UN MAJITYR DU DÉSERT
poussa avec énergie les accusations calomnieuses dont il était l'objet. Il en parla au frère que ses collègues avaient député auprès de lui et avec lequel il put s'entretenir quelques instants à la porte du tribunal. « On vient, » lui dit-il, € de m'imputer, au sujet du synode, des choses qui n'ont jamais été ni ne seront ; et ces accusations retombent sur tous les pasteurs. Allez trouver mes collègues, et priez-les de m'envoyer les actes des synodes provinciaux du 7 mai et du 18 octobre 1744, pour me justifier des fausses imputations dont on m'a chargé, et pour qu'ils s'épargnent à eux-mêmes des peines rigoureuses. » L'exprès partit aussitôt, et Vouland s'empressa d'envoyer à Roger les pièces demandées. Il écrivit même une lettre aux membres du parlement pour justifier son vénérable collègue des calomnies dont on l'avait noirci. Ge plaidoyer parvint-il à son adresse ? nous l'ignorons ; toutefois le parlement ne s'arrêta pas à ces imputations malveillantes, et en particulier à l'accusation portée contre Roger d'avoir lu en chaire un faux édit de tolérance. Assez d'autres charges pesaient sur lui. Il fut condamné à être pendu, uniquement pour avoir exercé les fonctions de prédicant contrairement aux édits , et sans qu'il y fût adjoint d'autres peines infaman-
tes. Voici, du reste, le dispositif du jugement qu'il écouta, nous dit M. Goquerel, avec la même fermeté merveilleuse qui avait étonné les juges lors de son interrogatoire. « La Cour a déclaré ledit Roger dûment atteint et convaincu d'avoir fait les fonctions de prédicant dans les diverses assemblées de religionnaires , et en divers lieux de la province, en réparation de quoi Ta condamné d'être livré à l'exécuteur et être pendu et étranglé jusqu'à ce que mort naturelle s'ensuive (1). »
Cet arrêt, rendu le 22 mai, fut notifié au condamné le même jour, à onze heures du matin. Il remercia ceux qui lui apportèrent ce triste message, et se mit aussitôt à chanter avec joie les louanges de Dieu , « de sorte , » disent nos relations manuscrites, « qu'on ne vit jamais dans les prisons de Grenoble un martyr aussi serein. » Un quart d'heure après, deux Jésuites vinrent le voir et l'exhortèrent vivement à songer au salut de son âme. et à sa mort prochaine. Ils étaient dans une grande erreur s'ils avaient cru un seul moment obtenir son abjuration. Il les remercia de la sympathie qu'ils lui témoignaient, mais en leur déclarant qu'il savait en
(l) Ch. Coquerel, ouvrage cité, t. I , p. 345.
qui il avait cru et qu'il désirait depuis longtemps sceller de son sang la vérité qu'il prêchait depuis tant d'années. « La seule grâce que je vous demande , i leur dit-il , « c'est de me laisser en repos pendant les courts moments qu'il me reste encore à passer sur la terre et d'empêcher que personne ne vienne troubler ma solitude. » On fit droit à sa requête , et il se retira dans un cabinet où il passa quatre heures dans la méditation et la prière. Mais ce tête-à-tête avec Dieu ne fut pas même respecté. Quelques jeunes gens, s'étantmis à la fenêtre, interrompaient ses méditations par leurs rires inconvenants. Il fallut que le geôlier intervînt et les menaçât de la basse-fosse pour leur imposer silence.
Après avoir renouvelé ses forces spirituelles dans la communion avec son Dieu , Roger traversa deux fois la cour de la prison pour faire ses adieux aux autres détenus pour cause de religion. Il leur dit que le jour heureux était venu où il devait sceller de son sang les grandes vérités qu'il leur avait enseignées. Il les exhorta à demeurer fermes dans la foi en dépit des tournients, et leur parla « dans un style si fort et si pathétique, » qulls versèrent d'abondantes larmes, étant touchés surtout de le voir marcher à la mort avec une si joyeuse assurance.
Des émotions aussi fortes lui occasionnèrent une soif ardente; le geôlier lui offrit du vin, mais il n'accepta qu'un verre d'eau froide. « Je boirai bientôt , » lui dit-il , « du vin nouveau dans le royaume de mon Père céleste. » A cette parole, le geôlier, qui s'était d'ailleurs toujours montré bon pour lui , ne put s'empêcher de fondre en larmes.
