‹ Un martyr du désert, Jacques Roger, restaurateur du Protestantisme dans le dauphiné au dixChapitre 10 sur 27 · G UN MARTYR DU DÉSERT · texte numérisé non relu

G UN MARTYR DU DÉSERT

cre (1) if. L'un de ses premiers actes, fut d'accorder le bâton de maréchal au trop fameux comte de Médavid , qui avait fait peser un joug de fer sur les religionnaires du Dauphiné. C'était indiquer assez clairement la règle de conduite qu'il allait suivre à l'égard des protestants.

(l) Borrel, Biographie d'Antoine Courte p. 75.

Edit du 14 mai 1724. — Roger reçoit une lettre de Court. — Ses conseils à Durand au sujet de sa vocation au saint ministère. — Il assiste à plusieurs synodes du Vivarais. — Alliance étroite conclue entre les trois provinces du Languedoc, du Yivaraift et du Dauphiné. — Roger refuse de signer une formule de serment.

Nous touchons à une date néfaste dan& l'histoire de nos Eglises, Le duc de Bourbon subis^ sait llnfluence de deux prélats : Lavergne de Tressan, évêque de Nantes, et Fleury, évêque de Fréju's. L'un et l'autre convoitaient depuis long^ temps le chapeau de cardinal, et, pour l'obtenir , ils ne trouvèrent pas de voie plus; commode que de provoquer une recrudescence dans la persécution. Bâville, le féroce inteadant dm Languedoc, leur apporta le concours de sa

vieille expérience ; ensemble ils rédigèrent dixhuit articles qu'ils firent signer au jeune prince, et, le 14 mai 1724 , parut le nouvel édit. C'est une compilation sans ordre des mesures les plus vexatoires et parfois les plus contradictoires du règne précédent; mais ce qui en fait l'unité, c'est la haine profonde pour l'hérésie, qu'elle respire d'un bout à l'autre.

« Nous voulons, » faisait-on dire au jeune roi, « l*" que la religion catholique, apostolique et romaine soit seule exercée dans notre royaume; défendons à tous nos sujets de quelque état, qualité et condition qu'ils soient, de faire aucun exercice de religion , autre que ladite religion catholique et s'assembler pour cet effet en aucun lieu et sous quelque prétexte que ce puisse être, à peine, contre les hommes, des galères perpétuelles, et contre les femmes, d'être rasées et enfermées pour toujours , avec confiscation des biens des uns et des autres ; même à peine de mort contre ceux qui seront assemblés en armes. »

Ce qui précède concerne les simples fidèles; voici maintenant Tarticle qui vise les pasteurs :

a 2® Etant informés qu'il s'est élevé et s'élève journellement , dans notre royaume , plusieurs prédicants qui ne sont occupés qu'à exciter les

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peuples à la révolte et à les détourner des exercices de la religion catholique , apostolique et romaine, ordonnons que tous les prédicants qui y auront prêché ou fait aucunes fonctions soient punis de mort , sans que ladite peine de mort puisse à l'avenir être réputée comminatoire. Défendons à tous nos sujets de recevoir lesdits ministres ou prédicants, de leur donner retraite, secours ou assistance, d'avoir directement ou indirectement aucun commerce avec eux ; enjoignons à ceux qui en auront connaissance de les dénoncer aux officiers des lieux, le tout à peine, en cas de contravention, contré les hommes, des galères à perpétuité, et, contre les femmes , d'être rasées et enfermées pour le reste de leurs jours (1). »

Voilà pour ceux qui présidaient « les assemblées illicites ; » mais l'éducation des enfants , la célébration des mariages et bien d'autres actes qui ne relèvent que de la conscience, étaient l'objet de mesures non moins sévères.

Cet édit , qui devait faire couler tant de larmes et tant de sang, fut accueilli avec des transports de joie par de Reinier, l'avocat au parle-

(1) L'édit est inséré tout au long dans la France protestante, t. X, p. 392.

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ment de Grenoble. On se rappelle ses tentatives précédentes pour s'emparer de Roger et le rôle odieux qu'il joua dans l'affaire de Bourdeaux. L'édit fut pour lui le signal d'un redoublement de zèle et d'effort ; il se vanta publiquement de faire main-basse sur le ministre, et dans ce but il obtint du gouverneur qu'il fît mettre en campagne un corps de troupes de quatorze cents hommes. Roger, averti, se tint sur ses gardes, et les assemblées furent suspendues. Les troupesi ne- recevant aucun ordre de la cour, ne sortirent pas de leurs quartiers ^ et notre dévoué pasteur vit ce nouvel orage s'éloigner sans qu'il eût fondu sur lui.

