lieu entre
sa fille et lui, et ce fut l'esprit plein des idées les plus agréables que le lendemain il se rendit à la Pinède.
Quiconque l'eût rencontré, marchant à petits pas, les mains derrière le dos , humant la brise du matin avec béatitude, saluant les passants, souriant aux enfants, appelant les chiens d'un air de connaissance, eût dit : a Voilà un homme heureux! » D'où venait donc cet épanouissement joyeux sur le visage de cet homme?
Il avait une unique enfant, belle et naïve, pleine de cette grâce indicible qui naît chez les jeunes filles avec la quinzième année et s'envole avec la vingtième ; il avait près de lui, sous ses yeux, à toute heure, cet être charmant, oiseau par la gaieté, lis par la pureté, et son bonheur venait de la pensée qu'il allait s'en défaire avantageusement ! . . .
Cet homme était-il un monstre ou une exception pour cela? Pas du tout. Il sentait comme un nombre énorme de pères. Dans la plupart des familles, une jeune fille est considérée comme un embarras; marier une fille à dix-huit ans, c'est faire une bonne affaire, la marier à seize ans, c'est en faire une meilleure. La voir malheureuse chez son mari est un embarras bien moins grand que de la voir heureuse chez soi, sans mari ! . . . Ainsi va la famille ! . . .
Donc, pour le motif qu'on connaît, M. Lescalle avait sa plus riante physionomie en abordant le comte. Celuici le remarqua.
« Vous avez l'air tout réjoui ce matin, monsieur Lescalle, lui dit-il en le faisant asseoir.
— Eh ! eh ! fit le notaire avec un petit rire important, je suis en effet assez content, monsieur le comte; les affaires ne vont pas mal cette année.
— Votre clientèle est fort étendue, m'a-t-on dit?
— Elle s'accroît de jour en jour, et j'ai des clients dans tous les coins du département.
— J'en suis enchanté, car je vous souhaite toute la prospérité possible ; et puis vous allez pouvoir me donner quelques renseignements dont j'ai besoin.
— Je suis tout à vos ordres, monsieur le comte ; de quoi s'agit-il?
— D'une chose assez délicate et qui demande le secret.
■ — Un notaire est un second confesseur.
— Je le crois et vais m'ouvrir à vous. J'ai deux fils, vous le savez.
— Je le sais; cependant je ne connais guère que M. Jacques, un charmant jeune homme sous tous les rapports.
— Vous pourriez ajouter un avocat de talent; il a déjà eu des succès au Palais, et le barreau de Marseille fait en ce moment des efforts pour le décider à rester en ce pays. Jacques a de l'avenir, il songe à la vie politique ; celui-là ne m'inquiète pas. Son frère, c'est différent.
— M. Georges, je crois?
— Oui.
— Il est encore fort jeune.
— Il a vingt ans passés. Ah ! fit le comte après un silence, je dois me décider à vous donner des détails sur ce malheureux enfant ; car, sans explications, vous ne pourriez comprendre mes résolutions à son égard.
— Je vous écoute, monsieur le comte.
— Georges a près de dix ans de moins que son frère; ma femme avait toujours désiré un second enfant, et la naissance tardive de ce fils nous remplit tous deux de joie. Son enfance n'eut rien de remarquable; il était délicat de santé, doux de caractère, ce qui amena sa
mère a le gâter. Pour le soustraire a cette influence fâcheuse, je le mis au collège très-jeune ; il s'y montra travailleur, et ses progrès furent rapides.
— M. Georges! fit le notaire avec stupéfaction.
