‹ Un martyr du désert, Jacques Roger, restaurateur du Protestantisme dans le dauphiné au dixChapitre 7 sur 27 · UN MARTYR DU DÉSBRT · texte numérisé non relu

UN MARTYR DU DÉSBRT

zaudun, des Tonils, de Grupies et même de localités plus éloignées, telles que Vesc, Orcinas, Poët- Laval,Dieulefit. Mais quelques recommandations que fissent Roger et ses collègues , les fidèles manquaient trop souvent de prudence. Ils se disaient ouvertement les uns aux autres les lieux de réunion; aussi plusieurs catholiques assistèrent à leurs exercices de piété , quelques-uns par simple curiosité, mais le plus grand nombre dans un but évident d'espionnage.

L'agitation produite par ces assemblées ne pouvait manquer de donner l'éveil aux autorités. Les prêtres des environs les exploitèrent contre les protestants en les représentant comme des foyers de révolte. De Reinier, avocat au parlement de Grenoble , écrivit de son côté à la cour plusieurs lettres alarmantes qu'il fit signer au marquis de Vachères , gouverneur de la tour de Grest, ainsi qu'à plusieurs autres commandants de places du Dauphiné. Elles portaient qu'il s'y faisait de grands attroupements de religionnaires en armes, et que, sous prétexte de religion, ils né cherchaient qu'à fomenter des soulèvements. Pour donner quelque créance à ces calomnies, le gouverneur d'Avignon annonçait à la cour qu'on avait expédié du Gomtat plus de six mille fusils et plusieurs quintaux

de poudre pour la vallée de Bourdeaux. Le châtelain de cet endroit, appelé devant le pars\ lement, « bien loin, » dit Youland, « de justifier rinnocence, grossit le mal. » C'était un complice de l'avocat. D'ailleurs , nouveau converti , il avait à cœur de se faire pardonner, par le zèle qu'il déployait contre ses anciens coreligionnaires, le crime d'avoir été protestant. Enfin la cour, qui, paraît-il, ne voulait agir qu'à bon escient, envoya un hoqueton dans la province pour s'éclairer sur l'importance de ces bruits. De Reinier ne lui permit pas de recueillir, ailleurs qu'auprès de lui, des informations, et les insignes calomnies de l'avocat portèrent leurs fruits. Au mois de janvier 1719, le comte de Médavid envoya à Bourdeaux un bataillon du régiment de Navarre renforcé d'un grand nombre de car tholiques zélés. Les soldats arrivent le 13 près du village ; aussitôt ils préparent leurs armes et s'apprêtent à recevoir les habitants avec une forte décharge de mousqueterie ; mais il ne se présente que quelques personnes inoffensives, qui, bien loin de les attaquer, les accueillent avec bienveillance et les logent chez elles (1). Cette conduite, bien faite pour désarmer

(1) Les catholiques n'en firent pas moins courir le bruit que

des ennemis moins acharnés, exaspère les \ soldats. Ils traitent la vallée de Bourdeaux en } pays conquis, maltraitant les hommes, faisant ' subir aux femmes les derniers outrages, et menaçant Bourdeaux , non-seulement du pillage , que les catholiques des environs attendent avec impatience, mais encore d'un massacre général.

C'étaient bien là les ordres qu'avait donnés le comte de Médavid, commandant de la province.

Heureusement que M. de Mettrai , lieutenantcolonel du bataillon, conservait encore quelques sentiments humains et qull en tempéra la rigueur. Touché des souffrances de ce pauvre peuple et témoin de sa soumission , il écrivit à la Cour que le roi n'avait pas dans tout le royaume de sujets plus fidèles. Il reçut néan-moins l'ordre de démolir soixante et douze maisons de la vallée, mais huit seulement furent sacrifiées.

Elles furent démolies le dimanche, 29 janvier, afin de consterner davantage les habitants. Les protestants eux-mêmes durent prêter leurs mains à cet acte de barbarie sous peine de la potence. Les propriétaires qui ne se doutaient

les protestants avaient écorché vif le commandant et qu'ils avaient cloué sa peau à la porte de TégUse.

de rien ne purent rien emporter, et perdirent tous leurs effets. Voici les noms de quelquesuns d'entre eux dont les descendants habitent encore les mêmes communes : David Noyer, de Bourdeaux ; Daniel Borne ; Alexandre Mailhet ; Antoine Marcel ; Abraham Barnier , de Gnipies; Brunet, de Vesc.

Quand les troupes arrivèrent à Bourdeaux, un brouillard épais couvrait la vallée. Il favorisa révasion des plus compromis. Deux ou trois seulement furent arrêtés : Alexandre Mailhet et Antoine Marcel, ainsi que la veuve Bouchet, du Poët-Célard. Le comte de Médavid triomphait ; son expédition avait eu tout le succès désirable, et ce soulèvement, qui n'avait existé que dans son imagination , avait été promptement réprimé, a J'espère , » écrivait-il le 9 février à révêque de Gap, « que le châtiment que je viens de faire à ceux de la vallée de Bourdeaux servira d'exemple à tous ceux de la province et qu'ils se comporteront de manière à ne pas attirer chez eux nos missionnaires (1). » Etranges missionnaires , en vérité , que ces convertisseurs qui employaient du fer et du feu pour

(1) Charronnet, Les guerres de religion et la société proiesttmU dans les Hautes^Àlpes , p. 494.

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