On comprend que ces alarmes continuelles fissent négliger à Roger sa correspondance avec ses collègues. Court s'en plaint dans une lettre du mois de juin, qui nous montre l'accord de ces deux hommes dans les mesures à prendre pour relever l'Eglise et l'affection tjui les unissait. « Je suis heureux d'apprendre, après un si long et si fatal silence, » disait Court à son ami, « que vous n'êtes pas mort, et que l'astre du jour éclaire encore une vie qui est aussi importante et si nécessaire que l'est la vôtre à un peuple trop longtemps malheureux. Il serait difficile de vous marquer le plaisir sensible que

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j'ai goûté en recevant de vos chères nouvelles. Il y a longtemps que je soupirais après ce précieux avantage. Mais jusqu'ici la providence n'avait pas ajouté ce degré à mon bonheur, quelque soin et quelque attention que je me fusse donnés pour cela. Vous savez que je pris la liberté de vous écrire de Genève, pendant le séjour que je fis dans cette ville, pour vous inviter et conjurer tout ensemble de vouloir bien échanger des lettres entre nous pour nous communiquer les choses que nous jugerions être nécessaires et importantes. Mais j'eus la douleur d'apprendre que ma lettre n'était pas parvenue jusqu'à vous et quelle aurait même produit quelque mauvais effet à quelque personne peu sage et indiscrète : ce qui étouffa dans leur berceau toutes les bonnes espérances que j'avais conçues de notre future correspondance. Je suis heureux de sentir, par un commencement d'expérience, que mes espérances ne sont pas touLà fait éteintes.

» Je vois en vous un athlète qui court depuis longtemps dans la pénible mais noble carrière du ministère en France. Je voudrais entrer dans une intime sociabilité avec ceux qui, comme vous, combattent pour les mêmes enseignes et qui concourent au même but. J'en ai uu

plaisir si parfait que les termes les plus expressifs ne sont pas assez énergiques pour en exprimer la moindre partie. Je n'aurais jamais douté et j'aurais été bien méchant de le faire — persuadé comme je l'étais de votre zèle et de votre piété — de vos bons sentiments ; mais j'étais affligé au dernier point de n'en voir pas les effets, ignorant ce qui pouvait empêcher que vous ne les eussiez manifestés. Je vois présentement que jusqu'ici vous avez eu des empêchements légitimes, mais que désormais vous allez franchir les obstacles les plus embarrassants et triompher des difficultés les plus embrouillées. Encore un coup, ma joie en est plus grande qu'il m'est possible de l'exprimer. Mon langage muet en dit beaucoup plus que ma plume.

» Je vois, dans un heureux avenir, des biens infinis que vont produire les divers règlements que vous allez établir dans les Eglises où vous exercez votre ministère. Vous le voyez aussi bien que moi ; aussi ce serait s'ériger bien avec témérité que de vouloir vous prouver la vérité et l'importance de l'établissement et de l'exacte observation d'une bonne et d'une sainte discipline. À Dieu ne plaise ! et il ne m'arrivera jamais de m'oublier jusque-là. Je suis trop convaincu et de l'excellence et de la vaste étendue

de vos lumières. Il ne me reste donc qu'à vous féliciter de vos bons desseins qui, pour n'avoir pas été jusqu'ici exécutés, n'en sont pas moins anciens, et qu'à vous conjurer de mettre sans plus tarder la main à l'œuvre. Je ne manquerai pas d'en informer tous nos frères qui, comme moi , en recevront un véritable plaisir. » Je n'ose pas vous assurer que nos Eglises puissent vous envoyer un de nos prédicateurs avec le règlement. Cependant l'on tâchera de vous satisfaire. La moisson est grande, les ouvriers sont rares et surtout les bons ouvriers. Prions le Seigneur de la moisson qu'il en suscite de bons. Il y a longtemps que je ne cesse d'en demander aux pays étrangers; mais, héla^ ! la prospérité endurcit les entrailles de ceux qui pourraient nous en fournir. Nous, à qui le Seigneur a inspiré le noble dessein de rétablir les brèches faites à son Eglise et de pqrter le flambeau de son Evangile, au milieu d'une violente et rude persécution , bénissons-le de la grâce qu'il nous a faite et faisons valoir nos talents , à quelque prix que ce soit . persuadés , comme nous devons Têtre , que le Seigneur ne manquera pas de donner des heureux succès à nos justes entreprises. Que Dieu nous protège dans nos plus difficiles combats et qu'il

