‹ Un martyr du désert, Jacques Roger, restaurateur du Protestantisme dans le dauphiné au dixChapitre 13 sur 27 · UN MARTYR DU DÉSBRT · texte numérisé non relu

UN MARTYR DU DÉSBRT

1744, un synode provincial dans le Dauphinil Après avoir pris certaines mesures concernaDt la discipline » Tadministration des deniers des! pauvres, Tordre et la bienséance qui devaient présider aux exercices de piété , il résolurent, en dernier, lieu, de convoquer des assemblées en plein jour, comme cela se pratiquait dans plusieurs provinces. Leur but était de montrer à la cour la droiture de leurs intentions, la pureté de leur doctrine et de leur culte et de couper court aux imputations calomnieuses qu'on dirigeait contre leurs assemblées de nuit. Des réunions religieuses furent donc convoquées en plein jour où les fidèles se rencontraient pour chanter ensemble des cantiques et lire la Parole de Dieu , mais sans le concours des pasteurs. Des catholiques s'y rendaient sans que leur présence fît ombrage. Ils pouvaient rendre témoignage à la spiritualité du culte protestant ; mais il s'y glissa aussi des esprits brouillons et malintentionnés qui ne devaient pas manquer de le présenter sous un jour défavorable.

Ces assemblées n'étant pas inquiétées, bientôt les pasteurs s'y montrèrent. Les deux premières s'étaient tenues à Nyons et à Beaumont près de Valence. Le 24 mai, jour de Pentecôte, Roger en présida une très-nombreuse à La-

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baume-Cornillane. Il y distribua la cène, assisté de Vouland, qui était revenu de la Suisse. Nos deux pasteurs n'écoutaient que leur zèle et leur désir de montrer à tous la pureté de leurs intentions. Ils n'en commirent pas moins une grave imprudence. Le Parlement de Grenoble sévissait toujours avec la même rigueur; il venait de faire arrêter, le 23 avril précédent, la femme Bouvat et sa fille. Mais nos pères , qui ne s'aveuglaient pas sur les dangers qu'ils couraient, voulaient montrer, en agissant de la sorte , qu'ils n'étaient pas , comme on en faisait courir le bruit, « une misérable poignée de fanatiques. »

Cette démarche si loyale coïncidait, en outre, avec deux faits qui ne pouvaient manquer d'exaspérer la cour : le premier fut la conversion au protestantisme de plusieurs catholiques de marque, et le second la publication de faux édits de tolérance qu'on donnait comme émanant de Louis XV ou du Dauphin de France. Le Dauphiné, en particulier, en fut inondé. D'où provenaient ces pièces apocryphes? Les catholiques les mirent naturellement sur le compte des protestants et ce fut pour les prélats l'occasion d'exhaler leur haine vertueuse contre les perturbateurs du repos public. « Les hommes

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de ténèbres, » s'écriait, deux ans plus tard, Tévèque de Valence, « les ministres protestant»

avaient publié sur les toits ce qu'ils ne disaient auparavant qu'à l'oreille ; par de vaines espérances d'un prochain rétablissement , ils efi avaient allumé les plus violents désirs ; et ils ne rougissaient pas, pour se donner plus de créance, de fabriquer de fausses lettres et de les répandre avec ostentation sous les noms les plus respectables (1). »

Que les proscrits, forts de leur bon droit, eussent l'espoir de voir leur innocence bieutôt reconnue et de reprendre leur place au foyer de la famille française , quoi de plus naturel et de plus légitime? Mais pour les supposer capables d'employer des moyens détournés pour atteindre ce but , il fallait bien mal connaître les principes élevés qui les dirigeaient) Ils n'avaient point démérité des réformés du seizième siècle dont l'honnêteté était passée en proverbe. Au reste, leurs délibérations synodales sont là pour nous éclairer sur leurs sentiments. Ces lettres étaient le fruit d'une manœuvre déloyale de leurs adversaires , et n'étaient dues qu'à la plume complaisante des Jésuites. Malheureuse-

(1) Oh. Goqaerel , ouvrage cité , t. I , p. 342.

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nent cette œuvre de fraude pieuse devait avoir es conséquences les plus déplorables.

La guerre de la succession d'Autriche se proongeait depuis quatre ans, et, après des allerlatives de succès et de revers, le sort des ar^ aaes nous était de nouveau contraire. Les Anglais avaient battu nos troupes à Dettingen, sur le Mein. Louis XV, espérant ramener la victoire sous ses drapeaux , vint prendre lui-ïnème le 3ommandement de son armée. Il se trouvait levant la ville dTpres , en Flandre , lorsqu'il ipprit qu'un ministre protestant avait lu , dans une assemblée tenue au Désert, un faux édit de tolérance qu'il disait émaner du roi et dont i'efifet immédiat avait été de donner aux nouveaux 3onvertis une plus grande assurance , de sorte ju'ils violaient impunément les ordonnances dirigées contre ceux de la religion. Grande, on la conçoit, fut son irritation. Elle éclata dans la lettre qu'il fit écrire aussitôt par le comte d'Ar- ^enson, ministre et secrétaire d'Etat, à M. de Piolenc , premier président du parlement de Grenoble. Voici le texte de ce document qui fut imprimé sur un placard in-folio, portant en tête les armoiries royales et répandu avec profusion dans le Dauphiné.

a Au camp devant Ypres, 22 juin 1744.

