‹ Un mariage en provinceChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Rupture.

Au moment même où M. Lescalle quittait la Ciotat pour se rendre a la Pinède, Rose et sa mère sortaient de chez elles pour aller à la messe. C'était un dimanche et un des plus beaux jours de cette année 1835, où le printemps fut si doux et si fleuri. Les pluies exceptionnelles de la fin de l'hiver firent une fois aux Provençaux un printemps vert comme en Normandie, et embaumé comme en Espagne. La Ciotat jouissait de cette fête de la nature ; l'église montrait avec orgueil l'autel de la Vierge enseveli sous les lilas et les orangers, de telle sorte que le parfum de l'encens était dominé par le parfum des fleurs.

La messe finie, toute la population se répandit sur la Tasse, charmante promenade en terrasse dominant la mer. Un grand nombre de jolies filles en jupons courts, et de beaux garçons coiffés du bonnet rouge des pêcheurs, se promenaient par troupes de sept ou huit, échangeant à chaque rencontre des poignées de mains et des éclats de rire.

Au milieu de la foule du peuple, animée, joyeuse et bariolée, on voyait marcher plus posément quelquesuns des habitants considérables du pays. C'était d'abord M. le baron de Croix-Fonds et sa famille, Me Arnoux et ses deux filles, très-strictement empesées dans leurs robes de percale, M. Richer de Montlouis donnant le bras à sa femme, et enfin Mme Lescalle et sa fille, accompagnées de M. Artémon Richer.

A la Ciotat, comme dans toutes les petites villes, les moindres faits ont une grande importance ; tout est matière à commentaires et à conjectures; les actions les plus insignifiantes pour l'habitant de Paris sont là remarquées et interprétées de cent façons. Ce ne fut donc pas sans un vif étonnement que les notabilités de la Ciotat virent Mme Lescalle se promener en la compagnie de M. Artémon Richer.

Un mot sur Artémon.

C'était un garçon de cinq pieds six pouces, taillé en force, brun, barbu et coloré ; il avait les traits lourds et réguliers tout à la fois, la physionomie effrontée, vulgaire et ouverte. Cet Antinous de faubourg riait sans cesse, et montrait alors trente-deux dents irréprochables. Il s'habillait avec richesse et mauvais goût, mettant des diamants à sa chemise et ne portant pas de gants.

En Espagne, il eût été placé parmi les majos ; à l'armée, compté parmi les loustics ; à Paris, relégué dans la foule des lions d'estaminet. A la Ciotat, où il représentait un type unique, c'était une sorte de tyranneau tapageur, bavard, cynique, brutal, insolent et toutpuissant. Riche, be-au, brave, allié aux meilleures familles du département, on ne pouvait prendre sur lui aucun avantage. Il fallait le supporter tel qu'il était, riant de tout et de tous, ne se gênant pour personne au monde, fumant au nez des femmes, lutinant les fillettes en pleine rue, saupoudrant ses discours d'interjections bannies du dictionnaire. Malgré tout cela, ou peut-être un peu à cause de tout cela, Artémon passait pour irrésistible. Ses ravages dans les cœurs n'avaient été, au reste, que trop prouvés à plusieurs familles, qui digéraient leur malheur en silence ; les unes calmées par l'argent du père Richer, les autres terrifiées par les duels du fils.

