UN MARTYR OU OÉSIRT
Croix-Blanche , chez un coreligionnaire , JaciMi Claissac, dont rbôtellerie a été depuis traûsiiH^ln mée en maison d^école. Il se disposait à en rB-ld partir le lendemain, lorsqu'il apprit qu'un efr|( faut protestant venait de naître pendant la nuilr et qu'on le priait de rester pour le baptême. H présida cette cérémonie pendant la soirée. Mais le curé de Livron, M. de Montresse, était aui aguets. Sachant que bientôt la célébration d'un baptême nécessiterait à Livron la présence d'un ministre", il avait mis sur pied ses émissaires. Dès qu'il eut appris que Ranc était dans le village , il dépêcha son vicaire à Valence pour chercher la maréchaussée. Ranc, toutefois, aurait pu s'évader. La fille de Jacob Glaissac, son hôte, avertie par des catholiques chez qui. elle travaillait à des ouvrages de couture, instruisit ses parents des dangers que courait le pasteur. Mais ce dernier se contenta de se cacher sous un tonneau couvert par des javelles de chanvre, après avoir fait disparaître quelques livres et des papiers qui auraient pu le compromettre , et il attendit les événements.
Cependant les soldats arrivent de grand matin. Conduits par le curé , ils se livrent , dans la maison Je Claissac, aux plus actives recherches. Peine inutile. Le temps passe sans ame-
r la découverte du pasteur. Ils vont se retip, lorsqu'une paire de pantoufles, oubliées ms un coin, frappe leurs regards. Sans doute les appartiennent au ministre , et , sûrs dérmais que le prédicant est dans la maison , ils viennent sur leurs pas.
Louis Ranc avait suivi, avec une émotion plus îile à comprendre qu'à décrire, tous les incints de cette poursuite dont il était l'objet. Tsqu'il entendit les pas s'éloigner, il crut le ril conjuré, et pour se rendre compte du nps qu'il avait passé dans les ténèbres , il eut malheureuse idée de faire sonner sa montre répétition. Ce bruit acheva de le trahir, et de la Tuilière, commandant du détachejnt, mit la main sur lui. C'était le mardi, février , à six heures du matin.
Le prisonnier fut aussitôt conduit à Valence , 3C le fils de son hôte , et il dut comparaître /ant Ghaix , le subdélégué de l'intendant. Il ionnut loyalement qu'il avait rempli toutes fonctions du saint ministère.
On lui demande son nom Et môme sa profession,
une des complaintes qui furent composées * son martyre :
496 UN BiAAinrR ^u désert.
Leur répond : Je suis ministre.
Je m'appelle Louis Ranc ,
Avec sa face riante ,
'Sans aucun étonnemeot. C^
Il alla même jusqu'à dire, avec rimprudeollit hardiesse de son âge et sans s^apercevoiiT firïl^ •compromettait une coreligionnaire., qu'il avaidi béni le mariage d^une femme présente à son i terrogatoire et qu'il avait omis de lui délivwrki un certificat ; et il le rédigea , séance tenante ,1 1 sur la demande du subdélégué. V
Tant de grandeur d'âmp ne toucha poiat eetti dernier. Aveuglé par le fanatisme , Chaix sel laissa aller envers son prisonnier aux plus coupables violences. Il le chargea de chaînes et le fit jeter dans une basse-fosse. Aussi redoutable aux témoins qu'au prisonnier lui-même, il leur posait des questions insidieuses qu'il accompagnail d'injures et de menaces , et il dictait lui-même à son greffier leurs réponses qu'il I arrangeait à sa façon.