» Le roy est informé , Monsieur, que le 7 de ce mois, le nommé Roger, prédicant, ayant assemblé plusieurs religionnaires du lieu de Pojols {sic) dans le Dyois, y aurait fait lecture d'un prétendu édit ou induit, daté du 7 may, et scellé d'un sceau qu'il assurait être celui de Sa Majesté , par lequel il paraissait qu'elle donnait à ses sujets la liberté de conscience et celle de s'assembler. Gomme cette pièce est absolument fausse et supposée et que le Roy n'a jamais eu l'intention de déroger aux lois établies en ces matières par le feu Roy son bisayeul et par Elle, l'intention de Sa Majesté est que vous désabusiez les peuples de l'impression que cette pièce aurait pu faire sur eux ; et qu'en démasquant l'imposture du prédicant, vous fassiez sentir les risques qu'ils courraient en se livrant à la conduite de pareils pasteurs.

» Sa Majesté vous permet, pour cet eËFet, de faire imprimer cette lettre et d'en répandre des exemplaires partout où vous le jugerez nécessaire. Elle désire , au surplus , que vous fassiez contre ledit Roger toutes les poursuites convenables pour parvenir à l'exemple qu'exige la gravité du cas.

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» Je suis avec un parfait attachement , Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

» Signé : D'Argenson (1). »

Cette lettre parvint à Roger dans une des nombreuses cachettes qui le mettaient à Tabri de ses ennemis. Les menaces ne l'intimidaient guère ; mais il ne voulut pas rester sous le coup d'une imputation calomnieuse; et il répondit sur-le-champ à d'Argenson. Rien de plus facile pour lui que d'établir son alibi. Le 7 juin, ce n'est pas à Poyols qu'il se trouvait, mais à Pontaix, près de Die, c'est-à-dire à plus de 30 kilomètres de là, et il. n'avait pas visité depuis dix ans le premier de ces villages ; mais il préféra en appeler dans sa lettre aux mobiles élevés qui dirigeaient sa conduite. « Je suis persuadé, » disait-il au ministre, « que la procédure qu'on a faite contre moi à Grenoble, en conséquence de vos ordres, me justifie pleinement de ce qu'on m'impute, d'être l'auteur d'avoir fait lecture d'un prétendu édit de Sa Majesté. J'ai cru néanmoins qu'une calomnie si énorme demandait que je déclarasse à Votre Grandeur, de la ma-

(l) Bulletin, t. III, p. 312.

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ilière la plus expresse, que si cette pièce supposée a existé, ce que je ne crois pas , je ne l'ai lue ni en particulier , ni dans les assemblées , que je ne l'ai pas même vue , et que je n'en ai rien su que par la lettre que Votre Grandeur a écrite à ce sujet et que l'on a rendue publique. Je sais que toute falsification est un crime qui mérite un châtiment sévère ; mais qu'une falsification qui a pour objet le sceau du prince est un I ^

crime de lèse-majesté au second chef. En qualité de chrétien , j'ai de l'horreur pour le mensonge; en qualité de sujet, je respecte tout ce qui émane de l'autorité de mon souverain ; et en qualité de pasteur , j'inspire à mes ouailles la même horreur pour tout ce qui blesse la vérité et le même respect pour l'autorité royale. Quelque ardent que soit le désir que les protestants | ont , en général , pour la liberté de leurs con- j sciences ; quelque naturel et quelque légitime que ce désir leur paraisse, ils peuvent assurer Votre Grandeur qu'il ne les portera jamais à donner aucune atteinte à la fidélité qulls doivent à leur auguste monarque. Nous attendons cette liberté précieuse avec une entière résignation ; nous ne la demandons que par nos prières et par nos larmes, et nous n'espérons l'obtenir qu'en récompense d'une entière résignation

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à ses ordres, en tout ce qui relève de son empire, et en sacrifiant nos biens et nos vies pour son service. Nous lui devons cette soumission et ce sacrifice par un principe de religion; mais la qualité de père de ses sujets qu'il s'est acquise à si juste titre, lui assure dans nos cœurs un hommage volontaire d'autant plus glorieux pour lui qu'il ne le doit qu'à lui-même. Si l'on nous attribue quelque pièce ou quelque démarche qui ne soit pas marquée à ce coia, comme on ne l'a déjà que trop fait , Votre Grandeur peut en conclure que c'est l'ouvrage de la calomnie.

» Les auteurs de ces impostures nous noircissent pour nous rendre odieux et indignes- du support de Sa Majesté ; mais ce n'est pas. là te seul motif de celui qui m'a accusé d'avoir sup^ posé un édit de liberté de conscience. Sa malignité l'a porté à vouloir découvrir, par cette indigne voie, la façon de penser de Sa Majesté sur nos exercices de religion. Si sa maligne curiosité a été satisfaite à ce dernier égard , j'ose espérer qu'il ne triomphera pas longtemps de l'opprobre dont son imposture m'a couvert aux yeux de Votre Grandeur, et qu'en voyant éclater mon innocence dans la procédure même qui a été faite pour prouver le crime affreux dont oik

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