Après quelques années passées à Paris sous le spécieux prétexte de faire son droit, Artémon était revenu à la Ciotat, laissant une trentaine de mille francs de dettes derrière lui, qui avaient sans doute aidé au retour de l'enfant prodigue. Le père Richer paya les créanciers, à la condition qu' Artémon ne retournerait pas à Paris. Ce fut alors que la Ciotat devint le théâtre de ses exploits. Le père Richer rit longtemps des tapages, des querelles et des scandales causés par son héritier, puis il s'en inquiéta et tenta vainement plusieurs fois de le marier. Les choses en étaient là, quand le retour de Rose a la ville vint réveiller les espérances du père Richer. La fille du notaire, avec sa beauté, sa petite dot et l'influence de son père, devenait un parti possible ; en outre, Artémon témoignait pour elle des sentiments fort exceptionnels chez lui. Depuis le premier jour où il avait vu Rose, il s'était senti un goût très-vif pour elle. D'abord, ce ne fut qu'un désir de pacha; puis, la froideur de la jeune fille aidant, cela devint une sorte' de volonté fixe et opiniâtre ; l'amour- propre se mit de la partie, et Artémon finit par consentir à épouser Rose plutôt que de risquer de larvoir lui échapper.

Le père Richer, on le sait, avait habilement exploité cette situation, et ce qui se passait sur la Tasse, au jour dont nous parlons, devenait la constatation publique des projets des deux familles. La ville entière observait nos personnages ; l'attitude de Mme Lescalle équivalait à une première publication de bans ; elle mettait une dignité officielle dans sa manière de recevoir les félicitations encore indirectes qu'on lui adressait, et souriait avec une ironie protectrice chaque fois qu'elle se croisait en se promenant avec une des familles dont le fier Artémon avait repoussé l'alliance.

Rose, enviée de toutes les jeunes filles ; Rose, des-

tinée à devenir la femme légitime et respectée de ce terrible vainqueur, dont plus d'une se sentait en secret la maîtresse délaissée ; Rose, l'héroïne du jour, n'avait pas l'air de partager la satisfaction de sa mère : elle se laissait mener passivement à travers la promenade, sans répondre par la moindre parole à l'artillerie de compliments excessifs et sincères que lui adressait Ârtémon Richer.

Tout à coup Mme Lescalle fut brusquement interrompue au milieu d'une phrase ; elle se sentit saisir par le bras, et vit apparaître le visage rouge et mécontent de M. Lescalle au-dessus de l'épaule de sa fille.

« Eh bien ! qu'est-ce, monsieur Lescalle ï dit-elle ; tu nous arrives comme une trombe !

— Ma chère, répondit le notaire d'un ton bourru qui ne lui était pas habituel, je viens de vous chercher chez vous, où vous devriez être depuis que la messe est finie; rentrons à la maison, je vous prie. Allons, prenez mon bras. »

Et comme Mme Lescalle, interdite, ne semblait pas disposée à obéir, il la sépara assez rudement d'Artémon, et, passant le bras de sa fille sous le sien, il allait s'éloigner, lorsque le jeune homme, revenu de sa surprise, lui dit moitié riant, moitié raillant :

« Holà ! maître Lescalle, êtes-vous aveugle quand vous revenez de la Pinède ? Ces dames se promenaient avec moi, ne le voyez-vous pas ?

— Je le voyais fort bien, monsieur Artémon.

— Alors, pour quel motif me les enlever ainsi? Vous êtes bien heureux que je vous regarde déjà avec des yeux soumis, ajouta-t-il en se tournant vers Rose.

— Qu'à cela ne tienne, monsieur, reprit vivement le notaire ; laissez là vos scrupules, et dites-moi comment vous prétendriez m'empêcher d'emmener ma femme et

ma fille, si je ne juge pas convenable de les voir se promener en ce moment ? »

Artémon se mordit les lèvres pour contenir un torrent de propos violents, soufflés par la colère qui le gagnait.

ce Votre conduite est inexplicable, monsieur, » fit-il avec assez de calme.

À ce moment, M. Richer de Montlouis s'approcha du groupe, et, s'adressant au notaire :

« Monsieur Lescalle, est-ce une rupture que vous venez chercher, le lendemain du jour où j'ai presque reçu votre parole ?

— C'est ce qu'il vous plaira, monsieur, » répliqua le notaire en saluant profondément M. Richer.

Et il s'éloigna d'un pas rapide, entraînant sa femme et sa fille.

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