V UN MARTYR DU DÉSERT
gié parle à ses coreligionnaires , et la plupart de ses conseils, marqués au coin du bon sensl^ et d'une profonde piété, durent leur paraître excellents. Toutefois , le pasteur de La Haye , entouré de respect et d'affection dans sa nouvelle patrie, ne savait pas toujours se placer au point de vue des jBdèles sous la croix. Il pensait un peu, avec Saurin et tant d'autres, que le devoir des pasteurs , après la révocation , était de sortir du royaume, et peut-être accusait-il,' "î au fond, ceux qui restaient de temporiser. Sans l discuter ici les raisons qui décidèrent tant de ministres à quitter la France , et qu'Elie Benoit a résumées dans V Apologie de la retraite des , pasteurs, écrite en 1687, nous demanderons .
simplement : que serait devenue l'Eglise réfor- ] mée dans notre patrie, si des hommes comme Antoine Court et Jacques Roger n'avaient essayé I d'en réunir les tronçons épars ? Au reste, voici | la réponse des pasteurs sous la croix, datée du j Désert le 30 juillet 1719. C'est Court qui la rédigea; mais elle exprimait bien les sentiments de ' ses collègues, et, en particulier, ceux de Jac- \ ques Roger :
« Nous sommes forcés , » disaient-ils , « de ; reconnaître que nos péchés sont la cause de nos malheurs ; mais nous ne savons si ce fut
pn décret absolu de Dieu ou une permission, qui, dans certains cas, ne justifie pas notre conduite, que tous les pasteurs aient abandonné leurs troupeaux. Nous croyons que plusieurs ont soupiré entre le porche et l'autel ; leurs vœux et leurs soupirs sont montés jusipi'au ciel ; mais n'aurait-il pas fallu , après ce jue Jésus-Christ a dit sur le devoir d'un bon bei^er, que plusieurs , — nous ne parlons pas ie tous , à Dieu ne plaise ! — au lieu de répan- Ire seulement des larmes eussent versé leur $ang pour leurs brebis ? »
Après ce préambule qui dut faire réfléchir îasnage et les autres pasteurs du refuge, leurs collègues de France poursuivaient : « Nous voulons, avec la grâce de notre Seigneur, jus- [u'au dernier soupir de notre vie, en rendant i César ce qui est à César, rendre à Dieu ce [ui appartient à Dieu. Nos assemblées ne sont )as tumultueuses ; on n'y porte point d'arnés ; on a soin de les défendre , non-seulenent sous peine de lèse -majesté humaine, nais divine.
« La gloire de Dieu doit être la fin de tout , ît la charité de notre Sauveur doit être l'âme ie tout ce que nous disons ou faisons. Depuis jue nous sommes privés, dans ce pays, du
saint ministère , si Dieu n'avait suscité qi ques personnes pour réveiller la foi des pies et pour raviver leur zèle , il est cert que presque tous les habitants de la campi et la plupart même de ceux des villes qui sans lectures et privés de bons livres, «< tombés dans une si crasse ignorance que ni ne doutons pas qu'ils n'eussent été sembL aux peuples chez qui la superstition règjae plus. Dieu , malgré nos péchés , n'a pas voi nous abandonner endèrement. Après av( transporté son chandelier dans d'autres clii il a soufflé dans notre pays sur quelques lui gnons fumants pour la consolation de plusiei et nous attendons avec une espérance vive qu' plaise à ce grand Dieu de compassion de mettre notre Jérusalem en un état glorieux sui la terre. » !^
Après avoir justifié leur présence dans M royaume, les pasteurs font ensuite rapologi€| des assemblées : « Nous ne nous arrêterori pas beaucoup à réfuter ceux qui, approuvant 1^ zèle de ceux qui annoncent l'Evangile, n'ap^ prouvent pourtant pas qu'on fasse des assem-j blées. Nous ne savons comment ces messieurs conçoivent la chose. Supposons , pour un moment, que cinq ou six bergers eussent trente ou
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pante mille brebis dispersées dans un vaste s par des cloisons différentes , serait-il pos- B que ces bergers pussent nourrir tant de bis, s'ils n'en formaient de petits troupeaux r leur donner tour à tour les choses néceses pour la vie ? Nous n'ignorons pas que ce ; être avec toute la prudence possible et dans lieux les plus à l'abri de la fureur des periiteùrs ; nous usons si bien de cette méthode î, pour une assemblée qui est découverte, il i fait cent à l'insu de nos ennemis. Il est i , quelques maisons ou granges ont été ra- 3, quelques personnes ont été condamnées galères , plusieurs ont été mises en prison ; ;-peu ont souffert la mort; mais ignore-t-on il y a des croix attachées à la profession de rangile, sans compter que mille et mille sonnes sont édifiées et exemptes de ces sortes )reuves? »
