UN MARTYR DD DÉSERT
Us ont pris . dans nos villages , Le ministre Louis Ranc.
Il faut plaindre sa personne , Car il était très-savant.
€ Tous ceux qui Font connu , » disent à leur tour les relations inédites du temps , « lui rendront le témoignage d'avoir toujours tenu une conduite véritablement chrétienne et sor table au saint ministère. j>
On vient de voir la mort du martyr. Il ne sera pas sans instruction de connaître celle des persécuteurs. Gliaix, le subdélégué de Valence, qui l'avait traité avec si peu d'humanité , eut , quelque temps après le supplice de Ranc , une attaque de paralysie accompagnée d'une espèce de démence- Il se livrait à des actes de violence sur ses domestiques et sur tous ceux qui l'approchaient, vomissait contre Dieu les plus horribles blasphèmes, et injuriait jusqu'aux personnes qui l'exhortaient à la patience. Les protestants virent, dans cet horrible état où il était réduit, comme un châtiment du Seigneur. Le bedeau de Livron, qui avait exposé sur un poteau la tête de Ranc après l'avoir promenée dans les rues de ce bourg , passa aussi par de terribles angoisses avant de mourir, et il s'écriait souvent : « Ranc, Ranc , viens à mon secours , viens me déli-
vrer! » Quant au curé de Montresse, on lui accorda une pension annuelle de 400 livres. Ce fut le prix du sang!
Le martyre de Louis Ranc fit une impression profonde sur les protestants du Dauphiné. Il inspira aux poètes des bords de la Drôme plusieurs complaintes moins remarquables assurément par leur valeur littéraire que par les sentiments religieux qu'elles expriment, comme aussi par les données bistoriques qu'elles renferment. Nous en avons retrouvé trois. La première, dont on a lu déjà deux stropbes, en renferme vingt-deux ; elle est encore assez connue dans la vallée de la Drôme , où on la chante durant les longues veillées d'biver. Nous avons souvent entendu citer ces vers que le poëte inconnu met dans la bouche de Louis Ranc.
Monsieur Ranc dit en mourant :
Bon courage, mes enfants, Que rien ne vous épouvante !
Qui vaincra jusqu'à la mort Aura la couronne de vie , C'est là le meilleur trésor.
La seconde complainte est plus longue ; c'est tout un petit poëme de quarante-cinq strophes. Elle ne paraît pas du même auteur que la précédente et ne manque pas d'une certaine ori-
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giaalité. Elle se t^rmiae par cette a|)ostroplie touchante :
Cher martyr, on peut bien dire »
On admire Ta sagesse et ta doncefor.
Ta as quitté la misâro
De la terre En triomphant et vainqueur.
Tu as fini ta carrière ,
En prière , Tes peines et tes travaux , Laissant ton corps de poussière
A la terr&, Pour aller dedans Us cieu*.
Tu es dans la compagnie
Infinie De tous les gens bienheurettx.
Tu jouis de la victoire
Dans la gloire , Pour toujours dedans les cieux.
Quant à la troisième, elle ne contient que quatorze strophes et ne présente rien de remarquable; mais la poésie la plus intéressante qu'ait inspirée le martyre de Ranc est un acrostiche que nous avons trouvé dans un vieux papier jauni par le temps. Est-ce luih-mènae qui Ta composé , comme semblerait l'indiquer la suacription : Vers de Louis Ranc, ou fauWil plutôt
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Tàttribuer à un auteur inconnu qui fait parler lui-même le martyr? Quoi qu'il en soit, ces vers , dans le goût du dix-huitième siècle , dénotent une plume exercée et sont remarquables par les sentiments qu'ils expriment. On ne peut les lire sans émotion :
fe crime est le bourreau que le sage redoute.
On veut trancher mes jours : ils ne sont plus à tooi.
c^n prince veut mon sang qui coule goutte à goutte :
t-il ne le voudrait pas , si je suivais sa loi.
QDon serment fait mon sort; mais toi, Dieu qui m'écoute»
^nds justice à mon zèle et soutiens mon bon droit.
>mis , je vais tracer une terrible route;
î2te vous écartez pas , mais soyez sans effroi.
ooule mon sang pour vous beaucoup plus que pour moi.
Gamme il arrive presque toujours pour les événements qui produisent une impression profonde sur les esprits», la tradition a brodé sur l'histoire , et la légende s'en est mêlée. Elle raconte que lorsque Ranc eut la tête tranchée à Die , sur la place de la Cathédrale , la rage de ses ennemis fut si violente, qu'ils jetèrent son cadavre contre les murs de l'égUse. Ses mains ensanglantées y laissèrent leur empreinte. Elle y reste gravée comme un témoignage accusateur contre les meurtriers , noialgré les efforts
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qu'on a faits pour Tenlever, et ni les ondées de pluie qui frappent sur ce mur ni les rayons de soleil ne peuvent l'effacer. Cette légende, qui rappelle la tache de sang de lady Macbeth , est significative et marque les protestations de la conscience. Elle nous plaît moins cependant que cette autre : Sur la tombe où repose la dépouille mortelle de ce héros de la foi , on voit s'épanouir, chaque printemps, des fleurs gracieuses, sans que la semence en ait été confiée à la terre. Quelle image pouvait mieux nous dire que cette vie , tranchée dans sa force et dans sa beauté , ne s'est pas flétrie pour toujours, mais que, selon la belle expression du Psalmiste , « plantée dans la maison de l'Eternel, elle fleurit dans les parvis de notre Dieu! » Ce douloureux événement n'arrêta point le zèle des pasteurs du Dauphiné. L'un d'eux, qui avait prononcé à cette occasion un sermon sur le martyre de saint Etienne, écrivait à Antoine Court : « Je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il y a un nombre considérable d'espions à mes trousses. Je sais , de plus , qu'ils se tiennent tous les soirs aux endroits où ils s'imaginent que je dois passer ; qu'ils y restent bien avant dans la nuit. Mais si , après toutes les précautions que je prends pour éviter de tomber en-
trè leurs mains , Dieu m'appelle à souffrir pour son nom, j'y suis tout résolu. Je suis convaincu que la mort me serait meilleure que la vie.
