UN SOIR D'OCTOBRE
main de l'homme ; des fleurs sauvages, des phintes rustiques et des habitants encore plus rustands,
Il n'y a pas ici, ma ehère, des êtres qui soient afigés de ce que Madame de Girardin appelle un: fléau, et que vependant chacun envie, la beauté. Je n'ai jamais vu d'hommes aussi laids, et une femme qui serait venue chercher un Adonis en cet endroit, ou tout simplement un joli garçon, se serait complètement fourvoyée.
Le seule joli visage que j'aie vu en cette campagne est celui de Lucette, sur lequel je repose avec plaisir mes regards. Elle court tout le jour sur le bord de la grève, puis s'amuse à lancer de petites pierres dans le courany, et revient vers moi avee de frais éclats de rire, en frappant de joie l'une contre l'autre ses petites mains noires de poussière. Moi, aussi enfant qu'elle je prends plaisir à ses jeux, je la regarde et me dis :
— Combien de temps encore durera eette naïve joie, serat-elle comme sa sœur, terrassée, au début de la vie, sous d'etfroyables malheurs ?
Néanmoins, malgré tout ce que j'ai souff i-je le droit de me plaindre ? J'ai vu des femmes gatées de la fortune, qui n'avaient qu'à exprimer un désir pour qu'il fut accompli, et ces femmes à vingt-cinq ans étaient fatiguées de la vie, désillusionnées, elles ne eroyaient plus à rien, étaient de véritables pessimistes: elles avaient aimé, elles avaient été aimées et cependant elles ne croyaient plus à l'amour : leur existence semblait une suite non interrompue d'événements sans aucun intérêt, de jours tous uniformes en ce qu'ils ne contenaient plus aueun attrait, ni pour leur cœur ni pour leur esprit.
Ah! c'est qu'il est bien vrai que la douleur est la culture de l'âme, elle la fertilise, elle la grandit. Un cœur arrosé de larmes est plus généreux, plus fécond. Voilà pourquoi, Hortense, moi qui ai passé par de si terribles épreuves, malgré mes vingt huit ans, Je suis restée plus jeune que toutes ces femmes que le monde a adulées. gâtées et choyées ; en réalite plus heureuse qu'elles, puisque j'4 i conservé toutes mes illusions, Je crois au bonheur; je crois que les sentiments du cœur peuvent remplir toute une existence, Pour moi les joies suprêmes existent et j'y rêve encor: avec la naïveté d'une enfant de quinze ans. Pour moi, il n’y à rien de réel que les chimères et d'important que les fumées.
Je crois au bien, malgré tout le mal que je vois autour de moi. Si le monde est rempli de méchants, d'égoïstes, de caleulateurs, je sais que l’on y rencontre encore des âmes aux dévouements sans bornes, aux demences généreuses, qui ont toutes les religions, même celle de l'amour.
Mais je te vois d'ici sourire
Hortense, et je t'entends dire comme souvent tu l'as fait déjà :
— Que tu es romanesque, Gilberte !
C'est vrai, mais je remercie Dieu d'être ainsi, n'est-ce pas à cette inclination qui est en moi, de m'élever sans cesse vers l'idéal, que je dois d'avoir été préservée, exposée comme je l'étais, plus que toute autre, sans protection, sans défense luttant chapue jour pour subvenir aux besoins de ma sœur et aux miens.
J'aurais peut-être suecombé, je me serais dit dans des heures de tristesse : Ne vaut-il pas mieux une existence de joies, de jouissances et d'oubli, qui échappe à la douleur en échappant à la pensée; que cette vie de privations et de sacrifices que j'ai menée depuis cinq ans.
Tu le vois, pour une pauvre fille le romanesque a son bon côté. Mais assez sur mon compte, parlons maintenant de toi, raconte-moi, avee cet esprit naturel que tu mets à tout dire, les plaisirs que tu éprouves au contact de cette société française si aimable, si spirituelle, au milieu de laquelle on ne peut se trouver sans ressentir un véritable charme.
Tu es au centre de la eivilisation, à même de faire des débauches de nourriture intellectuelle, puises-y à pleines
mains, chère Hortense, afin d'envoyer une bonne part ile tes connaissances et d ton savoir à l'amie qui, au-delà des mers, tourne sans cesse ses regards vers la mère-patrie. Oui, quoi qu'on en dise, au Canada est demeuré vivace ce sentiment national pour la France, sentiment si noble que les années d'exil ne saurait diminuer: loin du sol qui a vu naître nos ancêtres, on ne pourra jamais cependant étouffer dans nos cœurs cet amour religieux et au eri de “ Vive la France” toutes les nobles natures canadiennes françaises tressailliront d'un orgueil légitime, ear ses victoires sont les nôtres, ses revers nous atteignent et comme elle nous couvrent de deuil.
Voilà que mon enthousiasme me reprend et j'oublie que je t'ai déjà écrit sept longues pages. Pardon de t'avoir retenue si longtemps, toi dont les heures sont comptées, je te prends
être des moments précieux que tu aurais, sans moi, rés à la contemplation de chef-d'œuvres incomparables,
A plus tard done, mille baisers de Lucette s'envolent vers toi et moi je te garde la meilleure part de mes pensées.