''oioi enfin la conclusion de ce document rerquable, qui nous apparaît comme la voix des ises du Désert, inébranlables dans leur foi revendiquant leur place sur le sol de la ie : « Nous protestons encore à tous ceux ui il appartiendra, avant que de finir notre re, et nous prenons le ciel et la terre à téin que nous voulons rendre à notre prince
tout ce qui lui est dû, mais nous croyons q\ ne nous est pas permis de négliger pour un de temps notre salut ni celui de nos frères, a beau nous alléguer la situation des affaii du royaume, il faut toujours servir Dieu obéir à ses lois , n'y eùt-il que trente jours d'ij terruption, comme du temps de Daniel, nous menace d'un côté et on nous donne espérances flatteuses de l'autre; mais noi avons souffert depuis longtemps et nous soin| mes prêts à souffrir — soutenus par la grâce -*| avec patience, toutes les conséquences de noti prétendue rébellion , jusqu'à ce qu'il plaise Dieu d'ouvrir les yeux des princes sur noI innocence et sur leurs véritables intérêts (1). Après cette lettre , les pasteurs du Désert r( prirent leur tâche avec un nouveau courage. M de longs intervalles, il est vrai, quelque nou^ veau compagnon d'oeuvre venait grossir leurs' rangs; c'est ainsi qu'en 1720 Roger prit aveq lui Paul Faure , âgé de quinze ans, pour 1^ faire étudier. Ce jeune homme fut, après Durand, du Vivarais , le second de ces écoliers ambu* lants, comme on les appelait alors, qui abani donnaient la charrue ou l'atelier pour suivre
(l) Bulletin f t. V, p. 53 et suiv.
ks pasteurs du Désert. Ils apprenaient d'eux les limiers éléments de la théologie, et, ce qui tiait mieux encore, le secret du sacrijBce et de héroïsme, et, après avoir proposé quelque tops la parole de Dieu, ils recevaient à leur kur l'imposition des mains.
' La persécution faisait toujours des victimes, feux hommes, nommés Raffin, furent arrêtés à [irabel, près de Grest. Tout leur crime était 'avoir fait bénir leur mariage au Désert. On les aferma dans la tour de Grest où le plus âgé lourut bientôt ; l'autre n'obtint sa liberté qu'en isant réhabiliter son mariage. Trois ans auiravant,* le même fait s'était produit pour huit rotestants de Gombovin, de Ghàteaudouble et 3 Montélimar , qui étaient allés se marier à Bnève ou dont Roger avait béni le mariage, mprisonnés les uns à Valence, les autres à rest , ils ne sortirent de prison qu'après avoir romis de faire légitimer leurs unions par le iré ; mais deux seulement tinrent parole.
Cette question des mariages bénis au Désert ait hérissée de difficultés. Pour que ceux des rotestants fussent reconnus par la loi , ils devient se faire en présence du curé qui était 3fficier civil de l'époque; mais, au préaîable, is conjoints étaient tenus de se confesser, d'as-
sister à la messe , de faire en un mot acte catholicité. S'ils se décidaient à demander bénédiction nuptiale au pasteur, leur conscieni était eu paix; mais FEtat ne reconnaissait pî la validité de ces unions , et par là se réalisai cette parole de Fontanieu , dans son rapport I la Cour de Versailles : « Il naît une inflniM d'enfants sans autre état que celui de la bàtaisi dise , et Ton peut prévoir qu'il y aura dans If suite autant de procès qu'il y aura de successions ouvertes. »
Préoccupé des conséquences fâcheuses qu'en traînait à cet égard la rigueur des édits , Jac ques Roger prit le parti d'en écrire au marquii de Vachères , commandant de la tour et de \\ ville de Grest. Fontanieu, qui fit parvenir cett< lettre à Versailles , ne craint pas de dire à soi sujet : « On verra combien les prédicants flat tent les religionnaires de la protection dei puissances protestantes, leurs discours sédi tieux, et par conséquent la nécessité de les répri mer. » Il fallait que le parti pris aveuglât singu lièrement l'intendant pour qu'il trouvât dans ce lignes écrites par un homme dont la tête étai mise à prix, autre chose que la revendication de droits les plus sacrés de la conscience. Au reste voici les principaux passages de cette lettre ;
ès tout ce que les réformés ont soufiisait le pasteur du Désert au gouver-