Heureux celui qui peut empoigner de bonne heure la couronne de justice que le Dieu de vérité a promise à son serviteur. »
Le 19 mars, Antoine Court écrivit à Paul Rabaut la triste nouvelle , et sa lettre renferme quelques détails qui méritent d'être relevés : « J'ai appris diverses nouvelles qui m'affligent infiniment, » disait-il à son ami, « et qui doivent vous obliger- à prendre les mesures les plus efficaces pour votre conservation. M. Ranc n'est plus. Il fut arrêté le 16 février, conduit d'abord dans les prisons de Valence, transféré de là dans celles de Grenoble , où il ne fut que trois jours. Ce court espace suffit pour l'instruction de son procès et pour l'émanation d'un arrêt qui le condamna à perdre la vie sur un gibet... Quelques amis lui ayant fait savoir qu'ils se préparaient à l'enlever, il leur fit répondre qu'ils se gardassent bien de commettre aucune violence ni de recourir à aucune voie de fait ; qu'il était tranquille et résigné , bien résolu de rester fidèle à sa religion et à son ministère jusqu'à son dernier soupir. Il montra la constance et la ferveur des premiers martyrs lors-
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qu'on le conduisit au supplice. On dit (ju'apri l'avoir pendu , on lui coupa la main droite et ] tète... On assure que, bien loin que ce supplie adt intimidé nos frères de l'endroit, ils n'ont ért que plus affermis dans la grâce de Dieu , ( qu'il se tint , dès le lendemain de l'exécutian une assemblée de près de quatre mille êaaie dans le voisinage. »
Recradescence de la persécution. — Roger est arrêté aux Vaches. — - Belle réponse qu'il fait au commandaDt de la maréchaussée. — Il est conduit à Valence, puis à Grenoble. Lettres à son sujet de Corteiz à sa femme et de Vouland à Court. — Le parlement le condamne à mort. — Joie qu'il éprouve à la pensée de son martyre. — Ses adieux touchants aux détenus protestants. — Sa fin triomphante. — Son corps est jeté dans l'Isère. — Beau témoignage rendu à Roger.
L^aoûée 1745 , qui vit mourir Louis Ranc et Jacques Roger, s'était ouverte pour les protestants du Dauphiûé sous les plus fâcheux auspices. « Au mois de janvier, » raconte Antoine Court , a les maréchaussées du Diois , escortées de 'gros détachements, furent détachées à la quête du ministre Roland, qu'elles ne purent pourtant pas découvrir; mais^ chemin faisant.
elles laissèrent partout de tristes monuments de leur passage, faisant beaucoup de prisonniers et commettant beaucoup de désordres.
Toute la garnison de Nyons fut logée chez des protestants du lieu ; ceux de Vinsobres , au retour d'une assemblée, furent obligés de loger les soldats à discrétion. A Volvent , la troupe fut grossie par le seigneur du lieu , nommé Bernard de Volvent (1) , qui , autorisé par M. d'Audififret, commandant du Diois, se mit à la tête de ses paysans pour prêter main-forte à ceux qui poursuivaient les ministres. Ce fut la nuit du 6 au 7 février qu'il commença ses expéditions par un village nommé Tonils , dans le val de Bourdeaux, où Ton croyait que le ministre Roland s'était retiré et où , ne le trouvant point, il pilla tous les habitants et leur enleva tout ce qu'il put emporter. Il s'acharna surtout sur la maison du sieur Jean Meffre , du lieu d'Arnayon ; parce qu'il y supposait d'argent caché , il la renversa sens dessus dessous. A Pontaix , une compagnie entière de soldats resta
(1) Nous l'avons déjà vu concourir à l'arrestation de Cham* bon et d'Allard. « C'était, » disent les frères Haag, a un apostat qui cherchait à signaler son zèle de néophyte par des actes de cruauté et de barbarie. »
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•gée chez les protestants tout un mois; ils ,aient obligés de donner à chaque soldat qua- •6 livres par jour. A Bourdeaux , Beaufort , Giors, Plan-de-Blax, à la vallée de Quint, à aint-Dizier, à La Motte, Montmeyran, Gomovin, Ghâteaudouble, Gharpey et autres lieux u Dauphiné , les soldats ont été logés chez les rotestants à pure perte, y ont commis beau- 3up de désordres et porté partout la désolaon (1). »
Pendant que la maréchaussée tenait la camigne à la recherche des ministres, la cour ne îssait de fulminer contre eux et leurs paroisens. Le 16 février, le jour même de l'arresta- 3n de Louis Ranc , parut une nouvelle ordonince concernant ceux de la rehgion prétendue iformée. Non-seulement elle renforçait les dis- )sitions hostiles des précédentes déclarations , ais les mesures de rigueur y étaient poussées squ'à l'absurde. C'est ainsi que l'article 8 porit : « Attendu que les prédicants qui viennent î pays étrangers ou s'élèvent dans le pays, et d sont les principaux auteurs de toutes les semblées , ne trouvent le moyen de les entrelir que par la facilité des retraites que les
1) Ant. Court y Mémoire historique ^ etc., p. 100 et suiv.