VICTORIN, OCTAVIE
VICTORIN , entrant. II est oêtii de noir , et a le ruban a la lontonnure. Madame!...
OCTAVIE, poussant un cri. Ciel!... ces traits...
VICTORIN. Produisent sur vous, je le vois, madame, l'effet qu'ils font siw toutes les personnes qui ont connu mon frère ; mais cette ressemblance, vous ne l'ignoriez pas.
OCTAVIE, l'evaminant. Non sans doute !
et pointant elle est si extraordinaire...
VICTORIN. Peut-être c'est elle aussi qui augmente mes craintes , et qui me faisait hésiter à me présenter devant vous.
LE MAGASIN THEAXIVAL.
OCTAVIE. Comment?...
vicTORiN. jN 'est-ce pas une raiboa pour vous cU' plaire?
OCTAVIE. Mais .. non , monsieur.
viCToniN. S'il eût été ])ossible de Iraîtcv loin de vous les tristes alFaires cpii lu'ont fait entreprendre ce voyajje, j'aurais épargné à votre délicate susce[)tibililé un souvenir... aussi désa^jréable.
OCTAVIE. Pouvez- vous parler ainsi, monsieur?... votre frère...
viCToniN. i\Ion frère?... je saisqu'il avait des habitudes bien différentes des vùires!.. Que voulez-vous?... la main devient plus rude à manier un sabre qu'à remuer un éventail I... Peut-être se fût-il formé près devons 1... mais de quoi vais-je vous occuper?... Je dois me renlermer dans la mission que je viens remplir ici... D'abord, vous saurez que mon frère , nommé aidede-camp de l'empereur, a reçu de lui de nombreuses faveurs.
OCTAVIE. lAIais... vous aussi, monsieur !... car vous portez un titre...
VICTOUIN. En effet, le titre de comte!... Une affaire importante dans laquelle j'eus le bonheur de rendre service à l'état
OCTAVIE. Votre frère vivait encore quand vous l'avez obtenu f...
VICTOUIN. Sans doute !... Oh I il metlait, lui, peu de prix à des titres. La célébrité qu'on attache à son nom , disait-il , quelques grandes actions , quel([ues nobles projets, voilà la vraie noblesse ! Mais il ajoutait : quand l'empereur décore un brave , c'est comme s'il disait anx autres : Honorez-le pour les actions passées !... Et à lui : Distinguez-vous par les actions à venir !... Et il eut accepté !...
OCTAVIE. Ali!... mais savez-vous , monsieur, que les idées de votre frère, rendues par vous , il est vrai , me paraissent bien différentes de celles que je lui ai connues ?
viCTOniN. .Te leur prête prut-êlre les formes d'un langage... qui n'était pas le sien ; mais je ne dis rien, je vous jure , qu'il n'ait pensé comme moi!... Seulement, averti par son malheur , je ne voudrais ni vous déplaire ni vous irriter...
et cependant
OCTAVIE. Quoi donc?...
viCTOniN. C'est que, pour expli([ner clairement, pour terminer nos affaires d'intt'rèt, la présence de M. Choupineau serait nécessaire.
fiCTWIE. Eb bien ?...
^l(•.TOIU^. .le n'ai ]ias osé le lui dire.
OCTAVit. Pourquoi cela , monsieur ?
VICTORIN. Oh!... je sais votre répugnance pour de simples cultivateurs dont le langage et les manières...
OCTAVIE, à pur!. J'en étais sûre !... Il lui a tout conté !... {Haut.) Vous êtes dans l'erreur, monsieur!... {E//e .sonne i un domesfi(/iic entre.) Courez vite à la ferme; dites , de ma part , à lAF. et à IM""" Choupineau (jue je les prie de vouloir bien me faiiellionneur de se rendre au château, et surtout , les plus grands égards !...
viCTOUlN. Il est inutile qu'on aille jusqn à la ferme; M. et M™'^ Choupineau sont à l'auberge du village.
