SCENE VII
CHOUPINEAU , YICTORIN.
VICTORIN , éclatant de rire. Ah , ah , ah !.. . Victoire !. . . Elle a donné dedans î , . . Eh bien î cousin Choupineau , dites-moi si je joue bien la comédie.
CHOUPINEAU. On ne peut pas mieux, Victorin !... on ne peut pas mieux?... C'est une justice à te rendre!...
VICTORIN. Par exemple , il était tems que ça finît!... je retenais une envie de rire qui m'aurait fait crever si ça avait duré dix minutes de plus.
CHOUPINEAU. Dam I je conviens qu'il y avait de quoi.
VICTORIN.. Jenny, la cousine Choupineau , le petit capitaine et ma femme, tout le monde y a été trompé !
CHOUPINEAU. Quand j'ai reçu la lettre où tu me confiais toute la manigance , je n'ai rien voulu dire à mon épouse , parce que ça bavarde , ça bavarde !... une vraie pie ! .. . Mais ça me vexait dans le fond ! . . . Elle te regrettait , elle te pleurait de si bon cœur , la brave femme ! . .
VICTORIN. Elle se consolera en me voyant ressuscité.
CHOUPINEAU. Mais quelle diantre d'idée t'est veime là?...
VICTORIN. Une idée excellente!..
CHOUPINEAU. Je ne comprends pas bien?
VICTORIN. Que voulez-vous, cousin Choupineau? j'ai passé deux cruelles an-
nées!.. J'avais vu ma femme, j'avais le malheur de la trouver charmante , je lui déplaisais., et je dus partir !.. Parce qu'en appeler à mes droits , faire le tyran , le despote , ça ne m'allait pas ! . . Mais comme j'ai souffert!.. A l'armée, mes camarades se moquaient de moi ! « Ta femme n'a pas voulu de toi , me disaient-ils , elle t'a prié poliment de décamper , et tu as filé comme un nigaud! » Il m'était même revenu aux oreilles qu'elle s'était vantée de m'avoir tenu à distance. . . Et j'étais vexé! . . mais vexé ! . .
CHOUPINEAU. Je conçois ça!..
VICTORIN. J'avais beau tâcher de me distraire , d'oublier la bégueule , pas moyen !.. C'était l'éternel sujet des plaisanteries du bivouac : une fois même il me sembla que l'empereur avait souri en me regardant.
CHOUPINEVU. L'empereur?.. Voyez un peu de quoi il se mêle !..
VICTORIN. Oh!., il se mêle de tout, celui-là!... Le souvenir de ma femme ne me quitta plus !.. Les jours de bataille, au plus fort de l'action , son image était devant mes yeux : dans les longue.s nuits de la solitude des camps , lorsque le silence n'est troublé que par le qui-vive des sentinelles et le pas lent et mesuré des patrouilles , c'était à ma femme que je pensais ! Je prononçais son nom avec dépit , avec rage!. C'était devenu une idée fixe , une monomanie conjugale.
CHOUPINEAU. En vérité ?..
VICTORIN. A force de songer toujours à la même chose , je finis par me monter la tête !.. Comment, me disais-je , j'ai vaincu à A ienne, Berlin , Dresde , Munich ; j'ai fait la conquête de dix capitales, et je ne ferai pas la conquête de ma femme ?.. alors savez-vous ce que j'imaginai ?
CHOUPINEAU. Non vraiment!..
VICTORIN. Je pris un grand parti !.. Ah! me dis-je , ce sont mes nianières , mon ton , et mou langage qui la blessent?.. Eh bien! nous verrons!.. Nous étions à Vienne alors : pour me former aux belles façons aristocratiques , je me fis l'amant d'une duche.sse autrichienne.
CHOUPINEAU. Bah!..
VICTORIN. Dam! c'était rude!.. Mais j'étais résolu à tout!.. Croiriez-vous que j'ai eu le courage d'étudier trois grands mois ?. ..