Aux souffrances que causèrent à Louis Ranc les procédés iniques du subdélégué, s'ajoutèrent bientôt les tracasseries mesquines et cruelles des Jésuites. Ils vinrent le trouver j dans son cachot, comptant sur une conversion 1 facile et qui les couvrirait de gloire. Il les écouta
JACQUB» ROGER. ï^
•atiemment et les réfuta avec un à-propos remarquable. En vain, ils répandirent le bruit [Ti'il avait eu la bouche fermée par leurs arguaents. Un abbé plias sincère écrivit à ses pa- ^nts, qui habitaient Gharpey, près de Ghabeutt : i Ranc est un homme d'esprit , et il est imposable qu'il soit devenu si savant au Désert. » d'est ainsi que la malveillance elle-même étai* obligée de s'incliner devant lui.
Ranc ne resta que quelques jours à Valence.
Il en partit le 27 février pour Grenoble, oti il arriva le 1" mars. \
Cependant la triste nouvelle avait rempli de consternation les Eglises du Dauphiné. Jacques» Roger, qui avait pour Ranc l'affection d'un père^ lui écrivit dans sa prison une lettre touchante- : K Pauvre enfant, > disait-il souvent en parlant 1^ lui, « que je voudrais être à sa place! »
Ses collègues et lui ftreat tous leurs efforts pour sauver le jeune pasteur. Vouland en écrivit à GouFl, à Laioisanne. Ill priait le député géoérali ies Eglises, de s'adresser à Osterwald, pasteur. Si N6uchiâ4,el , le célèbre traducteur de la Bible , pour qu'il intéressât au sort du prisonnier le coi de Prusse, alors allié de la France. On envoya aussi des suppliques au comte Maurice de Saxe ; mais le procès de Ranc fut conduit avec
une trop grande rapidité pour permettre à ces démarches d'aboutir.
Le lendemain de son arrivée, Ranc sortit de la conciergerie . pour comparaître devant ses juges. Le conseiller à la cour, chargé de rapporter son procès, dit que Taccusé avouait avoir rempli toutes les fonctions de son ministère, tenu des assemblées, administré les sacrements et béni des mariages ; mais, gagné par les qualités morales du prisonnier, il plaida en sa faveur les circonstances atténuantes, et se fondant sur la jeunesse de I^nc qui pouvait lui faire ignorer les ordonnances du roi, il conclut aux simples galères. Un moment son avis sembla prévaloir. Un des juges alla même jusqu'à dire que s*il s'agissait de condamner à mort un jeune homme de vingt-six ans , il ne donnerait point sa voix et se retirerait ; ce qu'il fit. Il est doux de rendre hommage à ces sentiments d'humanité; mais ils ne purent prévaloir. Le premier président, M. de PioUenc, réclama avec instance une condamnation capitale et il l'obtint. Il avait promis auparavant la vie sauve au ministre s'il abjurait; mais il n'avait reçu pour toute réponse qu'un silence plein de dignité. Voici les termes mêmes de cet arrêt, qui fut imprimé et affiché dans tout le Dauphiné :
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€ Arrest de la souveraine cour de parlement, ^ydes et finances du Dauphiné, du 2 mars 1745, fui condamne à mort le nommé Louis Ranc, prédiicant,
» Entre le procureur général du roi demandeur en cas de contravention aux édits et déclarations de Sa Majesté, concernant l'exercice de la religion prétendue réformée, et assemblée illicite d'une part, et le nommé Louis Ranc, prédicant, se disant ministre de ladite religion prétendue réformée, accusé et détenu dans la prison de la Conciergerie du palais , d'autre ;
» Veu, etc. Ouï sur ce le rapport de notre amé et féal Alexandre de Roux de Gaubert , comte de Laric, conseiller à ladite cour ;
» La cour a déclaré ledit Ranc atteint et convaincu d'avoir fait les fonctions de prédicant dans diverses assemblées de religionnaires et en divers lieux de la province, pour réparation de quoi Ta condamné d'être livré entre les mains de l'exécuteur de la baute justice, mené et conduit la bart au col en la ville de Die , pour , dans la place principale de ladite ville et à une potence qui sera dressée à cet effet, être pendu et étranglé jusqu'à ce que mort naturelle s'ensuive. Ordonne que la tête dudit Ranc sera coupée et portée au lieu de Livron , pour être
mise sur un poteau au-devant de la maison du nommé Gleysat {sic). Ordonne pareillement que les livrer retenus au greffe et trouvés dans la maison dudit Gleysat, seront brûlés par l'exécuteur de la haute justice, au pied dudit poteau; a condamné ledit Ranc à l'amende de cent livres envers le Roy et aux dépens et frais de justice , pour lesquels , ensemble pour tous ceux faits contve lies contrevenants aux édits et déclarations de* Sa Majesté , sur le fait de la peligioa , est décerné* contrainte solldairef sur ses biens.