OCTAVIE. Ah !... {Au dômes fiijite.) Vous entendez?... ne perdez pas une minute.
{Le domestique sort.) ^ ous finirez, je l'espère , monsieur , par prendre de moi une opinion meilleure et plus juste que celle qu'on vous a donnée ; j'espère aussi que nos affaires se traiteront amicalement , sans contestation , sans procès. . .
MCiORiN. C'est mon désir!.,. Et je ne
fais en cela que suivre les intentions de
mon frère!... Une dernière lettre de lui...
OCTAVIE. Une lettre?... ne pourrai-je la
voir ?
VICTORIN. Vous la verrez, madame!
Elle est dans mon portefeuille ; mais je l'ai laissé à l'anberge...
OCTAVIE. Oh!... à l'auberge!... quand ce château est à voire frère... à vous... plus qu'à moi ! . . . Comment n'ètes-vous pas descendu ici?...
VICTORIN. Aurais-je osé prendre cette liberté ?... Je sais que vous ne recevez que de la plus haute noblesse , et la mienne est si récente!...
OCTAVIE. Il ne s'agit pas de la date !... Et quand les manières sont élégantes , les senlimens distingués , que peut-on craindre... ou désirer?... {A part.) Ah! si mon mari eût été ainsi?...
VICTORIN . Je n'userai point de votre permission , madame ; car je n'oublie pas le mallieur de \ictorin.
OCTAVIE. Etvous ne le pardonnez point?
VICTORIN. Je ne veux pas au moins le partager.
OCTWIE. Que dites-vous?
vn/roKiN. Je dis, madame, que je ne voudrais pas vous paraître importun , désagréable I... vous déplaire enfin.
OCTAVIE. Vous êtes si loin de suivre le même cbemin que lui , qu'il est peu naturtl de craindre d'arriver au même but. MCTORIN. Je n'ose vous remercier ; car , ici , mon éloge est la satire de mon pauvre frère.
OCTAVIE, à part. Beau toimne luil...
^lais quelle dilTéreucc de manières et de langage.'...
SCEM^ \l.
HENRI, JENTSY, VICTOPJN, CHOU-
PINEAL, M-" CHOLPliNEAL , OC-
TAYIE.
JE\i\Y, au fond. Entrez, entrez!... {Elle s'wance.) Octavie , c'est M. et M""' Choupineau. . .
OCTAVIE. Ah!... qu'ils viennent!
MADAME CHOUPIINEAU , à Henri. Après vous, mon jeune oflicier !... Est-il gentil avec ses petites moustaches ?. . .
CI10L"PL\EAU , à Octavie (jui esl allée au dei^ant d'eux. Madame, vous nous avez fait prier de nous rendre au château, et j'arrive avec mon épouse. . .
OCTAVIE. Soyez les bien-venus , monsieur et madame Choupineaul... Je regrette beaucoup que des circonstances , indépendantes de ma volonté, je vous assure , vous aient tenus éloignés de moi si long-tems ; mais , vous le savez , dans les petites querelles qui troublent nos relations en ce monde , il y a souvent plus de malentendu qu'autre chose.
5IADAME CHOL PINEAU , à part. Ouais !..
queu revirement!
HEXRI , bas à Jenny. C'est comme dans la tactique!... un changement de front complet!...
JEXAY, examinant Victorin. Quelle ressemblance!...
OCTAVIE. Les tristes affaires qui amènent ici M. le comte exigent votre présence pour une foule de renseignemens, et j'espère que vous voudrez bien loger au château.
CHOUPINEAU. Madame!...
OCTAVIE. Je vous en prie, ne me refusez pas ! ... vous me feriez sentir que vous m'en voulez encore !
MADAME CIIOUPIIVEAU. Pas du tout ! . . . mon homme et moi je n'avons pas plus de fiel qu'un poulet.
OCTAVIE. Ainsi, voilà qui est convenu!., vous acceptez?...