Grest , « il n'y a pas apparence qu'ils t de religion , et , la différence des deux
étant essentielle , il semble que pere devrait ignorer qu'il est impossible •aindre les religionnaires à faire bénir iriages par les prêtres , sans les forcer le temps, contre leur conscience, à ire ce qu Ils regardent comme un grand )t même sans que ceux qui emploient orité pour les y forcer ne s'en rendent {ue façon responsables devant Dieu. »
vrai, » ajoute-t-il, « que personne ne
aucune manière favoriser le concubilais si les réformés observent de faire er leurs mariages par des ministres de gion, on ne peut pas les traiter comme it les lois du mariage, et tout ce qu'on eur dire à cet égard , c'est que si leurs ces ne leur permettent pas d'aller vers 'es pour épouser, ils doivent du luoias
quelque témoignage de quelque miji ait solenniséleur union. En effet, les lies regardent le mariage comme un nt et les réformés comme une simple lie instituée pour le bon ordre et l'union
des personnes dans la société et dans FEglis^j Les uns et les autres regardent le mariagj comme un acte public de religion; il ^est évi dent que l'on ne peut forcer les réformés à fairi solenniser leurs mariages par des curés sam profaner la sainteté que Ton reconnaît être in séparable à un sacrement et sans les forcer ) faire acte public de religion contre leur coii science. » Il y a plus, et Roger n'a pas de peini à montrer combien les exigences des prêtres dans ces occasions, deviennent blessantes. Qui demandent-ils, en effet, à ceux dont ils von bénii^ l'union? « De faire abjuration, de renon cer à leur baptême , de regarder leurs père e mère comme damnés , d'assister à la messe e de ne jamais retourner aux assemblées Ion même que le roi accorderait le libre exercice de la religion. » Prétentions exorbitantes et qu font dire à Roger : « Tout le monde voit biei qu'ils ne peuvent rien tenir de tout cela, et que c'est une chose horrible d'attendre les gens ai pas dn mariage pour les faire devenir parjures et pour se rendre soi-même responsable devan Dieu du péché qu'on leur fait commettre; car pour n'en dire qu'un mot , les catholiques regardent la messe comme le plus saint, le plus haut et le plus sublime de tous les mystères ,
Iles réformés en ont horreur comme étant pntraire à la parole de Dieu et à la mort de ifeus-Christ. Il semble donc que, si, d'un côté, » réformé témoigne de la répugnance d'y asister, de l'autre côté l'intérêt du salut des rétres et même de tous les catholiques , et Qcore l'honneur de l'Eghse, devraient les enager indispensablement à ne pas souffrir que s réformés y vinssent sous quelque prétexte ae ce fût , crainte qu'ils ne profanassent ce lystère, hormis qu'ils ne parussent auparavant i être très-persuadés. » Si les curés, » conclut 3ger, a solennisaient les mariages des réforés sans les faire aller à la messe et sans rien dger d'eux , ou s'ils permettaient qu'ils les >lennisassent comme bon leur semblerait, sen le mouvement de leur conscience, par là ni s réformés, ni les curés, ni les personnes caoliques, qui ont l'autorité , ne pourraient pas î rendre responsables devant Dieu d'aucun )ché. »
Le pasteur du Désert terminait ces observa- )ns si fondées, en exprimant cette pensée, oins juste à la vérité que les précédentes, que roi, par ses arrêts, ne prétendait en aucune anière faire violence aux consciences. Il ajouit que, si ces mesures de rigueur parvenaient
à la connaissance des puissances protes qui avaient récemment traité alliance Louis XV, elles ne manqueraient pas c plaindre à la cour de Versailles , qui p( réprimer le zèle inconsidéré- des intendar
Le curieux mémoire de Fontanieu, qu tient cette lettre de Roger, nous fournil quelques renseignements sur les courses rates qu'il fit à cette époque. Après les ( ments de Bourdeaux , il avait séjourné q temps dans le Vivarais , et , accompagné c tial, que Fontanieu appelle son diacre, était en réalité un prédicant de ce pays , i tenu des assemblées de mille à douze personnes dans les environs de Privas , voulte et du Pouzin. A Serrières , on lui un ballot de livres qu'il faisait venir de ( pour les Eglises du Dauphiné. Il revint e dans cette province , et trouva dans la va Bourdeaux , avec le souvenir vivant des tes persécutions, le même accueil que demment. Il prêcha aussi à Loriol, et pg nouveau dans le Vivarais.
