‹ Un martyr du désert, Jacques Roger, restaurateur du Protestantisme dans le dauphiné au dixChapitre 3 sur 27 · UN MAHTYR DU DÉSERT · texte numérisé non relu

UN MAHTYR DU DÉSERT

Après la campagne, M. de Saussure et les autres ministres réfugiés conduisirent Roger auprès de Leurs Excellences qui lui accordèrent des témoignages nombreux de leur bienveillance, puis il fut introduit devant le Consistoire suprême où se trouvait M. Hollard. « Quelles sont vos intentions ? » lui demanda ce véûérable corps. « De poursuivre mes études en vue du minis-tère, y répondit le prédicant dauphinois, « puisqu'on ne trouve pas à propos que je retourne efl France. ^ Alors on lui dit que Leurs Excellences ^ient ^«posées à pourvoir à son entretien, mate que deux considérations s'opposaient à ce qu'il fût reçu ministre. La première, c'était que Roger, ûe coittnaissant pas les langues originales des Livres Saints, ne pouvait, au terme des règlements ecclésiastiques, recevoir Timpositio© des mains, comme s'il n'avait pas acquis ce dî*oit par trois années d'un ministère fidèle, entouré (te périls et a<X50mpagné de bénédictions! On craignait, enSn, si l'on consacrait un ministre pour là France , de s'attirer des affaires avec ce redôtrtable voisin. Roger répondit avec dignité : a Je' ne désire pas qu'à mon occasion l'ordre étaWi soit rompu , ni que la vénérable république, dont j'ai reçu tant de faveurs, s'attire le moindre reproche à mon sujet. » Il resta,

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néanmoins, près de deux ans encore à Berne , et profita de son séjour dans cette ville fertile en ressouTces pour compléter ses connaissances bien imparfaites et prendre quelques leçons de théologie. U prêcha même une fois dans TEgUse française sur un texte que lui donna M. de Saussure. Les aq[)préhension& de Berne avaient-^lles im fondement sérieux? La France était-elle aussi redoutable que Leurs Excellences semblaient le craindre ? Il est permis d'en douter. Le grand roi humilié, vaincu, obhgé de traiter avec les puissances protestantes, que la révocation avait enrichies d'hommes et d'argent, signa en 1713 la paix d'Utrecht, qui mit fin à la guerre pour la succession d'Espagne et fut tout entière au profit des alliés. C'était l'heure, pour eux, d'élever avec fermeté leur voix en faveur de leurs core** ligionnaires français et de réaliser ainsi les espérances que Roger et ses amis mettaient dans leur intervention. Mais si les alliés demandèrent quelque adoucissement à leur sort, ce fut ti- Boidement et tardivement ; aussi leurs réclamations furent-elles vaines. A peine le roi leur accordsrt-il un semblant de satisfaction en relâchant quelques galériens, à la prière d'Anne, reine d'Angleterre, et les persécutions suivirent, leur cours.

Les protestants du Dauphiné, qui avaient député Roger en Suisse, s'adressèrent, en ce temps-là, au professeur Galandrin, de Genève, pour faciliter ce commerce de lettres dont il est parlé plus haut. Ils dissuadaient toujours Roger de rentrer en France à cause des maux sans nombre qu'y souffraient ses coreligionnaires. Roger, qui avait des amis dans le Wurtemberg, se décida à quitter Berne pour se rendre dans ce pays qu'il connaissait déjà. Il fut, d'abord , présenté à Vigier , ministre de Ganstadt, près de Stuttgard, et prêcha devant lui un sermon sur un texte donné. Il se rendit ensuite au synode des Eglises françaises de ce pays, qui se tenait à Wirchen, subit un examen devant ce corps ecclésiastique, et, à cause des nombreux témoignages qu'on avait accordés à sa piété , il obtint Tautorisation de prêcher dans les Eglises françaises du pays. C'est là que Roger fit la connaissance d'un Cévenol réfugié, Jean Villeveyre. Né à Fontanieu , dans le diocèse d'Alais, il avait quitté son pays à l'âge de vingt-cinq ans , et , depuis une douzaine d'années, il séjournait en Allemagne. Nous le trouverons plus tard avec Roger dans le Dauphiné, où, tout en travaillant à son métier de cardeur de laine, il se rendra utile pour l'évangélisation.