CHOUPINEAU. Oui-dà ?
viCTOniN. Sarpebleu! j'étais à une fière école, allez!.. IVIa duchesse avait trentequatre ou trente-cinq quartiers au moins!. . Elle m'a fait faire un fameux apprentis-
UN MARIAÈE SOUS l'eMPIRE.
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sage!.. Mais, dès que mon éducation fut terminée, je la plantai là!..
cnouPiNEVu. Oh ! oh !..
VICTORIN. Alors la paix me permettait de rentrer en France , je n'avais plus à faire la guerre qu'à ma femme , j'avais toutes mes munitions de combat , et je me décidai à engager l'affaire.
CHOUPiNEAU. C'est drôle!..
VICTORIN. J'arrangeai tout avec mon frère Emile, je lui empruntai son nom, je mis bas les moustaches , j'endossai l'habit noir, et me voilà !.. J'ai joliment joué mon rôle, hein ?..
cnouPiNEAU. Mais oui!..
VICTORIN. Quel sang-froid î quelle dignité!., j'avais l'air d'un chambellan!..
J'étais absurde !..
cnouPiNEAU. Ah ça I mais , dis-donc , tu es comte à présent , toi !
VICTORIN. Vraiment oui !.. et ma femme croit que c'est à mon frère que ce titre appartient.
CHOUPIJtEAU.
Air du lierre.
A c'i'hcnrc il faut donc qu'nous l'nommions
Monsieur le conile?.. Ça m'clonne !..
Car, j'm en .<.ouviens , quanti nous parlions ,
D'ces nouveaux nom» qu'rcmp'reur vous tionne.
Tu mMis.iis : « Cousin Chonpinean ,
VI Ces favcur.s-lji , je les dffdaigne ! .
» Un titre n'est qu'un c'ciitt-au :
)) Bon vin n'a pas besoin d'enseigne. »
VICTORIN. Vous avez raison!., mais c'est une fantaisie de l'empereur, et ma foi !..
cnoi'PiXEAU. A la bonne heure !.. mais après avoir attrapé ta femme , que prétends-tu ?..
VICTORIN. Ce que je prétends !.. Je prétends obtenir un double succès !.. Je veux qu'on regrette le mort, et qu'on aime le vivant!..
CHOUPiNE.vu. Bon ! bon !.. je devine !.. et après... suffit!...
VICTORIN. Après, sarpeblcii !.. après ?.. vous venez !.. Ah ! j'apporte ici deux années de colère et de rancune!.. Il faut qu'elle enragea son tour !.. Elle m'aimera, mille tonnerres ! et elle apprendra ce que fait souffrir un amour dédaigné !.. Je veux lui faire payer mes tourinens , les railleries que j'ai dévorées pour elle!.. Du côté de l'argent , elle sera riche , elle sera heureuse!., mais de l'amour , de l'affection ... jaujais!.. Je veux en doinicr, et je n'en prendrai pas!.. Ah! mademoiselle de la Morlandièrc , vous saurez de quel bois se chauile mi aide-de-camp de l'empereur !.. J'aurai ma revanche !.. Vous voudrez de moi, et je ne voudrai plus de vous !.. Je
vous camperai là !.. Et je m'en vanterai aussi !.. Et toute l'armée le saura !.. Et je le ferai carillonner , s'il le faut , par tous les tambours de ma brigade.
CiiOL'PiNE.\u. Diable 1 diable! dis donc, Yictoiin?.. Moi, fonctionnaire public, maire de mon village , m'associer à une pareille vengeance ! . .
VICTORIN. Pourquoi pas .?
cnouPiNEAU. Au fait , je n'ai pas mon écharpe.
VICTORIN. Laissez-moi faire, cousin, notre tour est venu!.. Mon début a déjà produit son effet, et ma vengeance est commencée ! . . Avez-vous vu comme elle est adoucie ?. . Sarpebleu , ça ne suffit pas!. . Mais silence... on vient... à mon rôle !... Tiens , c'est le petit capitaine ! . . Qu'est-ce qu'il nous veut?..