On surveillait ainsi , avec le plus grand les allées et les venues de Roger, « V plus célèbres d'entre les prédicants , » i de l'intendant de Grenoble. Ce dernier
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même quelques protestants qui , dans l'espoir l'une forte récompense, s'engagèrent à l'inatruire de la retraite de Jacques , — c'était le aom de guerre de Roger, — dès qu'il reviendrait dans le Dauphiné. De son côté, Dumolard, ôubdélégué de l'intendant du Languedoc pour le Vivarais , devait faire part à Fontanieu de cequ'il apprendrait au sujet du pasteur. Fontameu demandait enfin à la cour d'envoyer quelques compagnies du régiment de Vitry- Dragons, dans plusieurs quartiers de la province : à Ghâteaudouble, Ghabeuil, Etoile, Saint- Jean-en-Royans , le Puy-Saint-Martin, Dieulefit, Romans, Valence, Montélimar, Grest et Die.
« On peut ainsi compter, » ajoutait-il avec confiance, « que tout le Dauphiné sera tranquille. n y a même apparence que Jacques n'est pas revenu sur les. avis qu'il a peut-être déjà reçus des précautions que l'on prendrait pour le suivre. »
Malgré ces mille précautions , et contrairement aux espérances de Fontanieu, Roger était de retour au milieu de ses chères Eglises , sans qu'on sût où le prendre , et Dieu montra une fois dé plus , au milieu de tous ces périls et de toutes ces difficultés , qu'il fait concourir toutes choses au bien de ceux (jui l'aiment.
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Ce fut , en effet , vers ce temps-là , que la peste qui sévi); avec tant de force dans la Provence , étendit ses ravages jusque dans le Dau- })hiné, et répandit partout la désolation. Ces Leraps douloureux , qui rappelaient avec puissance à nos pères que Dieu règne , et que , selon lu parole du prophète , il faut se piéparer à sa rencontre , arrêtèrent , pour un moment , Tardeur de la persécution , et furent le signal d'un réveil général dans les Eglises. Les assemblées furent plus fréquentes et plus suivies , et Ton chantait ouvertement, dans les villes et dans les campagnes, les louanges de Dieu.
Les années qui suivirent , sans être fécondes en événements importants, virent, toutefois, Fœuvre de restauration se consolider. Roger prit part awx délibérations de plusieurs synodes du Languedoc. Celui du 8 mai 1721 fixa la somme annuelle de 70 livres pour Ve^itiëre couverture des pasteurs , et dans celui du 20 septembre , on décida que « dans les villes ou autres lieux où il n'y avait pas d'anciens, on en établirait incessamment, et s'il y avait un refus de la part des fidèles , ils ne seraient pas visités par les pasteurs , ni avertis pour aller aux assemblées. » Mesure significative qui nous montre le prix que les Eglises commençaient à attacher
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au culte public et au ministère des pasteurs régulièrement établis.
Pendant ce temps, Court était à Genève où il plaidait avec éloquence la cause des Eglises persécutées. « Je me suis occupé, » écrivait-il à Roger eu 1722, « à déraciner de l'esprit d'une infinité de personnes , la fausse idée qu'ils se formaient des protestants. J'ai tâché de les leur faire envisager à leur véritable point de vue. » Il avait fait plus : il avait excité en leur faveur une très-vive sympathie. Calendrin, le père des confesseurs, était mort en 1721 ; mais d'autres avaient pris sa place : les Pictet, les Vial, les Maurice Turretin. « Désormais, » ajoute M. Hugues , « les Eglises sous la croix ne seraient plus abandonnées à leurs seules ressources (1). »
Le 22 janvier 1723, Louis XV, qui n'avait encore que treize ans, fut déclaré majeur par le Parlement. Cette année vit aussi mourir le Régent et son digne acolyte, le cardinal Dubois, ministre du jeune prince. Ils laissèrent le pouvoir au duc de Bourbon , « prince borgne, » dit un historien, « d'une figure hideuse, d'un caractère sauvage et d'une intelligence médio-
(l) Ouvrage cité, t. I, p. 232.