Roger toujours désireux de recevoir l'imposition des mains, prêcha un sermon d'épreuve devant un nouveau synode; mais les mêmes difficultés que son manque de culture littéraire et théologique avait soulevées à Berne se renouvelèrent à cette occasion. Ses certificats portaient qu'il était fabricant de bas et qu'il ignorait les langues anciennes. Le commissaire du prince, qui assistait à la séance avec son secrétaire, rapporta ces détails à la cour. Celle-ci trouva mauvais qu'un homme illettré fût admis à remplir les fonctions du ministère évangélique ; et un arrêt vint lui défendre de présider aucun culte sous peine d'encourir le mécontentement du prince. Malgré tous ces déboires, Roger ne se décourage pas. Sur sa demande, une requête est présentée à la Cour suprême de justice par les pasteurs français , et, après quatre mois d'attente, il obtient enfin la permission de prêcher dans toutes les Eglises , excepté dans celle de Stuttgard , la ville ducale. Notre zélé prédicateur sut mettre à profit cette liberté, et pendant près d'un an il annonça le conseil de Dieu dans les chaires qui lui furent ouvertes.

Il allait enfin réaliser son plus cher désir et recevoir l'imposition des mains. Charles P'* ,

landgrave de Hesse-Gassel, n'avait pas attendu la révocation pour offrir un asile aux Français persécutés pour cause de religion. Dès le mois d'avril 1685 , il leïir avait adressé un prertiter appel," et bientôt plus de trois mille réfugiés vinrent peupler et enrichir ses Etats. L'Eglise de Mariensdorf (1), fondée par quelques-uns d'entre eux en 1687, était alors vacante. Elle connaissait de réputation la piété et le zèle de Roger et lui adressa vocation. Une démarche aussi flatteuse qu'inattendue ne lui permit pas de refuser. Claude Rivalier , fils d'un médecin de Nîmes, et chapelain du landgrave, avait entendu prêcher Roger dans le Wurtemberg. Il le pressa d'accepter, en même temps qu'il l'assurait de la bienveillance du prince, et quelques pasteurs réunis en colloque, au nombre desquels se trouvaient deux Arnaud, le père et le fils, Giraud et Olivier, lui imposèrent les mains.

Un événement imprévu empêcha le nouveau pasteur de se rendre à son poste. Louis XIV , que ses contemporains saluèrent du nom de Grand et que nos pères redoutèrent , selon la juste remarque de Saurin, comme « le fléau de

(l) Weiss, ouvrage cité, t.Sl, p. 243.

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Dieu, » venait d'expirer le l**" septembre 1715. La mort de leur persécuteur ouvrirait-elle une ère de repos pour les Eglises de France? Verraient-elles leurs souffrances s'adoucir, et les paésteurs, libres désormais de rentrer dans leur patrie, pourraieirt-ils y exercer leur ministère sans entraves ? Telles étaient les questions que se posait le proscrit, et volontiers il y répondait par l'affirmative. Il se faisait illusion. Quelques mois à peine avant sa mort, le Vainqueur de l'hérésie, voulant mériter ce titre jusqu'au bout, couronnait son œuvre par cette incroyable ordonnance : « Seront réputés relaps tous ceux qui déclareront vouloir persister et mourir dans la religion prétendue réformée, qu'ils aient ou non fait abjuration, d'autant que le séjour que ceux qui ont été de la religion prétendue réformée, ou qui sont nés de parents religionnaires ont fait dans notre royaume depuis que nous y avons aboli tout exercice de ladite religion, est une preuve plus que suffisante qu'ils ont embrassé la religion catholique, apostolique et romaine , sans quoi ils n'y auraient pas été soufferts ni tolérés (1). > Mais cette ordonnance n'eût pas arrêté Roger,

(l) Déclaration du 8 mars 1715.

lors même qu'il l'eût connue. Il lui était si dur d'être séparé de ses frères! Il se reprochait parfois avec tant d'amertume de les avoir abandonnés à leur triste sort quoiqu'il n'eût prolongé son séjour dans les pays étrangers qu'afin de leur venir plus efficacement en aide! Son ardent désir était de les revoir et de travailler au milieu d'eux à relever les murs de Sion. Un seul point l'embarrassait. Qu'allait penser de ce départ subit sa nouvelle paroisse? Mais les explications qu'il lui donna la satisfirent complètement. Le landgrave, que de tout autres motifs auraient irrité , approuva sa détermination. « Puisqu'il s'agit, » dit-il, « de secourir les fidèles sous la croix , je l'en estime davantage ; » et Roger , libre de toute préoccupatioa à cet égard, reprit le chemin de sa patrie.