Cependant l'instant suprême approchait. A quatre heures de l'après-midi, le bourreau entra dans la prison et fit descendre le condamné dans la COUT pour lui mettre la hart cm col y selon la sentence. Roger vît de nouveau s'approcher les deux Jésuites qui l'avaient déjà visité dans sa prison. Ils le fatiguaient de leurs obsessions. « Songez à votre conscience , * lui disaient-ils. Il les repoussa avec force, en leur disant qu'elle était en paix avec Dieu. Puis, levant les yeux au ciel, il s'écria : « La voici l'heureuse journée etl'heureux moment que j'ai si souvent désirés... Mon âme , ma pauvre âme , tu vas maintenant comparaître devant ton Dieu ! C'est l'heureux jour que tu vas entrer dans la joie de ton Seigneur. » Il dit encore aux Jésuites : « Je vous supplie en grâce de me laisser aller Ubre et de ne point m'interrompre. » Ce qu'ils firent pour un moment. Alors il se mit en marche et en-
tonna d'une voix forte le psaume des pénitents, celui qu'Alexandre Roussel et Durand avaient aussi chanté à leur dernière heure :
Miséricorde et grâce , û Dieu des cieux !
Un grand pécheur implore ta clémence ; Use , en ce jour , de ta douceur immense , Pour abolir mes crimes odieux.
Seigneur, lave et relave avec soin De mon péché la tache si profonde, Et fais-moi grâce en ce pressant besoin :
Sur ta bonté tout mon espoir se fonde.
Arrivé à l'endroit où la potence était dressée, Roger voulut ouvrir la bouche pour adresser une dernière exhortation à ses frères; mais deux tambours et un fifre couvrirent bientôt sa voix. Homël avait pu haranguer la foule soixante et un ans auparavant, et ses adieux pathétiques avaient longtemps vibré dans les âmes. On ne voulut plus, dès lors, courir le risque de transformer en chaire l'échafaud. Cinquante soldats escortaient Roger. Ils se rangèrent en cercle autour du gibet dressé sur la place Grenette. Un immense concours de peuple l'occupait; et, dans le nombre, on remarquait des personnes de quaUté qui ne pouvaient retenir leurs larmes.
Au pied de l'échafaud , Roger se mit à ge-
noux et resta quelque temps absorbé dans une prière silencieuse. Puis, il monta Téchelle avec courage. Son visage resplendissait d'une joie céleste. En vain, les Jésuites voulurent tenter un dernier effort pour le convertir; il les repoussa vivement. Quelques instants après, € son âme bienheureuse , » selon l'expression de Paul Rabaut , « fut portée dans le sein de son Sauveur. »
C'est ainsi que l'apôtre du Dauphiné rendit, par sa mort triomphante, à l'âge de soixante et dix ans, un dernier témoignage à ce Maître qu'il avait servi fidèlement pendant près de quarante ans. « Il n'y eut personne , » dit Armand de la Chapelle (1), « qui ne lût sur le visage de ce saint confesseur, la sérénité profonde, la piété sincère et le zèle ardent de son âme. Les Jésuites eux-mêmes en parlèrent avec éloge, et diverses personnes de la communion romaine ne purent s'empêcher d'en paraître attendries. « Certainement, disaient-elles, cet homme est au ciel maintenant. » Des prêtres mêmes déclarèrent que leur religion ne leur permettait pas de juger un tel homme, et que de leur, vie ils n'avaient vu personne faire une si
(l) Ouvrage cité, t. Il , p. 263,
belle mort. » Le corps de Roger demeura vingtquatre heures suspendu au gibet, sans qu'oa reconnût un changement notable sur sa figura. Il fut ensuite traîné jusqu'au pont de pierre de Grenoble, d'où on le précipita dans l'Isère.
Trois jours après , on le retrouva sur un gravier. « Voilà la fin de cet illustre confesseur de Dieu, » disent les prisonniers de Grenoble dans la relation qu'ils dressèrent de sa mort. « Il a combattu, il a vaincu, il jouit du fruit de sa victoire. 1 « Telle a été la fin de ce bienheureux serviteur de Dieu , » dit à son tour Vouland , « dont je n'entreprendrai point défaire Téloge; son seul nom le fait. » Nous aimons enfin à compléter ces détails par quelques lignes d'Anloine Court, l'ami de Roger (1). « Les protestants du Dauphiné viennent de perdre encore celui qui , par ses longs services , sa piété si distinguée, ses travaux et son zèle sans exemple , avait été un instrument dont Dieu s'était servi pour relever les débris des Eglises de cette province , le digne et illustre Roger , que tous ses peuples regardaient avec la plus grande vénération , qu'ils considéraient comme leur patriarche, qui, sans s'alarmer des dangers conti-
(1) Lettre à M. Gervais du 1" juin 1745.
nuels qu'il courait, des fatigues au-dessus des forces humaines qu'il éprouvait, après avoir été trahi, arrêté et conduit dans les prisons de Grenoble , vient de finir sa glorieuse carrière sur un gibet. Il était parvenu dans un âge avancé, sans que son zèle se fût jamais refroidi. »
Caractère de Jacques Roger. — Sa foi et son activité. — Il est avant tout un homme d'action. — Vue d'ensemble sur son œuvre; son étendue et ses difficultés. — Le ministère sous la croix. — Nombre des Eglises fondées par Roger. — Son œuvre se consolide et s'étend après sa mort. — Conclusion.