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couronne tous nos travaux de la gloire de son paradis. Ce sont Tobjet de mes espérances et celui de mes vœux les plus ardents pour vous. » Au nombre de ces bons ouvriers dont Court signalait à Roger la rareté, il convient de placer en première ligne Durand, proposant du Vivarais. Il travaillait puissamment au réveil des Eglises dans cette province , et les fidèles souhaitaient vivement qu'il pût remplir au milieu d'eux toutes les fonctions pastorales. Luimême s'en ouvrit à Roger en l'invitant à assister au synode du Vivarais. « Vous médites, » lui répondit son ami le 16 octobre, « que l'on vous conseille Qt qu'on souhaite que vous receviez l'ordination entière, mais que vous tremblez à l'idée de la hauteur de la charge. Vous avez raison pour l'étendue des importants devoirs qu'elle I exige; mais si l'on vous en a conféré une partie .et que l'on vous ait jugé propre pour cela, quelle difficulté vous empêche d'en remplir l'autre?... D'ailleurs, si vous regardez M. Court comme suffisant et votre assemblée synodale comme ayant non-seulement droit d'appeler mais aussi de donner vocation et que vous vouliez vous consacrer à un usage si saint , pourquoi ne pas profiter de l'occasion et chercher d'autres moyens que ceux que Dieu

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nous présente? Cependant, souvenez-vous que soit que vous le receviez à présent ou que vous le renvoyiez à une autre fois, vous devez y apporter une grande application accompagnée de prières. » Ce ne fut, toutefois, que deux ans après que Durand reçut l'imposition des mains. L'année suivante, l'étudiant Paul Faure fut reçu proposant; il fit à cette époque plusieurs voyages dans le Vivaràis avec Roger pour assister à difiFérents synodes provinciaux. Le plus important , par les mesures qui s'y prirent, fut celui que présida Roger le 21 juin (1). Il se composait d'un ministre consacré , de sept proposants et de quarante-cinq anciens. Depuis longtemps Roger désirait que des règlements communs groupassent entre elles les différentes Eglises du midi de la «France, les seules réveillées pour le moment. « Il croyait, » dit Vouland , son biographe , « que pour mieux faire recevoir l'ordre dans cette province il n'y avait pas un meilleur moyen que.de demander une lettre de sommation aux ministres du Languedoc pour le Dauphiné et pour le Vivaràis, pour les engager à se soumettre à l'ordre, parce qu'un corps bien rangé serait mieux en état de

(l) Voir à Y Appendice,

se soutenir. » C'était aussi la pensée de Court. En présence des redoutables éventualités de Tavenir, il croyait indispensable de grouper en faisceau les forces dispersées du protestantisme. Il envoya donc Rouvière dans le Vivarais et le Dauphiné pour conférer sur ce point important avec Durand et Roger et assister à leur synode. Ce fut Roger qui le présida. Il proposa « de recevoir la sommation des Eglises sœurs comme un efifet de leur soin charitable et de signer leurs règlements en signe de parfaite et éternelle union. » Cette démarche , toutefois , n'impliquait, de la part des EgUses que représentait le synode, aucun aveu d'infériorité. Il était bien entendu, quoique la sommation des Eglises du Languedoc eut une forme un peu absolue , qu'elles n'auraient aucune vue de domination sur les autres provinces. Mais Court calma les craintes de son collègue., « Nous ne sommes pas assez amis du superbe et aveugle Vatican , » lui répondit-il , « pour adopter ses maximes ni pour imiter sa conduite. » Les délibérations furent pleines de cordialité et l'on dressa deux articles qu'adoptèrent bientôt les Eglises des Cévennes, dans leur synode tenu le 13 septembre suivant. « Le premier, » dit Corteiz, « fut que le Languedoc ne recevrait

point, dans ses synodes ou autrement, des ministres sans le consentement des synodes du Vivarais et du Dauphiné et réciproquement.

G^était pour empêcher que quelque proposant délinquant ne surprît les pasteurs de ces synodes et que le saint ministère ne lut exercé par des personnes indignes. Le second article portait que nous recevrions les quarante articles de la Confession de foi, que nous aurions même doctrine à l'égard des dogmes, mêmes règlements à l'égard de la discipline, et que nous nous donnerions mutuellement les secours nécessaires dans tous les cas, sans qu'il y eût jamais rien qui pût avoir le moindre air de rébellion contre la couronne du roi (1). »

L'accord qui venait de se conclure entre les différentes Eglises du royaume eut d'excellents résultats , et l'établissement définitif de l'ordre et de la discipline, qui en fut la conséquence, porta dans le Dauphiné le dernier coup au fanatisme et aux prétendues révélations.