T^ Fait en parlement, le 2 mars i745 (1)» »
Ranc n'assistia pas au prononcé de son jiugement; mais lorsqu'il l'apprit, loin de se laisser abattre , ce jeune; confesseur manifesta sa joie d'être jugé digne dfe souffrir pour son Sauveur. Il pouvait dire avec saint Paul : « Christ est ma vie et la mort m'est un gain. »
Ranc partit de Grenoblie avec deux protestants du Daiaphiné, condamnés aux galères perpétuelles. C'étaient Antoine Riaille , d'Aouste , et Etienne Arnaud , de la Charce. Le premier , surpris dans une assemblée, dut, pour ce délit, ramer trente ans sur le banc des forçats ; il
(1)' BuUeîin , t. Xni>, p, 335,
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ne fut libéré qu'en 1775, grâce aux efforts de Court de Gébelin. Le crime du second était d'avoir appris aux enfonts de Cieulefit le cbaat des paumes. Avant de subir sa peine ^ il fut exposé à un poteau sur la place de cette ville , et ses livres furent mis au carcan à côté de lui. On plaça ces trois condamnés dans un chariot infect, tandis que, par un dernier raffinement de cruauté, le cheval du ministre^ qu'on avait pris en même temps que son maître, à Livron, était monté par un soldat de la maréchaussée.
Ranc fut conduit de Grenoble à Die par Valence. Durant toute la route il provoqua les regrets des protestants et les édifia par Texpres sion de paix répandue sur sa physionomie et par le chant de ses cantiques. A Grest, il voulût se faire raser et soigner les cheveux, qu'il avaif fort beaux. •* Cet air de propreté, » dit Armafid de la Chapelle, « lui parut nécessaire pour montrer mieux la sérénité qui régnait dans son àme et le mépris qu'il faisait de l'injuste mort qu^^il avait à subir (1). » Un moine franciscain vînt le visiter pendant les quelques heures qu'il séjouina à Grest; mais il n^eut pas lieu, de se
(1) Ouvrage cité, t II, p. 261.
féliciter du «tour que prit la discussion et il dut reconnaître que, « quoique Ranc ne sût ., pas les langues, il possédait fort bien la théolo- I gie. »La sentinelle qui le gardait assistait à l'entretien. Elle déclara que le ministre avait confondu le moine. Ce dernier s'essuyait le front en se retirant, et son hôtesse lui ayant demandé s'il avait pu embarrasser le pasteur par ses arguments, il avait gardé le silence.
Quelques cavaliers et une centaine de grenadiers l'escortèrent sur le chemin de Die , et le livrèrent ensuite au bataillon de cette ville , qui vint à leur rencontre.
Il existait dans les Eglises du Désert une coutume touchante renouvelée de la primitive Eglise. Lorsqu'un pasteur était arrêté , ses collègues députaient un fidèle chargé de le voir aussi souvent que le permettait la surveillance des gardiens, de l'encourager par sa présence, de recueillir ses moindres paroles comme un héritage précieux , et de raconter ensuite aux Eglises les derniers moments du martyr. Celui qui avait reçu cette pieuse mission ne perdit pas de vue un seul instant le condamné de Grenoble pendant cette longue marche. Il le vit , durant les haltes , prendre ses repas comme à l'ordinaire et faire preuve d'une très-grande tran-
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quillité d'âme. Quand il reprenait sa route , il recommençait à chanter des psaumes, en particulier le GXLIP : Vers Dieu dans les derniers abois... qui répondait si bien à sa position, et il ne cessa que lorsqu'il fut à Die.