— Attendez donc, reprit M. de Védelle, vous allez tout savoir. Georges avait douze ans lorsque Mme de Védelle dut aller recueillir l'héritage de son père à Cuba ; je pris un congé et je l'accompagnai. Notre absence devait durer quinze mois; un procès engagé contre le gouvernement espagnol la fît durer cinq ans. Pendant tout ce temps les lettres de France nous entretenaient souvent des succès de mon plus jeune fils, il était cité comme un élève distingué ; à dix-sept ans il avait fini ses classes : je le destinais à l'École polytechnique, et le voyais près d'y arriver; nous calculions avec bonheur, sa mère et moi, que l'époque de notre retour en France coïnciderait avec celle des examens; nous assistions d'avance à son triomphe. En débarquant à Brest, une lettre nous frappa d'un coup affreux! Georges, épuisé par ses efforts, par ses travaux, était tombé atteint d'une fièvre cérébrale. Nous nous jetâmes dans une chaise de poste ; quarante heures après nous étions au chevet de notre fils. Il n'avait plus aucune connaissance; nous semblions être arrivés pour recevoir son dernier soupir. Deux habiles médecins appelés près de lui disaient ne pouvoir plus compter que sur un miracle. Ce médecin suprême, qui s'appelle la jeunesse, fit le miracle. Les portes de ce sépulcre à moitié entr* ouvert se refermèrent, mais la mort, furieuse d'avoir laissé échapper cette belle proie, s'en vengea cruellement.
— Il resta.... » dit M. Lescalle.
Il n'acheva pas; il allait dire idiot.
« Il resta, reprit le comte, dans une atonie désolante,
dans un engourdissement moral invincible. On appela d'abord cela une convalescence difficile; puis, le temps n'apportant aucune amélioration à cet état, on dut s'avouer que c'était quelque chose de pire. On nous conseilla pour lui la campagne, les exercices violents; nous partîmes pour ma terre du Val-Sec, en Lorraine, et je ramenai chez moi un être morose et maladif à la place d'un beau et intelligent jeune homme. Que vous dirai -je, monsieur Lescalle? c'est une triste histoire, sans incidents, et simple comme un malheur sans remède. La vie au grand air, l'équitation ramenèrent en partie les forces physiques de mon fils; la torpeur morale subsista, il témoigna un absolu dégoût pour tout travail, se mit à mener une vie errante qu'il a continuée ici, se fit silencieux, bizarre, sauvage, et tellement indifférent a tout, que mes remontrances n'ont jamais rien pu gagner sur ses manies. Tout est donc fini; son cerveau a éprouvé des ravages irréparables, il faut le subir tel qu'il est.
— N'avez-vous pas consulté des médecins?
— Plusieurs, dans les premiers temps, et des plus célèbres.
— Eh bien?
— Tous m'ont conseillé de laisser faire au temps ; c'était se déclarer impuissants : en effet, l'art est bien insuffisant quand c'est l'àme qui est malade. Oh! c'est une chose affreuse, ajouta le comte avec un accent plein de découragement, d'avoir le spectacle de cette déchéance d'une intelligence ! J'avais rêvé pour cet enfant un avenir, il est fermé sans retour; mes projets, mes espérances, tout est détruit ! Je reste en présence de cette déception vivante ! »
Pour être complètement sincère. M. de Védelle aurait pu ajouter qu'il faisait payer assez cher au pauvre
Georges les soucis dont il était la cause ; son amertume contre lui allait parfois jusqu'à l'injustice, et ses sentiments s'exprimaient trop souvent par des paroles acerbes ou violentes auxquelles Georges ne répondait jamais, mais dont peut-être il souffrait.
Le notaire avait écouté le comte avec beaucoup d'attention et s'efforçait de deviner où il en voulait venir.
« Cette situation est en effet très-pénible, dit-il pour rompre un silence qui se prolongeait.
— Pénible, douloureuse, insupportable! fit le comte, et ajoutez qu'elle se complique encore en ce moment d'un embarras de la nature la plus délicate.
— Vraiment! quel embarras?
• — Pour plusieurs raisons, il est devenu nécessaire de marier Georges, et c'est à ce sujet que j'attends de vous un service.
— Lequel?
— Celui de m'indiquer les personnes sur lesquelles je pourrais jeter les yeux.
— C'est facile, je connais tout le monde à dix lieues aux environs; il faudrait seulement, monsieur le comte, me dire quelles sont vos exigences.
— Oh! je n'en ai pas en grand nombre.
— Tenez-vous à la noblesse?
— Pas absolument; il donnera son nom à sa femme.
— A la fortune?
— Je m'en passerais à la rigueur. Je lui assure quinze mille livres de rente, et pourvu que la fille ait trente ou quarante mille francs, ce qui n'est pas une dot.,..
— Pardon, dans ce pays-ci cela passe pour une dot assez gentille.
— Enfin, je verrais.
— Quant à la famille ?
— Honorable, et rien de plus; pas de marchands, cependant.
— L'âge ?