Roger s'établit définitivement dans le Dauphiné. — Compagnons d'œuvre qu'il y rencontre. — Il se rend en Languedoc en compagnie de Brunel. — Dangers qu'ils courent. — Roger fait la connaissance à Nîmes d'Antoine Court. — Premiers synodes provinciaux du désert.

Le nouveau pasteur arriva dans le Dauphiné à la fin de l'automne de 1715. Il se rendit d'abord auprès de ceux qui l'avaient envoyé à Berne. Il les salua de la part des ministres réfugiés, leur exposa le résultat de ses démarches et ne leur cacha point le déplaisir qu'il avait éprouvé en voyant qu'ils s'étaient prononcés pour son séjour prolongé en Suisse et en Allemagne. Ils l'assurèrent que leur but , en agissant ainsi , avait été de ne pas l'exposer à de

trop grands dangers , et le pasteur leur rendit sa confiance et son affection.

Pendant son absence, de nouveaux ouvriers étaient entrés dans son champ de travail. Mefifre s'était adjoint Pierre Ghabrières dit Brunel , prédicateur du Vivarais. Gorteiz, arrivé récemment du Languedoc, Rouvière et Montbonnoux, parcouraient aussi la province et présidaient des assemblées. Gorteiz, dont le vrai nom était Pierre Carrière , était né au hameau de Nozaret , paroisse de Gastanier, dans les Gévennes. Bien jeune encore il trouva dans les écrits de Pierre Dumoulin, le célèbre controver&ir>te, un aliment solide pour sa foi, et poussé « par la force et par les lumières du Saint-Esprit, » comme il le dit lui-même, il s'était mis à prêcher à la grande joie des fidèles et au grand déplaisir des prophètes qu'il ne ménageait point. Rouvière dit Grotte, beaucoup plus jeune que lui, possédait le même caractère résolu. Arrêté en 1719, il répondit aux soldats « qu'il était enfant de Dieu et prédicateur de l'Evangile du Christ. » Condamné aux galères par l'intendant de Montpellier, il devait recouvrer plus tard sa liberté et rendre encore plus d'un service signalé aux Eglises. Quant à Montbonnoux, son histoire est remplie de péripéties émouvantes. Il avait été

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brigadier dans la troupe de Cavalier , et fut le dernier chef des Camisards. Après la soumisfflon de l'ancien pâtre de Ribaute et la mort de Roland, il s'était résolu à continuer la lutte t jusqu'à ce qu'il plût au Seigneur d'accorder la délivrance à son Eglise. » Mais il ne fut pas soutenu. Activement poursuivi, il n'échappa que par miracle aux plus minutieuses recherches. Plus tard il déposa les armes, et, de soldat résolu qu'il était , devint un prédicateur plein de zèle (1).

Roger fut heureux de rencontrer ces compagnons d'œuvre. Us éprouvèrent bien des fois, lorsqu'à travers mille difficultés ils pouvaient se rencontrer dans un lieu sur, les douceurs de la communion fraternelle. Les maux de l'Eglise éveillaient leur sollicitude et faisaient le sujet ordinaire de leurs entretiens. Roger pensait avec raison qu'il fallait rétablir l'ancienne discipline, organiser des consistoires, tenir des synodes, ^t il espérait qu'avec l'aide de Dieu et en concertant leurs efforts , ils verraient bientôt l'étal des choses s'améliorer. Le» fidèles, apprenant qu'il était régulièrement consacré, assistaient en foule à ses prédications. Il

(1) Voir ses curieux Mémoires. BuUetin, t. XXII , p. 72,

conseilla à Corteiz, le mieux doué de ses collaborateurs , de suivre son exemple. Ce ne fut que deux ans plus tard que ce dernier, répondant aux conseils réunis de Roger et d'Antoine Court, alla demander à la classe de Zurich l'imposition des mains. A son retour il consacra Court dans un synode, et c'est ainsi que fut rétablie la filiation de l'ordination, suivant la règle apostolique, pour la France réformée.

L'hiver de 1715 se passa pour Roger dans des travaux missionnaires, et, au printemps de l'année suivante, il résolut d'accomplir le voyage du Languedoc, que les circonstances avaient entravé sept ans auparavant. Il lui tardait de revoir sa famille. Brunel l'accompagna ; mais ils ne devaient réaliser leur projet qu'au milieu des plus grands périls. Un jour ils sont à dîner dans une maison ; un catholique les reconnaît et court avertir le curé, qui les fait espionner par sa servante. Roger, intrigué par les allures suspectes de cette femme, ppressent un danger, et donne à Brunel le signal du départ. Bien leur en prit. Peu d'instants après, comme ils le surent plus tard, cinquante personnes en armes avaient cerné la maison.