Ce fut le lendemain de son arrivée qu'il entendit pour la première fois la lecture de son z jugement. On l'avait logé dans une hôtellerie , en attendant son supplice. Les moines et les prêtres ne tardèrent pas à l'y harceler. Il leur répondit avec dignité :
— J'ai bien le temps de disputer avec vous !
Je désire employer les courtes heures qui me restent encore à la prière et à l'adoration.
Et lorsque , revenant à la charge , ils le pressaient de renoncer à sa foi , il se bornait à leur dire :
— J'ai choisi la bonne part , qui ne me sera point ôtée.
Sa dernière heure allait sonner. Comme pour s'y préparer , il chanta les sept premiers versets du psaume GXVIIP, l'hymne des martyrs , et répéta deux fois le verset 1 1 :
La voici rheureuse journée Qui répond à notre désir , Louons Dieu qui nous l'a donnée, Faisons-en tout notre plaisir.
Grand Diev! c'est à toi que je ciie.
Garde ton oint et le soutiens. m^
Grand Dieu! c'est toi seul que je prie . 1,.
Sauve ton peuple et le maintiens. |
Vers trois heures ée Faprès-midi , d'Audiffret, comina«r(te«Bt du Diois, le fit sortir, h hmt au col, comme le portait la sen^tence, et passer par toutes les» rues de la ville , escorté d'uîi tort détachement de soldats. Dix tambdnrs ne cessaient de battre la mascarade ; mais le jeune pasteur, comme étranger à ce qui se passait autour de lui , avait tes yeux fixés au ciel , à Fexemple d'Etienn-e , et semblait contempler Celui qui est invisible.
Arrivé au pied de l'échelle , il se mit à genoux , implora une dernière fois la nriséricorde rie Dieu , repoussa du geste le prêtre, qui, jusqu'au dernier moment, le fatigua de ses obsessions , et monta l'échelle avec courage , au milieu du bruit assourdissant des taonbours.
Se» yeux ne quittèrent pas le ciel, qui s'ouvrit bientôt pour lui. Ce tragique événement se passait le vendredi , 12 mars 1745.
Nous voudrions pouvoir supprimer les détails qui suivent ; mais il nous faut raconter jusqu'au bout cette navrante histoire. Après la 3trangulaLion , la tète de Ranc, qu'on sépara
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du tronc, fut portée à Livron et exposée sur un poteau devant rhôtellerie de Glaissac. Les juges l'avaient ainsi ordonné; mais le commandant du Diois et le grand vicaire de l'évèque ne craignirent pas d'aggraver les peines édictées par le parlement. Ils firent traîner le corps dans les rues de la ville et l'abandonnèrent aux outrages de la populace. Ils contraignirent même un jeune homme protestant , qui n'avait pu retenir ses^ larmes à la vue de tant d'héroïsme et de cruauté , à se joindre au bourreau pour traîner l le cadavre,, qui fut jeté dans un égoùt. Une dame catholique, dont nous voudrions pouvoir ciiec le nom , eut la pudeur de l'en retirer et lui fit donner une sépulture honorable.
Telle fut la fin triomphante de ce jeune martyr de vingt-six ans. Dieu lui avait accordé de& dons remarquables. Les Eglises fondaient sur lui de grandes espérances ; lesi qualités éminentes de son esprit et de son cœur lui avaient gagné toutes les sympathies. Cette affection profonde se trahit dans les chants populaires coHikposés sur sa mort :
Pleurez, gens du Dauphiné!
dit l'un d'eux ;
Pleurez, maintenant, plearez!