MADAME cnoupiXEAU. Mou Dieu, ma chère dame , vous nous confusionnez !. .. je sommes dés gens tout ronds , voyez-vous ; il n'y a pas besoin de tant de façons avec le père et la mère Choupineau , et , comme on dit, faut pas tant de beurre pour faire un quarteron ! . . .
OCTAVIE. il part. Celui-là, du moins, ne dira pas que je suis fière cl bégueu-
cuoupiXEAU. Ah ça ! mon chère Emile , tu n'as pas encore fait connaissance avec tout le monde ici ; je ne t'ai pas présenté notre petite Jeannette , ou , pour mieux parler , M'^^ Jenny de Maurienne.
VICTORIM. Mon frère in cl souvent parlé de vous, mademoiselle; votre nom était dans toutes ses lettres; je sais que vous aviez de l'amitié pour lui , et je serais heureux que vous voulussiez bien eu reporter un peu sur moi.
JENNY. ^lonsieur {A part.) En vérité, j'ai toutes les peines du monde à ne pas l'appeler Yictorin.
VICTORIN , souriant. J'ai appris aussi que mon frère vous tutoyait ! ... Je le remplace à présent , et je voudrais lui succéder ea tout !... S'il m'était donc permis de réclamer la même familiarité. .
iiESra, à part. Eh bien, a-t-on jamaîîs vu?... comme si ça faisait partie de la succession?...
VICTORIN , il Jenny. Vous hésitez ^..
JENNY. Mais c'est que , monsieur Emile, avec vous c'est si différent ! . . .
VICTORIN , souriant. Tous croyez?... allons , laissez-moi , du moins , espérer que cela viendra.
(Il lui baise la main.)
OCTAVIE , il part. Comme il est affectueux pour elle!... comme il a été froid pour moi!...
JENNY , il demi-voix à Henri. Voyez comme il a pris tout de suite les habitudes d'un comte ?
HENRI , à demi-voix. Il est tellement comte, qu'il en est marquis !... C'est bien ridicule , n'est-ce pas ?
JENNY. Ridicule ?... par exemple!...
cnOLPiNEAU, il Victorin. Faut pas que ces petites simagrées- là t'olTusquent , mon cher Emile... Ah ! dam, on a pris le ton du grand monde , on est même devenu un brin mijaurée.
HENRI. Qu'est-ce que vous dites donc , monsieur Choupineau?
CHOUPINEAU. Je dis la vérité.
MADAME CHOUPINEAU. Je VOUS conseillons de reprendre vot'robe noire, et de tioquer votre chapeau à plumet contre un bonnet carré.
HENRI. Est-il possible?...
OCTAVIE. Madame Choupineau, ces messieurs ont sans doute à parler d'affaires ; permettez-vous que je vous indique l'appartement que je vous destine?
MADAME CHOUPINEAU. Tiès-volontiers, madame.
OCTAVIE. Veuillez me suivre. {A Jenny et il Henri.) Veuez avçc nous, çt laissons ces
LE MAGASIN THEATRAL
messieurs ensemble. {A Victorin.) Je vous revènai bientôt , monsieur le comte ; vous ne quittez pas le château ?
VICTORIN. Un instant seulement, madame , pour aller prendre mon portefeudle à l'auberge.
OCTAME. Restez, monsieur, je vais donner des ordres pour qu'on vous l'apporte. ...
(Elle va vers le fond , en faisant des politesses à Mme Choupineau, en l'engageanlà passer devant elle.)
HENRI. Mademoiselle Jenny , il faudra que vous m'expliquiez...
JENNT. Mon Dieu, que voulez-vous que je vous explique?... ce n'est pas ma faute!
HENRI , à lui-même. C'est à se faire sauter la cervelle !... mille tonnerres!...
OCTAVIE , se retournant. Hein?...
HENRI. Pardon, madame !... c'est moi qui ai juré?... Lue habitude que j'avais prise pour plaire à M"^ Jenny.
< OCTA\iE. Pauvre garçon!,., venez !...
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