— Oh! peu importe; cherchez entre quinze et quarante; il nous faut une femme, voilà tout, et pas trop laide, pour qu'il ne la prenne pas en grippe.
— Voyons donc, dit le notaire en consultant sa mémoire; qu'avons-nous à marier? Mlle Vexaint. Ah! elle a une mauvaise santé.
— Gela ne vaudrait rien.
— Mlle Laurisse. Elle est bien jolie celle-là; mais elle est fière et fêtée parce qu'elle a cent mille francs.
— Elle refuserait.
— Mlle du Lac, noble et jeune.
— Eh bien?
— C'est qu'elle est bossue.
— N'en parlons pas.
— Voudriez-vous de la fille du maître de poste?
— C'est trop descendre.
— Ma foi, je ne vois plus personne. Ah! si fait, Mlle Courtois.
— Qui est-ce?
— La nièce de M. le curé; seulement elle a quarante ans.
— Est-elle encore belle?
— Elle ne l'a jamais été; au contraire, même.
— Passons, alors; nommez-m'en d'autres.
— Cela devient fort difficile, monsieur le comte.
— Croyez-vous? Voyons, cherchez. Si vous aviez quelqu'un de bien convenable, j'ajouterais dix mille francs pour la corbeille. »
( Le notaire prit sa tête dans ses mains. « Ah! s'écria-t-il tout à coup, j'y songe!
— Quoi donc?
— Ma fille!
— Votre fille, Mlle Rose?
— Oui.
— Je la croyais destinée à un jeune homme de la Ciotat.
— Artémon Richer. Il a été question de quelque chose comme cela; mais je donnerais la préférence à l'honneur de votre alliance. Malheureusement, il y a une difficulté, monsieur le comte, même si ma fille vous paraît un parti convenable.
— Très-convenable, et la difficulté ne viendrait pas de moi.
— C'est que , reprit le notaire en hésitant, comme un homme qui a un aveu pénible à faire, c'est que.... Rose n'a pas de dot.
— N'est-ce que cela? Vous pouvez la doter à mes yeux sans lui donner un sou.
— Et en quoi faisant?
— En faisant nommer mon fils Jacques député ; cela se peut-il?
— Bon! pensa Me Lescalle; ils sont décidément tous possédés du démon de la candidature.
— Votre élection a lieu dans deux mois, continua le comte ; vous avez deux concurrents ; pensez-vous qu'un troisième, qui arriverait bien appuyé et sachant parler à une assemblée électorale, aurait des chances?
— Peut-être bien, fit le notaire. Je ne sais trop comment je pourrais vous servir, moi, monsieur le comte, car j'ai des engagements pris, et je ne sais si....
— Il n'y a pas de scrupule a avoir ici , le succès de mon fils devient une affaire de famille pour vous, monsieur Lescalle.
— Vous avez raison, monsieur le comte ; advienne
que pourra, je suis votre homme. Quel âge a M. Jacques ?
— Il aura trente ans dans quelques jours; le faire arriver à la chambre cette année, c'est lui faire gagner deux ans : c'est immense.
— Je comprends; comptez sur moi, ma fille et mon influence sont a vous. Je ne veux pas risquer, pour des scrupules, de faire manquer à Rose un si beau mariage. »
Les deux hommes se serrèrent la main.
« Permettez, fit Me Lescalle après une pause : il n'est pas méchant, votre jeune homme?
— Oh! certes non, il est parfaitement inoffensif; il pourra peut-être ennuyer sa femme, à coup sûr il ne la maltraitera jamais.
— C'est que je ne voudrais, pour rien au monde, exposer ma fille à être malheureuse. »
Cette tardive protestation d'amour paternel ferma l'entretien. Le comte et le notaire descendirent ensemble l'escalier, appuyés l'un sur l'autre, comme de vieux amis, et excitèrent ainsi l'étonnement de Vincent, peu habitué à voir son maître amical avec des visiteurs subalternes. M. de Védelle, tout en reprenant la conversation, atteignit avec Me Lescalle la grille du château; ils échangèrent là encore quelques paroles; les dernières furent celles-ci :
« Il ne m'a jamais résisté. »
Le comte parlait de Georges.
a Elle n'imaginerait pas de me désobéir. »
Le notaire désignait Rose.