Les paroles que nous venons de transcrire sufifiraient, à elles seules, pour légitimer Tétude que nous avons consacrée au martyr du Dauphiné. Une place d'honneur lui revient de droit dans cette galerie des héros de la Réforme, où ne figurent pas seulement de grands capitaines, des hommes d'Etat distingués, des prédicateurs éloquents ou de savants théologiens , mais aussi d'humbles martyrs, des morts inconnus qui, dans une sphère plus modeste, et sans que la renommée se soit emparée de leurs noms, n'en ont pas moins combattu dans notre pays pour le
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îomphe de l'Evangile et la liberté de con- 3ience. Roger possédait , à un haut degré , la )i virile et le caractère inébranlable que réclalait Fœuvre importante que Dieu lui réservait accomplir. Il s'y livra avec un courage in- Dmptable qui se jouait des obstacles, une perîvérance à toute épreuve pour laquelle les déites subies n'étaient que l'occasion d'efforts lus énergiques, un amour ardent , enfin, pour )n Maître, que le spectacle de tant de maux ne isait qu'enflammer encore. Les lecteurs de ographies demandent qu'on leur montre domme sous le personnage; ils désirent surcendre, en quelque sorte, dans ses écrits, dans is pages détachées de son journal , ses sentilents les. plus intimes. Cette tâche n'est pas fale lorsqu'il s'agit d'un chrétien comme Roger, es temps dans lesquels il vécut étaient trop raves pour qu'il eût le loisir d'analyser ses 3ntiments. Sa piété, qui porte encore l'austère npreinte du calvinisme, n'a rien du mysticisme B nos jours. Elle est saintement agressive et tou- >urs armée en guerre. Homme d'action avant )ut, Roger est sobre de révélations sur luilême. C'est une raison de plus pour relever , ans sa lettre à d'Argenson, ce passage, unique eut-être , dans lequel il se dépeint en quelques
mots : € En qualité de chrétien, j'ai de l'horreur pour le mensonge; en qualité de sujet, je vesr pecte tout ce qui émane de l'autorité de mon souverain ; et , en qualité de pasteur , j'inspire à mes ouailles la même horreur pour tout ce qui blesse la vérité et le même respect pour l'autorité royale. » Energique et inébranlable lorsqu'il s'agissait de défendre l'honneur de Dieu, comme dit Calvin , et les intérêts de ses paroissiens toujours compromis, il témoignait à ces derniers la plus tendre affection. Ils le lui rendaient bien. « Il avait l'air si boni » disait de lui à sa petite-fille, octogénaire maintenant, une de ses paroissiennes de Pontaix qui le cacha souvent dans sa maison. Comme saint Paul, il avait renoncé aux joies de la famille, afin de se consacrer d'une manière plus complète au service de son Maître , et d'embrasser mieux, dans son ardente sympathie, fous les membres de sa grande famille spirituelle.
Roger était d'une taille moyenne, un peu gros ; il avait les traits accentués et une physionomie énergique. Il portait perruque à la mode du temps. D'une excellente constitution, ses courses incessantes l'avaient rompu à la fatigue. Il aurait fait « cent lieues par jour, sans se
lasser, » dit un de ses contemporains. Une lois pourtant, il dut s'avouer vaincu. C'était le 25 juin 1744. Il était parti de Nîmes à neuf heures <Ju matin avec Court et Pradel pour se rendre aux environs de Montpellier, où Ton avait convoqué une assemblée. Nos prédicants ne furent près de cette ville qu'à la nuit tombante, et là ils apprirent que l'assemblée se tenait deux lieues plus loin. Les trois collègues soupent ensemble ; mais Roger laisse ses deux compagnons poursuivre leur route et se rendre seuls au rendez-vous. Il est vrai qu'il avait soixanteneuf ans et qu'il venait de marcher près de douze heures par une chaleur accablante (1).
Que de fois , pendant que nous travaillions à sa biographie, notre imagination , évoquant son image, nous l'a représenté parcourant sous divers déguisements les sentiers escarpés de son pays d'adoption, tantôt à pied, le bâton du voyageur à la main , quelquefois à cheval , et les pans de son manteau rabattus sur sa figure, afin de n'être point reconnu. Il ne prête qu'une attention distraite aux sites variés et pittoresques qui s'offrent à sa vue. Des préoccupations d'une tout autre nature absorbent sa pen-
(l) Voir Ed. Hugues, ouvrage cité, t. II, p. 139.