(1) Mémoires de Pierre Carrière dit Corteiz ^ pasteur du Dé^ sert, p. 55.

Duplan est nommé député général des Eglises. — Manière dont Roger comprend cette missiofi. — Accusations diri« gées contre Duplan. — Plaidoyer de Roger en sa faveur. — Duplan est remplacé par Court.

Les Eglises du Désert , malgré ralliance précieuse qu'elles venaient de conclure entre elles , avaient besoin , pour prospérer , de ne pas être abandonnées à leurs seules ressources , et de pouvoir compter sur Tappui des frères étrangers. Elles l'avaient compris de bonne heure, et Ton a vu Roger aller, en 1711 , défendre, en Suisse et en Allemagne, leurs intérêts. Toutefois , la nécessité d'un député général , qui se consacrât exclusivement à cette œuvre , se faisait de plus en plus sentir ; et, le 1" mars 1725,

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les Eglises du Languedoc en confièrent le titre et la responsabilité à Duplan. Il devait se rendre auprès des puissances protestantes pour leur demander des secours pécuniaires , et les prier de plaider , auprès du cabinet de Versailles, la cause des Eglises persécutées.

Duplan descendait d'une famille noble d'Alais. Ami d'Antoine Court , il avait applaudi Tun des premiers à son œuvre de restauration. Il fut même Tun de ses aides les plus utiles ; présidant des assemblées , visitant les malades , ou* . vrant généreusement sa bourse, pour subvenir

(aux besoins de ses frères , et composant même, paraît-il , des traités apologétiques pour les défendre. Le synode tenu dans le Vivarais, le 21 juin, approuva sa nomination. « Je vous * dirai, » écrivait Roger à Court le 30 juin, « qu'après avoir nommé le sieur Benjamin Duplan député auprès des puissances protestantes , lequel doit agir au nom et par l'ordre de tous les corps synodaux, lesdits corps restent engagés, d'autre côté, d'aider et fournir à proportion, selon ses besoins, et qu'ainsi vous de- '> vez l'en avertir, tant à l'égard du Vivarais que I du Dauphiné. <,

I » Je trouverais à propos qu'il écrive encore ^ aux rois de Suède et de Danemark, à l'im-

pératrice de la Grande-Russie, au landgrave] de Hesse-Gassel , aux hautes puissances de Hollande et aux autres grands princes protestants , en gardant les mêmes mesures qu'il a gardées envers les rois d'Angleterre et de Prusse, et aux grands consistoires de tous ces pays, et en gardant les mêmes mesures qu'il a gardées envers l'archevêque de Gantorbéry (1). »

Duplan se fixa à Londres, et ses démarches furent couronnées de succès. Il obtint, à dififérentes reprises, des secours pour les protestants du Midi. Gependant , la malveillance ne tarda pas à compromettre une œuvre qui portait déjà d'heureux fruits. On accusa le député général d'avoir noué des relations avec les prophètes cévenols , réfugiés à Londres , et de chercher à relever le fanatisme expirant. Roger comprit bien vite les dangers que ces bruits , s'ils venaient à s'accréditer, feraient courir à la députation, et, pour les conjurer, il prit avec chaleur la défense du gentilhomme d'Alais, dans une lettre qui fait revivre l'énergique physionomie de ce pasteur du Désert, et nous montre le

(1) C'était le célèbre William Wake , primat d'Angleterre.

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zèle ardent qui l'animait pour le bien de

:^ ÏEglise (1) :

a Je ne saurais vous exprimer, » disait Roger ses collègues , « la satisfaction que les consis-

d^ loriaux de nos dix petits corps d'Eglises , sou-

m^ mises à Tordre , ont fait tous les jours paraître de votre charitable sommation, et de l'acte so-

n-l lennel de l'union traité avec vous. Mais cette satisfaction , qui augmentait tous les jours par

^r la vue des lettres de M. Duplan et d'autres personnes distinguées, que je leur communiquais, se trouve sur le point d'être troublée, puisque j'apprends , par une lettre de lui-même , et d'une autre personne distinguée par son rang et par sa piété, que l'on a répandu des calomnies sur son compte comme s'il favorisait le fanatisme , et que sur cela on parle de lui retirer les témoignages qu'on lui a envoyés , et de lui refuser les 500 livres qu'on lui avait adjugées au dernier synode des Gévennes, ce qui m'a extrêmement surpris, et ce que je n'ai pas jugé à propos de communiquer à nos consistoires.

» En effet , comme il n'y a rien de plus cer-

(1) Lettre aux pasteurs, proposants et anciens des synodes et Eglises du Languedoc et des Gévennes , du 30 mars 1726.

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