Ils traversèrent Villeneuve-de-Berg, la patrie d'Olivier de Serres et d'Antoine Court, sans

mésaventure; mais de nouveaux dangers les attendaient à Lagorce. Ils étaient dans une auberge, lorsqu'un sergent s'approche et vient causer avec eux. Ils maîtrisent leur émotion , lui répondent avec calme , et le soldat leur raconte qu'il est venu arrêter, à la tète d'un détachement, les passants étrangers. A Vallon, nos voyageurs rencontrent encore dans les rues de nombreux uniformes. Brunel pâlit d'effroi ; son compagnon, plus aguerri, le rassure et lui dit de marcher hardiment. Ils entrent dans un cabaret; l'aubergiste reconnaît Brunel ; heureusement c'était un homme sûr. « Imprudents , » leur dit-il, a pourquoi vous exposer de la sorte ? Je serais désolé qu'il vous arrivât le moindre accident; mais si vous étiez entrés dans la salle à côté , où se trouvent plusieurs officiers, vous auriez été infailliblement arrêtés. » Ils ne purent, toutefois , éviter d'être aperçus ; mais , payant d'audace, ils traversèrent de nouveau, sans être inquiétés , les^ attroupements de soldats. Ils n'étaient pas pour cela au bout de leurs aventures ; et c'est après avoir couru encore plus d'un péril qu'ils purent descendre à Uzès, et de là se rendre à Nîmes. C'est dans cette ville que Jacques Roger rencontra pour la première fois Antoine Court.

Celui qui devait travailler avec tant de succès à la réorganisation des Eglises du désert n'était alors qu'un jeune homme de vingt ans ; mais déjà son nom était célèbre parmi ses coreligionnaires, et de grandes espérances repô^ saient sur lui. Le jeune Côvenfol ne les démentit pas. Homme de tête et de ùcbuv^ de moeurs irréprochables et d'une austère piété, il rachetait par un jugement sain et une vive îflteUih gence, l'instruction qui lui manquait et qu^, d<tt reste, il sul acquérir plus tard. Touché, coifime Néhémie, de l'état désolé de la Sion proteàtelite, il résolut , avec le secours dn SeigneuT ^ âe fet relever de ses ruines. Pour arriver à ce buty il ne s'épargna aucune fatigue. Il dut Mttêr con*tre l'ignorance des uns et les prévMtions dm autres. Sa foi et son courage inébranlable triomphèrent de toutes les difficultés. Tant à tour prédicateur éloquent, missionnaire infatigable, habile organisateur, négociateur que rien ne rebute, il rallume le zèle refroidi, rétablit la discipline de l'Eglise, dresse des consistoires, réunit des synodes, rédige des placets, attire sur ses coreligionnaires l'attention et la sympathie des cours protestantes, devient l'âme du séminaire de Lausanne, où se préparent, sous ses yeux, pour la vocation du martyre, des Jeu-

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joas gens qu'il arrache lui-même à la charrue ou à Tateli^, et mémte, par son activité infatigable €i les bea^x succès qui la couronnent , le mm qui lui est r^té de Restaurateur du protestn^tisme Irartçais.

Oès laur ipremière t^trev^oe, ces deux faooame&, si biea fai^s pour se coiîQp'dndfe, éprouyè^e^jL Vnn pour Tautre une vive sympathie.

C'était le même esprit qui les animait, et cette léoirgaiiisi^lioa de TËglise que Gou^rt devait acoompUf <»n Lang^aedoc et dans les Gév^i/nes , AQg^r Taviaitt dé^a commencée sur des bases ideoiiques dans le Dauphiné. Ils mirent en commua leurs lumières , résolurent de concerter leurs efforts, et le jeune homme o/e craignit pas de demander des coinseils au pasteur plus 4gé, qui vit à son tour dans la piété et la vive iatellig^Qce d'Antoine Court un gage de prospérité futune pour les Eglises. <c Mais il fallut, » dit M. E. Hugues, « s'arracher aux douceurs de cette amitié naissante. L'Eglise réclamaittes soins àe cm deux apètres ; ils se séparèrent (1). »

Roger >s^ r,eadit à Boissières pour visiter ses parents. Que de changements survejius depuis

{I5 Antoine Court, Histoire dfi la restauration du protestan-* (tisfnp efii, Frmee au iix'h^itiê1nie siècle» t. I , p. 39*

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